MOTS SAVANTS
d'un idiome soit le trouble, comme dans la plupart des cas précédents, soit aussi une régularité factice, introduite après coup : c'est la forme particulière d'emprunt en vertu de laquelle l'idiome prend aux langues mortes, ou du moins aux langues écrites, ce qu'on est convenu d'appeler, depuis plus d'un demi-siècle, des « mots savants ».
La pénétration de mots savants dans un idiome populaire est un phénomène général qui s'observe à des degrés divers dans tous les domaines (Meillet, Ling., 315). Le latin vulgaire était tout imprégné d'influences savantes. Sans cesser d'être la langue du peuple, il a beaucoup pris au latin littéraire, celui des philosophes, des techniciens, lui-même plein de grec.
Des mots tels que pergamenuiii, parabolare, syringa^ syniphonia, teloniuiii,e\.c., d'un usage courant dans le latin parlé au moment de la romanisation, étaient tous, de par leur origine, des termes savants. Comme il arrive d'ordinaire, il y a eu pour ces mots un compromis entre la phonétique initiale, de caractère hellénique, et la phonétique du roman commun à l'époque où ils y ont pénétré.
Les choses n'ont d'ailleurs pas dû se passer aussi simplement qu'on pourrait le croire. Ces mots venaient en général du grec, qui persistait comme langue parlée; aussi il v a eu des actions et des réactions réciproques de la langue des livres sur la langue vivante. Ainsi le grec perganioiov , qui a pénétré de bonne heure en latin, a été respecté tout d'abord dans sa phonétique primitive, pergamênum (Cicéron), et cette forme a persisté jusque dans le provençal pargamen- Mais un contact a été établi dans le cours du temps entre ce pergamênum et le mot qui représentait -sp- Ya;r/;v;v en moyen grec ; il en est résulté en roman un pergaminiuu, d'où prov. pei garni, esp. pergamino, port, pergaminho, etc.
Le grec -apa^îXr, s'est maintenu dans le latin classique paràbola, tandis que le latin parlé, subissant plus ou moins
l'influence de la prononciation spirante du ,3 grec, le réduisait à * paraiila, d'où prov. paraula, fr. parole, etc. L'existence d'un b dans esp. palabra ne doit pas faire illusion. Le latin * paraula a été introduit en Espagne à une époque relativement récente. Comme Paulnm y aboutit à Pablo paraula y devient parabla^ palabra, tandis que ^aw/mz, où Vau était de couche ancienne, aboutissait à col. De même le prov. senjonia, lucq. sanfonia représentent à peu près normalement le latin vulgaire setnfonia. Mais l'ital. ~anipogna remonte à une forme secondaire * snniponia (cf. amfora non aiiipora, App. Probi. 227). Enfin vfr. sifoine, chifoine reflète l'état phonétique de m. gr. sifonia.
Les exemples analogues pourraient être multipliés. Ils montreraient la diff^érence profonde qui sépare les mots savants des mots héréditaires dans le mouvement de la langue. Au point de vue de l'évolution phonétique en particulier, la présence de mots savants dans un idiome entraîne toute une suite d'adaptations, de déformations, de reformations, dont les trois exemples cités ne fournissent qu'une image bien réduite.
Mais, en dépit de tous ces mouvements de la langue, qui fait effort pour digérer en quelque sorte ces apports étrangers, ceux-ci se signalent presque toujours par l'aberrance de leur traitement phonétique. Leur marque originelle les suit partout, plus ou moins visible aux yeux du linguiste.
Il semblerait donc que cette dénomination de « mots savants », expression si juste, répondant à une notion si profondément nécessaire à l'étude de toute langue, aurait dû se perpétuer sans soulever d'opposition. Il n'en est rien. Comme beaucoup de notions claires et simples — et dont la simplicité et la clarté même semblent être une tare aux yeux des réformateurs — elle est elle-même menacée. « La distinction entre les mots savants et les mots populaires, lisonsnous (5. S. L., XXI, 153), a, je crois, la même origine