‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 7 sur 149 · DOCUMENTS ÉCRITS I · texte numérisé non relu

DOCUMENTS ÉCRITS I

ouest, telle que l'araméen (v. Cuny, Rev. et. anc, XX, 223, suiv.). Mais le plus fréquemment une semblable attribution reste une pure h3^pothèse pratiquement indémontrable.

Les conditions sont différentes dans les langues romanes, car ici X (=: roman commun) est partiellement connu par le latin classique, avec lequel il coïncide sur une foule de points. Dans ce domaine linguistique, il peut donc arriver qu'un fait, qui n'est attesté que par une langue A, qui y est isolé, et qui n'a pas de correspondants dans les autres langues B, C, D, etc., puisse néanmoins s'expliquer par X, si toutefois le système général des correspondances entre A et X est connu par ailleurs.

Ainsi M. A. Thomas a expliqué aisément et d'une manière pleinement satisfaisante le fr. ponir « contenir » par le lat. pot'iri qui semble n'avoir survécu qu'en français {N. Ess., 322). De même v. prov, ot:{ <C lat. otim)i ; daim, iiicto <i iieptein, cors, luku <ilûciim, prov. mod. lugaji <Z.liiCiin{a))n, log. v»^ «crinière » <ijûbam, tic, etc.

Il est clair que, sans le témoignage du latin, tous ces mots seraient inexplicables et risqueraient d'être rattachés arbitrairement à des mots plus ou moins similaires, s'il en existe, dans d'autres familles de langues ayant pu entrer en contact avec les langues qui possèdent les dits mots.

La remarque que nous en faisons est d'une vérité bien évidente. La suite montrera qu'elle n'est pourtant pas superflue.

Enrichie par cette combinaison perpétuelle de la déduction et de l'induction, la méthode comparative a été appliquée systématiquement dès 1836, à l'étude des langues romanes. Les premiers romanistes ont été conduits à confronter avant tout les principales langues néo-latines, c'està-dire des langues constituées, ayant leur système plus ou moins codifié dans une grammaire et possédant un lexique bien défini. .

Cette conception de la tâche propre au romanisme a prévalu durant toute la première période moderne de l'histoire de la linguistique néo-latine. La grammaire de Diez est essentiellement une grammaire comparée des langues littéraires avec quelques indications sur les dialectes les plus connus. « Six langues romanes attirent notre attention, soit par leur originalité grammaticale, soit par leur importance littéraire : deux à l'est, l'italien et le valaque; deux au sud-ouest, l'espagnol et le portugais ; deux au nord-ouest, le provençal et le français. » Ainsi débute la grammaire de Diez.

Il ne pouvait en être autrement. Durant cette période, toute la théorie est fondée essentiellement sur des faits recueillis dans les textes. Pour les époques anciennes — les plus importantes aux yeux de ceux qui essayaient de débrouiller les origines — les textes sont les seuls témoins du langage, et de nos jours encore il y aurait grand danger, comme on le verra, à délaisser ces témoignages d'états linguistiques le plus souvent périmés.

Mais il convient de s'entendre sur la portée de ces textes et sur la mesure dans laquelle ils peuvent être utilisés pour les recherches linguistiques.

En général les textes littéraires romans du moyen àg^e, comme à peu près tous les textes littéraires de n'importe quel temps et de n'importe quel pays, s'essaient à reproduire d'une manière plus ou moins exacte quelque langue de civilisation régnante ou influente à une époque déterminée. Les chansons de geste de l'ancienne France ne sont pas des échantillons authentiques de tel ou tel parler local (cf. Meillet, Les langues dans VEurope nouvelle, 203). Les poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers, sont écrites dans une langue assez composite, qui était, dans toute l'Europe méridionale, dès le xi^ siècle, et qui est devenue de plus en plus, dans les siècles ayant immédiatement suivi, le véhicule ordinaire des idées poétiques sur l'amour

tEXTÊS LITTÉRAIRES î$

et la courtoisie. Le Cantar de tnio Cid n'est pas rédigé dans l'idiome local de Medinaceli ou de San Esteban, berceau probable de la chanson, mais bien dans la langue commune qui régnait vers 1140 à la cour royale de Castille. Et ainsi s'expliquent, indépendamment des raisons alléguées par M. Menéndez Pidal {Cantar de mio Cid, p. 7 5-6), les différences linguistiques qui séparent ce poème du Fitero de Medinaceli. Plus tard, en disant qu'il veut :

... fer una prosa en roman paladino

En quai suele el pueblo fablar con su uezino

{S . Domingo, 2 a, b), Berceo veut opposer au latin savant, non point l'idiome de quelque pueblo particulier, mais bien le castillan plus ou moins émaillé de léonismes, capable d'être compris des fidèles de toute la région englobant à la fois la Castille et le Léon, deux pays entre lesquels les rapport? de tout ordre ont été étroits et constants aux xii^ et xiii^ siècles.

Et lorsque, avant qu'il y eût une langue italienne, bien avant Dante, l'empereur Frédéric II, petit-fils de Barberousse, eut la fantaisie de composer des vers, il choisit l'idiome qui, dès le début du xiii'^ siècle, rayonnait de Palermedans toute l'étendue du royaume des Deux-Siciles, illustré par Rinaldo d'Aquino et les autres rimeurs de la même école.

Toutefois il existe des textes littéraires dont la langue semble un peu plus localisée. Ce fait se constate notamment au nord de la France pour certaines œuvres dramatiques dont la représentatioUj organisée soit par des confréries officielles soit par de simples « compagnies » ou groupes d'amis résidant à demeure dans une ville déterminée, offrait un intérêt municipal, tel \t Jeu de la Feuillée d'Adam le Bossu, qui reproduit assez fidèlement, semble-t-il, le langage artésien du milieu du xui^ siècle (cf. Helfenbein,

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Die Sprache des Trouvère Adam de In Halle ans Arras, Zeit. f. rom. Phi!., XXXV, 309, 397). Tout récemment encore M. Gustave Cohen montrait dans ses belles études dialectologiques sur les Mystères cl iiioralitès du uiajiuscrit 61 y de Chantilly (Paris, Champion, 1920), que ces pièces sont des spécimens authentiques d'une langue littéraire, de caractère sensiblement local, florissant à Liège au xiv^ siècle, et qui a été employée par Jacques de Hemricourt, Jean d'Outremeuse, Jean de Stavelot et autres poètes wallons.

Si, des œuvres littéraires, nous passons aux documents d'archives, les échantillons de langage qui sont recueillis dans les textes de ce genre, paraissent sinon strictement localisés, du moins plus particulièrement caractéristiques de telle ou telle région déterminée. Ce fait est bien connu depuis longtemps. Et c'est le mérite de romanistes comme P. Meyer de l'avoir mis en lumière, et d'avoir voulu fonder sur l'étude comparée des chartes ou matériaux analogues, tels que les Documents linguistiques du Midi de la France (Paris, Champion, 1909), une véritable dialectologie médiévale.

Cette discipline aboutira à des conclusions d'autant plus solides qu'elle s'abusera moins sur la véritable signification linguistique des chartes ou documents similaires. Ceux-ci doivent être considérés non point comme des exemplaires de l'idiome parlé couramment au lieu où ils ont été confectionnés, mais bien comme des spécimens d'une sorte de langue commune elle aussi, mais faite surtout pour être écrite, particulière à un milieu social déterminé, et ayant une certaine extension régionale. C'est ainsi que M. T. Navarro Tomâs a pu définir certains traits de la conjugaison aragonaise propres à la langue des notaires ayant instrumenté dans le Haut-Aragon du xiii"^ siècle au xvi^ et en particulier aux xiV et xV-' CEI perfecto de los verhos -ar en

Documents d'archives 17

aragonés antigiio : observaciones sobre el valor dialectal de los docunientos nolariaks, in Rev. dial. rom., I, iio). Les rédacteurs des actes publics, qui, dans leurs notes brèves, laissent échapper des formes vulgaires : 3 carré, 4 -emos, -oinos, 6 'Oron, -on, les corrigent dans les pièces définitives, et tendent à se conformer à un type unique de parfait : I coiiipré, 3 coinprô, 4 -autos, 5 -astes 6 -aroii, dont la forme coïncide avec celle des textes littéraires, Yiiçitf, Apohnio, Santa Maria Egipciaca, etc. Et, comme les faits ne doivent guère être différents dans la plupart des autres pays de langue romane, nous serons bien fondés à parler, avec M. Navarro Tomâs, d'une tradition linguistique « notariale », laquelle ne coïncide pas nécessairement avec une tradition linguistique orale et locale.

Il est juste néanmoins de reconnaître que, en l'absence de documents plus précis sur l'idiome parlé au moyen âge en tel ou tel lieu, les chartes et autres documents d'archives, consultés avec esprit critique, peuvent et doivent être mis à profit par les savants qui essaient de reconstituer l'histoire de cet idiome parlé. Une charte montoise du xiii= siècle révèle l'existence dès cette époque de faits linguistiques tels que la chute de ;/ intervocalique hier = venire, artie = retinere, le passage de -// finale à -d, -t, id <C illi, saied <^sioiUum, etc. Ces faits apparaissent dans les parlers locaux actuels. 11 est donc légitime d'inférer que le phénomène attesté pour la langue écrite du document ancien est sensiblement le même que celui qui se manifeste dans le parler moderne. Le fait moderne apparaît donc comme le prolongement d'un fait ancien : il est identifié dans le temps à une date bien antérieure à l'époque actuelle.

L'étude critique des chartes est seule capable de nous fournir un renseignement historiquement si précis, indispensable pour la connaissance de la chronologie absolue en matière linguistique. Sans le secours de documents d'archives portant l'indication de l'année où ils ont été rédi-

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gés, nous ne pouvons guère obtenir qu'une chronologie relative, qui d'ailleurs n'est pas dépourvue d'intérêt au point de vue paléontologique. Mais l'acte notarial nous permet de dater les faits.

Dans l'Ardenne wallonne, un a insolite apparaît souvent de nos jours en syllabe initiale : on trouve samwên à côté de smwêii « semaine », mqnoy à côté de mnby « monnaie 1). S'agit-il d'un développement anaptyctique récent ? L'existence de formes comme sa^neiir dans les chartes d'Agimont de 13 14 (Bruneau, Phon., loé) n'est pas favorable à l'hypothèse d'une anaptyx, mais suppose plutôt l'altération d'une voyelle neutre, qui a subi l'influence de la nasale, et en tout cas elle révèle l'ancienneté relative d'une telle évolution.

On constate actuellement dans certains mots patois de la province de Léon et jusque vers les Asturies une transformation étrange des occlusives (ou des spirantes) devenues / devant occlusive (ou spirante), par exemple dans pielga, pielgo <i pèdlc(am~) « entrave pour le bétail », recaldar, bihalgOy la Torre de Mayoralgo, etc. (v. Menéndez Pidal, El dialecto leonés, 41). Comment pourrait-on, sans le témoignage des actes anciens, savoir que ce sont les restes d'un traitement caractéristique de toute cette région dès le xiii^ siècle? C'est ce que nous apprennent les études de Qes-. sncr, Das Altleonesiscbe, 1867, p. 10, de M. Menéndez Pidal (op, cit.) et de M. Staaf {Etude sur Fancien dialecte léonais d'après des chartes des XIII" siècle, p. 242).

Des formes nombreuses telles que caldal <^capitale, coldo <Ccubituni, delda <idebUam, d'une part, prioralgo <i-aticuin, julgo <,judico, etc., d'autre part, attestent une différenciation ancienne : occlusive -|- occlusive >* continue + occlusive. Dins -al{i)cu, jud(i)cû, le remplacement du d, devenu plus ou moins spirant, par / est tout naturel et comparable au traitement castillan -a^go, jn\go. Dans le cas de labiale + occlusive, capitale'^ caldal, il est vrai-

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