‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 79 sur 149 · CORRECTIONS ARTIFICIELLES · texte numérisé non relu

CORRECTIONS ARTIFICIELLES

posions au début de ce chapitre en disant que les tendances phonétiques, même lorsqu'elles sont assez fortes pour pouvoir se formuler dans des « lois «, ne sont pas nécessairement ces « forces aveugles » méprisées au nom de je ne sais quel idéalisme enfantin. Elles supposent souvent, elles aussi, l'intervention d'un élément intellectuel, d'ordre supérieur, quoique subconscient. La multiplicité des cas de différenciation dans toutes les langues, en particulier dans les langues romanes, montre d'une manière évidente l'importance de cet élément intellectuel dans l'élaboration des normes phonétiques qui se succèdent dans l'histoire de chaque idiome.

La différenciation, pour être un phénomène purement phonétique n'en joue donc pas moins un rôle « thérapeutique », selon l'expression que la géographie lexicologique a mise à la mode. Elle est le produit d'une tendance générale, collective, subconsciente, et non le résultat de prescriptions explicites et artificielles de grammairiens ou de pédagogues. Ce qui le prouve, c'est le caractère général et constant des lois auxquelles elle aboutit. Lorsque la réaction contre les tendances vers le moindre effort provient d'une cause extérieure à la langue, par exemple d'un enseignement des écoles, les faits se présentent immédiatement sous un aspect moins général. L'exception apparaît là où, dans le cas précédent, la règle et la loi régnaient en maîtresses.

Ainsi le passage de ^ -j- )■ à ;^:^ en italien, médium >> me:(^o, est dû sans doute à l'influence des grammairiens latins qui, vers la fin de l'Empire, ont essayé de réagir contre la prononciation vulgaire meyu, laquelle a prévalu par ailleurs. Les maîtres d'école ont exigé le maintien du d dans les mots de ce type. C'est alors que s'est introduite cette prononciation artificielle J:^ à laquelle Servius fait déjà allusion (Virg., Géorg., II, 216) et que plus tard Saint- Isidore signale comme habituelle chez les Italiens : « soient

300 X. LES LOIS PHON'ETiaUF.S « LOIS AVEUGLES »

Itali dicere o^ie pro hodie. » Mais une telle évolution, due à une intervention savante, n'a laissé en définitive de traces que dans quatre ou cinq mots : nici^o <C médius, terme d'arithmétique, mo~~fl <C}nodius, ternie de métrologie, ra:(;(p « fusée », « rayon de la roue » <i radius, terme technique, ro:^^o <i* 'iidius et ole^yO « parfum », déverbal de *olidiare, termes de petit-maître. Les autres mots possédant le groupe consonantique ont subi le traitement normal et populaire : ils offrent la réduction normale de dy à y : raggio <Ci'adiiim, o^^i <C hodie, etc. comme peggio, etc.

Peut être le traitement latin de damnum >> dampnnm estil dû à une cause de ce genre. C'est ce qui en expliquerait l'avortement ultérieur. Mais à coup sûr les traitements espagnol hembra, gascon hemble, gasc, roum. daitii. etc. sont indépendants de toute influence pédante et académique. Ils restent des témoins irrécusables de l'influence d'un élément psychique relativement élevé sur certaines transformations phonétiques.

Un élément de même nature manifeste son intervention dans d'autres évolutions phonétiques qui ne sont pas sous la dépendance directe du principe de différenciation. Certaines innovations, qui ont le caractère le plus général et ne peuvent être considérées comme des applications de règles plus ou moins artificielles, imposées par une élite ayant la prétention de parler correctement, dérivent, si l'on y regarde de près, d'une tendance collective en vertu de laquelle la langue répare instinctivement le trouble que les assimilations, les amuïssements et autres principes d'inertie ont introduit dans son système.

Dans nombre de cas il semblerait même que, malgré son inconscience, la collectivité des sujets pariant un idiome déterminé, livrée à elle-même, ait eu plus de perspicacité que les grammairiens codifiant le <■< bon usage » de leur époque, voire même les linguistes s 'essayant cà l'heure

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