DIVERS EFFETS DE LA SYLLABATIOX
léonaise de 1282 (Staaf, 20e), prebo <ipruebo dans les Castigos y documentos du roi Sanche, cité par Baist ÇGr . , 889). M. Espinosa {Rev. dial. r., I, 199) la signale au Nouveau Mexique : greso < griieso, prebo, qui est aussi courant à Mexico et à Porto Rico.
La forme culeca « (poule) qui va couver » — cf. fr. cloiique — que M. Espinosa signale au Nouveau Mexique (//».) est instructive. Elle représente l'esp. cliieca, dans lequel la séquence de Iw, venant après k, entraîne une hésitation pour l'appréciation des apertures, et par suite fait de / explosif un / implosif, avec production d'un point vocalique : donc Jdue, c'est-à-dire <i<C.<i^, est devenu ■<^ O, c'est-à-dire culeca. Va, attiré en quelque sorte par le point vocalique qui a fait son apparition au début de /j a transpiré à travers cette / sonantifi.ee, qui l'a partagé pour ainsi dire en deux segments (-n///-), d'où *ciilneca (comparer Poetna de José : balanças <C blancas, falacas <i f laças , pala^enie <C pla:;etne, etc.). De ces deux segments u, le second n'a pas tardé à être éliminé par dissimilation, d'où finalement culeca.
C'est la dissimilation qui explique de même, du moins partiellement, toute la série des formes espagnoles cnlebra, Bureba, Noreha, cureha alléguées par M. Menéndez Pidal.A la vérité, dans les formes primitives culiiebra, le contact de l'aperture, / ou r tendait déjà à éliminer le w, comme dans flueco, mais n'y aurait pas suffi à lui seul, car /, r étaient ici précédées de voyelles, et par conséquent étaient plus nettement explosifs. Mais, la force amuïssante de la syllabation s'additionnant à la force amuïssante de la dissimilation contenue dans 1'// ou Vo précédents, le ne a été réduit à e : culuebia >» culebra.
Les cas de luego, rueda, viniela, cirucla, etc., d'une part, et de ojuelû, cojiielo, or::;^!telo, tio~uelo, etc. de l'autre, dans lesquels uetsi solide, montrent que la réduction de ue est conditionnée par la convergence des deux forces amuissantes en présence, et que ni /, r, ni il, 0 agissant indépendamment
314 X. LES LOIS PHONÉTiaUES « LOIS AVEUGLES »
l'un de l'autre, ne peuvent suffire à déclencher l'évolution (cf. p. 157).
A la loi que nous posons, il n'existe que trois exceptions apparentes estera, "ducro, scrba.
Estera <C stôrea et -dero, anciennement -duero •< -toriiim, sont dus à des changements de suffixe. Quant à scrba sorbu, il repose peut-être sur une dissimilation de w par b, et serait le seul cas où l'interprétation de Baist serait plausible.
Quoi qu'il faille penser de ce cas particulier, l'influence qu'a eue la norme syllabique sur le développement phonétique de l'espagnol est bien mise en lumière par les cas divers qui viennent d'être exposés. Et la même influence de nature éminemment générale s'observe dans l'ensemble du domaine roman à l'occasion d'un grand nombre de faits particuliers.
Pour débrouiller la question si complexe du traitement de la diphtongue écrite ei en plus vieux français, oi plus tard et partiellement en français moderne, on doit suivre la théorie de la syllabe comme fil conducteur.
Un fait est avéré. Tant que oi a été prononcé oy, avec un 0 en fonction vocalique, il n'y a pas eu réduction de la diphtongue. Cette réduction n'a commencé à intervenir qu'a partir du moment où, vers 1300, le deuxième élément a pris pour lui la valeur vocalique : oè ex. mitnxwè. C'est en effet vers cette époque que le peuple de Paris commença à réduire wè à è, surtout à l'origine après consonne -|- r : drete pour drwete < droite, crestre pour cnuestrc •< crois tre.
Le procès initial rappelle donc de très près celui de l'espâgnol f rente <ifruente. Toutefois, de bonne heure, il s'est produit des cas de réduction après une consonne simple. L'Elégie hébraïque de 1288 donne déjà avet, apekt qui montrent que, du moins dans la langue de ce texte, les conditions de la réduction sont un peu différentes. Au xvi' siècle cette prononciation gagne du terrain. Elle devient courante au xvII^ Elle aff"ecte surtout îw après consonne + r, 1 :
FR. -OI- > -IFA-, -È- 315
craie, frayer, frais, enrayer, et aussi d'après Maupas et V-Augehs, fred, cres « tu crois », dret, adret, crere, estret. Les conditionnels voudrais <C voudrais, etc. et cha7it{è)rais <C chanl(e)rois, etc., les 2^= pers. plur. du futur chant{e)re:;^ <. chant{e)roi:{, etc. sont conformes à la règle. Les imparfoits du t3'pe t'////a/y<; <?«//'0« aussi. De même ros(e)raieet les autres formations en -(e)ra;e. Après consonne + /, on a eu de même les imparfaits du type troublais et des mots comme claie, glaise, Iremblaie, lequel a pu entraîner chesnaie, etc. ; anglais qui a pu entraîner français, etc. Sans doute un certain nombre de mots présentent -è après une r simple : marais, paraître. Mais, dans raide, raie, rayer et quelques autres, la phonétique syntaxique a pu amener des combinaisons de consonnes, sources d'amuïssement pour le u\ Toutefois la généralisation de -è à l'imparfait de tous les verbes et dans les mots comme laie, dais, montre qu'il y a eu des fluctuations dans l'usage, fluctuations qui s'expliquent par l'existence au même point géographique, en l'espèce Paris, de plusieurs traditions phonétiques appartenant à des classes sociales difl"érentes. Les témoignages de des Autels, Pasquier, H. Estienne et plus tard de Patru concordent sur ce point. La langue a subi cette influence troublante ainsi que l'action arbitraire des grammairiens. Elle tendait certainement à l'élimination des groupes nu, Iw à l'intérieur de la syllabe et peut-être même à l'initiale de certaines syllabes.
Quant à l'autre catégorie de mots ayant eu ei en plus vieux-français — nous parlons toujours de la langue littéraire — , celle où îvé, en vertu d'une tendance diff"érenciatrice qui remonte au xv^ siècle, et qui elle aussi a été soumise à des influences diverses internes et externes, est devenu zua : roi, loi, trois, danois, etc., elle n'off"re, à Paris, aucun exemple d'une réduction de lua à a, réduction qui serait pourtant parallèle à celle de ivê > è.
Ce tait est digne d'attention.
En effet des formes telles que Ira, fra, kra pour trwa,
3l6 X. LliS LOIS l'HO\ÉTlQ.UES « LOIS avel(;les »
fnua, knca, qui existent aujourd'iiui dans les Ardenncs (Bruneau, Pho., 109, 340), dans les Vosges méridionales (Blo., Fo., 90-2) et aussi dans l'Orne et la Mayenne (y;///. ling. s. v'")sont inconnues au français de Paris.
La raison en est claire. L'aperture de Va est, plus que celle de Vè, éloignée de l'aperture de w. La syllabe trois == trwa, avec ses apertures o -|- 3 + 4 + 6 offrait une suite d'apertures sensiblement plus nettes qu'une syllabe croie =^ krivé par exemple. Elle devait donc être plus stable, toutes choses égales d'ailleurs, et elle l'a été en effet en français : on continue à dire /ro/'-f = tnva mais depuis longtemps on a réduit croie =kru'ê à krc= craie.
On peut donc dire en définitive que, dans cette position, l'évolution française de è vers a, conditionnée, comme on l'a vu, par le contact de lu, doit être considérée elle aussi, au moins partiellement, comme le résultat de la syllabation.
En d'autres termes, dans la langue qui est devenue le français littéraire, il v a eu une tendance constante à améliorer la combinaison ice lorsqu'elle venait après certaines consonnes, de manière à mén.iger une consécution d'apertures le plus nette possible. C'est ainsi que Xtwéàt l'ancienne langue {joi s'est prononcé d'abord rwé avec e' fermé) s'était déià corrigé en u<è : roi = nvè. Quant à ce wè lui-même, avec sa consécution d'apertures encore voisines : 4 + 5, il offrait dans certaines situations une difficulté . Cette difficulté a été résolue par la langue de deux manières s'excluant l'une l'autre, mais dépendant toutes les deux d'une conception subconsciente mais délicate de la syllabation : ou bien wè s'est réduit zè {craie^; ou bien il a abouti à -lua (croire^.
On peut dire, en appliquant à la phonétique une des formules pittoresques et expressives de M. Gilliéron, que lua et è sont deux moyens thérapeutiques ayant servi de remède à la crise engendrée par la production de ur.
Les cas de ce genre montrent le lien étroit qui unit sou-
SYLLABATION ET « METATHESE » ETC. 317
vent en phonétique évolutive les phénomènes d-e syllabation aux phénomènes de différenciation.
La tendance à alléger autant que possible la syllabe en supprimant les élémentsqui entravent le mécanisme normal des e.Kplosions et des implosions successives, n'est donc pas illusoire. Sans aller aussi loin que l'arabe qui n'admet pas le contact de deux consonnes à l'intérieur de la même syllabe, les idiomes romans tendent plus ou moins nettement à réaliser un type de syllabe satisfaisant à la fois le sens articulacoire et le sens acoustique par une gradation aussi nette que possible des apertures.
C'est ce principe général qui explique une foule d'évolutions particulières, incohérentes en apparence, dont nous allonsdonner quelques exemples à propos desquels les explications précédentes nous dispenseront de longs commentaires.
Dans les Vosges méridionales (Blo., Fo., 112) Vé latin fermé tonique libre est représenté normalement par îi. Ainsi l'aire 17-22 du domaine exploré par M. O. Bloch dit calôrem > ^ahi, respectivement /-. Mais la même aire dit flôrem > fyô, meliôrem >» myô. Un semble s'être ouvert en â après consonne -|- y : cf. fr. niwè > vnaa.
Les « métathèses » signalées par le même auteur (p. 49- 50) du type té^-iuèl « truelle », èkérwèl « écrouelles », péryé « prier » reposent sur trivèl, èkrwèl, pryé, c'est-à-dire que <C<i<0 est devenu <C> O avec production d'un point vocalique devant la première sonante. Ce sont des anaptyx et non à proprement parler des métathèses.
Tel est encore le cas de ^everyœ pour €evryœ « chevreuil » (p, 97). Et la seule différence qui sépare cet exemple de celui de jénéviryé pour jénéirvé. c'est que dans celui-ci le point vocalique a exercé une attraction sur l'élément vocalique contenu dans le }'.
Au contraire frevie^ « février » dans le registre de Revin (Bruneau, 358) est une métathèse authentique provoquée par la même cause. De même arden. skanixa, de shadrya
3l8 X. LF.S LOIS PHONÉTiaUES « LOIS AVEUGLES »
« cuve à lessive». Mais ici 1';- chassée de sa place par la difficulté du groupe dry, également repoussée par le sk initial, chaînon brisé, a pris la seule place disponible.
Dans ^w « croix y),diua « droit » fiva, etc. {ib. 357)1'', dans l'impossibilité d'être déplacée, a été radicalement éliminée. Un accident analogue s'est produit pour 17, ou respectivement \e y, de plyœf (■<• pluie » qui a abouti à pyœf, plâ'f(\h. 179).
Pour des raisons analogues, le groupe consonne-|- semivoyelle subit l'anaptyx Çib. 161) : rizvê rivè « raide », viyâii vyàd « viande », miyôl myàl « moelle », etc. L'exemple de maladiyœ inaladyœ montre que la phonétique syntaxique n'est pas en jeu. Mais pèd « pendre », tnèt « mettre », viuéi^ « vinaigre »,/)ôi' « pauvre » (//;., 358), etc., attestent la chu:e d'une ;• finale soit à la pause soit devant consonne, si du moins les choses se sont passées comme dans les Vosges méridionales où kwètr « quatre » est la forme usitée devant voyelle et kwèt dans toute autre position (Blo., Fo., 39).
La réduction a été plus forte encore dans wall. 7nés « maître », es « hêtre », etc. (Bruneau, Pho., 358). Les deux dernières mailles du chaînon rompu ont sauté.
Tous ces phénomènes, de date récente, ne sont que la répétition des faits analogues plus anciens et dont la diffusion dans les langues romanes est en raison directe de leur ancienneté. Déjà le latin de l'époque classique avait éliminé les groupes initiaux mal conformés : stiocus, stlis, stlata. Les groupes st-, sp- etc., ont été réduits à leur tour en roman commun. On ne reviendra pas sur le développement des prothèses initiales dans ce cas. Il en a déjà été parlé plus haut. Le fait a eu sa répercussion dans toutes les langues romanes.
Remarquons qu'à l'inverse de ce qui s'est produit en latin vulgaire, où Vs -\- consonne n'a pu être maintenue avec une valeur explosive, et où l'on a eu une s implosive, d'où iscola, escola, le wallon s'est violemment imposé le
SYLLABATION ET PROTHESE ETC. 319
maintien de cette s explosive. Mais celle-ci, ne cadrant pas avec la répartition normale des apertures, a déterminé la naissance d'un point vocalique avant l'occlusive : separgne, Gloses de Darmstadl . M. Bruneau a fort bien montré (p. 496) que ce genre d'épenthèse, usité dans les patois modernes d'Ardenne, est conditionné par la phonétique syntaxique dans lesdits patois : a shol mais en sikôl.
La mouillure de 1, n -j- \, est non moins ancienne que la prothèse latine du ly^e iscola. Avant la fin de l'Empire, les graphies Anreia, Corneius, etc., sont les indices de la fusion du y avec /, n, fusion dont une des raisons d'être — et peut-être la principale — est qu'elle a permis d'éviter la consécution des deux phonèmes d'aperture voisine et cela dans un même élément explosif.
Le cas de quctus, pour kiuyê\tus, qmètiis, et mots analogues bien connus, remonte à la même cause.
De même que fr. tnua « trois » a été plus solide que knuè « craie », lequel s'est réduit à krè, de même Int. quas'est maintenu dans l'esp. cuatro, port, qiiatro, gasc. qoate, toutes langues où que- qui- ont été réduits par élimination du lu : qni}i:{e,tic.
L'altération des groupes/)/- kl- initiaux, qui s'est produite dans certaines parties du domaine roman, a eu une grande influence sur le phonétisme des idiomes où elle est intervenue. Elle s'explique elle aussi parla tendance générale à une certaine normalisation de la syllabe : ital. pya- kya-, esp- la- sont plus près que pla-. Ma- du type idéal qui régit la consécution et la gradation des apertures.
Les exemples montrant l'influence que la norme syllabique a exercée sur le développement des langues romanes à toute époque pourraient être multipliés. Et ce serait une étude intéressante que d'en suivre les efi"ets dans les diff^érents parlers romans.
Mais une autre question sollicite notre examen. Elle
3 20 X. LES LOIS PHONÉTIQUES « LOIS AVEUGLEîs »
concerne non plus l'agencement intérieur de la syllabe mais le mode de soudure des syllabes entre elles. Ici encore l'instinct de la collectivité parlante sait réagir efficacement contre les forces de destruction dangereuses pour l'intégrité phonologique de l'idiome.
La frontière des syllabes est déterminée, comme cela ressort de la théorie même de la syllabe, par le passage d'une implosion à une explosion : !>|<C- Si la croissance et la décroissance des aperturesest le type normal à l'intérieur de la syllabe, on peut se demander jusqu'à quel point le même principe trouve son application à la frontière syllabique.
Théoriquement la même aperture peut se trouver des deux côtés de la frontière, et, en fait, l'on voit les langues romanes ouïe latin lui-même en offrir plus d'un exemple: hî.ap\tus, et même an\tiiis, iniperi\i.
Toutefois la consécution, dans deux syllabes contiguës, de deux phonèmes de même aperture offre en phonologie jieux sortes d'inconvénients : la difficulté articulatoire, laquelle n'est guère moindre entre deux syllabes qu'à l'intérieur d'une même syllabe; la difficulté d'une bonne perception acoustique, qui est liée à la. précédente et qui menace l'intelligibilité de la parole.
Or cette intelligibité n'est jamais perdue de vue par l'ensemble des sujets parlant un idiome déterminé.
Nous n'insisterons pas sur les procédés de réaction employés dans les cas où le heurt des deux consonnes à la frontière syllabique menace de produire une assimilation. Cette assimilation est d'ailleurs bien souvent évitée. Et c'est la différenciation qui est le moyen thérapeutique employé. Nous en avons étudié quelques exemples dans la première partie du présent chapitre : da))i\num >> danipnum, etc.
Même entre des phonèmes d'aperture légèrement inégale, la différenciation intervient : cani{e)rnin > chambre, gcn{c)nnii > gendre, sim{i)lat > semble, spinÇiiyam >> spiiïla > espingle, et même la^Çayii m ^lasdre, antecessor '^ancestre, etc.
LA FRONTIERE SYLLABiaUE 32 1
De tous ces types d'exemples il ressort que, pour éviter toute confusion entre les éléments des deux syllabes contiguës, la fermeture de la frontière est un des procédés favoris : une occlusive s'interpose entre les deux syllabes limitrophes qui se trouvent nettement séparées l'une de l'autre par cette barrière solide (^Et. dial. land., p. 104).
Si deux voyelles sont en contact, le danger de confusion n'est pas moins grand. II l'est surtout quand les deux voyelles sont de même aperture : imperi\i >■ iiiiperi. Et il l'est d'autant plus que les deux voyelles identiques sont plus ouvertes. Car dans piis il est encore relativement aisé de distinguer un i fermant et un / ouvrant. La chose est beaucoup plus difficile dans lat. Chanaan, et serait même théoriquement impossible, si l'on s^en tenait à la définition que F. de Saussure a donnée de Va.
La difficulté phonologique decesconsécutions de voyelles dans des syllabes contiguës a été plus ou moins nettement sentie par les langues romanes. Elles sont, chacune à des degrés différents, réfractaires à tout ce qui a l'apparence d'un chaînon rompu. L'hiatus est un des faits à propos desquels l'instinct de la collectivité est au moins partiellement d'accord avec les règles des grammairiens. La proscription de l'hiatus, condamné plus ou moins formellement soit en vers soit en prose, s'appuie sur une base linguistique solide. Livrées à elles-mêmes, les langues manifestent une certaine répulsion pour l'hiatus, (v. p. 145-6)
On connaît Femploi de ce qu'on appelle les « fausses liaisons », m¥ par lequel les parlers populaires évitent fréquemment la rencontre d'une voyelle finale avec une voyelle initiale. Le fait même de l'élision des voyelles finales atones devant une autre voyelle est attesté dans la plupart de nos langues littéraires, en prose ou en vers, et n'est qu'une manifestation de la même tendance. La suppression de la difficulté phonologique s'obtient par le moyen d'un amuïssement, ce qui nous montre ce dernier
MiLLARDET. 21
322 X. LES LOIS rHONETlQUES « LOIS AVEUGLES »
phénomène sous un nouveau jour, auquel il ne nous avait pas accoutumé, puisqu'ici l'amuïssement, bien loin d'être le résultat d'une force d'inertie, est mis au service des forces clairvoyantes existant à l'état plus ou moins latent dans le phonétisme de chaque langue.
A l'intérieur du mot, lorsque le jeu des forces d'inertie est venu déranger l'ordonnance croissante et décroissante des apertures, lorsque, par exemple, une consonne intervocalique, succombant à la force assimilatrice, vient à tomber, la rencontre des voyelles, et le heurt des apertures identiques qui en résultent, sont atténués ou même évités par divers procédés : i" par l'insertion d'une consonne épenthétique: V. fr. haer '^ bayer, v. fr. doe^ douve ; 2° par Taniuïssement d'une des voyelles en contact : v. fr. nieûr > )ni'ir ; 3" soit enfin par la consonification d'une de ces voyelles : mediillam >> V. fr. me\ole >■ mewJe, niwèh(inoeUe); ovkulavi > v.fr. o\ei!le'^ zveilîe,ivailJe(ouaine)\ esp. cantado,cantao > vulg. ou dial. caiitay.
Là où la consonification n'est pas possible, intervient une simple fermeture, ce qui rapproche l'une des voyelles du type consonantiquesans cependant l'identifier avec ce type. C'est le cas pour des voyelles toniques : lat. -ë(l))am > prov. ttc.-ia. C'est aussi le cas pour des voyelles atones fr. agréable > vulg. agriable, fr. beau >>dial. biau, esp. real'^ n. mexiq. rial, peôn >> pion, peda~o >> pia:(ci, etc. (/?. dial. r., I, 201)
L'ordre des voyelles importe peu: v. esp. -ades^ -aes^. -ais.
Les faits de ce genre sont innombrables dans les langues romanes et ont souvent une haute importance. Ainsi la consonnification en latin vulgaire de ë ou / ou // atones en hiatus, ^/m '^filya, vinëa >> vinya, vidha >> vidiua, a eu des conséquences incalculables dans le développement phonétique postérieur des idiomes néo-latins.
En principe la fermeture affecte celle des voyelles en contact qui est déjà le plus fermée par elle-même : vinèa, filïa.
HIATUS ET SYLLABATIOX 323
L'inverse, quoique relativement rare, n'est pas impossible : idouëns >> idonyits, et s'explique par des raisons particulières d'accentuation : dans idonëus^e occupe une position beaucoup plus faible que -//.
La rencontre des voyelles à la frontière syllabique produit donc des effets de fermeture comme fait la rencontre des consonnes. Mais les effets de cette fermeture sont assez différents. Quand la fermeture n'aboutit pas à une consonification, elle a simplement pour effet de rendre plus aisément perceptible le changement de syllabe : via 1. vg. véa^ esp.prov. via. Mais le plus souvent la fermeture aboutit à une consonification, qui peut être totale ou partielle. Si elle est totale, l'hiatus est supprimé ipso facto : vinèa ^> vin\a,canîao >■ canlaij. Une syllabe disparaît.
Mais la consonification peut être partielle, c'est-à-dire que celle des deux voyelles qui tend à se fermer, se segmente en deux éléments : c'est l'un de ces deux éléments, celui qui touche la frontière syllabique, qui devient plus fermé que l'autre et se consonifie. Là est l'origine des consonnes transitoires si fréquentes dans certains idiomes romans : cat. ideya de idea, vexi de vehi <C viclniim, tiyôàe. tihâ <C titionem ; bal. cowa <I coha, proiva •< proha, d'où, par fermeture plus complète du segment consonifie, cova, prova, etc. Le résultat de la rencontre des voyelles à la limite syllabique est dans ce cas identique à ce qui se produit pour la rencontre des consonnes : une barrière vient s'interposer entre les deux syllabes.
Dans les cas de consonification partielle comme dans les cas de consonification totale, c'est en principe la plus fermée des deux voyelles en contact qui se ferme davantage. Dans le cas de cat. idea > idexa, ïe, plus fermé que Va, s'est segmenté en ei, ey, et dans proa >> proiua, Vo, plus fermé que Va, s'est segmenté en oîi, ow.
Parfois on peut hésiter sur le point de savoir quelle est, des deux voyelles, la plus fermée. Par exemple dans les cas
324 X. LES LOIS PHONÉTiaUES « LOIS AVEUGLES »
d'hiatus entre /et «, voyelles qui sont aux deux extrémités de l'échelle vocalique, quelle est celle des deux voyelles qui doit se segmenter ? Le cas est indécis. Certains parlers gascons le tranchent en segmentant, non 1'/, mais Vu, Jnidàrt'' >> hiiuidàrè, « louis d'or », sans doute parce que l'idiome a eu la vague perception que Vu, comparé à 1'/, est doublement fermé, à la fois dans la région labiale et dans la région vélaire {Et. dial. land., 75).
La production d'une consonne transitoire dans les cas d'hiatus intérieur de mot est un phénomène des plus fréquents. Même lorsque l'épenthèse n'apparaît pas dans l'écriture, même lorsqu'elle échappe à la conscience des sujets parlants, la pratique courante de la parole supprime souvent l'hiatus par l'insertion entre les deux voyelles d'une légère consonne. Dans le fr. // cria et même dans ébahi un léger y se fait entendre à une oreille exercée.
Toutefois, quand les voyelles sont plus ouvertes, les développements transitoires deviennent plus difficiles, partant plus rares. L'hiatus peut persister alors, mais le heurt des deux voyelles est atténué le plus souvent par la continuité de l'émission vocalique qui sert en quelque sorte de pont entre les deux voyelles. Celles-ci conservent alors leur valeur syllabique et se distinguent l'une de l'autre par la différence des timbres, ou, si elles sont de même timbre, par des oppositions de hauteur musicale et en particulier par un fléchissemetit momentané de cette hauteur au passage de la frontière syllabique (voir Grammont, Traité prat., 136).
Lorsque ce fléchissement et cette ondulation de la hauteur viennent à manquer, alors les voyelles, si elles sont de même timbre, se confondent. Le principe de la netteté phonologique est vaincu.
Le cas se présente fréquemment en espagnol moderne, du moins dans la prononciation rapide et familière : albahaca, a:(ahar, se réduisent alors à albaca, a^ar. La