MEMES FAITS DAXS LE SUD DE LA FRANCE 33 I
que la fermeture de -a final en -e peut se produire, dans les cas d'hiatus, indépendamment de la présence d'une consonne à la finale.
D'autre part ces formes en -v^ attestent que le passage de la à Vf est antérieur, dans cette région, au passage de -a atone final à -o, là où ce passage a eu lieu {tauh,glcy:;p). Cette antériorité se vérifie par exemple pour le point 86i dé Y Atlas linguistique de la France: kreivè, abyè:^ « tu avais >-, bœvyé, fndrié « il faudrait » \r[?t\s gUy:^o a église ». De même aux points 757, 871, 862-3 pour les mêmes mots. Au contraire les points 777-8 qui ont hreiyo « je croyais », ahyo:{ « tu avais », (be)v\o « il buvait », etc. en face de gleyio, attestent un déplacement d'accent chronologiquement postérieur au passage de -a atone final à -0.
Il en est de même en Gascogne. A Saint-Christaud, dans le Volvestre, près Montesquieu, M. J. Ducamin a noté (^Mélanges Couture, 193 suiv.) coumfraryo de coumfrario, calyo de calio en regard de dito <C dictant, digo -< dicat. Cf. encore le luchonnais espyo d'espio, mairiuo de niairyo cités par M. Grammont {RLR, LIX, 407).
Le point 689 de V Atlas linguistique en est h une étape intéressante, antérieure d'un degré à celle qu'atteste kre~ié en regard de gle\:(o que nous signalons plus haut en languedocien au point 681 de V Atlas. Les formes aru-ya •< resînam, nstya « hostie », ptilya « poulie » en regard de gley^o révèlent dans cette région un déplacement d'accent antérieur au changement de -a atone final en -0 et non suivi d'une altération du timbre de V-a. Cette étape concorde bien avec l'état attesté dans le manuscrit de Berceo de l'Académie espagnole.
Les exemples gascons et languedociens, suivis — bien qu'imparfaitement — dans leur développement géographique d'après les cartes de l'Atlas linguistique de la France, sont instructifs en ce qu'ils montrent que le déplacement d'accent consécutif à la consonification des voyelles en
3 32 X. LES LOIS PHONÉTiaUES « LOIS AVEUGLES »
hiatus originairement toniques est un tait imminent, qui a pu intervenir, et est intervenu en fait, à des époques très diverses, indépendamment des consonnes adjacentes, indépendamment même de la nature de la voyelle en hiatus originairement atone : en languedocien et en gascon modernes, iocst devenu \v tout aussi bien que ia est devenu \a yiuisyé. Le cas de coûmfraryo est le pendant exact de lat. vulg. fihôlii . Tandis que le y a, presque partout en Gascogne et en Languedoc, réussi à fermer V-a en -e (^foiiinaryé), il a été sans influence sur la vélaire -o (coûmfraryo).
S'il est légitime, comme nous le pensons, de rapprocher les faits modernes, ceux du moyen âge, ceux enfin de l'époque latine, et de les éclairer les uns par les autres, nous conclurons qu'en latin vulgaire, comme en espagnol, comme dans le sud de la France, c'est toujours la même force qui agit : la tendance à la fermeture et, si possible, à la consonification des voyelles en hiatus. Cette tendance qui s'affirme, du moins dans le domaine des langues romanes, comme une tendance de phonétique générale, n'est elle-même en quelque sorte qu'un corollaire de la tendance qui pousse les langues romanes — comme la plupart des langues indo-européennes ou sémitiques — à réaliser dans la chaîne parlée une succession régulièrement croissante et décroissante des apertures.
Si, en dépit de cette tendance, une foule d'hiatus persistent dans les langues néolatines, et s'il s'en crée toujours de nouveaux, si les remèdes apportés laissent souvent les cas d'hiatus à mi-chemin de la guérison, aucun linguiste averti ne songera à s'en étonner. On sait assez qu'il y a souvent lutte entre la phonologie et la phonétique (comparer Grammont, RLR, LIX, 405-6). Toute langue étant soumise à des influences multiples et diverses, il s'y produit fatalement des états aberrants que la langue en travail ne parvient ni à éliminer du premier coup, ni même à réduire jamais complètement selon la norme désirée.
SYLLABATION ET DIFFERENCIATION 335
Dans une langue considérée à un moment donné de son développement, il y a le plus souvent conflit entre l'état phonétique résultant de conditions historiques diverses et la norme idéale que les individus essaient confusément de réaliser.
Pour ce qui concerne la structure des syllabes, il y a souvent discordance entre la répartition des explosions et implosions successives et la répartition des apertures. Le passage d'un phonème à un autre peut réaliser une diminution d'aperture tandis que le premier phonème fait partie d'un chaînon explosif (lat. slat). Deux apertures consécutives peuvent être d'un degré trop proche l'une de l'autre, soit à Tintérieur d'une même syllabe (esp. fruente) soit à la frontière syllabique (lat. vinëa).
De ce conflit peuvent résulter les conséquences les plus diverses : i ° conservation de phonèmes dans leur état étymologique par réaction contre une innovation qui se développe par ailleurs dans l'idionie (esp.fneiite et non *buente);
2° amuïssements de phonèmes (lat. vulg. quètum de qimtiim ; esp. fruenlc ^ f rente) ;
3° production de phonèines nouveaux (1. v. iscolaslicu ; wall. sikol « école » ; vosg. ékènuel « écrouelles » ; fr. douve, etc.) ;
4° altération de phonèmes, soit par consonification d'une voyelle (yinèa >> Ivg. vinyà) ; soit par fermeture des voyelles (prov. via de Ivg. véa); soit par ouverture (fr. triua de Irwc) ; soit par fermeture des consotuies (dampnum de damnutii); soit par ouverture des consonnes (gasc. dauna <C damna), etc. ;
5° déplacements d'accent (lat. vg. Jilyôlu; gasc. counifraryo; etc., etc.).
On peut dire que les effets de la syllabation sur le vocalisme et le consonantisme des langues romanes sont si variés que tous les phénomènes qui s'observent dans ce domaine linguistique en phonétique diachronique peuvent en être affectés plus ou moins directeinent.
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La syllahation est un principe général de phonétique ayant avec la différenciation des rapports étroits. Nous l'avons déjà signalé en passant. Dans le développement de certaines innovations," différenciation et syllahation se pénètrent en quelque sorte l'une l'autre.
Lorsque l'esp. flor garde son /initiale au lieu de la faire passer à /;, lorsque v. fr. roide, prononcé rivède, devient nvad ou môme rèd, lorsque Int. ipuelum, devient quëtum, lorsque fr. *genre àewitm gendre, lorsque gasc. /)rz/^ devient pniiue, etc., c'est que la différenciation est venue maintenir, rétablir ou perfectionner l'alternance régulière et la correspondance des explosions et des implosions d'une part et des apertures croissantes et décroissantes d'autre part.
Le principe même de la syllahation, considérée comme une suite d'explosions et d'implosions, d'accroissement ou de diminution d'aperture, est au principe de différenciation ce que l'envers d'une étoffe est relativement à l'endroit.
Différenciation et svllahation sont fonction l'une de l'autre.
Toutes deux sont, dans une certaine mesure, des forces intelligentes, qui réagissent contre les forces hrutales d'inertie. Ce que celles-ci menacent, elles le défendent. Ce que celles-ci défont, elles le refont. Ce que celles-ci enfin ont anéanti, elles le remplacent.
Et maintenant que le caractère général de certains changements phonétiques apparaît clairement à qui a bien voulu se donner la peine de nous suivre, n'avons-nous pas le droit de nous tourner vers nos spirituels — et trop spiritualistes ! — néolinguistes, qui accablent de leur mépris la phonétique « étude du mouvement des organes phonateurs )).
« Est-ce la richesse des produits des organes phonateurs nous disent-ils {Faillite, 93), qui doit servir de base dans l'appréciation de la vitalité des parlers, ou est-ce la production de l'activité cérébrale ? »