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XI. LE PROBLEME LEXICOLOGIQ.UE ET SÉMANTIQUE

latin ni vinca ni pervinca. Un simple coup dœil jeté sur les dictionnaires latins — ces béquilles que la géographie linguistique rejette avec présomption au risque de trébucher — nous apprend que la « pervenche » était vincapervlnca. C'est vincaperviuca, écrit en un seul mot ou en deux mots, au gré des scribes, qui figure chez Pline, XXI, ir, 39 : trois manuscrits ont vicapervica, deux ont vincapervica, où le déficit des nasales s'explique aisément par l'omission des tildes, accident graphique assez commun.

Il en est de même pour 27, 99. La forme abrégée /)gm/zc/ï, que Forcellini et Freund signalent comme secondaire, n'est attestée par ces lexicographes que dans VApuleji herbaritiiii, faussement attribué à Apulée, et postérieur de plusieurs siècles à l'œuvre de ce polygraphe.

C'est donc vincaperviuca qui est la base des mots romans. Et dès lors on comprend que cette forme, longue, phonétiquement compliquée, terrain tout préparé pour la ^dissimilation, l'haplologie syllabique et d'autres causes d'abrègement encore, se soit réduite tantôt par le commencement, tantôt par la fin : vinca ou pervinca.

Sans doute cette abréviation n'est pas exactement de même nature que celle qui de vivipera a fait vipera (haplologie syllabique proprement dite). Elle est différente aussi de celles qui ont produit v. ital. cucco <C cuculiim en regard de fr. coucou, fr. gourde <C cucurbita en regard de prov. cogorda, piém. kusa <C cuculiaen regard d'it. coccu:(:(a « tête » etc. Mais, en dehors même des cas où la langue évite la répétition à l'intérieur d'un mot d'une ou plusieurs syllabes identiques ou approchantes, combien n'y a t-il pas d'exemples de mots abrégés, dans toutes sortes de langues, par suite d'une ellipse, que ce soient des noms propres à deux thèmes (gr. Atjj.ojv pour Ej-ai;j.(ov) ou de simples noms communs (gr. rj~-j: « pin » pour un composé répondant à skr. pîtu-dfvit) ?

Que l'abrègement pour un même mot se fasse, suivant

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les temps et les lieux, tantôt par le début tantôt par la fin, c'est ce que prouve entre autres exemples fr. aéroplane devenu aéro à un moment donné dans un certain milieu, en regard de ripyan usité à Vindelle (Charente : cf. Terracher, Aires, 39).

Il est facile de concevoir que des abréviations de ce genre se produisent sans régularité géographique. Le tableau « bigarré » du mot « pervenche » dans la Gaule romane doit sa bigarrure à l'étrangeté même de la forme latine. La forme vervencbe, signalée par M. Gilliéron (/^.,23 5), n'est peut-être que la forme primitive vincapervincù, avec un V qui représente soit le v initial vincapervinca > \\incav\ervinca, soit le^intervocalique vincapervinca^ * vinca^vervinca, suivant la manière dont ce mot drôlement bâti a pu être accommodé.

Mais, quoi qu'il faille penser de cette forme particulière vervencbe, l'adoption de notre point de départ vincapervinca^ qui est la seule base autorisée par la lexicographie latine, non seulement nous permet d'expliquer « l'assiette géographique de venche », mais encore nous dispense des expédients auxquels on a recours {Abeille, 234-5) pour nous démontrer que, dans pervenche, pera. été senti comme adjectif féminin. Le féminin de pers est perse, seule forme connue. Dans r hypothèse que nous combattons, oij devrait avoir *perse venche. Et l'auteur de V Abeille ne nous donne aucune bonne raison pour expliquer qu'on ne l'a pas eu.

Quant au conflit sémantique entre la pervenche, « plante à fleur bleue » et la pervenche « plante toujours verte », il est présenté sous un jour dramatique (ib., 232-3), mais n.'ôte rien à la vraisemblance de notre explication.

Si donc notre manière de voir est juste, venche et perv^nche seraient deux pièces curieuses dans le musée de la lexicologie française : en vertu d'une véritable bipartition linguistique, au lieu de laisser tomber purement et simplement un de ses éléments nécrosé, — mutilation ordinaire

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— , le mot s'est partagé en deux tronçons ayant pris chacun une vie séparée : ainsi ald. Frida et Rike pour Fiiderike ; fr. aéro, char, ripynn pour aéroplane.

Qii'il s'agisse de la ft vie des mots », de leur naissance, de leur mort, ou même, comme dans le cas précédent, à vrai dire exceptionnel, de leur dédoublement, qu'il s'agisse de l'évolution de leur contenu sémantique, la géographie livrée à ses seuls moyens est impuissante à expliquer toutes les innovations que l'on constate dans ce domaine. Toute une catégorie de changements de sens échappe à la géographie et dans ses causes et dans la démonstration qui peut en être donnée.

Il est extrêmement fréquent qu'il se produise des déplacements de sens sous l'action de certains faits sociaux d'origine locale, au même point géographique, et sans qu'il y ait migration d'aucune sorte. La naissance dans une agglomération humaine de nouveaux groupements d'intérêts et de relations, sinon de nouvelles classes sociales, entraîne presque fatalement des créations lexicologiques et des glissements sémantiques.

En passant d'une langue commune qui se parle en un point donné, à la langue d'un clan social plus restreint ayant sa résidence au même point, un mot éprouve le plus souvent une restriction de sens (v. Meillet, Lifig., 257 ; cf. Bréal, Sémantique, 122).

Qu'il représente Z'^"5'/w avec une altération phonétique ou morphologique plus ou moins considérable, l'espagnol bicho a pris des significations bien différentes. Aux sens courants de la langue commune, ceux de a bestiole, personne ridicule » qui sont déjà des sens rétrécis ou figurés, s'ajoute le sens plus particulier encore de « taureau » dans la langue spéciale des habitués du rcdonâel, à peu près comme en grec moderne le mot aAcvov « cheval », proprement « la bête », tire sa signification étroite du jargon des cavaliers.

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