‹ Liszt (volume 2)Chapitre 3 sur 78 · Jbid.f p. 4o5-4o · texte numérisé non relu

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miens l'accueilleront comme un frère et lui feront cortège. C'est eux qu'il glorifiera dans les célèbres Rhapsodies ; c'est eux qu'il chantera dans sa mélodie, pittoresque comme une ballade, des Drei Zigeuner, sur les vers de Lenau.

Tout jeune encore, désireux de jouer du piano comme son père qu'il ne se lassait point d'écouter, le petit Franz demandait à apprendre. Peu doué pour la pédagogie, Adam Liszt se montrait moins pressé. Mais un jour l'enfant — il avait alors six ans — reproduisit de mémoire sur le piano un thème du concerto en ut dièse mineur de Ries, qu'Adam Liszt venait déjouer. Le père vit là le signe d'une vocation si impérieuse qu'il ne résista plus : il enseigna la musique à son fils. Les progrès du bambin furent fantastiques : son oreille, sa mémoire et déjà son mécanisme étaient pour son entourage un émerveillement. Il ne quittait plus le piano et s'essayait déjà, de son écriture gauche, à noter ses improvisations. Il sentait pour la musique une passion dévorante, au sens propre du terme : bientôt, une fièvre lente s'empara de lui, le mina, le consuma, le mit presque à la mort. Dès la convalescence son talent n'avait fait que grandir et semblait plus mûr : Beethoven — Beethoven encore vivant, encore discuté, tenu encore par beaucoup d'adultes pour inacces-

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sible — partageait ses préférences avec la musique des Tziganes.

Bientôt quelques amis furent témoins de ses prouesses et en répandirent dans le voisinage des récits qui semblaient légendaires. On fut curieux de l'entendre : à neuf ans, Liszt faisait sa première apparition en public, à Œdenbourg, dans un concert donné par un musicien aveugle, le baron von Braun. Malgré un accès 'de fièvre paludéenne, il provoqua les ovations de son auditoire dans le concerto en mi bémol de Ries et par des improvisations sur des thèmes connus. Il donna aussitôt après, avec un succès égal, un concert particulier, puis se fit entendre à Eisenstadt, chez le prince Esterhazy. Ainsi sa vocation s'affirmait: un nouveau concert à Presbourg décida de sa carrière. Dans cette ville séjournaient de nombreux « magnats » hongrois qui vinrent l'entendre : quelques-uns d'entre eux, les Erdôdy, les Szâpary, les Amadée, les Apponyi, se cotisèrent aussitôt pour constituer à l'enfant, pendant six ans, une bourse annuelle de six cents florins qui lui permît de poursuivre ses études sous une direction plus qualifiée que celle de son père.

Celui-ci cependant ne voulut pas se séparer de son fils et, afin de pouvoir l'accompagner, obtint du prince Esterhazy un congé illimité.

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Voulant confier Franz à un maître digne de lui, Adam Liszt s'adressa d'abord à son ami Jean- Népomucène Hummel, alors maître de chapelle à Weimar et qu'il avait naguère connu chez Esterhazy. Hummel, le pianiste le plus réputé de l'Europe, ne donnait pas de leçons à moins d'un louis le cachet. Les ressources d'Adam Liszt, même augmentées par la pension des nobles hongrois ne suffisaient pas à ces exigences : le père et le fils gagnèrent Vienne.

Ce furent, pour Franz, de 1821 à 1823, deux années fécondes. Gzerny, l'ami et le champion de Beethoven, le prit pour élève sans accepter aucune rétribution. Son enseignement passait pour sec et un peu mécanique : la discipline n'en devait être que plus profitable à un enfant dont les dispositions inouïes tendaient à l'exubérance et au dérèglement. Liszt, par la suite, ne manquait jamais de rendre justice à ce maître excellent1. Entre temps il étudiait avec Salieri, le dernier maître de Beethoven, l'harmonie et la composition musicale; il s'y essayait sous forme de morceaux religieux, dont le caractère répondait à la vivacité de sa piété naïve ; Salieri l'exerçait aussi dans le déchiffrage des partitions d'orchestre, notamment

1. Voir F. Liszt's Bricfe, t. I, pp. 3, 5, 106, 114, 219, 247, et t. II, p. 3o6.

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celles de Beethoven ; il y acquit bientôt une adresse restée proverbiale et dont ses futures « partitions de piano » d'après la Symphonie fantastique de Berlioz ou les symphonies de Beethoven, fixent à jamais le souvenir. Il se produisait enfin comme virtuose dans des concerts 1 qui lui rapportaient honneur et argent : son assurance virile, jointe à une grâce enfantine un peu frêle, lui gagnait tous les cœurs. Le séjour de Vienne l'approchait du dieu : il s'en fut chez Beethoven, en avril 1823, pour le prier d'assister à deux concerts qu'il allait donner à TAugarten. Beethoven l'accueillit d'abord avec sa méfiance bourrue de sourd et d'hypocondriaque 2 et ne lui donna pas le thème d'improvisation que Liszt lui demandait. Mais, ayant assisté au second concert, il sauta sur l'estrade/et, à l'applaudissement général, embrassa l'enfant prodige 3. Trente-six ans plus tôt, en 1787, une

1. Notamment le i01' décembre 1822, où, après avoir joué le concerto en la mineur de Hummel, il se lança dans une improvisation qui combinait l'allégretto de la symphonie en la de Beethoven et un motif de la Zelmira de Rossini.

1. Schindler dans les Cahiers parle d'un « accueil peu amical » [ehvas unfreundliche Aufnahmè).

3. Les fameux Cahiers de conversation gardent de cette visite une trace intéressante, dans les lignes suivantes où se reconnaît déjà la grande écriture de Liszt : « Ich habe schon so oft meinen Wunsch gegen lier m v. Schindler » eu assert, die hohe Bchanntschaft mil Ihnen za niachen and bin sehr erfreut, dass es jetzt sein kann, und ich unterthànigst bitte,

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scène analogue dans cette même ville de Vienne, avait eu pour héros Mozart et Beethoven luimême. Sans poétiser ou philosopher sur le hasard, ne peut-on voir dans ce recommencement le symbole de la continuité qui, dans l'histoire de la musique, rattache à Mozart Beethoven, et à Beethoven Liszt?

Malgré les leçons de Gzerny et de Salieri, malgré les succès publics, malgré la consécration suprême de Beethoven, Adam Liszt songea bientôt à quitter Vienne. Paris l'attirait pour son fils : l'enseignement technique de notre Conservatoire était déjà sans rival et l'éclat de la société parisienne, où le jeune virtuose pourrait briller, éclipsait alors celui de toute autre capitale. Le père et le fils quittèrent donc Vienne à l'automne de 1823 et s'acheminèrent vers Paris à petites journées, en marquant de triomphes nouveaux chacune des étapes, Munich, Stuttgart, Strasbourg. Dès son arrivée à Paris, Franz fut accueilli à bras ouverts par le facteur de pianos, Sébastien Erard : il devint vite l'enfant de la famille, en même temps qu'il contribuait à la

mir die hohe Gegemvart zu schenken. » Schindler, après avoir, dans la seconde édition de son Beethoven, rapporté que Beethoven assista au concert de Liszt, et sauta sur l'estrade pour embrasser l'enfant, le dément dans sa troisième édition ; mais Nohl [Beethoven, Liszt und Wagner, p. 199) s'appuie sur le propre témoignage de Liszt pour maintenir la première version de Schindler.

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gloire de la célèbre maison. On sait quelle rude déception l'attendait ailleurs : Chérubini dirigeait alors le Conservatoire. Bien qu'Italien luimême, il s'arma du règlement qui interdisait aux étrangers Faccès de l'établissement, et il en refusa l'entrée au petit Hongrois. Ce fut pour les Liszt une catastrophe et d'abord la ruine des espérances qui les avait expatriés. Si le Conservatoire a perdu quelque chose à ne point compter un Liszt parmi ses élèves, on peut estimer que la nature trop précoce et un peu dispersée de Liszt a perdu davantage à ne pas se voir de bonne heure astreinte à l'enseignement rigoriste qu'on y donnait. Peut-être, d'autre part, à rester ainsi en dehors de toute école, demeurat-il plus librement exposé à toutes les influences mondaines, sociales, religieuses, artistiques et littéraires qui, entre 1825 et i835, allaient acclimater ce jeune Hongrois au romantisme français et en faire un des héros les plus significatifs. Désormais, non seulement notre langue deviendra pour lui la langue maternelle1, mais son esprit, jusque vers i845, sera avant tout un esprit français, nourri de sentiments français et d'idées françaises.

Écarté ainsi du Conservatoire, Franz Liszt

1. Il parlait et écrivait le français mieux que l'allemand; il n'avait jamais parlé hongrois.

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eut pour maître de composition Paër; quant au piano il ne semble en avoir désormais plus rien appris que de lui-même . Dès les premières semaines de son séjour à Paris, il s'était, d'ailleurs classé comme un virtuose hors de pair parmi les plus accomplis. La recommandation de quelques magnats hongrois lui avait ouvert les salons de l'aristocratie : il jouait chez la duchesse de Berry qui l'embrassait après l'avoir applaudi; chez le duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, qui, le voyant émerveillé par un polichinelle appartenant au petit duc de Nemours, le comblait de jouets. Au bout d'un hiver « le petit Litz » était une célébrité parisienne telle qu'on n'en avait jamais vue. Il put, dès le 8 mars 1824, tenir et gagner cette gageure de donner un concert dans la salle de l'Opéra italien ; on l'y acclama1, et de même, quelques jours plus tard, au Concert spirituel. Roehn fai-

1. Il est à remarquer toutefois, dès ce moment, que « le petit Litz », patronné par la duchesse de Berry, rencontre plus de faveur chez les ultras que chez les libéraux, dans la Gazette de France et dans le Drapeau blanc que dans les Débats : cet enfant se classe — pauvre petit ! — comme un « musicien de droite », et les Débats le lui feront souvent sentir, notamment l'année suivante, après la représentation de Don Sanche. Plus tard, ses relations avec les Saint-Simoniens, Lamennais et George Sand, et surtout l'esclandre de sa liaison avec la comtesse d'Agoult, amèneront dans cette situation un revirement complet, dont bénéficiera son rival d'un jour, Thalberg (i836).

sait son portrait, qu'une gravure de Villain permit de répandre. Enfin, chose inouïe dans les annales de L'art, l'Opéra commandait à cet enfant de douze ans et demi la musique de Don Sanche ou le Château (T Amour, un acte dont Théaulon et de Rancé avaient écrit le livret.

Après Thiver parisien, ce fut la season de Londres. Tandis que sa mère retournait à Gràtz en Autriche, Franz accompagnait à Londres Sébastien Erard. Il joua chez le roi Georges IV, dans des salons de l'aristocratie anglaise, et donna son premier concert public le 21 juin 1824. Sur les bords de la Tamise, « master Liszt » ne fut pas moins fêté qu'à Paris « le petit Litz », quoique avec un enthousiasme plus réservé dans ses manifestations. Il semble aussi que la curiosité britannique l'ait regardé beaucoup comme le jockey de « M. Erard's grand pianoforte of seven octaves » et comme le démonstrateur prestigieux de la mécanique à double échappement, alors dans toute sa nouveauté : la présence à ses côtés de l'inventeur lui-même, était d'ailleurs bien faite pour donner ce caractère à ses performances. Franz termina l'année en Angleterre où il poursuivit la composition de Don Sanche, qu'il revint soumettre à Paër au début de i8^5. Il accomplit ensuite une tournée triomphale dans la province française —

Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, Lyon, Marseille — avant de retourner pour une seconde season en Angleterre. Dans un de ses concerts, à Manchester, le 20 juin 1820, on exécuta une « grande ouverture » de sa façon : c'est probablement celle de Don Sanche. L'ouvrage, en effet, était dès lors tout prêt. Son audition, devant les directeurs de l'Opéra, eut lieu le 3o juillet; Tordre dele monter fut communiqué le 1 1 août par la direction des Beaux-Arts, la distribution des rôles (où brillait A. Nourrit) arrêtée le lendemain; la répétition générale eut lieu le i5 octobre et la première représentation le 17 octobre. Elle fut suivie seulement de trois autres : c'était un succès d'estime, sur lequel les rapports de la presse diffèrent. La Gazette de France est favorable à « notre petit Mozart en herbe », tandis que les Débats, probablement par la plume de Castil-Blaze, lui refusent à jamais le moindre talent pour la composition. Liszt fut ici victime d'un malentendu : le public attendait de lui une œuvre dont la valeur fût au niveau de son talent d'exécution. Mais, d'un « Mozart en herbe » lui-même, on peut attendre Lucio Silla, on ne peut exiger Don Giovanni ou bien c'est demander l'impossible. Don Sanche ne manque pas de mélodies pimpantes et on y discerne un sens réel de la musique dramatique ;

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son asservissement bien naturel à la mode superficielle qui régnait alors laisse deviner cependant une familiarité plus honorable avec Gluck, Mozart et Beethoven ; c'était trop peu pour égaler, en 1825, le succès du compositeur aux triomphes du virtuose. Si Don Sanche prend aujourd'hui l'intérêt d'un document demeuré unique dans l'œuvre de Liszt, qui n'a jamais plus abordé la scène, il n'offre en lui-même que la valeur d'un essai, dont la main d'un professeur a pu d'ailleurs mettre au point l'écriture et l'instrumentation \

L'année suivante (1826), Liszt publiait à Marseille, chez Boisselot, douze études pour le piano, dont l'importance est considérable2, car

1. La partition de Don Sanche est inédite ; elle passait pour avoir disparu dans l'incendie de l'Opéra en 1873, et les biographes de Liszt étaient unanimes à en déplorer la perte. Un hasard m'a permis de retrouver cette partition d'orchestre tout entière — celle môme qui a servi aux répétitions et représentations — à la bibliothèque de l'Opéra de Paris. Je l'ai analysée longuement, avec citation des principaux thèmes, avec la réduction de l'ouverture et d'un air de ténor, dans la Musik (30S Jahr (1904) Heft 16 (Zweitcs Maiheft), Berlin, Schuster et Lœffler) ; sur la réception, les répétitions, la mise en scène et la représentation de cet ouvrage, j'ai résumé les documents empruntés à la correspondance directoriale de l'Opéra pour l'année 1820, dans la Revue d'art dramatique et musical (i5 juillet 1904).

2. Elles portent le numéro d'œuvre VI; elles ont été précédées, dans Tordre de la composition, par un Tantum ergo, par une Sonate pour piano (restée inédite et avec laquelle un ;OUr Liszt mystifia le violoniste Rode en la lui donnant pour

il s'est borné plus tard (i838) à en augmenter les développements et à en compliquer l'écriture pour en faire ses célèbres Douze études d' exécution transcendante, dont la quatrième, à son tour, est devenue le fameux poème symphonique de Mazeppa, c'est-à-dire l'une de ses œuvres les plus belles et les plus caractéristiques. De retour à Paris, il poursuivit avec Reicha l'étude du contrepoint, avant d'entreprendre dans l'hiver 1826-27 une tournée en Suisse.

Peut-être faut-il attribuer à l'agitation d'une pareille existence, accablante pour un adolescent, l'immense besoin de calme, de repos, de vie contemplative que sa piété traduisit par une crise ardente de mysticisme. Franz déclara tout net à son père qu'il voulait renoncer à la carrière musicale, entrer au séminaire et se faire prêtre ; Adam Liszt lui remontra que la soumission aux volontés de Dieu consistait à développer les dons qu'un jeune artiste tient de sa grâce. Liszt resta donc pianiste : mais sa piété ne diminuait point de ferveur ; il joignait aux fatigues de son métier des pratiques d'ascétisme

une sonate de Beethoven), par un Impromptu (1824, op. III) sur des thèmes de Rossini et Spontini, par un Allegro de bravoure (1825 (?), op. IV) et par un concerto de piano en la mineur aujourd'hui perdu.

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qui ['épuisaient. La Faculté lui ordonna un séjour au bord de la mer : à peine installé avec son fils à Boulogne-sur-Mer, Adam Liszt y mourait en quelques jours d'une fièvre maligne, à l'âge de quarante-sept ans1.

Ce fut pour le jeune homme, dans l'isolement d'une villégiature, un coup terrible qui devait modifier profondément l'orientation de son existence. La discipline affectueuse et ferme d'un père excellent lui manquait à l'heure même où sa jeunesse en aurait eu le plus grand besoin. Sans doute, sa mère quitta bien vite l'Autriche pour le rejoindre à Paris, dans un petit appartement de la rue Montholon, et elle se consacra à son fils avec le plus tendre dévouement, qui ne valait pas une direction à la fois plus virile et plus expérimentée. Les trois années qui suivirent furent sombres et romanesques.

Franz donnait un grand nombre de leçons dans l'aristocratie parisienne. Parmi ses élèves se trouvait Mlle Caroline de Saint-Cricq, fille de Son Excellence le comle de Saint-Cricq, ministre du Commerce et des manufactures. Elle était

i. Au moment de mourir, Adam Liszt prédit à son fils que les femmes troubleraient son existence : Franz, encore très innocent, ne comprit pas cette prédiction, qu'il rappelle dans une lettre à la princesse de Wittgenstein (Briefe, VII, 82) du 26 août 1874 en ajoutant : « Plus tard, mes amours ont commencé bien tristement ». Voir infra, p. 21.

belle, instruite, intelligente : elle avait seize ans, il en avait dix-sept. Mme de Saint-Cricq allait mourir : elle fit à son mari cette suprême recommandation : « S'ils s'aiment, laissez-les être heureux ! » Néanmoins, Son Excellence ayant appris qu'un beau soir la leçon de piano s'était poursuivie jusqu'à minuit, décida poliment que ce serait la dernière. Mlle de Sainl- Gricq tomba malade, voulut prendre le voile, et finit par épouser un hobereau béarnais, M. d'Artigaux : elle n'oublia jamais Franz. Lui non plus ne l'oublia jamais : le premier épisode sentimental de sa vie si mouvementée en resta le plus pur et pour lui-même le plus cher. En 1 844? après sa rupture définitive avec Mme d'Agoult, il revit à Pau Mme d'Artigaux, composa en son honneur une mélodie passionnée sur des vers de Georg Hervvegh [Ich môchte hingehn) 1 et transcrivit pour le piano, en les lui dédiant, deux mélodies béarnaises. Enfin, son testament, ré-

i. Ce lied, avait-il écrit sur le manuscrit, est le « testament de ma jeunesse ». Et, en mars i85zf, nous lisons dans une de ses lettres à la princesse de Wittgenstein qu'il présentait par lettre à Mme d'Artigaux : « Son père nous a fait à l'un et à l'autre beaucoup de mal, avec les plus raisonnables intentions du monde. Je ne lui en ai jamais voulu et depuis six ans [c'est-à-dire depuis sa rencontre avec la princesse], je fais plus et mieux que lui pardonner. J'espère qu'un jour ou l'autre nous rapprochera de Caroline. C'est la seule personne que je désire que vous connaissiez. Vous lui ferez du bien et elle vous sera douce. » Briefe an die Fûrstin Wittgenstein, I, 184.

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digé à Weimar le 14 septembre 18G0, dispose pour elle d'un joyau monté en bague. Au premier moment de leur séparation, ainsi que sa jeune amie, Franz fit une maladie : son mysticisme, exalté encore par la fréquentation du musicien Christian Urhan (1790-1845), le détachait d'une terre qu'il semblait à la veille de quitter. Il languissait, il dépérissait. Le bruit de sa mort courut et il eut même les honneurs d'une nécrologie émue dans les colonnes de VEloile. Sa longue convalescence se manifesta par un extraordinaire appétit de lecture : celle de René n'y pouvait manquer et était d'ailleurs propre à le rejeter dans son mal. Il y joignit pêle-mêle Montaigne et Ballanche, Lamennais et Voltaire, Lamartine et Sainte-Beuve. Au théâtre, son enthousiasme s'enflammait pour Marion Delorme et pour Guillaume Tell ; son avidité de connaître, d'absorber les idées et les sentiments de son siècle dépassait toute mesure. On sait son mot admirable et naïf : « Monsieur Mignet, apprenez-moi toute la littérature française ! » auquel Mignet répondit avec un juste ahurissement : « Une grande confusion semble régner dans la tête de ce jeune homme. » De cette grande confusion, quelques lueurs assez belles commençaient pourtant à se dégager : la lecture des philosophes, des penseurs,

des poètes, de toutes ces pages pleines d'idées et de sentiments auxquels chacun vient se nourrir, amena le jeune homme à considérer avec quelque dédain le simple métier de virtuose; il eut l'ambition de devenir leur émule et parfois l'illusion de devenir leur égal. Il se mit à rêver d'un art musical qui, lui aussi, exprimerait quelque chose de supérieur au simple agrément des notes, à l'élégance des formules, à l'équilibre de la composition, d'un art évocateur d'idéal, d'infini, de foi, d'amour. Les multiples et diverses expériences des années suivantes, durant cette période de fermentation romantique, vont raftirmer clans cette doctrine et le diriger plus avant dans cette voie.

Il fut tiré de sa torpeur ardente par le canon de Juillet : « Le canon l'a guéri ! » affirmait sa mère et elle ne se trompait pas. La fièvre des « trois glorieuses » dicta à ses dix-neuf ans l'ébauche d'une Symphonie révolutionnaire : un fragment s'en retrouve dans sa Marche héroïque et il en a repris le principe dans son poème symphonique Héroïde funèbre où quelques notes de la Marseillaise claquent comme des loques d'un drapeau dont le vent dispute à sa hampe les derniers lambeaux. D'autre part, l'enfant gâté des ultras se réveilla démocrate, socialiste, en conservant l'aristocratie de ses goûts personnels, et

ce dédoublement ne lui inspira jamais qu'une médiocre estime pour le « juste milieu » représenté par Louis-Philippe et ses ministres. Son inclination le porta dès lors vers certaines formes sociales et religieuses du romantisme — Saint- Simon et Lamennais — comme en musique vers les révolutionnaires de Fart, Berlioz, le révolutionnaire de la composition, Paganini, le révolutionnaire de la technique. Il fit, de la Symphonie fantastique du premier, une partition de piano que lui seul pouvait jouer, dont il paya la publication, qu'il exécuta dans ses concerts en France et en Allemagne, et qui n'a pas peu contribué à fonder la réputation de Berlioz outre-Rhin ; d'après les Caprices du second, il écrivit les six extraordinaires Etudes de bravoure et la fantaisie sur la Clochette qui représentent, aujourd'hui encore, un des sommets de la technique du piano.

Mais le violon de Paganini éveille en son âme des harmoniques dont les vibrations se propagent bien au delà de la musique. Ecoutez plutôt : « Voici quinze jours que mon esprit et mes doigts travaillent comme deux damnés : Homère, la Bible, Platon, Locke, Byron, Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Beethoven, Bach, Hummel, Mozart, Weber sont tous à l'entour de moi. Je les étudie, les médite, les dévore avec fureur ;

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de plus je travaille quatre à cinq heures d'exercices (tierces, sixtes, octaves, trémolos, notes répétées), etc.. René, quel homme, quel violon, quel artiste ! » Or, son correspondant ne s'appelle pas du tout Renè\ il s'appelle Pierre. Mais, au coup d'archet de Paganini, ce jeune musicien romantique tombe dans la prosopopée littéraire. Quel trait plus significatif que cette invocation hallucinatoire au héros de Chateaubriand : c'est le germe des « poèmes symphoniques » ; seront-ils autre chose, par endroits, que des prosopopées i ?

Le Père Enfantin et l'abbé de Lamennais exercèrent sur lui une action d'un autre ordre. Le jeune Liszt, s'il a fréquenté Ménilmontant 2, n'est jamais entré dans la confrérie saint-simonienne; il n'en a jamais porté le costume ; il en a seulement goûté les idées, dans ce qu'elles avaient d'ailleurs de plus vague ; peut-être s'estil attaché surtout à la recherche de la « femme rédemptrice » qui, à défaut de Caroline de Saint-Cricq, lui apparut successivement dans la comtesse de Laprunarède, la comtesse d'Agoult, la princesse de Sayn-Wittgenstein — sans parler des autres.

i. A M. Pierre Wolff, du 2 mai [i83a], Briefe, I, 7.

1. Nous le rencontrons également à la Salpêtrièrc où il se prête à des expériences touchant l'effet de la musique sur une grande agitée.

L'influence de Lamennais fut plus sérieuse et plus profonde. Lamennais entrevoyait entre Fart et la religion une collaboration dont l'idée devait également séduire un artiste pieux, voire même mystique; Lamennais critiquait la doctrine stérile de l'art pour l'art, au moment où Liszt se sentait lui-même éloigné de la virtuosité pure dont il avait déjà épuisé les ressources et les triomphes ; Lamennais assignait à l'art pour objet suprême le perfectionnement moral de l'homme, à l'heure où Liszt, dans l'enthousiasme assuré de ses vingt ans, voulait remplir la musique d'idées et de sentiments. Pour Liszt, Lamennais était l'apôtre tout ensemble de son art et de sa foi ; pour Lamennais, Liszt était un jeune héros en qui s'incarnait son idéal de l'artiste. Ils entretenaient l'un avec l'autre une correspondance et des relations suivies ; Liszt fut l'hôte de Lamennais à la Chênaie, dans l'automne de i834- C'est dans cette même année que Liszt venait d'écrire pour la Gazette musicale un fragment, publié plus tard, sur Fennoblissement de la musique d'église, fragment terminé par cette formule qui semble une devise de Lamennais : « Le peuple et Dieu ». C'est dans cette même année, après les troubles ouvriers dont la ville de Lyon avait été ensanglantée, qu'il écrivait pour le piano une page héroïque et

sombre, Lyon, qui porte en épigraphe le cri de ralliement des Lyonnais :

Vivre en travaillant, — Mourir en combattant.

et dont la dédicace est à M. F. de L... *.

Cette universelle curiosité, môme un peu brouillonne, avait pour premier avantage de mettre le jeune homme en relations d'amitié avec les hommes les plus distingués de son temps et lui assurait une société d'amis telle qu'aucun musicien ne pouvait encore se flatter d'en avoir eu. Comparez l'entourage d'un Mozart, d'un Beethoven, voire d'un Schumann, d'un Mendelssohn et d'un Wagner, à celui d'un Liszt. D'ailleurs, pour que ces poètes, ces écrivains, ces philosophes l'admissent ainsi dans leur amitié, ne fallait-il pas que l'on sentît, que Ton reconnût déjà en lui, autre chose qu'un virtuose supérieur? Les poètes, avec Emile Deschamps, saluent comme un des leurs :

Liszt, Liszt qui changerait, sans changer de délire, Les notes pour les vers, le clavier pour la lyre 2.

1. Lamennais. — Lyon est le premier des morceaux dont se composent les Années de Pèlerinage : affaire d'inspiration, comme on le voit, non moins que d'itinéraire. Jusque dans sa vieillesse, Liszt aimait à rappeler son amitié avec Lamennais.

2. Emile Deschamps, OEuvres complètes (Paris, 1873, Lemerre, t. IV, p. 41)-

Sans doute la séduction de sa personne était ici pour beaucoup, mais le caractère de ses écrits, livres, articles, lettres, où dans un désordre souvent incommode, du moins les idées abondent et les images scintillent, leur exubérance même témoigne de l'éclat que devait avoir sa conversation. Le sarcastique Heine l'ayant raillé de vouloir ainsi goûter à toutes les idées, toucher à tous les systèmes, Liszt lui répondit unjour, non sans vérité ni sans noblesse : « Vous m'accusez d'avoir un caractère mal assis et pour preuve vous énumérez [les] nombreuses causes que j'ai, selon vous, embrassées avec ardeur, les écuries philosophiques où j'ai tour à tour choisi mon dada. Mais dites? Cette accusation que vous faites peser sur moi tout seul, ne devrait-elle pas, pour être équitable, peser sur notre génération tout entière?... Ne sommesnous pas tous assez mal assis entre un passé dont nous ne voulons plus et un avenir que nous ne connaissons pas encore ? Vous-même... vous qui avez une haute mission de penseur et de poète, avez-vous toujours bien discerné les rayons de votre étoile?... Le siècle est malade, nous sommes tous malades avec lui et, voyezvous, le pauvre musicien a encore la responsabilité la moins lourde, car celui qui ne tient pas la plume et ne porte pas Tépée peut s'abandon-

ner sans trop de remords à ses curiosités intellectuelles et se tourner de tous les côtés où il croit apercevoir la lumière1. » De fait, cette curiosité encore un peu erratique se fixera bientôt sur Fart musical : lorsque, en 1840, mourra ce Paganini tant admiré par lui en i832, Liszt tournera en manifeste son oraison funèbre : « Le vide que laisse après lui Paganini sera-t-il bientôt comblé?... La royauté artistique qu'il avait conquise passera-t-elle en d'autres mains ? L'artiste-roi est-il encore possible ? Je n'hésite pas à le dire, une apparition analogue à celle de Paganini ne saurait se renouveler... Que l'artiste de l'avenir renonce donc, et de tout cœur, à ce rôle égoïste et vain, dont Paganini fut, nous le croyons, un dernier et illustre exemple; qu'il place son but non en lui mais hors de lui ; que la virtuosité lui soit un moyen et non une fin, qu'il se souvienne toujours qu'ainsi que noblesse et plus que noblesse sans doute : Génie oblige2. »

1. De Venise, le i5 avril i838. Revue et Gazette musicale, i838, pp. 80-81.

2. Ibid., 1840, pp. 43i-43s ; il faut anticiper de quelques années si l'on veut demander à Liszt lui-même un témoignage sur cette période de sa formation intellectuelle et artistique. L'ordre de la chronologie en souffre ; mais la vérité de la psychologie y gagne.

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Tandis que son esprit s'imbibait ainsi de toutes les idées romantiques, absorbant à la fois l'art, la philosophie, la religion, la sociologie, la littérature, Franz passait d'une adolescence débile à une robuste virilité; et il y mettait une grâce irrésistible. Dès 1829, on fait sur lui des vers :

En vain tu te tais, jeune homme amoureux ! Tes grands yeux cernés, ta démarche lente, Ta joue empourprée et ta voix absente, Va, tout nous apprend que tu fus heureux...

En i832, Devéria fixe, sur un charmant dessin, Timage de cette langueur qui se trempe, appelant et promettant à la fois la caresse. C'est encore un enfant, déjà c'est un homme. Elégiaque et hoffmannesque, il est mince, mais il est grand; une longue chevelure encadre son visage pur, aux traits candides, au profil marqué ; il semble nonchalant, mais ses deux mains déchaîneront à l'instant des tempêtes qui doivent gronder dans son cœur. S'il paraît frêle, on le devine pourtant robuste ; ou bien c'est le contraire : tout à l'heure il allait fracasser son

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Erard et c'est lui maintenant qui tombe évanoui1. Qu'il semble expirer et l'on voudra se pâmer avec lui; mais que soudain se réveille l'ouragan de son génie et l'on succombera tout de même. Pour les femmes nées au moment d'Austerlitz, ce jeune homme est bien intéressant. Nous venons de voir d'ailleurs que, depuis quelques années, son existence Fa préparé à partager les folies qu'il peut susciter : saturé de phraséologie, le voici mûr pour les amours2.

Déjà il a passé l'hiver de i832-i833 chez la comtesse Adèle Laprunarède, entre une jeune femme, un barbon et une vieille tante, dans un château perdu des Alpes et bloqué par les neiges. On sait à Paris et on ne se fait pas faute de dire qu'une passion a provoqué cette éclipse de l'astre : à son retour, de quelle auréole nouvelle ne rayonne-t-il pas ? C'est à ce moment que * le dieu des amours romantiques va le présenter à la comtesse d'Agoult et à George Sand.

Marie de Flavigny, fille d'un émigré français et d'une jeune veuve allemande issue de la famille Bethmann, était née en i8o5 à Francfortsur-le-Mein. Mariée en 1825 au comte Charles

1. Aux Concerts du Conservatoire, en i834- 1. Jusqu'à un âge avancé, Liszt exerça sur les femmes un attrait violent auquel répondait chez lui une galanterie empressée, un peu vaniteuse peut-être, mais servie par les ressources d'une complexion particulièrement généreuse.

d'Agoult, dont l'âge atteignait alors le double du sien, sa fortune, sa beauté, son intelligence, l'éclat de sa conversation l'avaient bien vite portée au premier rang de la haute société parisienne ; dans son salon brillant, recherché et varié, un « lion » comme Franz Liszt ne pouvait manquer de paraître ; il y reparut souvent, et un sentiment très vif naquit bientôt entre la Comtesse et le pianiste. Il semble peu probable qu'ils y aient tout de suite cédé ; il y fallait, selon les exigences de l'époque, un peu de littérature, que George Sand vint y mettre. En 1 834, au moment même où elle publiait, dans la Revue des Deux Mondes, Leone Leoni, Jules Janin la recommanda à Liszt pour quelque œuvre de charité ; aussitôt après, Musset amenait Liszt à une des soirées de Sand où Franz aurait d'abord ressenti, devant cette femme étrange, une sorte d'éloignement. Cette première impression ne dura pas et ils éprouvèrent bientôt un réel plaisir à causer l'un avec l'autre. A l'auteur de Leone Leoni, Liszt parlait de Mme d'Agoult et l'on devine assez les encouragements qu'il en devait recevoir ; à Mme d'Agoult, il vantait l'esprit indépendant de George Sand et l'on devine mieux encore ce qu'ici parler voulait dire. La maladie et la mort d'un enfant, que Liszt veilla souvent aux côtés de la mère, firent le reste : des an-

goisses et un deuil partagés jetèrent la comtesse d'Agoult dans les bras de Franz *. Avec une belle crânerie, préférant le scandale à l'hypocrisie, ils quittèrent Paris en i835 et s'installèrent ensemble à Genève jusqu'à la fin de i8362. La mère de la Comtesse, qui les avait d'abord accompagnés pour sauver les apparences, les laissa bientôt seuls. Cette union, d'où naquirent trois enfants 3, devait, à travers bien des vicissitudes, durer jusqu'en i844-

La première année en fut la plus heureuse. Si Liszt évaluait son bonheur à la mesure de son amour-propre et la comtesse le sien à la mesure d'une folie qu'elle qualifiait trop volontiers de sacrifice, qui donc en effet pouvait être plus heureux que ces deux amants, un pianiste enlevant une grande dame à son mari, à ses enfants, à son luxe, à son monde, et une grande dame renonçant à tout cela pour l'amour d'un pianiste ? Fallait-il que l'on s'aimât! Mais précisément un

i. Peut-être enfin que, sous la comtesse d'Agoult, perçait déjà Daniel Stern et qu'elle crut bon, pour avoir le talent d'une George Sand, de se procurer à elle aussi son Musset.

i. Voir H4 Kling, Franz Liszt wàhrend seines Aufenthaltes in Genf 1835-36 (Nëue Zeitschrift fûrMusik, lxvii, nos 16, 17 et suiv.).

3. Daniel, Blandihe et Cosima ; Daniel mourut vers sa vingtième année; Blandine devint là femme de M. Emile Ollivier et mourut fort jeune aussi; on sait que la seconde fille, Cosima, épousa en premières noces le pianiste Hans von Bùlow et, après son divorce d'avec celui-ci, Richard Wagner. Liszt. 3

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pareil amour, fondé sur le mépris des devoirs, risque de se tuer lui-même, lorsque bientôt il devient à son tour un devoir qui est plus lourd que tous les autres. Liszt, dans un sentiment de délicatesse chevaleresque auquel plus tard le comte d'Agoult lui-même rendait justice , Liszt voulait subvenir seul à l'entretien de sa compagne, sans qu'elle touchât même les revenus assez considérables de sa fortune personnelle. Il ne pouvait d'ailleurs gagner en Suisse que peu d'argent et Mme d'Agoult, en raison de sa naissance, de son éducation, de ses habitudes, supportait moins bien que lui cette pauvreté relative. Elle s'ennuyait « à pierre fendre » i : elle semble aussi, dans la déchéance à laquelle son coup de tête la condamnait, avoir pour ainsi dire prétendu conserver en face de Liszt toute la hauteur dont elle venait justement de se précipiter et avoir toujours marqué, jusque dans leur intimité irrégulière, la distance entre la grande dame et le plébéien. Liszt, de son côté, prétendait se mettre de niveau avec elle : les considérations sur la situation des artistes, qu'il publia vers cette date dans la Gazette mu-

i. D'après Liszt (dans Janka Wohl, François Liszt), c'est même Liszt qui lui aurait conseillé d'écrire pour se distraire, et l'historien Sismondi, rencontré par eux à Genève, qui aurait intéressé aux questions politiques la future Daniel Stem.

sicale1, toutes pleines d'ailleurs d'idées neuves et généreuses, de vues larges et hardies, me paraissent porter un caractère subjectif très accentué. En plaidant pour la musique et pour Félever au rang de la poésie, de la science, de la philosophie, de la politique, je ne dis point que Liszt se trompe, mais il trahit une intention manifeste de s'élever soi-même, sur les ailes de l'art, jusqu'à la hauteur des poètes, des savants, des philosophes, des hommes d'Etat dont l'opinion s'occupe et qui la guident. En rehaussant ainsi le rôle de l'artiste, ne réclame-t-il pas pour lui-même une sorte de dignité aristocratique qui le mette de pair avec toutes les autres aristocraties ? Ne proclame-t-il pas une égalité de naissance, grâce à laquelle l'union d'une comtesse avec un pianiste pourra être mieux qu'une mésalliance et lui-même autre chose que le prince consort d'un adultère morganatique?

Cet amour si romanesque, si absolu, reposait donc sur un malentendu fondamental qui, de jour en jour, affleurait plus sensiblement à mesure que la vie quotidienne et l'habitude dissipaient les illusions de sa première ivresse.

i. De la situation des artistes et de leur condition dans la société, Gazette musicale des 3, 10 et 17 mai i835. Liszt attribue à Orphée lui-même cette spécification progressive des arts qui a réduit les artistes à un rôle subalterne et causé chez eux « une mesquinerie mercantile ».

Néanmoins, la présence à ses côtés d'une femme aussi intelligente, aussi cultivée, aussi distinguée dans tous les sens du mot que la belle Marie de Flavigny, devait marquer aussitôt sur l'esprit de Liszt et sur son talent. Dans leur retraite amoureuse, il abandonnait l'exécution pour la composition ; avec la Comtesse il lisait Dante, Pétrarque, Byron, Sénancour; ils écoutaient ensemble, dans les beaux paysages de la Suisse, ces échos d'héroïsme et de poésie dont on ne sait pas bien dire s'ils chantent ou s'ils se reflètent. Ainsi se formera le recueil des Années de Pèlerinage, avec leur sombre Vallée <T Obermann, leur Lac de Wallenstadt, vaporeux et mouvant, avec le tintement impondérable des Cloches de G..., avec l'héroïque recueillement qui fait à la Chapelle de Guillaume Tell le rempart d'une prière et d'un hommage* Liszt a désormais trouvé sa vocation lyrique : il en doit certainement quelque chose à Mme d'Agoult, à cette atmosphère mêlée de passion et d'intellectualité qu'il respirait autour d'elle et sur ses lèvres mêmes, quoiqu'elle eût les dents vilaines. George Sand éprouva une furieuse envie de voir ce couple qui semblait vivre un de. ses romans . Sans connaître encore la comtesse d'Agoult, elle lui écrivait à Genève dès le mois de mai i835 : « Ma belle Comtesse aux cheveux

blonds, je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la sphère patricienne... Vous êtes pour moi le véritable type de la princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques... Adieu, chère Marie. Ave, Maria, gratia plena! » Passons sur le dernier mot, dont la pire grossièreté n'est peut-être pas dans le blasphème que la foi y peut relever... George Sand satisfit, l'année suivante, son désir de connaître enfin la belle Marie : accompagnée d'Adolphe Pictet, de Solange, de Maurice, elle rejoignit Liszt et la comtesse d'Agoult, pour faire avec eux, en octobre i836, le voyage de Chamonix. Ce fut une belle promenade littéraire où le mariage, la famille, les lois et la société durent plus d'une fois s'entendre dire leur fait par des gens qui joignaient volontiers le geste à la parole1. Sur les registres d'hôtel, Liszt

1. Voir George Sand : Lettres d'un voyageur ; A. Pictet : Une course à Chamounix, conte fantastique (Genève, 1872, Cherbuliez et Cie) ; F. Liszt, Lettres d'un Bachelier es musique dans la Revue et Gazette musicale de i837-i838.

s'inscrivait comme « musicien philosophe, né au Parnasse, venant du Doute, allant à la Vérité » ; à son tour la comtesse d/Agoult remplissait ainsi les feuilles signalétiques : « Nom des voyageurs : famille Piffoëls ; Domicile : la Nature ; D'où ils viennent : de Dieu ; Ou ils vont : au Ciel ; Lieu de naissance : Europe ; Qualités : flâneurs ; Date de leurs titres : toujours ; Délivrés par qui : par l'opinion publique ». A ce toujours on reconnaît l'orgueil de la patricienne ; mais on s'étonne qu'elle pousse l'amour des « titres » jusqu'à se targuer de ceux dont pouvait, en une pareille aventure, la gratifier 1' « opinion publique »... De Savoie on remonta jusqu'en Suisse ; à Fribourg, il y a des orgues célèbres et Liszt fit retentir les voûtes de la cathédrale d'une improvisation dont Pictet parle avec un émoi quasi religieux : c'est un conte d'Hoffmann qu'ils viennent de vivre. Nous voyons le pianiste manier pour la première fois l'instrument aux cent voix pour lequel il écrira plus tard ses variations sur le choral du Prophète et celles sur un thème de Bach.

Pourtant des nouvelles inquiétantes arrivaient de Paris ; l'absence prolongée de Liszt compromettait sa renommée. Un rival, Thalberg, faisait mine de le supplanter dans la faveur du public, exploitant d'ailleurs la réprobation que

Liszt venait de s'attirer dans l'aristocratie, par le scandale de ses amours avec la noble comtesse d'Agoult. Malgré l'avis de celle-ci, il fallait revenir, pour disputer le terrain menacé, pour regagner au besoin le terrain perdu. Reparaître à Paris était pour Mme d'Agoult une impossibilité. George Sand lui offrit, pour l'hiver i836-i837, l'hospitalité de Nohant, qu'elle accepta. Liszt y venait lui-même dans l'intervalle des concerts qu'il avait dû donner pour reprendre, non sans lutte d'abord, mais bientôt sans contestation, sa suprématie auprès du public parisien. Les plus prévenus contre lui à son apparition sur l'estrade, ne pouvaient lui tenir rigueur dès la dixième mesure. Victorieux, il passa trois mois à Nohant, de mai à juillet 1837, trois mois, écrit-il à Adolphe Pictet^ « d'une vie pleine et sentie ». Tandis que George Sand alignait les dissertations de Mauprat, il mettait en « partition de piano » les symphonies de Beethoven et transcrivait déjà quelques lieder de Schubert, parmi lesquels le Roi des Aulnes. Mais la bonne harmonie s'était altérée entre la comtesse d'Agoult et George Sand : la blouse de George, ses façons quelque peu bohèmes de paysanne socialiste froissaient les robes de soie de la « patricienne » et ses manières aristocratiques. Enfin et surtout, Mme d'Agoult paraît

avoir été jalouse. George Sand, à qui Liszt venait de présenter Chopin et déjà éprise du poitrinaire polonais, désirait sa visite à Nohant; il ne vint pas. Mme d'Agoult craignit-elle que son impétueuse hôtesse, à défaut de Chopin, se rabattît sur Liszt? Il le semble et elle Ta dit1. Dans quelle mesure cette jalousie fut-elle justifiée ? Par les intentions de George Sand, peutêtre, mais non par les faits. Dès le 19 janvier i835 nous voyons George Sand se défendre, dans une lettre à Liszt, contre les soupçons que provoquait leur amitié. Mais après tout, c'était peut-être malgré elle que ces soupçons portaient à faux .. George Sand, qui s'intéressa tout de suite à Liszt, n'était point femme à ne pas le lui manifester : mais il faisait alors la cour à Mme d'Agoult, et il aimait trop les femmes pour répondre aux sentiments d'une qui contredisait par des allures masculines ce que ses avances pouvaient supposer de plus féminin. Il l'avait du moins comprise : il lui présenta Chopin2. On sait ce qu'il advint de cette rencontre et les soins que Sand prit de Chopin, sans qu'on puisse décider si par eux il fut prolongé ou achevé3.

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