‹ LisztChapitre 11 sur 45 · I. Ils y retournèrent pendant les étés de 1843 et · texte numérisé non relu

I. Ils y retournèrent pendant les étés de 1843 et

murent le chant de la Loreley avant d'aller baiQ:ner la ville sacrée où est né Beethoven et mirer dans leurs vagues ce grand dôme de Cologne dont on vient alors d'entreprendre l'achèvement comme une tâche nationale ' ? Après ces tournées entrecoupées d'ennuis privés, le séjour de Nonnenwerth est pour Liszt une oasis de repos et de rêverie, toute parfumée de poésie, c'est-à-dire aussitôt pour lui de musique ; il s'abreuve de littérature allemande, lit Heine. Gœthe, Schiller, Uhland; donc il écrit des chœurs d'hommes sur des vers allemands, des mélodies sur des poèmes de Heine; il prête une voix, exquise de séduction langoureuse et de passion un peu artificielle, à la légendaire Loreley, qu'il dessine comme a fait Steinle et peint comme ferait Delacroix. Du romantisme français, le voici, dans ce beau paysage rhénan, qui penche sur le romantisme allemand et se tourne déjà vers Weimar.

Son premier séjour dans cette immortelle petite ville date de novembre i84i. Jadis Weimar avait possédé Jean-Sébastien Bach comme maître de chapelle ; plus tard, sous le grand-duc Carl-August, avec Gœthe, Schiller, Herder, il avait été le foyer du génie allemand, à une '

(. En faveur de laquelle Liszt avait donné un concert.

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époque où l'Allemagne menaçait de disparaître dans la tourmente napoléonienne. Peu à peu s'ébauchera chez Liszt, acclimaté en Allemagne par Leipzig, Dresde et Nonnenwerth, le projet d'être à la fois, pour un Weimar nouveau, Bach et Gœthe, d'opérer autour de la musique, à ce centre privilégié de la pensée allemande, la concentration que la triade de Carl-August opéra autour de la poésie. Ne serait-ce pas réaliser le rêve qu'il esquissait, quelques années plus tôt, dans ses Considérations sur la situation des artistes? La Cour de Weimar, grâce surtout à la grande-duchesse Maria-Pawlowna, soeur du tsar Nicolas I", mère de la future impératrice Augusta, lui fit d'ailleurs un accueil qui ne put qu'affermir ses projets ^ Un nouveau passage à Leipzig (6-i5 décembre 1841) et une saison à Berlin où il donna vingt et un concerts du 27 décembre i84i au 2 mars 1842, où la Cour l'entoura d'honneurs exceptionnels, où la presse et le public rivalisèrent d'enthousiasme % étaient

1. Sur les rapports de Liszt avec la cour de Weimar, voir notamment sa correspondance si intéressante avec le grand duc Carl-Alexander de Saxe-Weimar (Leipzig, 1909, Breitkopf).

a. A Berlin, Liszt, le futur abbé, fut admis comme « compagnon » dans la loge maçonnique Royal-York, présidée par le futur empereur Guillaume P'; en i845, la loge Modestia cum lihertate, de Zurich, le nommait membre d'honneur; er 1870, il devenait maître de la loge VZjnion, à Budapest. S' c« séjour de Liszt à Berlin, voir, entre autres document

bien faits pour l'attacher de jour en jour davantage à l'Allemagne en qui, dès i838, il saluait « le pays de la symphonie ». Par Kœnigsberg, dont l'Université le nommait docteur honoris causa, il gagna Pétersbourg où le public ne lui ménagea pas le succès, mais où la Cour s'alarma de son amitié pour Chopin et Mickievicz, et de ses sympathies polonaises. Paris et Nonnenwerth se partagèrent les mois suivants. Un nouveau voyage à Weimar lui valut sa nomination comme maître de chapelle (2 nove-mbre 1842), dont il ne devait exercer les fonctions que par intervalles et pour la première fois au début de l'année i844-

Entre temps et pendant toute l'année i843, il continuait sa grande tournée européenne, paraissant à Berlin, Breslau, Varsovie, Pétersbourg, Moscou, Hambourg, Munich, Augsbourg, Nuremberg, Stuttgart, Mannheim, Heidelberg, Hechingen. Ses débuts comme chef d'orchestre à Weimar provoquaient une extrême curiosité, et les premières répétitions ne le déroutèrent pas moins que les instrumentistes. Habitué à manier le docile clavier, l'orchestre lui sembla d'abord une matière à la fois résistante et fuyante. Mais, après un travail opiniâtre où il

l'époque, une brochure humoristique anonyme : Berlin unter Liszt oderder WertherinLeiden (Leipzig, i84a,A.-F.Bœhme).

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sut communiquer à ses collaborateurs la flamme de son génie, on admira, lors même qu'elles causaient d'abord quelque surprise, la chaleur et la vie de ses interprétations.

Par léna, Rudolstadt, Erfwrt, Gotha, Dresde, Bautzen, Bernburg, Stettin, Brunswick et Hanovre, il gagna Paris pour y donner deux concerts, les i6 et 25 avril i844> siu théâtre Italien. A ce moment se place sa rupture définitive avec M™® d'Agoult. La légende veut que Lola Montez*, la favorite de Louis I" de Bavière, en ait été la cause ou le prétexte pendant cette dernière tournée de Liszt^. La Comtesse, au cours des années précédentes, avait repris à Paris sinon son rang, du moins une sorte de situation : déjà elle commençait d'écrire et s'intéressait à la politique. Elle reformait un salon; elle devenait femme auteur. On s'en aperçut bien lorsqu'elle donna à sa retentissante aventure un épilogue littéraire qui ouvre la série continuée par Elle et lui, Lucrezia Floriani, par toute cette littérature qui tient assez bien le milieu entre les libelles d'alcôve de la Régence et les pamphlets féministes des cinquante dernières années : c'est

X. Voir Edktjrd B. d'AuvERCKE, Lola Montez, an adventuress of the afortiesd. (Londres, 1909, T. Werner Laurie).

a. L'histoire succédera sur ce point à la légende le jour et le jour seulement où sera publiée la correspondance de Liszt avec la comtesse d'Agoult.

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Nélida^ roman publié en 1846, sous le pseudonyme, dès lors adopté par M""* d'Agoult, de Daniel Stern. Dans cet ouvrage, elle se met en scène sous le nom de Néiida de la Thieullaye, comtesse Timoléon de KerA^aëns, et Liszt sous celui du peintre Guermann Régnier, qu'elle présente jusqu'à la page 146 comme l'incarnation la plus séduisante du génie et qui à cette page ' devient un simple goujat jusqu'au jour où il se rachète quelque peu en mourant de remords pour avoir trompé sa maîtresse : « A bon entendeur ^.. ». Néiida est en somme un méchant livre, d'une aigreur fade. On ne saurait imaginer un réquisitoire plus sévère que cette plaidoirie où l'héroïne-auteur, par le soin trop visible qu'elle met à s'embellir, par cette ostentation perpétuelle dans une faute qui prétend se donner heure par heure pour un sacrifice, nous incline à juger qu'elle a dû bien vite mériter le sort dont elle se plaint'.

I. En 1844» M™* d'Agoult s'était reconnue avec colère dan<« la Béatrix de Balzac dont elle aurait voulu d'abord que Liszt demandât raison au romancier (voir Janka Wohl, op. cit.). En 1846, Liszt feignit au contraire de ne pas se reconnaître dans le héros de JXélida ; il demanda à M™* d'Agoult : « Mais pourquoi avez-vous tant maltraité ce pauvre Lchmann ?» Il s'agit du portraitiste Lehmann 'i8i4-iS8a) élève d'Ingres et ami de Liszt (voir Geobce Eliots Life, as related in her let* ; ters and journal, arranged by her husband J. W. Cboss (Edinburghand London, i885, Blackwood, 3 vol.), 1. 1, p. 346).

a. Les relations ultérieures de Liszt avec la comtesse d'Agoult

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Libéré de cette chaîne dont il s'était parfois d'ailleurs peu embarrassé Liszt, mit ses deux filles au pensionnat de M™° Bernard, son fils au lycée Bonaparte, et reprit le cours de ses tournées. Nous le trouvons successivement à Lyon, d'où il va rendre visite au châtelain de Saint- Point, Lamartine, puis à Marseille, Toulon, Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Pau, où sa rencontre avec M"MeSaint-Cricq, devenue ^|me d'Artigaux, dut lui paraître deux fois plus touchante après sa rupture avec la comtesse d'Agoult. Il parcourut ensuite l'Espagne et le Portugal pour se retrouver en août i84o à Bonn, à l'inauguration de ce monument Beethoven, élevé en partie à ses frais. Liszt avait composé une

furent les suivantes : en i85d, il paraît avoir laissé sans ré-, ponse, de Weimar, une lettre où elle le priait de venir à Paris s'entendre avec elle sur l'éducation de leurs enfants. En i8ôi et iS64il revit à Paris <( Daniel Stem » ; en 1866, de nouveau à Paris, il s'abstint de paraître, malgré des in\'ites, dans le salon de « Nélida » ; il lui fit une visite probablement orageuse car, écrit-il à la princesse de Wittgenstein, « ce n'est pas à coup d'éventail que se font les opérations de chirurgie » (du i3 avril 1866,111, m). En 1876, c'est par les journaux qu'il apprit la mort de Daniel Stem dont il fait à la princesse une oraison fnnèbre assez sèche : « A moins d'hypocrisie, je ne saurais la pleurer davantage après son décès que de son vivant.... M™^ d'Agoult avait éminemment le goût et même la passion du faux, excepté à certains moments d'extase dont elle n'a pu supporter le souvenir plus tard. » (du 14 mars 1876, YIl, i3i). Selon d'autres, il aurait néanmoins pris le deuil de « Nélida » par un mois de retraite en cellule ; voir Elbeet Hubbahd, Little journeys to the home of gréai musicians (New-York, 1903}.

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belle cantate en l'honneur de Beethoven; il dirigeait aussi plusieurs concerts réservés aux œuvres de Maître. L'occasion était bonne pour luidetriompher, comme compositeur et chef d'orchestre, devant un public international et choisi. Ce triomphe lui fut disputé : son interprétation de Beethoven n'eut pas le don de plaire aux a classiques » et spécialement à Schindler qui jouait ici la mouche du coche; sa cantate, admirée par les uns % fut dénigrée par les autres qui auraient préféré la composer eux-mêmes; enfin, Liszt, qui pratiquait l'art de la parole avec moins de prestige que celui du piano, se rendit coupable, au banquet solennel, d'un toast assez malencontreux. La fête se termina par une débandade qui fut pour lui une déroute : il avait montré, dans cette affaire, beaucoup de générosité, d'enthousiasme et de maladresse ; ses ennemis ne l'accusèrent que de pufflsme et c'est malheureusement cette opinion que les assistants, retournant chacun chez soi, répandirent en Allemagne, en France et en Angleterre.

Quant à lui, après avoir, en février 1846, repris contact avec Weimar, il fit une tournée en Autriche, en Hongrie, dans les principautés danubiennes, poussa jusqu'à Odessa et Elisabeth-

I. DoDt Berlioz qui en loue surtout l'instrumentatioii,' laquelle était de RafT.

grad. Les concerts qu'il donna dans cette ville viennent clore la plus éclatante carrière de virtuose qu'on eût jamais vue.

Sans doute, sur le moment, les succès qu'il y remportait pouvaient le flatter ; il semble même qu'ils l'aient parfois grisé. Ils ne le satisfaisaient point pourtant. Cette existence, d'abord, lui imposait des fatigues formidables ; souvent, son secrétaire, le fidèle Belloni, le précédait dans la ville où il devait paraître, composait luimême le programme, et Liszt descendait de diligence ou de poste sans savoir encore ce qu'il allait devoir jouer quelques heures plus tard. Enfin, il sentait en lui un artiste créateur, d'autant plus impatient de prouver son talent qu'on semblait moins disposé à le lui reconnaître. Dès i834 il écrivait à Lamennais : « L'heure du dévouement et de l'action virile ne viendra-t-eUe point ? Suis-je condamné sans rémission à ce métier de baladin et d'amuseur de salons ? * » Cette heure, il l'attendit treize ans. Elle sonna pour lui au moment où une femme, singulière et éminente, allait prendre sur le reste de son existence l'influence la plus forte et la plus féconde.

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