ET DE SON FILS SANCHE
Si l'on rejette l'hypothèse que Lope de Moros est l'auteur de la Razôn feita d'Amor, le premier poète castillan dont le nom nous parvienne est Gonzalo de Bercko (?1180-?1246), prêtre séculier attaché au monastère bénédictin de San Millân de la Cogolla, dans le diocèse de Calahorra. On ne sait de lui que peu de chose. Il était diacre en 1221 et son nom figure dans divers documents de 1237 à 1246. Dans la Vida de Sancta Oria, viigen, le dernier, et peut-être le meilleur de ses ouvrages, il parle de sa vieillesse présente; il mentionne le lieu de sa naissance, Berceo, dans son Historia del Sefîor San Millân de la Cogolla et dans sa Vida de Sancto Domingo de Silos. Les autres sujets de ses écrits sont le Sacrifice de la Messe, le Martyre de Saint-Laurent, les Louanges de Notre-Dame, les Signes visibles qui précèdent le Jugement, les Miracles de Notre-Dame et les Lamentations de ^n Vierge sur la Passion de son Fils. Trois hymnes au Saint-Esprit, à la Vierge et h Dieu le Père sont dune authenticité douteuse. A la plupart des éditions de Berceo
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est ajouté un poème h sa louange, attribué à un écrivain inconnu du xiv'' siècle : on croit que ce poème est dû à Tomâs Antonio Sanchez, le premier éditeur des œuvres complètes de Berceo. Deux cents ans après sa mort, Berceo était probablement oublié et le marquis de Santillana, au xv* siècle, l'ignorait évidemment. Cependant Ambrosio Gômez publia quelques vers de lui dans le Moisén Segundo (1653).
Berceo écrit en langue vulgaire, n'étant pas, déclaret-il, assez savant en latin; ce qui ne l'empêche pas d'avoir des prétentions. Il note consciencieusement la différence qui existe entre ses dictados (poèmes) et les cantares (chansons) d'un simple y «"-^a;', et il maintient ses droits au titre de poète à cause de l'emploi qu'il fait de la cjiaderna via, telle qu'elle se trouve dans le Lihro de Apollonio. Si les résultats obtenus ne sont pas fameux, ce n'est pas qu'il manquât de persévérance ; son labeur n'est que trop considérable puisqu'il nous a laissé plus de treize mille vers. Puymaigre trouve que les paraphrases de Berceo, dans le Sacrificio de la Misa (stances 250-266), sont pâles à côté de celles de Dante : rien de plus certain, mais la comparaison n'est guère équitable, car le grand poète florentin hérita d'une solide tradition littéraire qui faisait absolument défaut au naïf rimcur castillan. Berceo est gêné par son manque d'imagination, par l'absence de modèles, par la portée limitée de ses sujets et par les pieux scrupules qui l'empêchaient d'élargir le cadre de ses légendes. Cependant, il réunit l'onction h la simplicité et ses développements de lieux communs théologiques sont éclairés par de soudaines lueurs d'inspiration mystique auxquelles n'atteint aucun autre écrivain de son pays et de son époque. Il ne fut pas un grand poète, et n'aurait jamais pu l'être, mais il a fondé une école : il précéda
l'époque d'alphonse et de son fils SAXCHE 67
Luis de Leôn et sainte Thérèse. Il fut un précurseur
'as le champ de la pastorale religieuse espagnole, et,
innie son instinct fruste est presque son seul guide, il
les défauts de l'inexpérience, mais il a le charme de
1 incfénuité.
On a dit que Berceo a pris ses prodiges tels qu'il les a Duvés dans les Miracles de la sainte Viei'ge du trouvère 1 lançais Gautier de Coinci, prieur de Vie-sur- Aisne (1179-1236). La question ne peut être résolue si simplement. Il est certain qu'Alphonse le Savant connaissait I Kuvraffe de Gautier, car il mentionne le codex de Soissons comme « un livre plein de miracles » :
En Seixons, ond' un liuro à todo chêo De miragres.
Berceo dut lire aussi le livre du Français, Des vingt-cinq légendes de la Vierge relatées par Berceo, dix-huit se trouvent dans Gautier, qui en raconte cinquante-cinq. Ceci ne serait pas décisif, car les deux auteurs auraient pu puiser à des sources communes, par exemple le Speculum historiale de Vincent de Beauvais et le Liber de miraculis Sanctae Dei Genitricis de Potho de Prùffling. Pourtant, il y a entre Gautier et Berceo des coïncidences de pensée et d'expression qui ne peuvent être accidentelles, et il faut noter que, dans plusieurs cas où Gautier invente un détail, Berceo le reproduit. Il faisait comme tout le monde en empruntant au français, et dans le Duelo que hizo la Virgen Maria, il avoue candidement la supériorité de la source septentrionale.
Toutefois, il serait injuste de ne voir en lui qu'un simple plagiaire. Sept de ses légendes lui viennent d'ailleurs que de Gautier, et il condense habilement les
narrations de son prédécesseur. Malgré son exubérance habituelle, il raconte en 108 vers la légende de saint Ildephonse quand il en faut 1350 à Gautier; le même Gautier décrit aussi le miracle de Théophile en 2090 vers alors que Berceo se contente de 657. Berceo l'emporte sur le prieur de Vic-sur-Aisne par sa faculté de choisir, son instinct de ce qui est essentiel, sa sobriété de ton, sa vision réaliste, et son mouvement plus rapide. Il ne manque jamais d'utiliser les moindres occasions, comme lorsqu'il trouve la singulière chanson, en vers octosyllabiqucs rimes, avec son refrain obsédant : Eya vêlai- ! àv^ns le Duelo que hizo la Virgen Maria (stances 178-190). Malheureusement, la plupart des éditeurs de Berceo, par leur arrangement du texte, sont parvenus à cacher au lecteur ce poème si curieux.
Dans les dix mille vers du Lihro de Alexandre sont racontées pour la première fois en castillan l'histoire de Troie et les aventures du conquérant macédonien, telles qu'elles sont narrées dans V Alexandreis de Gautier de Lille et dans les versions de Lambert le Tort de Chàteaudun et d'Alexandre de Bernai. Des érudits ont cru remarquer dans le texte des traces du dialecte léonais, et, s'il en était ainsi, l'attribution de cet ouvrage à Berceo serait inacceptable; pourtant, le poème porte son nom dans un manuscrit découvert par M. Baist, et le Juan Lorenzo — natural de Astorga — mentionné à la fin, est un simple copiste. Le Poenia de Fernân Gonzalez, par un moine inconnu de San Pedro de Arlanza, ne peut être antérieur à l'année 1250. C'est une refonte, sous la forme de la maestria de clerecia, de ces légendes épiques sur Fernân Gonzalez qui ont disparu ailleurs. Au point de vue do l'histoire liltéi'aire, une importance considérable s'attache donc au poème espagnol dont on
l'époque d'alphonse et de son fils SANCHE 59
croit trouver des traces, au nord des Pyrénées, dans Ilernaut de Belaunde.
C'en est assez pour la poésie. La prose castillane se
léveloppe parallèlement. Un de ses premiers spécimens -st un traité didactique, les Diez Mandamientos, composé a Tusage des confesseurs par un moine navarrais, au commencement du xiu® siècle. Viennent ensuite les Anales Toledanos, en deux parties distinctes (la troisième est de beaucoup postérieure) ; elles furent composées i^ntre 1220 et 1250. Rodrioro Jimenez de Rada, arche- \èque de Tolède (1170-1247), écrivit en latin une Historia (lOthica, commençant à l'invasion des Goths et allant jusqu'à l'année 1243. Entrepris sur l'ordre de saint Ferdinand, roi de Castille, cet ouvrage fut résumé et traduit en castillan sous le titre de Estoria de los Godos, peutt'tre par Jimenez de Rada lui-même, quoique cela soit peu probable. C'est vers la même époque, en 1241, que fut rédigé le Fuero Jiizgo [Forum Judicum), qui est une transcription castillane d'un code gothique, d'origine romaine en substance, et donné par saint Ferdinand
1200-1252) aux Espagnols fixés h Cordouc et dans d'autres villes méridionales, après la reconquête. Mais bien qu'on suppose qu'Alphonse ait pris part h la traduction, dont l'importance est plutôt philologique, l'intérêt littéraire
le cet ouvrage est trop mince pour nous arrêter ici. Deux curieux spécimens de prose ancienne sont les lettres
[u'on fait écrire par Alexandre mourant h sa mère : leur
lécouverte accidentelle dans le manuscrit copié par Juan F^orenzo en a amené l'insertion à la fin du Libro de
\lexandi'e. Elles sont traduites d'un recueil arabe de sentences morales par Ilunain ibn Ishàk al-'Ibàdî; la première se trouve dans le Bonium (ainsi appelé d'après son soi-disant auteur, roi fabuleux de Perse); la seconde
dans la traduction du Secvetum Secretorum, appelée Poridat de las Poridades. On en est réduit aux conjectures quant à l'auteur et à la date exacte de ces compilations et du Libro de los doce Sahios qui traite de l'éducation des princes et fut peut-être rédigé sur l'ordre de saint Ferdinand ou de son fils.
Ces œuvres ne sont que des tentatives préliminaires, et la prose castillane ne devait recevoir sa forme permanente que des mains du roi Alphonse le Savant (1220-1284) qui succéda à son père en 1252. Frustré de son ambitieux espoir d'être empereur, en guerre avec les papes, avec ses frères, ses enfants et son peuple, Alphonse ne fut pas mieux traité après sa mort que pendant sa vie. Mariana formule le verdict populaire en une sentence h la Tacite : Diimque coelum considérât ohsers>atque aslra, terrant amisit. De toutes les fables scandaleuses qui courent sur son compte, la plus connue est la phrase qu'on lui prête : « Si, à la création, Dieu m'avait consulté, il aurait fait le monde autrement qu'il n'est. » Cette invention est de Pierre IV le Cérémonieux, et si ce dernier en prévit le résultat ce fut un faussaire de génie. Heureusement rien ne peut priver Alphonse du droit qu'il a d'être considéré comme la source de toute vie intellectuelle espagnole. Les désastres politiques ne diminuèrent jamais l'ardeur de ses recherches. Comme Bacon, il prit pour domaine toutes les connaissances : astronomie, musique, philosophie, droit canon, droit civil, et il engagea de force ses sujets dans ces voies peu fréquentées. Cataloguer ses entreprises scientifiques cl dresser la liste de ses collaborateurs juifs et arabes serait, pour un bibliographe, une rude besogne. Les Tablas Al/bnsics et les Libros del Saber de Astronomia contiennent maintes corrections
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minutieuses du système de Ptolémée dans lequel le savant monarque semble avoir soupçonné une erreur radicale; mais l'intérêt que nous oflVent à présentées compilations est d'avoir dirigé la langue castillane dans le sens de l'exactitude et de la clarté.
Les mêmes qualités se remarquent dans des traités encyclopédiques tels que le Septenario\ qu'Alphonse rédigea du vivant de son père, et dans des guides pratiques comme les Jiiegos de Acedreç, Dados y Tablas Jeux d'échecs, de dés et de trictrac). Le zèle infatigable du roi frappa l'imagination de ses contemporains et la postérité a multiplié cet étonnement en attribuant de nombreux ouvrages anonymes à ce monarque dont l'énergie fut vraiment merveilleuse. Le Libro de Alexandre, des traités sur la chasse, le Lapidario, VEspéculo, les lettres apocryphes d'Alexandre, des traductions de la Bible et de Kalilah et Dimnah, du Talmud et du Coran furent mis à son actif. Certains de ces ouvrages ne sont assurément pas de lui, d'autres appartiennent à une époque postérieure. Ticknor attribue en outre à Alphonse deux œuvres intitulées toutes deux Tesoro. En réalité, l'une d'elles est une version en prose de Li Livres dou Trésor de Brunetto Latini, version due à Alonso de Paredes et Pero (ou Pascual) Gomez, le premier, chirurgien, le second, secrétaire à la cour de Sanche, fils et successeur d'Alphonse. L'autre Tesoro, quarante-huit stances avec un préambule en prose, est une contrefaçon forgée, pendant le xv" siècle, probablement par quelqu'un de la suite d'Alonso Carillo, archevêque de Tolède.
A la fin d'une traduction manuscrite de Jimenez de
1. Ainsi appelé parce qu'il embrasse les sept objets de la connaissance, le irifio (grammaire, logique et rbélorique) et le quadrivio (musique, astrologie, physique et métaphysique).
Rada, un continuateur anonyme attribua à Alphonse le romance célèbre : lo sali de la mi tierra ; le rythme et l'accentuation de ces vers prouvent qu'ils sont d'un ver- 1 sificateur du xv* siècle et leur attribution au roi est une supercherie. Certains ont accepté comme authentique le Lihro de Querellas qui est représenté par deux belles stances adressées à Diego Sarmiento, « frère, ami et fidèle vassal » de « celui dont les pieds sont baisés par des rois, celui de qui les reines ont imploré des aumônes et des graces ». Les huitains de douze syllabes qui constituent chaque stance n'ont été inventés qu'un siècle plus tard, et sont des faux fabriqués par José Pcllicer (xvii* siècle) pour flatter son protecteur.
Une œuvre réellement grande est le code nommé, d'après le nombre de ses divisions, Las Sieie Partidas. Ce nom ne semble s'être attaché à l'ouvrage qu'un siècle après sa compilation (1265), mais il est h remarquer que l'idée en est contenue dans le nom de Septenario, et que les rédacteurs, attribuant sans doute au nombre sept une puissance mystérieuse, s'épuisent à citer des précédents : les sept jours de la semaine, les sept métaux, les sept arts, les sept années que Jacob servit, les sept années maigres en Egypte, le chandelier à sept branches, les sept sacrements, etc. Ce trait est caractéristique de l'époque. Les Siete Partidas^ dont les prologues ou divisions forment un acrostiche assez maladroit du mot Alfonso, ne ressemblent nullement à un recueil moderne de lois. Leur but primordial était l'unification des divers systèmes légaux qui existaient dans le royaume, et Alphonse réussit si bien que toute la législation espagnole dérive des Sietc Partidas qui sont encore en vigueur jusqu'à un certain point dans la Floride et la Louisiane. Mais le plan dépasse bientôt le but pratique proposé au
l'kpoque d'alphoxse et de son fils SANCHE 63
début et s'étend eu dissertations sur des principes généraux et des détails infimes de conduite.
Sancho Panza, gouverneur de Barataria, ne pouvait donner de conseils meilleurs que ceux contenus dans les Siete Pallidas, dont les titres mêmes font sourire : « Ce que les hommes doivent rougir de confesser et ce que non; pourquoi aucun moine ne doit étudier le droit ou la physique; pourquoi le roi doit s'abstenir d'un langage bas; pourquoi le roi doit manger et boire modérément; pourquoi les enfants du roi doivent apprendre à être propres; comment rédiger un testament sans que les témoins en sachent la teneur. » La lecture de ce code n'est pas seulement instructive et curieuse; les Siete Partidas s'élèvent jusqu'à l'éloquence lorsqu'il s'agit de la chose publique, de la charge de gouverner, des relations du monarque avec son peuple et de la dépendance réciproque de l'Eglise et de l'Etat. Un homme ne pouvait h lui seul rassembler un code d'une telle étendue et d'une telle complexité, et il semble établi que Jâcome Rui'z et Fernàn Martinez y travaillèrent; mais Alphonse ^l l'intelligence qui prescrit et dirige, et l'on croirait volontiers, si cela se pouvait, que c'est lui qui revise le texte et lui donne sa forme verbale.
La Crônica ou Estoria d'Espanna, composée de 1260 12G8, et la Grande e General Estoria, commencée • Il 1270, furent inspirées par Alphonse. La première, en puisant quelque peu aux sources orientales, s'étend de 1 occupation de l'Europe par les fils de Japhet à la mort de saint Ferdinand; l'autre, rapportant des événements aussi séculaires que la guerre de Troie, va de la création aux temps apostoliques. Rodrigo Jimenez de Rada et Lucas de Tuy en sont les autorités directes, soutenus par des références qui, des cantares de gesta, remontent
jusqu'à Pline. Le fait que le compilateur ait accepté des fables telles que la croisade de Mahomet à Cordouc implique une ignorance complète des Musulmans et de leur histoire. D'un autre côté, des sources arabes sont mentionnées dans le récit des exploits du Cid : « ainsi parle Abenferax en son arabe d'où cette histoire est tirée ». Le style des passages empruntés à l'arabe est inférieur au reste du texte; cela s'expliquerait par l'hypothèse que les Estorias, comme les Siete Partidas, sont des compilations dues à des mains différentes, et cette idée se trouve confirmée par le fait que le prologue de la Estoria d'Espanna n'est guère qu'une traduction de la préface de Jimenez de Rada. Egidio de Zamora, Jofre de Loaysa, Martin de Cordoue, Garci Fernandez de Tolède et Suero Pérez, évêque de Tolède, sont les noms de ceux que la tradition donne pour collaborateurs à Alphonse, et bien que ces attributions puissent être fantaisistes, elles indiquent que dès le début on ne crut guère que ces histoires fussent l'œuvre d'un seul auteur. Alphonse reconnut l'efficacité des eft'orts combinés : il conçut le plan général et imprima peut-ôtre à l'ensemble son cachet personnel.
Mais on ne peut parler de son œuvre historique qu'avec beaucoup de réserve. Les érudits avaient cru jusqu'ici en posséder le texte intégral dans l'édition d Floriân de Ocampo parue ii Zamora en 1541 , mais M. Menéndez Pidal a démontré que c'est une erreur. Ce qu'on peut appeler la Primera Crânica general n'a jamais été publié, et bien que les matériaux existent à l'Escurial, la reconstitution textuelle en serait extrêmement difficile. Les faits semblent se présenter ainsi : l< premier dérivé du texte original fut la Crânica ahreviada de Juan Manuel; le second est le texte éclectique d'uiu
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Crônica datée du 21 janvier 1344; le troisième est perdu mais est représenté par quatre textes distincts, et c'est l'un de ces textes qui servit à Ocampo pour son édition de Zamora (1541). Manifestement, la Crônica d'Alphonse ne nous parvient que de quatrième main, mais nous ne possédons actuellement rien de mieux.
Un monument de grande importance, ce sont ses Cantigas de Santa Maria, au nombre de quatre cent vingt environ, écrites et mises en musique h la louange de la Vierge. Ces cantiques ont été édités récemment, après six siècles d'attente, par les soins du marquis de Valmar. A proprement parler, ils n'appartiennent pas h la littérature castillane puisqu'ils sont écrits en galicien, mais il faut les examiner si l'on veut se former une juste idée de la versatilité d'Alphonse. Une question se pose naturellement : pourquoi le roi de Castille écrit-il ses vers en galicien alors qu'il rédigea son code en castillan? La raison, répond-on, est que le roi était un artiste'. Il se peut qu'il ait été élevé en Galice, les opinions h ce sujet diffèrent. La véritable raison de son choix fut le développement supérieur du galicien qui, en flexibilité et en grâce, dépassait le castillan au point de soutenir la comparaison avec le provençal.
Il est assez probable qu'Alphonse écrivit des vers en provençal; cependant, les deux pièces en cette langue qui portent son nom, sont apocryphes, et furent composées, l'une par Nat de Mons et l'autre par Riquier. En tous cas, les rythmes compliqués des Cantigas furent évidemment appris à l'école des Provençaux; leur variété est surprenante. H y a des vers de quatre, de cinq, de
1. Alphonse, cependant, semble avoir tenté quelques essais en castillan. Un exemple nous en reste : Senhora por anior dios, dans le Cantoniere de Colocci-Brancuti (n" 471).
UTTéRATUHE ESPAGNOLE. 5
66 LITTEHATURE ESPAGNOLE
huit, de onze syllabes; il y a des copias populaires assez semblables aux modernes seguidillas, et même des vers de dix-sept syllabes. Alphonse consacre cinq strophes à un acrostiche sur le nom de Maria; il abuse du refrain de façon à produire l'effet d'une litanie ou pour l'adapter à une mélodie toute faite ; et un demi-millier d'années avant que l'amant de Matilda n'allât à Gottingen, le roi devance l'artifice de Canning, dans VAnli- Jacobin, en coupant un mot pour terminer une rime difficile. Ce sont II là peut-être des puérilités, mais elles sont les caractéristiques d'une école et d'une époque. Six cents ans avant j que M. John Davidson n'écrivît sa Ballad of a Nun, 1 Alphonse donnait deux belles variantes de cette fameuse histoire. Prosper Mérimée dans sa Vénus d'Ille et Heine dans les Dieux en Exil ont traité la légende de la statue et de l'anneau. Alphonse les avait devancés, et il rédigea ce récit en vers d'une beauté remarquable, pleins de mystère et d'horreur. Il prend ce dont il a besoin chez Vincent de Beauvais, Gautier de Coinci et Berceo, et une plate hagiologie se transforme, sous ses doigts, en phrases harmonieuses et nobles. 11 ne fut pas un poète de perfection suprême ; pourtant il éclipse la plupart de ses prédécesseurs et ouvre la voie h ceux qui viennent après lui. Il avait le cerveau d'un géant et le cœur d'un enfant, et cet amalgame, funeste à l'homme d'État, fut le salut du poète. Il est curieux de signaler sa facture consciencieuse, même dans des vers aussi violents que ceux qui se trouvent dans le Cancioneiro du Vatican (n»' 61-79). Néanmoins son nom vivra pour des qualités autres qu'une simple virtuosité. Son enthousiasme, sa sincérité et sa simplicité lui assurent une place ii part. L'exemple de son labeur en des domaines intellectuels si nombreux fut suivi. On doute qu'il ait pris part
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à la traduction de Kalilah et Dimnah. La version espagnole de ce recueil de fables et de contes, antérieure robablement à Tavenement d'Alphonse, provient directement de l'arabe, langue dans laquelle l'ouvrage avait été traduit par 'Abd Allah ibn al-MukaC[\\ (754-775) d'après une version pehlvi maintenant perdue et faite par Barzoyeh sur l'original sanscrit. L'original a disparu lui aussi, bien qu'il se retrouve en substance dans le Panchatantra, et c'est de là que dérivent les variantes qui subsistent dans maintes littératures européennes. La date de la version espagnole est probablement 1251 et sa vooruc est prouvée par le fait que Raymond de Béziers s'en servit pour sa version latine (1313). Cependant, selon toute apparence, le célèbre doctor illuminatus, Ravmond Lulle (1229-1315), ne l'utilisa pas dans son roman catalan, inséré au Libre de Maravelles vers 1286. Le frère d'Alphonse, Fadrique, popularisa l'histoire de Sîndibad dans son Libre de los engannos et los asayamientos de las mugeres [Fourberies et Perfidies des Femmes) dont on fixe la date à 1253 et qui est aussi traduit sur la version arabe d'un original sanscrit perdu. On continua de traduire à la cour du fils d'Alphonse, Sanche IV (m. en 1295), pour qui, comme on l'a déjà dit, Paredes et Gômez traduisirent le Tesoro de Brunetto Latini. C'est à cette période qu'appartiennent les cent six chapitres du Luçidario qui débute par la question : « Quelle fut la première chose dans le ciel et sur la terre? » et se termine par des réflexions sur les habitudes des animaux et la blancheur des dents des nègres. La Gran Conquista de Ultramar est un remaniement de l'histoire originellement contée par Guillaume de Tyr (m. en 1184) mêlé à d'autres éléments fabuleux, empruntés peut-être au français et certainement au
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provençal, qui se trouve ainsi pour la première fois en contact avec la prose castillane. Le fragment provençal de la Chanson d'Antioche est une refonte d'un original composé par Grégoire de Bechada, et Gaston Paris a démontré que le compilateur espagnol s'en est servi. On a prétendu que le traducteur était le roi Sanche lui- ^ même; l'opinion la plus probable est que l'ouvrage fut entrepris sur son ordre vers la fin de son règne et ne fut terminé qu'après sa mort.
On peut classer avec ces œuvres le Libro de los biienos I Proçerbios, traduit sur le texte de Hunain ibn Ishâk al-'lbàdi; le Bonium ou Bocados de oro, pris au recueil d'Abou'l Wafà Mubashir ibn Fàtik, dont une partie fut traduite en anglais par lord Rivers et imprimée dans les Dictes and sayings of the P/iilosop/iers, de Caxton ; et les Flores de Filosofia, trente-huit chapitres de sentences morales attribuées à une série variée de penseurs. Il est impossible de fixer avec précision les sources et les dates de ces ouvrages; selon toute probabilité, ils furent rassemblés sous le règne de Sanche, qui s'efforça, comme son père, d'engager son peuple dans le courant intellectuel du moment. A défaut de chefs-d'œuvre nationaux, il leur offrit des modèles étrangers; lui-même donna l'exemple avec ses Castigos e Dociimentos, quatrevingt-dix chapitres destinés à l'éducation de son fils. Dans cet ouvrage le roi fait preuve de sagacité et de bon sens, et il multiplie les conseils pratiques, dans un style qui forme réellement la base la plus solide de la renommée de Sanche.
A l'extrême fin de son règne, les Castigos e Documentas et les Flores de Filosofia furent utilisés dans El Cavallero Cifar par un écrivain anonyme, peut-être un ecclésiastique de Tolède, dont la connaissance de modèles