CHAPITRE IV
L'KPOQUE DIDACTIQUE (1301-1418)
Il n'est besoin de faire qu'une très brève mention d'un poème appelé la Vida de San Ildefonso écrit probablement vers 1302-1303, date h laquelle la fètc du saint fut instituée par le Concile de Penaficl. L'auteur déclare qu'il occupa jadis la prébende d'Ubeda et qu'il avait déjà rimé l'histoire de la Madeleine. On n'a aucun autre renseignement sur son compte et l'on n'en cherche guère non plus, car le poème de ce prébende, — sèche narration de plus de mille vers, — n'est qu'un essai anodin dans la manière de Berceo. Les Pro<,>erhios en rima del sahio Salomon, reij de Israel, sont un recueil de réflexions morales sur la vanité de vivre, quelque peu aussi dans le genre de Berceo. Le plus ancien manuscrit donne comme auteur Pero Gômez, fils de Juan Fernandez. Certains veulent voir en lui le Pero (ou Pascual) Gomez qui aida ii traduire le Tesoro de Brunetto Latini; d'autres reconnaissent en lui Pero L('>pe/. de Avala. Quel qu'il soit, il eut le don de l'observation satirique et une faculté d'expression qui lui permit de faire bon usage de sa connaissance des hommes et des affaires humaines.
l'époque didactique 71
L'œuvre incomplète intitulée Poema de José ou Historia de Yûçuf [Hadiç de Yncuf) offre un intérêt plus grand. Cet exemple tvpique de la littérature appelée aljamiada 1 st dû, semble-t-il, à un Morisque aragonaisduxiv* siècle. Les quelque trois cents vers dont se compose cette pièce sont écrits dans le mètre que Berceo avait popularisé et nous sont parvenus dans deux manuscrits fort défectueux; la singularité qu'il présente est l'emploi des caractères arabes pour la transcription phonétique du castillan. On a découvert un nombre considérable de compositions de ce genre : entre toutes, cette Historia de Yùçuf est la meilleure et la plus ancienne. Elle relate l'histoire de Josepli en Egypte, non pas d'après le récit de l'Ancien Testament, mais conformément ii la onzième sourate du Coran, avec plusieurs détails décoratifs empruntés aux traditions répandues chez les Juifs et les Arabes. Une semblable histoire, surtout sous la plume (1 un Morisque, était évidemment une occasion favorable d'introduire les formes littéraires de l'Orient. Pourtant il n'en est rien et l'auteur du Pocma de José s'applique de son mieux à reproduire docilement la ciiadcrna via des poètes castillans. On y chercherait en vain les traces de cette « influence arabe » que certains croient trouver presque partout.
Pourtant nous admettons facilement que Juan Ruiz, archiprôtre de Hita, près de Guadalajara, connaissait quelque peu l'arabe. C'est l'auteur le phis important des débuts de la littérature castillane. Les dates de sa naissance et de sa mort sont inconnues. Un vers de son Lihrode hiien amor (st. 1510) nous porte h croire que, comme Cervantes, il était né h Alcalâ de Henares; mais Guadalajara le réclame, et un certain Francisco de Torres rapporte qu'il y vivait encore en 1415. Cette date ne
72 LITTERATUnE ESPAGNOLE
s'accorde nullement avec des faits indiscutables de la carrière de Ruiz. Une note à la fin de sa Cantiga de los Clérigos de Talavcva nous informe que « ceci est le livre de l'archiprètre de Hita qu'il écrivit étant emprisonné par ordre du cardinal Don Gil, archevêque de Tolède », Or, Gil Albornoz occupait ce siège de 1337 h 1357, et dès 1351 un autre clerc, Pedro Fernandez, était archiprêtre de Hita. Assurément Juan Ruiz vivait encore en 1351, puisqu'il nous dit avoir terminé son deuxième cantar de ciegos le 23 juillet de cette annéc-lh, et c'est la dernière date que nous ayons sur ce génie si malencontreux et si gai. Il semble qu'il dut naître vers la fin du XIII® siècle et qu'il mourut, sans doute sous les verrous, avant que son successeur eût été nommé. A en juger par ses écrits, Ruiz fut un clerc qui se singularisait par l'irrégularité de sa vie, à une époque où les existences désordonnées n'étaient pas une exception, et les treize années qu'il passa en prison attestent que ce fut un Goliard de la pire espèce. Bien qu'il témoigne contre lui-même avec une extraordinaire franchise, quelques critiques se sont efforcés d'idéaliser ce prêtre débauché en le dépeignant comme un Boanerge onctueux. On n'a jamais risqué un travestissement plus grotesque, un malentendu plus aveugle des faits et de l'homme.
Il est inutile de prétendre que l'archiprètre n'était pas un pécheur scandaleux et pervers. 11 allègue à vrai dire qu'il fournit des « stimulants h la bonne conduite, des injonctions de faire son salut mis à la portée du peuple et destinés h prévenir les gens contre les subterfuges que certains pratiquent dans la poursuite d'amours insensées ». 11 cite il propos un texte des Kcritures qui convient il ses fins : Inlcllcclitm tihi daho, et instniam te in via hac, qua gradieris. Il passe effrontément de David ii
l'époque didactique 73
Salomon dont il cite le proverbe : Initium sapientiae fimor Domini. Saint Jean, Job, Caton, saint Grégoire, les Décrétales, sont invoqués par lui comme autant de garants de la chasteté de ses intentions. Mais, un peu plus loin, il se démasque dans un passage qu'omettent les éditions expurgées. « Donc, puisqu'il est humain de pécher, si quelqu'un choisit les voies de l'amour (ce que je ne conseille pas) il les trouvera décrites ici », et ainsi de suite, avec des détails rien moins qu'édifiants. Il traduit librement les poésies erotiques d'Ovide, et nous lisons un récit de la lutte malheureuse de l'archiprêtre contre l'amour, en même temps qu'une parodie de la liturgie dans la procession « de clercs et de laïques et de moines et de nonnes et de duègnes et de chanteurs ambulants qui saluent l'arrivée de l'amour ii Tolède ». Essayer de présenter Ruiz comme un personnage respectable est évidemment absurde.
Beaucoup de ses écrits sont perdus, mais les mille sept cents stances qui restent suffisent à lui assurer la plus haute réputation. Juan Ruiz donne une note personnelle dans la littérature castillane. Fixer les dates et distinguer les œuvres des clercs, dire que tel poème est de Berceo et non tel autre, déclarer avec certitude que ce fragment fut composé par Alphonse et cet autre par Sanche, est souvent très difficile. Il n'en est pas ainsi avec Ruiz : la marque de sa personnalité est reconnaissable h chaque vers. Nourri des vieilles traditions, il reste fidèle au mester de clerecia, mais il le manie à sa façon, lui communique une flexibilité nouvelle, une variété, une allure, une musique jusqu'alors inconnues. 11 fait mieux encore. Dans sa préface en prose, il assure qu'il a cherché surtout à donner des exemples de prosodie, de rythme et de composition : dar algunos leçion, e muestra de versi-
ficar, e rrimar, e de trohar. C'était le penchant de son génie naturel : il fallait qu'il fût chef et précurseur. Il avait une culture beaucoup plus étendue que ses prédécesseurs. Tout ce qu'ils savaient il le savait et même davantage; et il y joignait un puissant instinct d'artiste qui le poussait à traiter ses devanciers avec la désinvolture de l'homme qui se sent le maître. Ainsi, sa fameuse description de la tente de l'amour est indiscutablement suggérée par la description de la tente d'Alexandre dans le Lihro de Alexandre^ et son épisode de Dona Endrina est une noble paraphrase du Liber de Amove (œuvre attribuée, peut-être sans grand fondement, h un moine auvergnat du xii" siècle, qui se cachait sous le nom de Pamphilus Maurilianus). Ruiz pillait sans scrupule les fableaux et dits français tels que la Bataille de Karesme et de CJiarnage; il emprunta ii Pctrus Alphonsus, aux Engannos de Fadrique, peut-être h LuUe et à Juan Manuel. Et il eut mille fois raison; il comprenait que le récit tout simple et tout sec n'a que peu d'importance et que la forme est presque tout.
Si grande qu'ait été son érudition, elle ne lui eut servi de rien sans son tempérament superbe et sa souplesse à s'en servir. Plus vastes encore étaient sa connaissance des hommes et des dessous de la vie, l'intérêt qu'il prenait aux choses rares ou communes, son observation des mœurs et, surtout, ses dons lyriques. On l'a surnommé le Pétrone espagnol, mais malgré une ressemblance superficielle, c'est une erreur. Beaucoup plus près de la vérité est le parallèle qu'établit Ticknor entre Ruiz et Chaucer. Comme Chaucer, Ruiz avait une passion véritable pour la vie, une intarissable gaité d'esprit, qui vivifient sa transcription de la comédie humaine. Comme Chaucer, sa curiosité aventureuse l'ontraîne à briser les
l'époque didactique 75
barreaux de sa prison et à doter son pays de rythmes nouveaux tels que le vers de douze syllabes dont on trouve un exemple dans ses vers h Santa Maria del Vado et dans la pièce qui les suit. Ses quatre cànticas de serrana précèdent dun siècle les serranillas et les vaqueiras de Santillana, et le font h juste titre considérer comme le premier des grands poètes lyriques de la Castille. Comme Cliaucer aussi, Ruiz relata sa « légende des Femmes », mais sa version lui est personnelle et l'épithète [bonnes) dont Chaucer qualifia ses héroïnes ne peut guère s'appliquer h celles de Ruiz. Il cherche non pas à idéaliser, mais à transcrire la vie, et il en interprète Tanimalitc banale avec un malicieux plaisir. Juives, danseuses mauresques, la procureuse Trota-conçentos, ses clients maniérés, les nonnes libertines, les grandes clames et les brunes filles des champs, Ruiz les dépeint avec l'impitoyable exactitude de Velazquez.
L'arrangement des vers de Ruiz, désordonné comme \r sa vie, laisse prévoir la construction relâchée du roman picaresque, dont son propre ouvrage peut être considéré, rn quelque sorte, comme le plus ancien exemple. Il fut le premier en Espagne à découvrir la rare valeur de la forme autobiographique. A des parodies burlesques d'hymnes et d'anciens cantares de gesta, à des paraphrases des deux Ovides, le vrai et le faux, ii des proverbes et des refrains populaires, à des versions de fables orientales lues dans des livres ou entendues de la jjouche des Arabes se mêle le récit de la vie de l'auteur, riche en moqueries de lui-même, abondant en incidents, parfait d'expression, malicieusement édifiant avec sa conclusion morale qui annonce une rechute immédiate. Poète, romancier, observateur ironique et parodistc expert, Ruiz eut le sens du style et de 1 art; et, h cette
76 LITTKnATURE ESPAGNOLE
faculté innée de sélection, il joignait une grande capacité pour la création dramatique. De là la permanence de ses types. L'écuyer affamé de Lazarillo de Tormes est un descendant direct du Don Furôn, de Ruiz, qui observe scrupuleusement le jeûne tant qu'il n'a rien à manger, et les deux amants Melon de la Uerta et Endrina de Calatayud reparaissent sous les noms de Calixtc et Mélibée dans la Cèlestine. Enfin, la renommée de Ruiz peut se justifier par ses fables dont la fantaisie ironique, l'esprit et l'humour enjoué, semblent être de quelque La Fontaine plus ancien, plus rude et plus viril. V
Un contemporain de Juan Ruiz fut l'Infant Juan Manuel (1282-1348), petit-fils de saint Ferdinand et neveu d'Alphonse le Savant. A l'âge de douze ans, il servit, sur la frontière de Murcie, contre les Maures; il fut ensuite le majordome de Ferdinand IV à la mort duquel (1312) il devint régent. La diatribe de Mariana contre « celui qui semblait né seulement pour miner l'Etat » convient si parfaitement h Juan Manuel qu'on la lui applique généralement. Mais Mariana visait un autre Don Juan (qui n'était pas Manuel), oncle du roi-enfant Alphonse XI. Après la régence il y eut une série de guerres, de discordes et de rébellions qui mirent aux prises le roi et l'cx-régcnt. Ni l'un ni l'autre ne se gardèrent rancune, et Juan Manuel prit part à la victoire décisive du Salade et connut peut-être le « noble chevalier » de Chaucer au siège d'Algeciras. Cinquante années de combats rempliraient la vie de la plupart des hommes, mais Juan Manuel avait, enraciné en lui, l'amour de la littérature, et, comme beaucoup d'autres membres de sa famille, il est une preuve de la véracité du vieil adage castillan : « La lance n'a jamais émoussé la plume, ni la plume la lance. »
Juan Manuel sut apprécier la juste valeur de son œuvre.
l'époque didactique 77
Il prévit que ses livres seraient souvent copiés et qu'il en résulterait des erreurs. Aussi prépara-t-il une édition autorisée précédée d'une préface bibliographique. Il termine son introduction par cet avertissement : « Je prie ceux qui liront l'un quelconque des livres que j'ai faits de ne pas me blâmer pour ce qu'ils y trouveront de mal écrit avant d'avoir vu ce volume que j'ai arrangé moimême. » Ce soin parut excessif; il était insuffisant, en vérité, car l'exemplaire unique qu'il légua au monastère de Penafiel a disparu. Nous ne possédons plus son Lihro de la Caballeria, son Lihro de los Engefios, son Libro de Cantates, ses Reglas como se debe trocar et son Libro de los Sabios. La perte du Libro de Cantares est fort regrettable, d'autant plus qu'il existait encore à Penafiel au temps de Gonzalo Argote de Molina (? 1549-? 1598) qui se proposa de le publier. Les quatrains de quatre, huit, onze, douze et quatorze syllabes, et l'arrangement de la redondilln octosyllabique qui se trouve dans le Conde Lucanor {Enxemplo XVI), démontrent que Juan Manuel était un adepte des formes galiciennes. On suppose que son recueil de poèmes comprenait des satires politiques, et qu'il exerça une certaine influence sur les poètes de cour, pendant le règne de Jean II.
On ne peut que mentionner en passant un traité de la chasse, comme le Libro de la Caza. Les chroniques de Juan Manuel sont de simples résumés de la Cronica d'Alphonse. Le Libro del Caballero et del Escudero, en cinquante et un chapitres, dont treize manquent, a pour modèle le Libre del Orde de Cavalleria de Raymond Lulle. Un ermite qui a renoncé aux batailles enseigne à un écuyer ambitieux les vertus de la chevalerie et l'envoie à la cour d'où il revient « avec beaucoup de richesses et d'honneur ». Les questions recommencent et l'ermite
discute alors la nature des anges, le paradis, l'enfer, le ciel, les éléments, l'art de poser des questions, la substance des planètes, la mer, la terre et tout ce qui s'y trouve : oiseaux, poissons, plantes, arbres, pierres et métaux. Le Tratado sobre las Armas, qui est une sorte de mémoire sur la lignée de l'écrivain, contient une puissante description de la mort du tuteur de Juan Manuel, le roi Sanche, passant dans l'éternité opprimé par la malédiction de son père,
Juan Manuel suit l'exemple de Sanche en préparant pour son fils, un enfant de neuf ans, vingt-six chapitres de Castigos fort sagaces, qu'on appelle quelquefois le Lihro iîifinido, le livre inachevé; mais il s'interrompt afin d'écrire pour le moine Juan Alfonso un traité de l'amitié qu'il intitule Las Marieras de Amor. Ses qualités se manifestent plus avantageusement dans son Libro de los EstadoSy qu'on appelle aussi le Libro del Infante, où l'on a cru reconnaître le Libro de los Sabios qui est perdu. A l'exemple de la Blanquerna de LuUe, l'allégorie didactique est poussée à l'extrême dans cent cinquante chapitres qui décrivent l'éducation de Johas, fils du païen Morovan, par un certain Turin; celui-ci, incapable de satisfaire la curiosité de son élève, appelle h son aide le fameux prédicateur Julio. Finalement, père, fils et précepteur sont baptisés. Selon Gayangos, Johas serait Juan Manuel, Morovan, son père Manuel, et Turin, Lôpez de Ayala, grand-père du futur chancelier; Julio représenterait saint Dominique, qui en réalité était mort avant la naissance du père de Juan Manuel. Ce récit philosophique, analogue, par endroits, au roman hébraïque écrit au xm" siècle par Abraham Aben Ilasdaï, sert à l'auteur pour exposer ses idées sur toutes sortes de questions, et on pourrait sans injustice y voir une sorte de cahier
l'époque didactique 79
de notes d'un lecteur omnivore ayant quelque souci de la forme.
Le chef-d'œuvre de Juan Manuel est le Conde Lucanor, appelé aussi Libro de Patronio et Libro de los Enxemplos; il se compose de quatre parties dont la première est divisée en cinquante et un chapitres. Comme le Décaméron, comme les Canterbury Tales, mais d'une façon plus positive, le Conde Lucanor nous donne un spécimen naturalisé de l'apologue oriental. La « moralité » conventionnelle est strictement conservée, et chaque chapitre de la première partie (les autres parties sont plutôt des sommaires) se termine sur cette déclaration que « quand Don Juan eut entendu cet exemple, il le jugea excellent, ordonna de l'insérer dans ce livre et il ajouta ces vers », les vers en question n'étant qu'un résumé du chapitre en prose. Le Conde Lucanor, imprimé pour la première fois en 1575 par Argote de Molina, est l'équivalent espagnol des Mille et une Nuits, avec Patronio pour Scheherazade et le comte Lucanor manifestement Juan Manuel lui-même) pour calife. Boccace se servit du même modèle en Italie, mais Juan Manuel le précéda de six ans, car le Conde Lucanor fut écrit dès 1342. L'habileté narrative y est des plus remarquables et la simplicité du sujet est égalée par la simplicité de l'expression. L'histoire du père et du fils ' Enjcemplo II), celles du doyen de Santiago et du magilen de Tolède [Enxemplo XI), de Ferrant Gonzalez et de Nuno Liiynez [Enxemplo XVI) sont de petits chefsd'œuvre, et la dernière est aussi un modèle d'exposition dramatique.
De même que Juan Ruiz fut un innovateur dans la poésie castillane, Juan Manuel fut un innovateur dans la prose castillane. Il lui manque l'ample génie, l'en-
jouement insouciant, l'humour naturel de l'archiprêtre; mais il a le même don d'ironie poussée jusqu'au sarcasme, et il n'est pas moins inflexible dans sa recherche du mot propre. Il n'oublie jamais qu'il a été régent de Castille, qu'il a fréquenté en égal des rois et des reines, détrôné des émirs, humilié des barons et mené ses troupes il l'assaut. Sa réserve ne se dément jamais et son grave esprit patricien donne plus de piquant à ses histoires. Il semble qu'Alphonse lui ait légué, avec d'autres nobles traditions, sa façon de traiter la phrase, et tout en lui conservant sa clarté et sa dignité, il la polit, l'aiguise et l'assouplit. Avec lui, la prose castillane acquiert une élasticité et une précision nouvelles, et les sujets de ses contes sont tels que des dramaturges de génie n'ont pas dédaigné de les lui emprunter. C'est chez lui [Enxemplo XXXV) que se trouve l'original de la Mégère apprivoisée, bien que Shakespeare l'ait trouvé ailleurs. C'est à lui que Calderôn prend le titre d'une pièce : le Conde Liicanor; et il lui prend davantage, car le fameux apologue, au premier acte de La Vida es Sueno, est une adaptation du dixième enxemplo de Juan Manuel. Le Conde Lucanor est, de fait, l'un des livres les plus curieux qui soient au monde, et chaque nouvelle lecture qu'on en fait rend plus sensible la perte des poèmes, qui, on le croit volontiers, placeraient l'auteur parmi les poètes à un rang identique ii celui qu'il occupe parmi les prosateurs.
Le Poema de Alfonso Onceno fut découvert n Grenade, en 1573, par Diego Hurtado de Mendoza; un extrait qu'Argotc de Molina ht imprimer quinze ans plus tard, fit supposer qu'Alphonse XI en était l'auteur. Le texte, publié pour la première fois on 18G4, d'après le seul manuscrit, malheureusement incomplet, (|uo nous
l'époque didactique 81
possédions, révèle (st. 1841) le nom de l'auteur : Rodrigo Yânez ou Yannes. Il faut noter qu'il dit avoir rendu en ingue castillane la prophétie de Merlin :
Yo Rodrigo Yannes la noté En leng^agc castellano.
Fout porte à croire qu'étant Galicien et ayant castillaisé son nom de Rodrigo Eannes, il traduisit un texte ilicien. Comme des savants autorisés Tout fait remarquer, maints défauts techniques du Poenia disparaissent dans la traduction en galicien; et, de plus, des allusions ;t Merlin indiquent une familiarité prononcée avec les légendes bretonnes, moins fréquente eu Espagne qu'en Galice et en Portugal. Le Poema de Alfonso Onceno est le dernier des vieux poèmes épiques castillans; c'est le chant du cvffue de l'homme d'armes célébrant les batailles dans lesquelles il a combattu, commémorant les noms des camarades qui furent au premier rang, se soumettant aux conventions des cantares de gesta. On y remarque aussi la transformation du lourd alexandrin en deux vers de huit syllabes. Yânez est un bon exemple (le l'écrivain de troisième rang, de l'amateur qui, sans en être l'initiateur, paraît accomplir une révolution. Son système de vers octosyîlabiques en rimes alternées est monotone, et l'inspiration ne le visite qu'à de rares intervalles; mais il ouvre le chemin h la métrique du romance. On ne possède aucun renseignement précis sur Rabbi Sem Tob de Carrion, le premier Juif qui écrivit en langue castillane. Une dédicace à Pierre le Cruel, qui régna de 1350 à 1369, fixe approximativement une date à son œuvre et implique que, avec d'autres de sa race, il fut le favori de ce roi quelque peu diffamé. Ecrits au début du règne de Pierre, les Proverhios morales de Sem Tob,
LITTÉRATCRe ESPAGKOLK. 6
formant 686 quatrains en vers de sept syllabes, sont plus qu'une nouveauté prosodique. Son recueil de maximes, , empruntées pour la plupart à la Bible et h des sources ^ arabes, est le premier exemple qu'on ait en castillan de l'épigramme versifiée, et c'est de lui que dérivent les i proverbes de Santillana, qui loue le Rabbi d'avoir écrit 1 « de très bonnes choses » et lui décerne le titre de grand trovador. Avec Santillana les maximes sont espagnoles, européennes; chez Sem Tob elles sont juives, orientales. , La morale en est exagérément soulignée, tandis que la \ concision de la pensée , l'extrême frugalité de mots tendent h l'obscurité; défauts auxquels il faut opposer la haute valeur de la doctrine, les figures audacieuses, les épithètes heureuses et l'austère mélancolie qui achèvent le triomphe de l'auteur dans sa naturalisation d'un nouveau genre poétique.
On a cherché îi prouver que Sem Tob était l'auteur de trois autres pièces : le Tratado de la Doctrina, la RevC' laciôn de un Ermitario et la Danza de la Muerte. La première, un catéchisme en tercets octosyllabiqucs avec le dernier vers de quatre syllabes, est due à Pedro de Beragiïe et ne présente d'autre curiosité que son rythme imité de la rime couée. Sem Tob était mort quand le sujet de la Rixa Aninti et Corporis fut traité à nouveau et anonymement dans la Revelaciôn de un Erinilaiio, où les âmes fiffurent sous la forme d'oiseaux gracieux ou hideux suivant le cas. Le troisième vers de ce poème didactique donne 1382 comme date, ce que confirme la métrique employée {Voctava de arte mayor) et l'impression d'une saveur italienne. Quant ii la Danza de la Muerte on ne peut raisonnablement l'attribuer au Rabbi Sem Tob : comme nous le verrons plus tard, elle appartient au xv"' siècle.
Un écrivain qui représente pendant sa longue existence presque toutes les phases de l'évolution littéraire de son époque est le chancelier Peuo Lôpez de Ayala (1332-1407) dont la carrière est un véritable roman féodal. Vivant sous Alphonse XI, il devint le favori de Pierre le Cruel qu'il abandonna au bon moment. Il parle de la défection de son père et de la sienne avec le détachement d'un Vicaire de Bray : « Ils virent que les affaires de don Pedro allaient de travers, aussi résolurent-ils de le quitter sans espoir de retour ». Avala servit Pierre le Cruel, Henri II, Jean P', Henri III, avec profit pour sa bourse et sans trahison trop flagrante. La loyauté contraire h ses intérêts lui paraissait une chose vaine ; pourtant, c'est en combattant qu'il gagna son argent et ses terres. Il aimait être du côté du plus fort, mais la fortune lui fut infidèle quand le Prince Noir le fit prisonnier h Nîijera (1367) et quand il fut jeté en prison après Aljubarrota (1385). Les quinze mois qu'il passa dans une cage de fer, au chateau d'Oviedes, après la seconde de ces défaites, lui donnèrent le loisir d'écrire, et il n'était pas homme à laisser passer une occasion sans en profiter. On voudrait penser avec Ticknor qu'une partie du Rimado de Palacio fut écrit par Avala pendant sa captivité en Angleterre; l'hypothèse est séduisante, mais il est difficile de la croire exacte. On peut déterminer approximativement les diverses époques auxquelles fut composé le Himado de Palacio. Dans la première partie du poème une allusion au schisme qui se déclara sous le pontificat d'Urbain VI doit dater de 1378 ou des années suivantes; une référence h la mort de Hernàn Pérez de .Vyala, père de l'auteur, nous ramène à 1385, ou peu après, et la mention que le schisme avait duré vingt-cinq ans fixe la date de composition à 1403. Ce sont là des faits
84 LITTERATUnE ESPAGNOLE
plutôt embarrassants pour la conjecture de Ticknor. En outre, bien qu'Ayala ait été ambassadeur en France en 1379-1380 et en 1395-1396, on n'a pas encore prouvé qu'il ait jamais traversé la Manche.
Santillana, en parlant des vers d'Ayala, de qui il était parent, leur donne le titre de Las maneras del Palacio. Le titre plus répandu de Rimado de Palacio, qui s'est attaché au poème sans la volonté de l'auteur, donne une idée peu exacte de ses intentions (qui n'étaient pas de rimer des poèmes de cour), et du sujet (qui est la décadence de son temps). Ses vues s'étendaient au delà des cours et des courtisans : il fouaille la société tout entière; ce qui était une plaisanterie pour Ruiz est une douleur pour le chancelier. Ruiz avait une sympathie naturelle pour les clercs de mœurs légères ; Ayala les fustige avec des lanières trempées dans du vitriol. La vie, pour l'un, est une farce; pour l'autre, une tragédie. Où le premier trouve matière h facétie, le second brûle de l'indignation du juste. La causticité d'Ayala est impartiale, universelle. Courtisans, ministres, évoques, légistes, marchands, il les stigmatise tous, les convainquant de corruption, de simonie, de concussion, et il les pend au gibet comme des fils de Bélial. Il était politicien et à ce titre fort bien renseigné. Comme Rulz, il se cloue lui-même au pilori pour accentuer ses effets. 11 n'a aucune miséricorde pour sa croyance aux présages, aux rêves et aux niaiseries; il avoue qu'il est un oppresseur des pauvres, un parjure, un libertin, un enfant de perdition.
Mais le poème n'est pas tout entier consacré h la vitupération. Dans sa 705' stance, Ayala termine ce qu'il appelle son sermon en confessant qu'il l'a écrit, « étant amèrement affligé de maints griefs et douleurs », et dans les 904 stances qui suivent, il semble avoir trouvé quelque
apaisement. Dans les deux manuscrits existants, — celui de Campo Alange et celui de l'Escurial, — cet immense post-scriptum suit, sans apparente solution de continuité; cependant, dans la forme aussi bien que dans la substance, il diffère de ce qui précède. Seule la cuaderna via est employée pour les vers satiriques et autobiographiques; les hymnes et les chants de la fin sont des expérimentations prosodiques — échos des métriques galiciennes et provençales, redondillas de sept syllabes, tentatives de résurrection de l'alexandrin, résultats dus à Juan Ruiz. Dans sa soixante-treizième année, Ayala parachevait encore son Rimado de Palacio. II était trop tard pour qu'il s'assimilât les méthodes nouvelles, et, bien que dans le Cancionero de Baena il réponde à Sanchez Talavera en huitains réguliers, il retourne h la cuaderna via dans sa paraphrase du Joh de saint Grégoire.
La prose d'Ayala est au moins aussi remarquable que ses vers. Un traité de la chasse au faucon, riche en expressions rares, démontre la diversité de ses goûts, et sa version du De Casibus virorum illustritim de Boccace, le place sous l'influence conquérante de l'Italie. Une allusion, dans le Himado de Palacio (st. 162), à VAmadis^ la preinière fois qu'il soit fait mention en Espagne de ce roman de chevalerie, prouve qu'il était au courant d'autres nouveautés. Ses traductions de Boèce et de saint Isidore étaient des passe-temps; un fragment de Tite Live, traduit sur l'ordre du roi, lui donna un aperçu des méthodes historiques. La Crônica d'Alphonse, et le résumé que fit Juan Manuel de l'ouvrage de son oncle, existaient déjà; la chronique du maure Rasis, autrement dit Abu Bakr Ahmad ibn Mohammad ibn Mousa, avait été traduite de l'arabe; les annales d'Alphonse XI et de ses trois prédécesseurs immédiats étaient compilées par
86 LITTKRATURE ESPAGNOLE
un inconnu ; peut-être Fernân Sanchez de Tovar ou Juan Nûùez de Villaizân. Dans ses Crônicas de los Reyes de Castilla, Ayala relate de façon plus critique les règnes de Pierre le Cruel, Henri II, Jean P"" et Henri III. Il discute les témoignages et rétablit la vérité grâce à sa connaissance personnelle des événements. Il emprunte a Tite Live sa manière, insérant des discours qui, s'ils ne sont pas la reproduction exacte de ce qui fut réellement dit, sont des exposés dramatiques des motifs qui décident les personnages, 11 raconte des intrigues qu'enfanta son cerveau astucieux, des victoires auxquelles il prit part, des batailles dans lesquelles il mordit la poussière. Son austérité naturelle, sa connaissance des hommes et des affaires font qu'il évite généralement les tentations de l'esprit de parti. Il est vrai qu'Ayala essaye d'excuser la perfidie des ennemis de Pierre le Cruel, mais c'est peut-être le seul exemple de mauvaise foi qu'on rencontre dans ses pages. Pour le reste, il a l'intuition rare du détail essentiel, une profonde sagacité dans la divination des caractères, un art exceptionnel dans sa préparation de l'instant pathétique et de la catastrophe, le don de la phrase pittoresque qui lui permet de tracer un portrait ressemblant en quelques larges traits. C'est un homme d'État, ayant du génie et écrivant l'histoire des individus avec la franchise d'un Pepys; Prosper Mérimée le reconnut, et sut en profiter quand il refit le portrait de Pierre le Cruel pour les lecteurs du xix" siècle.