‹ Litérature espagnoleChapitre 26 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les dernières années pendant lesquelles régnèrent les Rois Catholiques furent une ère de traductions, et la diffusion des modèles étrangers se trouva favorisée par de hauts patronages. Le roi Ferdinand était l'élève de Vidal de Noya; la reine Isabelle étudiait avec Beatriz Galindo, la Latina\ Juan Luis Vives rapporte que leur fille Jeanne la Folle adressa aux envoyés des Pays-Bas des discours latins improvisés, et le savoir de Catherine d'Aragon reçut l'approbation d'Erasme. D'un bout h l'autre de l'Espagne, les érudits italiens prêchaient l'évangile de la Renaissance. Les frères Geraldino (Antonio et Alessandro) élevèrent les infants royaux. Le Lombard Pedro Mârtir de Anghiera se vante d'avoir vu assis h ses pieds les grands de Castille, le Sicilien Lucio Marineo occupait la chaire de latin à l'Université de Salamanque, et à Salanianque encore, le Portugais Arias Barbosa gagna sa réputation de premier helléniste de la Péninsule. Les Espagnoles furent, elles aussi, prises de la fièvre de la culture étrangère : Luci'a de Medrano et Juana de Contreras discouraient devant

, des universitaires sur les poètes latins du règne d'Auguste. Francisca de Nebrija suppléa son père Antonio ; DE Nebrija (1444-1522), le plus grand des humanistes j espagnols, auteur des Introductiones latinae (1481), ' d'une Gramâtica castellana (1492), d'un dictionnaire I latin-espagnol (1492) et espagnol-latin (1495). Dans l'uni- [ versité nouvelle d'Alcalâ de Henares, fondée en 1508 par I le fameux cardinal Francisco Ximénez de Cisneros (1436- ! 1517), Nebrija exposa ses principes. En 1490 Palencia avait publié un Vocabulario unwers/il en latin y en romance, mais l'ouvrage de Nebrija l'éclipsa et valut à ' son auteur un renom à peine inférieur à celui de Scaliger et de Casaubon.

Le premier texte grec du Nouveau Testament qui ait été imprimé le fut à Alcalâ de Henares en 1514, mais il ne parut qu'en 1522 en même temps que les autres volumes de la Bible polyglotte. Dans cette publication célèbre, les textes hébreu et chaldéen étaient revisés par des Juifs convertis tels que Alfonso de Alcalâ, Alfonso de Zamora, et Pablo Coronel; le texte grec par Nebrija, Juan de Vergara, Demetrio Ducas et Hernân Nûnez de Guzman. Les versions des classiques se multiplièrent. Plutarque (1491) et Josèphe (1492) furent traduits par Palencia, Salluste (1493) par Francisco Vidal de Noya ; les Commentaires de César (1498) par le jeune Diego Lopez de Toledo, Plaute (1515) par Francisco Lopez de Villalobos, une satire de Juvénal (1515) par Jeronimo Fernandez de Vi- Uegas, prieur de Cuevasrubias ; Y Ane dCor d'Apulée (1513) par Diego Lôpez de Cortegana, archidiacre de Seville. Jttan de Vergara s'occupait du texte d'Aristote tandis que son frère Francisco donnait aux Espagnols leur première grammaire grecque et traduisait Héliodore. Les professeurs italiens eurent soin que tant d'activité ne fût

pas exclusivement consacrée aux anciens. \JInferno de Dante (1515) fut traduit par Pedro Fernandez de Villegas, archidiacre de Burgos; le De reniedihus utriusque fortunae de Pétrarque (1505) par Francisco de Madrid, et ses Tiionfl {i^i2) par Antonio de Obregôn; le Decame^ rone (1496) par un anonyme de mérite, et le Filicolo de Boccace parut vers 1510 dans une version abrégée. Flores y Blancaflor, par Juan de Flores.

Si les Italiens envahirent l'Espagne, une foule d'Espagnols se rendirent en Italie. Déjà Dante avait stigmatisé l'avarice proverbiale des Catalans, — Vavara povertà di Catalogna. Boccace traitait dédaigneusement les Castillans de : semi barbari et efferati homines. Lorenzo Valla, chef des érudits italiens h la cour napolitaine d'Alphonse V, déclarait que les compatriotes du roi étaient des illettrés : a studiis humanilatis abhorrentes. Benedetto Gareth, de Barcelone (?1450-?1514), s'abandonna au courant nouveau, renonça à sa langue maternelle et écrivit de médiocres Rime en italien (1506), en prenant le nom italien de Chariteo. Un certain Jusquin Dascanio est représenté par un chant, mi-latin et mi-italien, dans le Cancionero înusical (n° 68) de Asenjo Barbieri. Le Valencien Bertomeu Gentil, et le Castillan Juan de Tapia, se servent de l'italien dans le Cancionero general de 1520, le premier réussissant h tel point que l'un de ses dix-huit sonnets italiens a été accepté comme de Tansillo, par presque tous les éditeurs de cet écrivain.

Le cas du Juif espagnol Judas ABARnANEL(?1460-?1520), que les Espagnols appellent Lcon Ilebreo, présente un intérêt exceptionnel. Ses Didlogln di Amore (1535), curieux produit de mysticisme sémitique et néo-platonicien qui charma les contemporains d'Abarbanel non moins que Cervantes, nous parvinrent tardivement en

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italien. Pourtant, comme ils furent terminés peu après 1505, leur vêtement étranger est dû à ce fait que l'auteur, ainsi que ses coreligionnaires, fut expulsé d'Espagne

1 1492. Il est peu probable qu'Abarbanel ait pu, en treize ans, acquérir une telle maîtrise de l'italien, bien qu'à vrai dire, le texte soit défiguré par quelques idiotismes espagnols : vraisemblablement l'original était en castillan, langue qui avait été la plus familière à l'auteur pendant les années qu'il séjourna h la cour d'Espagne. Il se peut que son œuvre ait été lue en manuscrit par Bembo et Castiglione, et ait inspiré certains passages de Gli Asolani et à'Il Cortegiano. En tout cas, sa vogue fut très grande, comme on le voit par la mention de Montaigne : « Mon page fait l'amour et l'entend : lisez-lui Léon Hébreu et Ticin. » L'œuvre d'Abarbanel fut traduite en espagnol, en français et en latin, elle influença des mystiques tels que Luis de Leon et Malôn de Chaide, des poètes tels que Camoens et Herrera; elle fut en grande faveur auprès du moine augustin Cristobal de Fonseca et du jésuite Nieremberg, et l'effet de sa doctrine est visible dans le Discurso de la Hermosura y el Amor (1652), de Bernardino de Rebolledo. De là sa mention dans une histoire de la littérature espagnole.

Mais, à son tour, l'Italie céda devant l'invasion. Des papes espagnols, comme Calixte III et Alexandre VI, contribuèrent à mettre l'espagnol à la mode. Un poète napolitain, Luigi Tansillo, se déclare Espagnol de cœur : spagnuolo d'affezione. Il est peu probable que l'épique Historia Parthenopea (1516) du Sévillan Alonso Hernandez, ait trouvé de nombreux lecteurs même parmi les admirateurs du Grand Capitaine, Gonzalve de Cordoue, dont elle raconte les exploits; mais elle mérite qu'on

!i parle comme d'un livre espagnol publié à Rome et

comme une imitation du Laberinto de Mena. Un Espagnol, qu'Encina dut rencontrer, Bartolomé de Torres Naharro (m. ? 1530), né à Torres, près de Badajoz, fit connaître le théâtre espagnol aux Italiens. Le peu que nous savons de lui vient d'une lettre en latin en tête de ses œuvres, adressée à Joce Bade par un certain a Mesinerius I. Barberius Aurelianensis », autrement dit Messinier Barbier d'Orléans. Nous ne connaissons pas les dates de sa naissance et de sa mort. Il semble qu'il fut soldat, puis capturé par des pirates algériens, et qu'après avoir été racheté il soit entré dans les ordres. On a dit qu'il fut le favori de Léon X, mais le seul fondement de cette assertion est que l'auteur est appelé dilectus filius dans un privilège pontifical. Il n'y a aucune preuve à l'appui de la légende qui le fait expulser de Rome pour des satires qu'il aurait composées contre la cour papale, et mourir dans une extrême pauvreté. On sait qu'entre 1513 et 1517 il écrivit un Psalmo en l'honneur de la victoire remportée par les Espagnols sur les Vénitiens à Notta en 1513, et un inconvenant Concilio de los Galanes y Cortesanos de Roma invocado por Ciipido. En outre, vers cette époque, il dut composer une lamentation sur la mort du duc de Nâjera, quelques romances, la première de ses Lamcntaciones de Amor, et sa Comedia Tinellaria. Il entra au service de Fabrizio Colonna à Naples, où ses pièces dramatiques furent publiées en 1517 sous le titre de Propaladia, avec une dédicace à Francisco Dâvalos, marquis de Pescara, l'époux espagnol de Vittoria Colonna. On croit qu'il revint en Espagne où il serait mort vers 1530.

Son ami Barbier nous avertit que Torres Naharro, bien que capable d'écrire ses pièces en latin, choisit à dessein le castillan afin « d'être le premier à écrire en

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langue vulgaire ». Ceci impliquerait que Torres Naharro ignorait Encina, qu'il imite cependant dans son Diâlogo del Nacimiento écrit vers 1512-1513. Quoi qu'il en soit, Torres Naharro développe son drame plus largement que son prédécesseur. Il divise ses pièces en cinq actes, selon le précepte d'Horace, et il appelle ces actes jor~ nadas a parce qu'ils ressemblent à autant de lieux de repos ». C'est là son explication : peut-être, ainsi que Ticknor l'a supposé, avait-il dans l'esprit \cs journées des mystères français. Les personnages ne devaient être ni noins de six ni plus de douze. L'auteur s'excuse d'en introduire une vingtaine dans sa Tinellaria en prétextant que le sujet les réclamait; il s'excuse aussi d'emplover des mots italiens, concession « à l'endroit où, et aux personnes devant qui les pièces étaient récitées ». Enfin, il divise le drame en deux grandes classes : la comedia à jioticia, qui traite d'événements réellement vus et notés, la comedia à fantasia, qui traite d'incidents imaginaires, feints, qui semblent être vrais et pourraient l'être, mais en fait ne le sont pas.

Torres Naharro peut être regardé comme le premier maître de la comedia à fantasia. Il aborde le drame allégorique dans son Trofeo qui commémore les exploits accomplis en Afrique et aux Indes par Manoel de Portugal ; il fait paraître sur la scène Apollon et la Renommée ; il s'essaie dans le drame chevaleresque avec la Serafina, VAquilana, et V/fimenea, tandis que dans la Jacinta et la Soldadesca, il tente la comédie de mœurs. Chaque pièce débute par un introyto ou prologue, dans lequel il rt-chime 1 indulgence et l'altenlion du public; puis l'iuirigue est brièvement résumée et l'action commence.

Les défauts du théâtre de Torres Naharro sont assez apparents, entre autres sa tendance h tourner sa comédie

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en farce, son penchant à l'extravagance, son manque de tact en encombrant la scène (comme dans la Tinellaria), d'une demi-douzaine de personnages bavardant tous ensemble en autant de langues. Ses vers intitulés Lamentaciones de Amor ne sont que de vigoureux exercices à la manière ancienne; ses couplets satiriques sur le clergé sont simplement des attaques contre la vie générale à Rome; ses chants pieux ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de ses contemporains; ses sonnets — dont deux en italien, et un en latin et italien mêlés — sont de simples curiosités. Néanmoins, son œuvre a une valeur positive aussi bien qu'une importance historique. L'influence italienne qui s'y fait sentir ne porte pas atteinte à la forme, qui est à peu près nettement espagnole; ses vers octosyllabiques ne manquent ni de douceur ni d'allure; son dialogue est fin, spirituel et opportun, ses caractères sont bien observés et présentés sous le jour convenable. Torres Naharro est le premier dramaturge espagnol qui rende réels ses personnages, et crée des caractères sur les planches; le premier qui élabora un sujet dramatique, combina une intrigue, corsa l'action par des épisodes, et sut envisager les effets du point de vue du public. En un mot, il eut la connaissance de la scène, de ses ressources et de ce qu'on pouvait en tirer. Pour son époque, il la connut même trop bien. De 1520 à 1545 la Propaladia fut réimprimée cinq fois en Espagne, où elle put influencer un Bartolomé Palau, un Jaime de Huete, ou même un Micael de Carvajal ou un Castillcjo; mais force est d'admettre que, peut-être à cause de Tinsuffisance matérielle du théâtre espagnol, son influence est bien plus restreinte qu'on ne s'y serait attendu. Il nous faut passer aux meilleures pièces de Lope de Vega pour trouver un équivalent de son llimcnca qui a pour

thème l'amour d'Himenea pour Febea, le frère de celle-ci intervenant à cause du « point d'honneur ».

La langue castillane fit son chemin en Portugal comme en Italie. Le Portugais Gil Vicente (1470-P1536) écrivit quarante-deux pièces, dont dix sont entièrement en castillan et dix-huit en une sorte de mélange castillanportugais que l'auteur lui-même ridiculise sous le nom d^aravia dans son Auto das Fadas. Il est important de remarquer que le premier essai dramatique de Gil Vicente, le Monologo da Visitaçao, est en castillan, et qu'il fut réellement joué le 8 juin 1502. En dehors d'une église, c'est probablement la première représentation d'une pièce dramatique en Portugal. La simplicité de ton et l'élégance de manière de Gil Vicente rappellent Encina : sans aucun doute l'imitation est voulue. L'imitation des églogues d'Encina est encore plus évidente dans VAuto pastoril castelhano, et Y Auto dos He is Magos, de Gil Vicente, qui rappellent l heureux mélange fait par Encina du pieux et du profane. L'influence d'Encina est manifeste encore dans VAuto da Sibilla Cassandra où Salomon courtise Cassandre, nièce d'Abraham, de Moïse et d'Esaïe. Dans Amadis de Gaula et dans Dont Duardos, on constate un progrès distinct dans la composition et le fini ; et dans VAuto da Fé, Vicente prouve son indépendance par une ingéniosité et une fantaisie qui sont bien à lui. Ici, il surpasse son modèle, maniant son sujet avec tant dé brillant qu'un siècle et demi plus tard, Calderon daignera emprunter au Portugais l'idée de son auto intitulé El Lirio y la Azucena; pourtant, le fondateur du théâtre portugais n'est pas dramatique au même sens que Torres Naharro. Son action est légère, son observation conventionnelle, et il est plus poétique que créateur. Ses poèmes dramatiques sont cependant

d'une singulière beauté, conçus sur un ton de lyrisme mystique dont n'approcha aucun de ses prédécesseurs espagnols. On ne sait pas si Gil Vicente fut jam,iis joué en Espagne, mais il est aussi certain qu'il influença Lope de Vega et Caldcrôn qu'il est hors de doute que luimême est un disciple d'Encina.

Un de ceux qui activèrent plus immédiatement l'évolution des lettres espagnoles fut le Catalan Boscâ, qu'il est préférable d'appeler de son nom castillanisé Juan BoscAn Almogaver (? 1490-1542). Né h Barcelone, Boscân servit comme soldat en Italie, et revint en Espagne en 1519; comme nous l'apprend la seconde églogue de Garcilaso, il fut le précepteur de Fernando Alvarez de Toledo, universellement connu sous le nom de duc d'Albe. Les premiers vers de Boscân sont tous h la manière ancienne; ce n'est qu'en 1526, peu de temps avant d'achever l'éducation de son élève, qu'il s'enhardit à essayer l'hendécasyllabe italien. Sa conversion est due à l'ambassadeur vénitien Andrea Navagiero, courtisan accompli, que représente mal son Viaggio fatto in Spagna. Se trouvant à Grenade en 1526, Navagiero rencontra Boscân qui nous a laissé une relation de leur entretien : — « Comme je causais avec lui de choses d'esprit et de questions littéraires, et principalement des différences de plusieurs langues, il me demanda pourquoi je ne m'essayais pas, en castillan, à des sonnets et à d'autres formes poéli(|Ucs employées par les bons auteurs d'Italie ; et il ne fit pas que m'en parler ainsi h la légère, il me pria de me livrer à cet essai. Peu de jours après, je me mis en route pour retourner chez moi : comme, par suite de la longueur et de la solitude du chemin, je réfléchissais à diverses choses, il in'iirriva de penser plus d'une fois h ce que m'avait dit Navagiero ; et de la

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sorte je commençai à composer ce genre de vers. Au début j'y éprouvai quelques difficultés, à cause de leur côté artificiel et des nombreuses particularités par lesquelles ils diffèrent des nôtres. Mais comme il me sembla ensuite, peut-être à cause de l'amour que nous avons pour ce qui nous appartient en propre, que mes essais commençaient à réussir, j'y pris goût peu à peu. »

Ce passage est classique. Ticknor remarque avec raison qu'aucun étranger n'affecta jamais une littérature nationale plus profondément et plus instantanément que Xavagiero, et que nous avons ici un compte rendu direct, probablement unique dans l'histoire littéraire, du début d'une révolution par le premier sinon par le plus eminent de ses initiateurs. Nous avons enfin atteint le moment où les voies se séparent, et Boscân se présente comme un guide vers la terre promise. Il faut noter que Boscân reconnaît sa dette envers les Italiens, bien qu'il admette l'identité de l'hendécasyllabe italien avec le mètre dont se servait Auzias March.

Il y avait avant Boscân des italianisants tels que Francisco Imperial, Juan de Villalpando et Santillana, mais l'heure ne leur avait pas été propice, et Boscân est regardé à juste titre comme l'initiateur du mouvement. Sa veine poétique n'était pas très riche, et il avait le désavantage d'écrire en castillan et non dans sa langue maternelle ; mais voyant que le castillan acquérait la suprématie, il en obtint la possession avec cette persévérance obstinée qui lui faisait entreprendre sans aide une tâche plus ambitieuse. Il ne semble pas qu'il ait cherché à faire des disciples, et ses efforts ne furent pas aussi heureux qu'il le crut. La prose castillane de Boscân est admirable, mais il faut avouer que c'est surtout en prose qu'il réussit. Herrera lui reproche de se vêtir des

robes précieuses de Pétrarque, et de rester, en dépit de ce qu'il peut faire, « un étranger dans sa langue ». Il y a quelque vérité dans ce reproche. En vers, les défauts de Boscân sont fort visibles : sa rudesse, sa construction maladroite, son oreille peu raffinée, ses hésitations, sa gauche exécution. Ce n'est ni comme un génie original, ni comme un brillant artiste que Boscân figure dans l'histoire : il y prend rang d'initiateur, de maître occasionnel, qui, sans persuasion, par la seule force de la condition et de l'exemple, amena une nation h quitter les sentiers battus et à admettre la puissance et le charme des formes exotiques. Cela, en soi, constitue un titre, sinon à l'immortalité, du moins au souvenir.

Le talent de Boscân se manifesta de diverses manières. Son ami Garcilaso de la Vega lui envoya la première édition du Cortegiano imprimée à Venise en 1528. Ce livre, a le meilleur qui fut jamais écrit sur le savoir-vivre », selon Samuel Johnson, fut traduit par Boscân à la prière de Garcilaso : la traduction est admirable bien que Boscân considérât l'art de traduire comme une besogne convenant aux « gens de peu de talent ». Ce fut la seule œuvre qu'il publia (1534), car ses poèmes parurent (1543) par les soins de sa veuve. Dans une épitre h Diego Hurtado de Mendoza, Boscân, avec un bonheur rare dans ses ouvrages, retrouve le ton d'élégante simplicité d'Horace; enfin il traduisit une pièce d'Euripide qui ne fut jamais imprimée bien que la licence lui eût été accordée. Il semble presque qu'il ait été conscient de la limite de ses forces, qu'il ait senti le besoin de copier plutôt que d'imiter un modèle direct. S'il en était ainsi, il aurait eu une faculté de choix, un pouvoir criti(|uc de soi qu'on trouve peu souvent dans ses vers. Ses premiers essais, dans les vieux mètres castillans, le laissent voir livré à

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ses propres ressources, et il n'est alors qu'un versificateur absolument banal n'ayant rien à chanter ni grand agrément de vocalisation. Mais, dès que Boscàn a recours aux poètes du Cinque Cento, il brille, il est un être nouveau : l'indomptable aventurier, inspiré par l'enthousiasme, mettant à la voile pour des continents inconnus. Son Hero y Leandro est basé sur Musaeus, et c'est un trait caractéristique de Boscàn qu'il délaie les trois cents hexamètres de Musaeus en près de trois mille hendécasvllabes. M. Flamini a démontré que Boscàn suit de près la Favola du Tasse, mais il reste bien loin de la variété et de la grâce de son modèle. Il s'approprie le vers blanc italien — les vei'si sciolti — pour ainsi dire par force, mais il courbe rarement ce mètre à sa volonté, et son accent monotone et sa cadence mécanique deviennent parfois insupportables. Trop souvent, le semblant d'inspiration disparaît et l'auteur chavire dans une prose paresseuse coupée en tranches régulières. Notoirement meilleure est VOctava Rima, allégorie représentant la Cour d'Amour et la Cour de Jalousie, avec l'histoire d'une ambassade que la Cour d'Amour envoie à deux jolies rebelles de Barcelone. Ticknor proclame ce poème « la plus agréable et la plus originale des œuvres de Boscàn », et la première de ces qualités est indiscutable. Mais il y a des restrictions à faire quant à l'originalité. Une grande partie de VOctava Rima n'est qu'une traduction littérale des Stanze de Bembo, et cette traduction commence ouvertement dès la première ligne. Nel'odorato e lucide Oriente devient chez le poète espagnol : En el lumbroso y fértil Oriente, et l'imitateur insère encore dans sa mosaïque des fragments de Claudien, de Pétrarque et del'Arioste. Cette transcription est exécutée avec une habileté considérable, presque avec maîtrise.

Ces emprunts ne diminuent en aucune façon Boscân, car il n'était pas et ne prétendait pas être un grand esprit ayant à dire des choses originales. Il ne réclame rien, il ne cherche pas les applaudissements, c'est l'expérimentateur réservé et taciturne qui ne publia jamais un vers et chanta pour son seul plaisir. Doué de l'ambition de l'artiste mais n'en ayant pas les capacités, Boscân s'est acquis une place plus belle qu'il n'aurait osé le rêver : il est le représentant triomphant d'une dynastie poétique nouvelle, le chef victorieux d'une avant-garde irrésistible. -^j

Sous le rapport de la préséance il est au premier rang, mais sous le rapport du mérite on ne saurait le comparer à son jeune camarade Garcilaso de la Vega (1503-1536), porteur d'un nom célèbre dans les chroniques et la poésie espagnoles. Petit-fils de Pérez de Guzman, Garcilaso entra à dix-huit ans dans la garde royale, aida à réprimer la rébellion des comuneros, et, en dépit du fait que son frère Pedro s'était joint aux insurgés, il obtint la faveur de Charles-Quint. A Pavie, Garcilaso se montra fort intrépide. Il tomba momentanément en disgrâce pour avoir aidé à un mariage secret contracté par son neveu avec l'une des filles d'honneur de l'impératrice ; il fut interné dans un îlot du Danube — Danuhio, rio divinOf dit-il, — et il y composa l'un de ses meilleurs poèmes. Mais son emprisonnement ne fut pas de longue durée, et guerroyant de temps h autre devant Tunis, ou envoyé comme ambassadeur en Italie et en Espagne, il passa ses dernières années au service du vice-roi Pedro de Toledo, marquis de Villafranca, père du duc d'Albe. Dans la campagne de Provence, l'armée espagnole fut arrêtée par une poignée d'archers qui s'enferma dans le fort du Muy, entre Draguignan et Frcjus. Pour corn-

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mander la troupe qui devait donner l'assaut, le dernier des Césars espagnols désigna son favori, le plus téméraire de ses officiers et le plus renommé des poètes espanols. Garcilaso mit une certaine coquetterie insouciante à se dépouiller de son heaume et de sa cuirasse afin d'être remarqué par l'armée spectatrice, et il mena l'attaque en personne. Il fut parmi les premiers qui franchirent la brèche où il tomba mortellement blessé dans les bras de Jerônimo de Urrea (le futur traducteur de l'Arioste) et de son ami intime le marquis de Lombay, que le monde connaît surtout sous le nom de saint François Borgia. 11 fut nterré avec ses ancêtres à Tolède, où, comme le con- .>tate Gongora lui-même, chaque pierre de la ville est son monument.

Son origine illustre, sa bravoure fougueuse, sa superbe prestance, son charme personnel, sa mort prématurée, tout cela joint à ses dons poétiques, contribua à faire de lui le héros d'une légende et l'idole d'une nation. lEn Garcilaso sont personnifiés tous les talents et toutes les grâces. 11 mourut h trente-trois ans; l'Europe porta son deuil et Boscân proclama sa dette envers le brillant poète soldat. Si satisfait que fût Boscân de ses essais métriques, il avoue qu'il n'aurait pas persévéré sans « l'encouragement de Garcilaso, dont la décision — non seulement pour moi mais pour le monde entier — doit être définitive. En louant mes efforts, en me donnant le plus sûr témoignage d'approbation puisqu'il suivit mon exemple, il m'engagea à me consacrer tout entier à ma tâche ». Boscân et Garcilaso ne furent pas séparés par la mort. La veuve de Boscân, Ana Girôn de Rebolledo, publia les vers de son mari en 1543, et inséra les poèmes de Garcilaso au quatrième livre du recueil. Garcilaso est surtout un poète de raffinement, de dis-

tinction et de culture ; ce que Boscân ne savait qu'à moitié, Garcilaso le savait à la perfection, et ses talents ont plus d'étendue et de profondeur'. A Naples, il s'était pénétré du véritable esprit de la Renaissance, et pour la forme et la substance, il est indiscutablement le plus italianisé des poètes espagnols ;\ il était l'ami de Bembo et de Tansillo, et le premier l'appelait « le mieux aimé et le plus choyé des Espagnols qui vinrent en Italie ». Garcilaso et Tansillo étaient intimement liés, et l'influence qu'ils exercèrent réciproquement l'un sur l'autre est manifeste dans les œuvres des deux.yCes relations italiennes semblent avoir été le principal élément de l'éducation littéraire de Garcilaso. Ses essais vers la métrique castillane sont d'importance secondaire : ses efforts les meilleurs revêtent des formes exotiques, et il est à peine exagéré de dire qu'il est au fond un poète napolitain .\ L'ensemble de ses productions n'est guère volumineux : quelques menus villancicos, trois églogues, deux élégies, une épître, cinq poèmes de facture extrêmement travaillée, trente-huit sonnets sur le mode de Pétrarque. Son œuvre était sans précédent en castillan. Auzias March, sans doute, avait donné une note semblable en catalan, et Garcilaso, qui paraît avoir tout lu, imite parfois son prédécesseur. Son don de réminiscence est remarquable. Ainsi, sa première églogue est évidemment inspirée par Tansillo; sa seconde n'est guère qu'une version de certains passages de Jacobo Sannazaro, tandis que dans le cinquième et le plus parfait de ses poèmes

1. Les stances latines de Garcilaso sont imprimées dans les Opera d'Anlonius Tliylesius, pp. 128-129, Noplos, 1762. D'autres vers latins de lui ont été publiés par MM P. Savj-Lopcx, E. Mole et Bnnilla y San Martin, dans la Revista 6Vi<<co, juillet 1897, juin et sei)tcmbrc 1898, juillet et août 1899.

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— la Flor de Gnido — il réussit admirablement à adapter au castillan la structure de Bernardo Tasso. M. Flamini indique d'autres emprunts à Dante, à Pétrarque, et à chaque page qu'écrit Garcilaso on reconnaît l'élégance d'un disciple d'Horace. Pour l'exécution, Garcilaso est presque impeccable. L'objection qu'on lui fait le plus communément est qu'il abandonne sa personnalité et se transforme en un écho merveilleux d'une convention pseudo-classique surannée. Et cette critique est plausible. Il est indéniable que le maniérisme de Garcilaso manque de force, et que son éternelle douceur fatigue. Il aurait réfuté le reproche de n'être qu'un poète artificiel en arguant que la poésie étant un art, elle est d'essence artificielle. Sa plus haute gloire était d'être un artiste imitatif. En imitant les modèles étrangers, il donna sa mesure d'originalité, enrichissant l'Espagne d'une langue poétique nouvelle et d'une quantité de formes prosodiques. Sans lui Boscan aurait échoué dans son entreprise, de même que Santillana avait échoué avant Bosciin. A sa perfection technique Garcilaso joignait un tempérament poétique trop fastidieusement délicat pour les vulgarités de la vie. Comme il nous le dit dans sa troisième églogue, il vécut « tantôt se servant de l'épée et tantôt de la plume :

Tomando ora la espada, ora la plama.

Mais on n'entend jamais le cliquetis des armes dans les vers du brillant soldat. Son atmosphère n'est pas celle de la bataille; c'est la brume enchantée d'une Arcadie qui ne fut jamais et ne pourrait jamais exister dans ce monde banal.

Ses vers peuvent n'être pas naturels; mais si nous devons les condamner comme tels, il nous faut rejeter

aussi toute l'école de la pastorale, cette forme conventionnelle dont tout le xvi® siècle fut épris. Quand Garcilaso adopte le nom de Salicio, et sous celui de Nemoroso nous présente Boscân (ou Antonio de Fonseca, selon Herrera), il prend la formule telle qu'il la trouve et la traduit comme seul un homme de génie peut le faire. 11 revenait consciemment à la nature, non pas aux faits matériels de la nature telle qu'elle est, mais à une nature fictive idéalisée en une beauté langoureuse. Il cherchait des effets de l'harmonie la plus suave, exprimant dans son vers un néo-platonisme mystique, la morhidezza de « l'amour dans l'abstrait », embellie de grâce, de sensibilité et de musique aérienne.

Le temps et l'unanimité décident de bien des questions. Pour ce qui concerne la poésie castillane, le verdict des nations de langue castillane doit être accepté comme définitif. Garcilaso peut n'être pas un poète suprême : les Espagnols sont unanimes h le regarder comme l'un de leurs poètes les plus parfaits. Se proposant de reproduire les effets presque inimitables de l'églogue virgilienne, il parvient à son but avec une dextérité admirable. D'autres s'approchent assez près du Mantouan ; lui seul donne l'idée du charme mélancolique et rêveur de Virgile. Ce que Boscân entrevit comme possible, ce qu'il tenta avec plus de bonne volonté que de bonheur, Garcilaso le réussit avec un succès péremptoire et immédiat. Il naturalisa le sonnet ; il élargit le cadre de la chanson; il inventa l'ode; la structure de ses vers de sept et onze syllabes est si admirable que les historiens fascinés en ont oublié la priorité de Bernardo Tasso qui découvrit les ressources de la lira. Par moments, il peut laisser passer une tournure italienne ou française, et il n'est pas toujours affranchi du pédantisme de son

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époque; mais la perfection absolue n'est pas de ce monde, et on ne saurait l'exiger de quelqu'un qui écrivait en des heures de loisir dérobées à la rude existence des camps et mourut à trente-trois ans, plein de promesses éblouissantes. Il est vain de spéculer sur ce que Garcilaso aurait pu être. Il survit comme le Prince des italianisés, le maître reconnu de la forme du Cinque Cento. Cervantes et Lope de Vega, qui furent rarement du même avis, sont d'accord pour le proclamer le premier des poètes castillans. Avec de légères réserves, leur jugement a été confirmé, et aujourd'hui encore ce paladin à la voix de velours exerce une influence incontestable sur la littérature nationale.

Un des premiers disciples de cette école fut le Portugais Francisco de Sa de Miranda (1495-1558). Des deux cents pièces environ qu'on trouve dans l'édition de M"* Carolina Michaëlis de Vasconcellos, soixantequatorze sont en castillan. Dans ses poèmes écrits avant 1532, la Fabula de Mondego, la Cancao à Virgenif et l'églogue Aleiaro, Sa de Miranda adopte le vieux style. Les œuvres qui suivirent, telles que le Nemoroso, maintâ sonnets et trois élégies composées de 1552 à 1555 sont de franches imitations de Boscân et de Garcilaso que l'auteur idolâtre. SA de Miranda prend rang parmi les six meilleurs poètes du Portugal. Bien qu'étranger, il se distingue en castillan par sa forme correcte, la sincérité de ses sentiments et un véritable amour de la beauté naturelle, qu'il sait exprimer dans une forme artistique.

Un autre partisan de l'école italienne est un soldat : Gutierre de Cetina (? 1518-? 1572). Servant en Italie et en Allemagne entre 1542 et 1547, il gagna l'aide et l'amitié de protecteurs des lettres tels que le Prince d'Ascoli et Diego Hurtado de Mendoza; mais le métier de soldat

était peu de son goût, et il se retira dans son pays natal, Seville, d'où il partit pour le Mexique vers 1547. On dit qu'il cultiva la forme dramatique, mais aucune pièce de lui n'a survécu, h moins qu'il n'y en ait d'ensevelies dans quelque bibliothèque d'Amérique. Cetina sut admirablement varier ses rimes, qui sont d'une technique achevée. Son thème général est l'amour arcadien, la beauté d'Amarillida, la pitoyable passion du berger Silvio, le chagrin de la nymphe Flora pour Menalca. Il traite son sujet avec ingénuité, et sa sobriété d'adjectifs est louable bien qu'elle scandalisât l'exubérant Herrera. Mais cette sobriété est compensée par une préciosité qui frise de près la faiblesse; il excelle néanmoins dans le sonnet, qu'il manie avec une maîtrise supérieure à celle de Garcilaso, et il y ajoute une grace enjouée peu commune dans cette école maniérée.

Fernando de Acuna (? 1500- ? 1580) se signale par sa traduction du poème allégorique d'Olivier de la Marche, Le Chevaliej' délibéré (1483), qui faisait les délices de Charles-Quint. On dit que l'empereur s'amusa à traduire lui-même le poème français en prose espagnole, et qu'il commanda à Acuna d'en faire une version poétique. Le courtisan Van Maie donne à entendre qu'une partie du Caballero determinado (1553) est basée sur la traduction en prose de l'empereur, et il insinue par là qu'Acufia et son maître doivent partager l'honneur attribué au versificateur. Cette histoire est h peine plausible, car nous savons que le César ne parvint jamais à bien parler le castillan et il est difficile de croire qu'il ait pu dans ces conditions s'en servir d'une fiiçon littéraire brillante. Le Caballero determinado, qui est un bon exemple des qnintillas, fut tout de suite unanimement apprécié; l'autour cependant ne chercha jamais un autre triomphe dans

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cette voie*. Il sacrifia à la mode nouvelle, imitant jusqu'à la parodie la lira de Garcilaso, s'exerçant sur les pipeaux de la pastorale, voulant atteindre la dignité d'Homère dans son poème en vers libres intitulé la Contienda de Ayax Telamonio y de Ulises. Quatre chants de VOrlando innamorato, de Boiardo, traduits en castillan, furent applaudis en Italie; mais les meilleures productions de Acuna sont ses sonnets. L'un d'eux contient un vers souvent cité :

Un Monarca, un Impcrio, y una Espada.

« Un monarque, un empire, et une épée » : cette pieuse aspiration vers l'unité aurait été peut-être satisfaite si l'Espagne pouvait se glorifier de nombreux personnages aussi prudents et aussi accomplis que Fernando de Acuna.

Une personnalité plus puissante est celle de l'illustre Diego Hurtado de Mendoza (1503-1575), une des plus nobles figures de l'histoire des lettres et de la politique espagnoles. Il étudia à l'Université de Salamanque, en vue d'entrer dans l'Eglise, mais il préféra une vie plus active et on dit qu'il trouva l'occasion de satisfaire ses goûts dans les guerres d'Italie. Très jeune encore, en 1537, il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire en Angleterre pour y négocier deux mariages royaux : l'un entre Henri VIII et la duchesse de Milan, Dorothée de Denmarque, nièce de Charles-Quint; l'autre entre la fille d'Henri VIII, la princesse Marie Tudor, et le prince Louis de Portugal. La mission ayant échoué, Mendoza passa en 1538 dans les Flandres ; il en partit l'année suivante pour Venise où il resta comme ambassadeur jusqu'à

1. Le Chevalier délibéré fut aussi traduit par Jerônimo de Urrca en 1555.

1547, date h laquelle il devint plénipotentiaire auprès du pape Jules III qu'il traita aussi cavalièrement que Sa Sainteté avait l'habitude de traiter ses propres chapelains. Il avait déjà représenté Charles-Quint au concile de Trente où il fit comprendre aux Pères de l'Église qu'ili devaient marcher droit dans le chemin que l'Espagnf leur avait tracé. A Venise, il patronna l'imprimerie deî Aides et se consacra aux études classiques. Seul parmi les quelques Espagnols versés dans la connaissance de lî langue arabe, Mendoza fut un collectionneur remar* quable. Il bouleversa le monastère du Mont-Athos pou| y trouver des manuscrits grecs, en obtint du sultat Soliman le Magnifique, et fit transcrire pour sa propre bibliothèque (maintenant à l'Escurial) presque toute la collection grecque de Bessarion. La première édition du texte grec de Josèphe (1544) fut imprimée d'après lei copies de Mendoza, nom à jamais inoubliable dans lei annales de l'érudition espagnole. En 1544 il revint ei Espagne, et l'avènement de Philippe II mit fin à sa carrière diplomatique.

Son esprit malicieux et raffiné se donne libre coun dans ses redondillas, qui charmaient un juge tel qu< Lope de Vega, et sa force réelle réside dans la façon doni il manie ces formes. Mais ses longs séjours en Italie e' sa curiosité intellectuelle toujours en éveil l'amenèrent fatalement h s'essayer dans la métrique nouvelle. Tibullc, Horace, Ovide, Virgile, Homère, Pindarc, Anaoroon, entrent de gré ou de force au service de Mendoza, dans ses cpîtres, sa Fabula de Adonis et son Ilîpômencs ij Atalanta. Ce n'est pas dans ces exercices pseudo-classiques qu'il brille le plus : il ose parfois terminer ses hcndécasyllabes par une palabra agiida. Mais la génialitô de son humeur fait disparaître tous les défauts techniques

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de ses poèmes burlesques qui sont d'une gaieté licencieuse et maligne, fort curieuse chez un homme d'Etat. Cependant, si le poète qui excellait dans le mode ancien se crut obligé de composer une quarantaine de sonnets dans le style italien, quel charme devait exercer cette nouveauté! L'autorité de Mendoza fut décisive dans le «conflit de ces deux types de poésie, et son adhésion assura le triomphe du type étranger.

L'auteur qui résista le plus opiniâtrement à l'invasion fut Cristobal de Castillejo (1490-1556), secrétaire, pendant trente ans, de Ferdinand, roi de Bohême. Une grande partie de sa vie se passa en Italie, mais il sut préserver son esprit national des influences étrangères dominantes. S'il céda tant soit peu, le plus qu'il accorde est d'adopter la machinerie mythologique de ses contemporains, et là même il pouvait se réclamer de précédents castillans respectables; mais en ce qui touche la forme, Castillejo est cruellement intransigeant. Boscân est sa bête noire :

El mismo confesarà Que no sabe donde va.

« Il avouera lui même qu'il ne sait pas où il va. » C'était, sur cette question, l'idée fixe de Castillejo, et il jette le ridicule sur les apostats qui, croit-il, dissimulent la pauvreté de leurs pensées sous de prétentieux ornements. Peut-être ses vues sur le système nouveau manquaient-elles de précision, mais aucune inexactitude ne saurait diminuer la finesse de sa mordacité. Les sujets qu'il traite s'adaptent parfaitement à la forme du villancico ; quand il n'est pas inconvenant, — comme il l'est dans El sermon de Amoves, — ses vers sont fort remarquables par leur belle gaieté et leur esprit indulgemment

UrriRATCRE CSPAOMOLB. 11

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amer, qui peuvent, au besoin, se transformer en invective haineuse ou en gravité dévote. S'il avait vécu en Espagne, Castillejo aurait peut-être été un obstacle sérieux à la suprématie italienne. Ses sarcasmes et ses railleries arrivèrent trop tard, et le vieux patriote mourut comme il avait vécu, conservateur brillant, impénitent et futile. Malgré sa défaite, Castillejo trouve toujours des admirateurs; il s'imposa h Chapelain, il fut imité par Sarrasin, Bertaut et Voiture; et il mérite son succès, puisque ce vrai poète représente avec éclat une école poétique qui a le goût du terroir espagnol, école que trois siècles de modes prédominantes n'ont pu détruire.

Dans l'un de ses plus virulents sonnets, Castillejo stigmatise un poète nommé Luis de Haro comme un Jacobin littéraire. Malheureusement, nous ne possédons pas les essais de Haro dans le style italien, et ses vers du Cancionero de Nâjera sont de banals exercices h la vieille manière castillane. Un rimeur plus selon le goût de Castillejo, fut Antonio de Villegas (m. vers 1551) dont Vlnveniario, à part de fatigantes paraphrases de l'histoire de Pyrame et Thisbé, contient d'excellents vers de société et quelques efforts plus sérieux dans la forme des décimas, remarquables par leur grave urbanité et leur pénétration. Le gouverneur de Baza, Francisco de Castilla, un aîné de Villegas, rivalise d'efforts avec lui pour donner une vie nouvelle aux vieux rythmes ; mais sa Prnctica de las virtudes (1518) et sa Teôrica de virtudes (1547), de style et de pensée nobles, n'eurent qu'une vogue passagère et sont maintenant injustement oubliés.

Le fils de Joâo Rodrigues, médecin de Jean 111 de Portugal, Gregorio Silvestre Rodriguez de Mesa (1520- 1569) composa selon les règles des deux écoles. Silvestre, qui semble n'avoir jamais usé de son nom de famille,

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mourut organiste et maître de chapelle à la cathédrale de Grenade. Débutant par une juvénile admiration pour Garci Sanchez de Badajoz et Torres Naharro, il mania la redondilla avec habileté. Un certain Pedro de Càceres y Espinosa, dans un Disciirso précédant les Obras de Silvestre (1582), nous fait remarquer que dans la Visita de amor son auteur « imita Cristobal de Castillejo en parlant mal des arrangements italiens », mais qu'il cultiva les nouveautés pour cette raison qu'elles étaient populaires. Il est certain que Silvestre est aussi attrayant dans l'une que dans l'autre méthode, que son élégance n'obscurcit jamais sa simplicité, et qu'il fait preuve d'une perfection exceptionnelle dans la techniquedesdeuxmanières. Sa conversion est la dernière qui sera relatée ici. La métrique que Silvestre avait ingratement abandonnée, fut louée et même pratiquée par des italianisés convaincus tels que Cervantes et Lope de Vega, et l'on trouve encore dans la littérature moderne d'heureux exercices dans les formes anciennes. Mais les méthodes italiennes s'étaient trop profondément enracinées pour être vaincues désormais.

En prose, il n'y eut pas de révolution analogue; tout au moins fut-elle loin d'être aussi rapide. La tradition de Columelle fut renouvelée par un protégé de Cisneros, le heneficiado de Talavera, Gabriel Alonso de Herrera (m. ?1534) dans son Obra de Agricultura (1513) où il traite des sujets techniques avec une richesse de renseignements et un don d'exposition qui lui valurent les applaudissements de l'Europe savante. Longtemps après, vers la fin du règne de Charles-Quint, Herrera trouva un successeur dans Andres de Laguna (1499-1560), qui acquit une grande réputation comme médecin à Metz et dont la mémoire subsiste h raison d'un commentaire de

DIoscoride (1555), que Don Quichotte appréciait fort. Laguna y résume, non sans élégance, les connaissances botaniques de son époque.

L'ancienne manière didactique fut employée par Juan LôPEz DE VivERo Palacio Rubios (? 1450- ? 1525) , dont le Tratado del esfuerzo bélico histôî'ico (1524), étude pseudophilosophique sur l'origine et la nature du courage guerrier, est écrite avec clarté et vigueur. Un talent plus séduisant est celui de Francisco Lôpez de Villalobos (1473-1549), juif converti, attaché comme médecin à la maison impériale, qui soutint de vives controverses professionnelles avec Rodrigues, le père de Silvestre. Antérieurement h 1515, Lôpez de Villalobos traduisit VAmphitruo de Plaute, et, en 1524, il commenta les premiers livres de Pline d'une façon telle qu'il s'attira les foudres de Hernân Nûnez. Ses vers, dans le Cancionero deNâjera, sont de médiocres préciosités, inférieures aux rimes en arte mayor de son Sumario de Medicina (1498) que Ticknor ignora, bien qu'il mentionne ses dérivés, les Trescientas Preguntas (1546) d'Alfonso Lôpez de Corelas et les Cuatrocientas respuestas (1552) de Luis de Escobar. Mais la meilleure œuvre du spirituel docteur est son Tratado de las Très Grandes {\.bkd) , c'est-ii-dire la loquacité, l'esprit de contradiction et le rire, où son humour familier, sa fantaisie enjouée et son observation malicieuse sont agréablement manifestes.

Un tempérament plus grave se révèle dans les écrits de Fernando Pérez de Oliva (1492-1530), qui professa d'abord à l'Université de Paris, fut par la suite recteur de Salamanque, et qui se fait gloire d'avoir parcouru trois mille lieues à la recherche de la science. Son frajrmentaire Diàlogo de la Dignidad del Ifombre, écrit pour prouver que le castillan vaut le latin en tant que moyen

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d'expression pour la discussion transcendentale qui a lieu entre Aurelio, Antonio et Dinarco, est un bon exemple de prose froide, cicéronienne, compassée, et la continuation de cet ouvrage (1543) par son ami Francisco Cervantes de Salazar est dans le même style; mais la suprématie du latin d'église était trop bien assurée pour pouvoir être ébranlée du premier coup.

La célébrité d'Oliva est toute locale. Le chroniqueur officiel de Charles-Quint, l'Asturien Antonio de Guevara (m. en 1545) , moine franciscain qui devint évêque de Guadix et, plus tard, de Mondonedo, s'acquit une réputation européenne. Son Marco Aurelio con elReloj de Principes (1529), roman didactique ayant Marc-Aurèle pour héros, fut composé pour encourager le protecteur de l'écrivain à imiter les vertus du plus sage des anciens. Malheureusement, Guevara donna son Horloge des Princes comme une histoire authentique, prétendant qu'elle était la traduction d'un manuscrit de Florence, qui n'existait pas. 11 fut pris h partie par des ennemis aussi divers que le fou de la cour, Francesillo de Zi'iniga, et un professeur de Soria, Pedro de Rhua, dont les Cartas Censorias (?1540) démasquèrent malicieusement cette supercherie. Mais ces critiques furent tout d'abord limitées à la Péninsule : les traductions de l'ouvrage de Guevara furent innombrables. La version française de René Berthaut avait paru en 1531 sous le titre de Livre Doré de Marc Aurele, et lord Berners le fit connaître h l'Angleterre trois ans plus tard '. Le Libro Aureo fit le tour du monde. Guevara est plus loyal dans sa Década de los Césares (1539), bien qu'il y intercale de peu scrupuleuses inventions, ce qu'il

1. Le Libro Aureo fut traduit en nriiu-nien pur Kapricl Hamuzasbinn, à Venise, en 1738, deux siècles après lu publication de l'original.

fait encore dans ses Epistolas Familiares (1539), dont le preniiei' livre fut traduit en français par Guttery en 1556. Les lieux communs abondent dans ces Lettres qui, tout en étant le plus lisible des ouvrages de Guevara, sont ennuyeuses k cause de leur accumulation d'exemples sans rapports; mais elles furent tellement populaires qu'on les nommait les Lettres dorées pour en indiquer la rare valeur. Montaigne a dit que « ceux qui les ont appelées dorées faisaient jugement bien autre que celui que j'en fay »; cependant il avait une réelle admiration pour l'auteur dont il emprunte des passages avec un sans-gène que Brantôme n'a pas surpassé. On a attribué à Guevara une certaine responsabilité indirecte dans la préciosité dont fut infestée plus tard la prose anglaise, et il est indéniable que les Anglais l'ont beaucoup lu dans la traduction de North ; mais puisque l'abus de l'antithèse est aussi vieux que le monde — ou au moins que Platon — et que ces maladies littéraires reviennent toujours, il paraît peu nécessaire d'en mettre la renaissance au compte d'un écrivain moderne. Laissons de côté ces hypothèses discutables pour constater l'influence très réelle exercée par deux autres écrits qui datent de 1539, l'Annus mirabilis de Guevara : le Menosprecio de Corte y Alahanza de Aldea et V Aviso de privados. M. Louis Clément a fait remarquer qu'ils ont été imités par Jean de la Taille dans le Courtisan retiré (1574), poème important dans l'histoire de la satire française.

Passons rapidement sur les prétentions littéraires de Pedro de Mejia (1502-1552), dont YHistoria Imperial y Cesàrea, (1547) n'est qu'une bonne compilation biographique des empereurs romains de César à Maximilicn, et sur celles de Floriân de Ocampo (1499-1555), chanoine de Zamora, qui, prenant le déluge comme point de départ,

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ne put naturellement conduire son Libro de grandezas y cosas mémorables de Espatia (1544) au delà de l'époque romaine. Il n'y a rien à reprocher, quant à la forme, aux Comentarios delaguerra de Alemania (1548) de Luis de Avila y Zûniga (m. en 1560?), qui sont le témoignage d'un observateur pénétrant mais partial. Pour le fond, la sèche critique du livre par Charles-Quint est définitive : « Mes exploits n'égalent pas ceux d'Alexandre, mais... il n'eut pas le bonheur d'avoir un historiographe comme le mien. « Quoi qu'il en soit, la complaisance d'Avilgi ne nuit pas à son style élégant et ferme. La conquête de l'Amérique fit naître une foule de relations historiques. Gonzalo Fernandez de Oviedo y Yaldés (1478-1557), qui avait été secrétaire de Gonzalve de Cordoue, donne un récit officiel des événements du Nouveau-Monde dans son Histojia general y natural de Indias (1552); un point de vue plus élevé est adopté par l'évêque de Chiapa, Bartolomé de las Casas (1476-1566), dont l'éloquent plaidoyer en faveur des naturels d'Amérique est intitulé : Brevisima relacion de la destruccion de Indias (1552), mais l'histoire y fait place à la polémique. Son Hisloria de las Indias , œuvre conçue dans un esprit plus large, resta inédite jusqu'en 1875-1876. Le fameux Hernando Cortés (1485-1554), El Comjuistador, fut un homme d'action dont les rapports officiels sur les affaires mexicaines sont habilement composés et énergiquement rédigés. Il trouva un panégyriste dans son chapelain, Francisco Lôpez de Gôraara (? 1510-1560?), dont l'intéressante Conquista de Méjico (1553) est un éloge obstiné de son chef, qu'il exalte au détriment de ses compagnons d'aventure. Bernal Diaz DEI. Castillo (vers 1568) fournit un antidote. Son Ilistoria verdadera de la conquista de la Nueva Espafîa, publiée pour la première fois en 1632, est un excellent

exemple de l'indignation militaire. Ouvrez-la au hasard et vous tomberez sur une protestation dans le goût de celleci : « Le chroniqueur Gômara, dans son histoire, dit ici juste le contraire de ce qui arriva réellement. Quiconque le lit verra qu'il écrit bien, et que, s'il eût été bien informé, il aurait pu exposer ses faits correctement, alors que ce ne sont que mensonges. » L'honnêteté et la simplicité manifestes du vieux soldat qui prit part h cent dixneuf engagements et ne pouvait s'endormir qu'avec son armure, sont extrêmement convaincantes. De nos jours son livre a été remis en honneur par un descendant des Conquistadores, M. José Maria de Ileredia, dont la version française est vraiment remarquable.

Les récits merveilleux qui venaient des Indes Occidentales excitaient l'appétit public pour les fables et les miracles. Pâez de Ribera ajouta un sixième livre a Amadis de Gaule sous le titre de Florisando (1510). Feliciano de Silva, qui avait le don de l'invention et l'instinct de la popularité, en écrivit un septième, un neuvième, un dixième et un onzième : Lisuarte de Grecin (1510), Amadis de Grecia (1530), Floriscl de Niquea (1532), et Rogel de G/'Ccv'a (1536-1551). Il aurait certainement fourni le huitième s'il n'avait été devancé par le second Lisuarte (1526) de Juan Diaz. On admet généralement que la série se termine avec un treizième livre, qui trouvait place dans la bibliothèque de Montaigne, Silves de la Seha (1546) par Pedro de Lujân, auteur de Leandro el Bel (1563), suite de Lepolemo (1521) qui, de même que Don Quichotte, prétend être traduit de l'arabe. Lepolemo est indifféremment attribué à Alonso de Salazar et à Juan Molina; il appartient aux bibliographes et aux crudits de résoudre cette question d'attribution, — intéressante pour le curé de Don QuicJtottc qui condamna

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le volume sous son autre titre : El cahallero de la Criiz .

Parallèlement à l'^lmarfw était publiée la série qui commence avec Palmerin de Oliva (1511) que quelques vers latins, dans la première édition, attribuent à une femme anonyme d'Augustobriga; mais il peut tout aussi bien être l'œuvre de Francisco Vazquez de Ciudad Rodrigo, comme il est dit au second livre de la série : Primaleôn (1512). Il est même possible que Palmerin de Oliva et Primaleôn aient été écrits par l'anonyme précitée, — fille d'un menuisier, selon Francisco Delicado, — et que Vazquez les ait corrigés tous les deux'. Un auteur anonyme développe le récit dans la Crùnica delmiiy valiente Platir {ib33), tandis que le Palmerin de Inglaterra (1547-1548) de Moraes, dont nous avons déjà parlé (pp. 131-132), termine le cycle. Ce ne sont là que quelques exemples parmi de nombreuses extravagances, et cette folie se répandit h tel point que Charles-Quint, bien qu'il admirât le Don Belianis de Grecia (1547), de Jeronimo Fernandez, fut forcé de protéger le Nouveau-Monde contre l'invasion de ces sortes de livres. Le fléau dura jusqu'en 1602, année où Juan de Silva publia Policisne de Boecia. Si dénués de valeur que nous paraissent ces romans de chevalerie, le fait que la plupart sont devenus fort rares témoigne de l'enthousiasme qu'ils excitèrent.

Tandis que ces chevaleries et les suites de la Celestina se multipliaient, un nouveau genre débutait avec un roman picaresque, La vida de Lazarillo de TormeSy dont

1. On dit généralement qae Don Pollndo (1626) est une suite de Prima' leon. Mais Don Polindo, soavent confondu avec Polendo, roman italien de Pietro Lauro publié à Venise en 1566, n'appartient pas à la série des Palmerin : voir l'admirable étude de M. Purser, Palmerin of England, Dublin et Londres, 1004.

l'attribution à Diego Hurtado de Mendozaa été justement combattue par M. Morel-Fatio. L'auteur, la date et le lieu de publication de cet ouvrage sont incertains. Les premières éditions connues parurent à Alcalâ de Henares, à Burgos et à Anvers, toutes trois en 1554; il y en eut à peu près sûrement une antérieure qui n'est pas encore découverte. >iLe livre est une autobiographie de Lâzaro, qui décrit ses épreuves comme conducteur d'aveugle puis comme domestique de diverses personnes, notamment d'un prêtre avare, d'un écuyer famélique et d'un vendeur d'indulgences; nous le laissons « dans les hauteurs de la fortune », occupant un poste officiel, un oficio real, crieur public de la ville de Tolède. Il semble que, dans certaines parties, Lazarillo de Tormes soit moins une œuvre originale qu'une brillante refonte de récits traditionnels courants. Tel qu'il est, il a survécu h ses rivaux, car il est aussi amusant et aussi savoureux qu'au moment de sa publication. Il fixe le type de l'épopée comique en prose, et sa froide concision, son cynisme aigu, son esprit acerbe ont porté de beaux fruits. 11 établit une mode qui s'étendit aux autres pays, et il eut la fortune de suggérer un chef-d'œuvre dramatique, puisque Gerbrand Bredero en tira l'étolfe de la meilleure des comédies hollandaises : De Spaansche Bra bander JeroUmo. Une mauvaise suite parut sans nom d'auteur à Anvers en 1555, et en 1620, une ennuyeuse continuation par .luan de Luna, qui visait l'Inquisition, fut publiée h Paris; mais le jeune chenapan devait attendre Alemân et Quevedo pour trouver d'heureux imitateurs. ^

Pour découvrir d'autres exemples de bonne prose, il faut, laissant les livres divertissants, se tourner vers le mysticisme, dont un des premiers représentants est l'apôtre de l'Andalousie, le vénérable Juan dp, Avii.a

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(1502-1569), qui étudia à l'Université d'Alcalâ et devint fameux par ses missions évangéliques à Grenade, Cordoue et Seville. Un accident futile l'empêcha de s'embarquer pour l'Amérique avec l'évêque de Tlaxcala, et son zèle inopportun lui valut d'être emprisonné par l'Inquisition. Son Epistolario espiritiial démontre comment l'onction religieuse peut s'allier au sens pratique, à la sagacité et à la plus rare bonté. Ses longs efforts pour exhorter des pécheurs illettrés sauvèrent Juan de Avila de l'exubérance asiatique de Guevara, et bien que son âme fut occupée d'intérêts plus hauts que ceux des lettres, il passa maître dans l'art d'adapter la langue la plus simple aux sujets les plus élevés.

Dans le camp opposé se distingue Juan de Yaldés (m. 1541), né à Cuenca, attaché à la cour de Charles-Quint et suspect d'hétérodoxie aux yeux de la plupart des bons l]spagnols; comme son frère jumeau Alfonso, qui partageait les mômes vues, demeura au service de l'empereur, il n'est pas besoin de croire l'histoire contée par Francisco de Encina, d'après laquelle Valdés aurait jugé nécessaire de quitter l'Espagne à cause de ses opinions. Son premier ouvrage, le Diàlogo de Mercurio y Carôn (1528), écrit, peut-être, avec la collaboration de son frère, est une fable ingénieuse à la manière de Lucien, avec des réminiscences d'une pièce de Gil Vicente. Abondant en allusions politiques et religieuses pleines de malice, ridiculisant les abus dans l'Eglise et l'Etat, c'est là une des plus belles œuvres en prose qu'ait produites ce règne. Quant au style, la version d'// Cortegiano de Boscân rivalise avec elle, mais Valdés surpasse Boscân pour l'habile construction de ses périodes, pour le pittoresque et la modération de ses épithètes, et la variété de ses cadences. Cervantes seul pourrait à certains moments

lui être préféré, mais Cervantes est un écrivain fort inégal, tandis que Valdés est toujours scrupuleux et vigilant. Aussi Valdés doit-il être compté sinon absolument comme le premier, du moins parmi les premiers maîtres de la prose castillane.

Un fait curieux qui se rapporte h l'un de ses ouvrages les plus populaires, les Ciento y diez Consideraciones divinas, est qu'il n'a jamais été imprimé en entier dans l'original'. Il fut cependant traduit d'italien en anglais (1638) et plut grandement au poète George Herbert qui recommande « Signior John Valdesso » comme « un véritable serviteur de Dieu », « obscur dans son propre pays » et appelé à « fleurir dans ce pays de la lumière et de l'Évangile, parmi les élus de Dieu ». La saveur de ce livre explique qu'il n'ait pas paru en castillan et l'attraction qu'il avait pour Herbert provient plus de son ascétisme dévot que de son esprit unitarien. Quaker avant le temps, Valdés doit beaucoup de sa vogue récente à WifFen qui entendit parler pour la première fois, par un coreligionnaire, des Consideraciones comme du « vieil ouvrage d'un Espagnol, qui représentait essentiellement les principes de George Fox ». Quels qu'en soient les défauts, c'est une exposition logique de mysticisme élevé en même temps qu'une puissante étude psychologique. L'original àeV Alfabeto cristiano a de même disparu; mais cette œuvre est intéressante sous n'importe quelle forme, ne serait-ce que parce qu'elle associe Valdés à sa charmante élève Giulia Gonzaga, et, peut-être, à Vittoria Colonna. De ses autres écrits religieux, le Salterio, les

1. M. Hôliincr donne Ircnlc-nciif Consideraciones dans les Tratadilos (Ronn, 1880); pour In soixnnlc-cinquiènic, voir JI. Menôndcz y PcIbjo : IJistoria de los llelerodoxos Espanotes, Madrid, 18.S0, vol. II, p. 375.

l'époque de charles-quixt 173

versions fragmentaires des épîtres de Paul, et le reste, ce n'est pas ici le lieu de parler.

Dans un domaine différent et moins périlleux, nous devonsàValdésrintéressantZ)/rt ^0^0 clelaLengua, composé en 1535-1536, mais imprimé pour la première fois en 1737. Précédant de treize ans la Défense et Illustration de la langue française de Du Bellay, le Diâlogo est moins le manifeste d'un parti que l'expression d'une opinion individuelle. Il recommande d'éviter les archaïsmes, d'étendre discrètement le vocabulaire et, par-dessus tout, de rejeter l'affectation. Comme monument de critique littéraire, cet ouvrage est encore plus important que la conversation que tiennent, dans la bibliothèque de Don Quichotte, le curé et le barbier. Dans presque tous les cas, la postérité a ratifié le verdict personnel de Valdés, qui est le plus ancien critique espagnol et l'un des meilleurs. Il ne se contente pas d'enregistrer simplement une impression : il conduit son dialogue avec une habileté dramatique extraordinaire. La grâce courtisanesque des deux Italiens, Marcio et Coriolano; les airs militaires de Pacheco (ou Torres), l'inlassable sagacité, l'esprit hautain et le calme dédaigneux de Valdés lui-même, tout cela est rendu avec un rare bonheur. Pour la première fois dans la prose castillane, nous trouvons un auteur absolument maître de son art, ayant acquis les qualités que donne le commerce d'un monde varié. Par sa force naturelle et son exécution parfaite, Valdés dépasse les prosateurs du règne de Charles-Quint; plus tard même, il est difficile de lui trouver un égal.

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