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CHAPITRE IX

La mort de Philippe II, en 1598, coïncidant avec l'apparition du premier livre de Lope de Vega, fixe le terme d'une époque qui vit tant d'efforts divers. Nous entrons dans la période héroïque. L'influence italienne a définitivement triomphé, le roman de chevalerie est parvenu au bout de sa carrière, le mysticisme et la pastorale ont trouvé leur moyen d'expression et ont été bien accueillis. Le plus important de tous les développements fut, à Madrid, l'établissement d'une scène au Teatro de la Cruz (1579), et au Teatro del Principe (1582). On sait que des théâtres furent construits aussi à Valence, h Seville, à Saragosse, et peut-être à Grenade. Le célèbre Alberto Nazeri de Ganassa et ses comédiens italiens popularisèrent, en Espagne, l'art de l'acteur. Dès lors, chaque province fut parcourue par des bateleurs, comme le raconte, dans le Viage entretenido (1603), Agustin de Rojas Villandrando (? 1577-? 1612), qui classifie, avec une précision quelque peu ironique, les neuf divisions professionnelles.

Il y avait le hululû, le comédien ambulant, qui allait

seul de village en village, déclamant de courtes pièces devant de petits auditoires rassemblés par le sacristain, le barbier et le curé de la paroisse, lesquels, pidiendo îimosna en un sombrero (demandant l'aumône dans un chapeau), recueillaient de quoi payer au vagabond une tranche de pain et une tasse de bouillon. Quand deux comédiens voyageaient ensemble, comme Solano luimême et son partenaire Rios, ils formaient un naque^ mais ne faisaient que débiter en plein air de simples entremeses. A un rang un peu plus élevé, il y avait la cangarilluy composée de trois ou quatre acteurs, qui donnaient VOveja perdida, de Timoneda, ou quelque menue pièce dans laquelle un jeune garçon jouait un rôle de femme. Les comédiennes ne parurent sur les planches qu'après 1587. Cinq hommes et une femme formaient le caramhaleo qui s'installait dans des granges et jouait moyennant des salaires en nature tels qu'une miche de pain, des grappes de raisin, une fricassée de choux; dans les villages importants on demandait des prix plus élevés : six inaravedis, un morceau de saucisse, un fuseau de lin, etc. Bien que Rojas Villandrando affirme que le bagage d'un carambaleo eut pu être porté par une araignée, les acteurs étaient capables de représenter, soit une pièce régulière, soit deux autos, soit quatre entremeses. La garnacha était plus prétentieuse avec ses six hommes, sa « prima donna », et le jeune garçon qui jouait les ingénues. Avec quatre grandes pièces, trois autos et trois entremeses, la troupe captivait tout un village pendant une semaine. Un répertoire plus étendu se trouvait h la portée des sept hommes, des deux femmes et de l'adolescent qui composaient la bojiganga et se rendaient h cheval de ville en ville. Après quoi venait la fanindula, qui précédait la notable

compaiiia de seize acteurs, avec quatorze figurants, et capable de jouer cinquante pièces au pied levé. C'est sans doute à une troupe de ce genre qu'appartenait Naharro de Tolède, l'auteur de La marquesa de Saluzia, llamada Griselda, fameux dans les rôles de matamores, et le premier des « directeurs » espagnols. « Il enrichit encore les ornements théâtraux, et remplaça le sac à costumes par des caisses et des coffres. Dans la salle, il amena les musiciens qui, jusqu'alors, avaient chanté derrière le rideau. Il abolit les fausses barbes que les comédiens avaient portées jusqu'alors, et fit jouer tous les acteurs sans déguisement, sauf dans les rôles de vieillard, ou dans ceux qui comportaient un changement d'aspect. Il introduisit le décor, les nuages, le tonnerre, les éclairs, les duels et les batailles, mais sans atteindre la perfection de nos jours. »

Tel est le témoignage que porte sur Naharro la plus fameuse personnalité de la littérature castillane. Miguel DK Cervantes Saavedha (1547-1616) se donne lui-même comme né à Alcalii de Henares, dans un document légal signé à Madrid le 18 décembre 1580 : voilà qui met fin à la longue dispute relative à son lieu de naissance. Il était de pure origine castillane, son solar se trouvant à Cervatos, près de Reinosa : une connexion avec la Galice ne remonte pas au delà du xiv' siècle. Le nom de sa famille provient, parait-il, du château de San Cervantes, près de Tolède, d'après le martyr chrétien saint Servandus. Le nom additionnel de Saavedra ne se trouve pas sur le titre du premier ouvrage de notre auteur : la Cala lea. Toutefois, Cervantes l'emploie dans une pétition adressée au pape Grégoire XIII et à Philippe II, en octobre 1578; et comme ce nom de Cervantes était alors assez répandu, cette addition servit à distin-

guer l'auteur de ses homonymes contemporain. Il était le second fils de Rodrigo de Cervantes de Saavedra et de Leonor de Cortinas, et non leur plus jeune fils comme on l'a cru jusqu'à ces dernières années. On ne sait rien de particulier sur sa mère; si expansif qu'ait été sou fils immortel, nulle part il ne fait allusion à elle et il ne se conforme pas à l'habitude espagnole d'ajouter à son propre nom, celui de sa famille maternelle. Le père portait le titre de licencié : c'était, semble-t-il, un chirurgien des plus modestes. La surdité ne lui permit pas de brillants succès dans sa profession, et il demeura toujours pauvre.

On ignore la date de naissance de Cervantes. Il fut baptisé à l'église de Santa Maria Mayor, à Alcalâ de Henares, le dimanche 9 octobre 1547. Tomâs Gonzalez, chanoine de Plasencia, affirma avoir trouvé le nom de Cervantes dans les registres de l'Université de Salamanquc, fait qui n'a jamais été contrôlé. L'humble chirurgien cherchait une clientèle de ville en ville, et sa famille l'accompagnait : on les trouve à Valladolid peu après 1550, à Madrid vers 1561, à Seville en 1564. Il est donc peu probable que Cervantes se soit inscrit à aucune université; son érudition était plutôt mince, et des pédants le raillaient d'être sans diplôme. Toutefois, de bonne heure il nourrissait des ambitions littéraires. M. Foulché-Delbosc a découvert un sonnet qui porte le nom de Cervantes, et qui est dédié à Isabelle de Valois, troisième femme de Philippe H. La date se placerait entre 1560 et 1569 et, si l'attribution est exacte, ce sonnet serait la plus ancienne des œuvres qui nous soient parvenues de l'auteur'. Cervantes est mentionné en 1569 par un maître d'école madrilène, Juan Lôpez de Hoyos, qui parle de lui comme

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