Voir la Refue hispanique, 1900, vol. VI, pp
de son « cher et bien aimé disciple » ; et certains en concluent qu'il était professeur adjoint dans le collège de Hoyos. C'est h l'occasion de la mort d'Isabelle de Valois qu'il est pour la première fois imprimé. Hoyos édita un volume intitulé : Historia y Relaciôn vei'dadera de la enfermedad y felicîsimo trànsito y suntiiosas exequias funèbres de la serenisima Reina de Espana^ Doua Isabel de Valois (1569). Cervantes y figure avec une épitaphe en forme de sonnet, cinq redondillas, et une élégie de cent quatre-vingt-dix-neuf vers ; cette dernière est adressée au cardinal Diego de Espinosa, au nom de l'école. Ces pauvres pièces ont été reproduites simplement parce que Cervantes les composa; lui-même ne les vit peut-être jamais imprimées. On prétend qu'il se rendit, à la façon de Hurtado de Mendoza, coupable de lèse-majesté; mais, de même que l'histoire de ses amours avec une fille d'honneur, ce n'est qu'une conjecture. Il est certain que le 15 septembre 1569, un mandat d'amener fut lancé contre un certain Miguel de Cervantes qui était condamné h perdre sa main droite pour avoir blessé Antonio de Sigura dans le voisinage de la cour. Rien ne prouve que le coupable ait été notre Cervantes, mais si c'était lui, il se mit hors d'atteinte. Il entra au service du nonce Giulio Acquaviva, et on suppose généralement qu'il quitta Madrid h la fin de 1568 (ou au commencement de 1569) dans la suite de ce légat. Ce qui est certain, c'est qu'il se trouvait à Rome en décembre 1569 et qu'il y fut le chambellan d'Acquaviva pendant quelque temps.
Renonçant à ce poste, il s'engagea, en 1570, dans la compagnie commandée par Diego de Urbina, capitaine au fameux régiment d'infanterie de Miguel de Moncada, qui servait alors sous Marc Antonio Colonna ; c'est au fils de ce dernier, Ascanio, abbé de Sainte-Sophie, que fut dédiée,
quinze ans plus tard, la Galatea. En 1571, Cervantes combattit à Lépante, où il reçut deux balles dans la poitrine et eut la main gauche mutilée : « pour la plus grande gloire de la droite », aimait-il h dire avec un excusable orgueil. Ses fréquentes allusions à la part qu'il prit à cette victoire semblent indiquer qu'il était presque plus fier du sobriquet qu'il se donnait « le manchot de Lépante », que d'avoir écrit Don Quichotte. Il prit part à des combats devant Navarin, Corfou, Tunis, la Goulette, et se comporta chaque fois avec honneur. Il revint en Italie, dont il apprit sans doute la langue, car des traces d'idiotismes italiens ne sont pas rares dans ses œuvres. De Naples, où, selon l'amiral Jurien de la Gravière, il avait déjà occupé un petit poste municipal, Cervantes s'embarqua pour l'Espagne, en septembre 1575, avec des lettres de recommandation de Don Juan d'Autriche et du vice-roi de Naples. Le 26 septembre, son navire, le Sol, fut attaqué par des pirates barbaresques, et, après une courageuse résistance, Cervantes et la plupart de ceux qui se trouvaient à bord furent emmenés prisonniers h Alger. Cervantes y resta cinq ans comme esclave, écrivant des pièces de théâtre entre ses plans d'évasion, s'efForçant d'organiser un soulèvement général des chrétiens. Etant le plus dangereux, parce que le plus héroïque d'entre tous, il devint le chef des conjurés, et, après l'insuccès de plusieurs tentatives, il fut gardé comme otage pour la sécurité de la ville. Sa délivrance, que sa famille avait vainement essayé d'obtenir, fut due à une circonstance inattendue. Le missionnaire Juan Gil ofi'rit cinq cents ducats d'or pour la rançon d'un gentilhomme nommé Jcrônimo Palafox*. La somme était insul-
1. Au temps de Philippe II, la valeur normale d'un escudo de oro était de 10 fr. 50. Ln valeur réelle au change variait entre 9 et 10 fr.
fisante pour racheter un homme du rang de Palafox, mais elle suffit à rendre libre Cervantes qui était déjà à bord de la galère du dey en partance pour Constantinople. On le trouve à Madrid le 18 décembre 1580. On a souvent répété qu'il servit en Portugal et aux Açores, mais le fait est douteux. Il semble avoir rempli une petite mission à Oran. Enfin il s'installe définitivement en Espagne vers 1582 ou 1583, et dès lors il appartient h la littérature.
Les pièces qu'il écrivit à Alger sont perdues, mais deux sonnets de cette période (1577), dédiés à Rufino de Chamberf, ont survécu. Une belle épître rimée au secrétaire d'Etat Mateo Vazquez, date aussi de cette époque. Les premières traces de Cervantes en Espagne sont ses sonnets laudatifs dans le Romancero (1583) de Pedro de Padilla et dans Y Austriada (1584) de Rufo Gutierrez. Dans son Jardin espiritnal (1585), Padilla retourne son compliment h Cervantes en le plaçant parmi les plus fameux poètes de Castille. On a dit que Cervantes fut sous-provéditeur à Montanches en 1584 : les preuves font défaut, mais en décembre de cette année-là, il épousa Catalina de Palacios Salazar y Vozmediano, native d'Esquivias, et de dix-huit ans plus jeune que lui. On prétend qu'il écrivit la Galatea pour mener sa cour à bonne fin. Cela se peut, car bien que le volume n'ait été publié qu'au printemps de 1585, le privilège est daté du 22 février 1584. La fille naturelle de Cervantes, Isabel de Saavedra, dut naître dans l'année qui suivit ce mariage. Nous aurons occasion de reparler d'elle. Occupons-nous maintenant de la première partie de la Galatea, roman pastoral en six livres, et inachevé, pour lequel Cervantes reçut du libraire Bias de Robles 133G réaux ', somme qui, avec la mince dot de
I. Un real de vellôn vaut 3'» maravedis, environ 25 centimes; un
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sa femme, lui permit d'installer son ménage. Comme spéculation financière, la Galatea fut un insuccès. Deux réimpressions seulement en furent faites du vivant de l'auteur, l'une à Lisbonne en 1590, l'autre à Paris en 1611. Ni l'une ni l'autre ne purent lui rapporter d'argent, mais à défaut de profit pécuniaire, ce livre servit à le faire connaître.
Il tendit ses voiles au vent populaire, et l'on ne saurait l'en blâmer. La théorie de l'art pour l'art ne le préoccupa jamais. Sa plume était son unique moyen de subsistance et il lui fallait plaire pour gagner de quoi vivre. Plus tard, il fera dire à l'anteur, dans Don Quicliotte : « Je veux avoir du profit, car sans lui la célébrité ne vaut pas un Hard. » Depuis Montemôr, les pastorales étaient en vogue, et comme Gâlvez de Montalvo et tant d'autres, Cervantes suivit le courant. Quand, plus âgé encore, il écrira le Coloquio de los Perros, il fera déclarer par le sage Berganza que toutes les pastorales sont « de vaines imaginations, dépourvues de vérité, composées pour amuser les oisifs » ; cependant on peut se demander si Cervantes perdit jamais le goût de la pastorale, encore que son sens de l'humour Tobligeàt h reconnaître la faiblesse de cette convention. Il est certain ([u'il avait une tendresse spéciale pour la Galatea. 11 l'épargne quand il jette au feu la bibliothèque de Don Quichotte, il en h)uo les qualités inventives et il encourage le barbier ii attendre la suite qui est déjà prévue dans le texte. Cette promesse est faite à nouveau dans la Dédicace de son théâtre (1615), dans le prologue de la seconde partie de Don Quicliotte (1615) et dans l'Epître Dédicatoire do Persiles y Siglsniiinda, signée par l'autour sur son lit de
real tie plala viuil doux reaies de cellon. A moins d'indicntiou spocinlo, le real signifio le real de plata.
mort, le 19 avril 1616. Cinq fois en trente et un ans, Cervantes promet la seconde partie de la Galatea. Il est évident qu'il avait bonne opinion de la première et que son faible pour ce genre était incorrigible.
Son essai pastoral survit surtout à cause du grand nom de l'auteur. Les pastorales diffèrent peu dans leurs parties essentielles, et ce genre de composition n'offre que peu d'issues au génie humoristique de Cervantes. Ilazlitt confesse qu'il remit sans cesse la lecture de la Galatea et de Persiles et il explique ainsi ces délais : « Je suis absolument persuadé que la lecture de ces œuvres ne me donnerait pas une plus haute opinion de l'auteur de Don Quichotte, et pourrait même, pendant quelques instants, m'en donner une opinion moindre. » Hazlitt avait un instinct averti. Cervantes embarrasse la scène de personnages irréels : Elicio et Erastro gazouillant leur amour pour Galatea sur les rives du Tage; Miremio énamouré de Silveria, Leonarda languissant pour Salercio, Lenio pris aux charmes de Gelasia. On trouve, dans la Galatea, les défauts qu'Hazlitt censure sévèrement dans Y Arcadia de Sir Philip Sidney : l'antithèse, les obscurités métaphysiques, l'interpolation systématique de l'esprit, du savoir, de l'ingénuité, de la sagesse de l'auteur et sa perpétuelle impertinence. Mais si Cervantes commet de telles fautes, il les commet avec intention et en bonne compagnie. Dans son quatrième livre, il introduit sur la Beauté une digression qu'il emprunte aux Dialog/ii d'Abarbanel. De même que Sannazaro place au début de son Arcadia Ergasto et Selvaggio, de môme Cervantes met au premier plan Erastro et Elicio, et quand l'Italien présente Carmosina Bonifacia sous le nom d'Amaranta, l'Espagnol donne celui de Galatea ii Catalina de Palacios Salazar ou à une
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autre femme. Finalement, l'idée du Canto de Caliope, dans lequel l'auteur célèbre des troupes entières de poètes contemporains, est empruntée directement au Canto del Turia, de la Diana de Gil Polo,
La prolixité, l'artifice, l'ostentation, la monotonie, l'extravagance sont les défauts inhérents à la pastorale du xvi° siècle, et la (ralatea n'en est pas exempte. Cependant, malgré toutes ces tares, elle ne manque ni d'imagination ni de fantaisie, et sa rhétorique fleurie est un bon exemple de prose artificielle. Sauf peut-être dans le Persiles y Sigismunda, Cervantes n'écrivit jamais avec un plus conscient effort vers la perfection, et au point de vue absolu du style, l'ingénieux pastiche de la Galatea soutient la comparaison avec Don QuicJwtte, h part toutefois les meilleurs passages. Elle ne réussit cependant pas h captiver les lecteurs et Cervantes se tourna vers la poésie. Ses vers insérés dans le Jardin espiritual (1585) de Pedro de Padilla, et le Cancionero (1586) de Lôpez Maldonado, dénotent de la bienveillance et l'amour de la littérature. Dans ces deux volumes, Cervantes put lire des morceaux dus à un jeune prodige, Lope de Vega, qu'il avait déjà loué (avec quatre-vingt-dix-neuf autres poètes) dans le Canto de Caliope. Il n'aurait su prévoir que cet adolescent deviendrait son rival, et même plus. En 1587, il composa des sonnets pour les Grandezas // Excelencias de la Virgen, de Padilla, et pour la Filosofia cortesana, de Alonso de Barros. Versifier fut sa marotJo. et en 1588, <{uand le médecin Francisco Dia/ publia un traité sur les maladies des reins : Tratado nuevamente impreso acerca de las enfernicdades de los rinoneSy l'infatigable rimeur écrivit un sonnet à cette étrange occasion.
Cependant, bien qu'il cultivât les vers avec la même assiduité que Don Quichotte la chevalerie errante, il
reconnut que l'homme ne vit pas seulement de sonnets, et il se risqua au théâtre. Il avait l'heureuse conviction qu'il était un dramaturge de génie; ses contemporains soutinrent le contraire et la postérité a maintenu cette décision. Il nous dit qu'à cette époque il écrivit de vingt à trente pièces, mais nous ne possédons plus que les titres de quelques-unes d'entre elles : La Gran Tujfjuesca, Jerusalén,La Batalla A^a t'a /(composée, croit-on, en 1584), Amaranta et El Bosque amoroso (1586), Arsinda et La Confnsa (1587). La Batalla ISaçalse rapportait sans doute h la bataille de Lépante, sujet dont Cervantes ne se lassa jamais; V Arsinda existait encore en 1673, quand Juan de Matos Fragoso la mentionnait comme fameuse dans La Corsaria catalana; et notre auteur lui-même jugeait La Confusa comme « une bonne pièce parmi les meilleures ». Ce contentement de soi est humain et amusant, encore qu'on puisse désirer une garantie meilleuie que celle de Bardolph.
Deux drames de cette période : El Tralo de Argel et La Xiimancia, furent imprimés par le libraire Antonio Sancha en 1784. Le sujet du premier est emprunté à la vie des esclaves chrétiens à Alger : on y voit la passion que Zara la Mauresque éprouve pour le captif Aurelio qui est amoureux de Silvia. 11 nous faut supposer que Cervantes avait bonne opinion de ce sujet, puisqu'il l'utilisa quelque trente ans plus tard dans El Amante liberal, mais la pièce est simplement futile. L'introduction d'un lion, du diable, d'abstractions telles que la Nécessité et l'Opportunité, est un pauvre recours au merveilleux. Les sitjiations sont arrangées sans égard pour la vraisemblance et la versification est quelconque. Comme Veronese, Cervantes aimait à se peindre dans ses œuvres, et dans El Trato de Argel il a soin que le prisonnier Saa-
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vedra déclame sa tirade. La pièce n'a aucune valeur dramatique : son seul intérêt est de présenter un tableau vivement coloré des épreuves endurées par celui qui les offre à ses compatriotes avec une intention plus ou moins didactique.
Une pièce qui donne une meilleure idée du talent de Cervantes est celle sur laquelle Shelley a porté ce généreux jugement : « J'ai lu la Numancia, et, après avoir péniblement parcouru la singulière stupidité du premier acte, j'ai commencé à être grandement charme, et finalement intéressé au plus haut degré par le pouvoir qu'a l'auteur d'éveiller en nous la pitié et l'admiration, qualité pour laquelle il n'est, que je sache, dépassé par personne. Il n'y a guère, je l'avoue, dans cette pièce, de poésie vraiment digne de ce nom ; mais la maîtrise du langage et l'harmonie de la versification sont assez grandes pour se faire accepter comme poésie. » Et Shelley n'est pas seul h partager cette admiration. On se rappelle l'aveu de Gœthe h Humboldt : « Je viens de lire la Numancia de Cervantes avec grand plaisir. » Huit ans plus tard, toutefois, il confiait à Riemer un jugement modifié. Mais l'impétueuse école des romantiques allemands entonna un chœur de louanges délirantes. Friedrich von Schlegel se surpassa en traitant de « divine » cette tragédie, et August von Schlegel, non content de la proclamer un chef-d'œuvre dramatique, voudrait encore nous persuader de l'accepter comme un chef-d'œuvre poétique.
Exagérations h part, la Numancia est la meilleure des pièces sérieuses de Cervantes. Le sujet grandiose en est le siège et la prise de Numance par Scipion l'Africain après quatorze ans de résistance. Du côté des Romains, il y avait quatre-vingt mille hommes ; les Espagnols n'étaient
pas quatre raille, et dans la ville conquise les vainqueurs ne trouvèrent pas un être vivant. A des scènes d'héroïsme, Cervantes mêle la pathétique histoire d'amour de Morandro et de Lyra; il a des passages et des épisodes d'une rare perfection, mais qui ne sont pas liées à la composition principale, et produisent le mauvais effet d'un portrait peint sous diverses lumières. Des abstractions encombrent la scène : la Guerre, la Maladie, la Faim, l'Espagne, le fleuve Duero. Les discours, néanmoins, ne sont surpassés par aucun des autres écrits dramatiques de Cervantes et la scène de Marquino et du cadavre au deuxième acte est d'un effet effrayant : Ticknor affirme « qu'il n'y a rien d'aussi noble dans les incantations du Faust de Marlowe ». Plus stupéfiante encore est la seconde appréciation de Ticknor : « Et Shakespeare lui-même ne parvient pas à nous arracher, à l'égard de la tête mortelle se soulevant malgré elle pour répondre h la question coupable de Macbeth, une sympathie aussi étrange que celle que Cervantes nous fait éprouver pour cette âme en peine rappelée h la vie pour endurer une seconde fois les affres de la mort. » Il est imprudent de comparer les périodes sonores de Cervantes à l'éloquence majestueuse de Marlowe; il est encore moins sage d'opposer son mouvant mélodrame ii l'une des plus puissantes tragédies du monde. Sa grande scène a son mérite comme embellissement artificiel, comme arabesque d'éloquence, comme exercice de bravoure. Cependant, elle est déplacée à cet endroit car elle ne mène nulle part et n'aboutit h rien. Bien plus dramatique est le discours que prononce Scipion quand Viriate, le dernier habitant de Numance, se précipite du haut de la tour, et pourtant, c'est encore un passage qui gagne à être détaché du contexte. A vrai dire, l'intérêt de la Numancia n'est
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pas dramatique, et sa versification, avec ses qualités, entraîne facilement à des louanges excessives, comme ce fut le cas pour Shelley. La pièce est surtout une expression pieuse et passionnée de patriotisme : Fichte la jugeait telle quand il s'en inspira pour ses Redcn an die deutsche Nation, et c'est comme telle que les compatriotes de l'auteur la tiennent en haute estime, sans jamais réclamer pour elle les mérites inventés par des étrangers trop hien intentionnés. Lope de Vega et Caldcrôn occupent encore la scène que Cervantes, disciple de Virués, abandonna il y a trois siècles : ils survivent, l'un comme un dramaturge cent fois plus puissant, l'autre comme un poète infiniment plus grand. Cependant, comme le fantôme réveillé par Marquino, Cervantes devait subir une résurrection momentanée. Quand Palafox défendit Saragosse contre Moncey, Mortier et Lannes, la Nnmancia fut jouée dans la ville assiégée pour montrer aux Espagnols d'alors que leurs pères avaient su mourir pour la liberté. La représentation souleva l'enthousiasme; les maréchaux de Napoléon furent momentanément repoussés, et les vers enflammés de Cervantes contribuèrent au succès. 11 n'avait jamais, de son vivant, obtenu un pareil triomphe; nul autre dans la mort ne pouvait mieux lui plaire.
Il affirme, en réalité, que ses pièces furent populaires, et il se peut qu'il se soit lui-même forgé cette illusion. Ses admirateurs forcenés prétendent qu'il dut céder la place h Lope de Vega, ce « prodige de la nature » : ce n'est là qu'une vaine imaginatiosi. Cervantes échoua si complètement dans son métier d'écrivain, qu'en 1587 il abandonna le théâtre de Madrid pour trouver un emploi à Seville : Lope n'était alors qu'un débutant de vingtcin(| ans, bien éloigné encore de la supériorité écrasante
qu'on lui reconnut depuis. En 1587, nous trouvons Cervantes à Seville, s'occupant des approvisionnements de blé, sous les ordres de Diego de Yaldivia, avec un salaire de douze réaux par jour. En janvier 1588, il devient pourvoyeur de l'Invincible Armada, mais le mois suivant il est révoqué et excommunié pour excès de zèle à Ecija. En juin, sa charge lui est rendue, et, en octobre, on l'avertit d'avoir à agir avec douceur. En mai 1590, il postule un emploi vacant dans l'Amérique espagnole. Mais il n'avait pas renoncé tout à fait à la littérature. En 1591, il écrivit un romance pour la Flor de varias y nuevos romances, d'Andrés de Villalba, et l'année suivante, il passe avec un directeur de théâtre h Seville, Rodrigo Osorio, un contrat d'après lequel il lui fournira six comédies h cinquante ducats 1 une, sommes qui ne lui seront versées que si Osorio juge que les pièces sont « parmi les meilleures en Espagne ». On ignore le résultat de ce traité, sans doute parce que le jour même où il fut signé (19 septembre 1592), Cervantes fut, à Castro del Rio, condamné à la prison pour avoir, sans autorisation, procédé h des ventes de blé. Pendant l'été de 1593, nous le retrouvons en fonctions h Seville, à Yillagarcia et ailleurs, et, en 1594, il est envoyé à Grenade. L'année suivante, il gagne le premier prix, — trois cuillères d'argent, — à un tournoi littéraire tenu h Saragosse, par les dominicains, en l'honneur de saint Hyacinthe. Son sonnet au célèbre amiral Santa Cruz est imprimé dans le Comentario en brève compendia de disciplina militar (159G), de Cristobal Mosquera de Figueroa, et son sonnet satirique et mordant sur l'entrée de Medina Sidonia à Cadix, déjà pillée et évacuée par Essex, est de la même date.
En 1597, se retrouvant ii Seville lors de la mort de
Ilerrera, Cervantes écrivit un sonnet à la mémoire du grand poète andalou. F^a même année, en septembre, il fut emprisonné pour de graves irrégularités dans ses comptes : il avait confié les fonds du Trésor h un certain Simon Freire de Lima qui disparut avec eux. Relâché en décembre, Cervantes fut définitivement congédié et ne fut plus jamais employé dans les services publics. De nouveau incarcéré en 1598, et de nouveau relâché, ayant perdu, semble-t-il, tout espoir et toute réputation, le pauvre homme traîna à Seville une existence misérable. En 1598, il composa deux sonnets et des quintillas sur la mort de Philippe II, Quatre années de silence furent suivies par l'inévitable sonnet de la deuxième édition (1602) de la Dî'agontea de Lope de Vega. Il est certain que pendant tout ce temps Cervantes écrivaillait dans quelque logis de misère, mais, sauf ses créanciers, tous avaient oublié son nom. En 1601, on fit sur son cas un rapport officiel; en 1602, il semble avoir été mis une fois de plus en prison; en 1603, une assignation du Trésor lui fut signifiée, dans laquelle on lui réclamait les sommes dont il était encore redevable après sept années. Il lui fallut comparaître à Valladolid pour présenter les excuses qu'il pouvait faire valoir; incapable de verser la moindre somme, la dette demeura en soufFrance. Mais son voyage ne lui fut pas inutile : il trouva un éditeur pour Don Quichotte. Le privilège est daté du 26 septembre 1604, et en janvier 1605, le livre était vendu à Madrid, dans la boutique de Francisco de Robles, libraire du roi. A une époque antérieure, Alonso de Cervantes, parent peut-être de l'auteur, avait dédié à Alvaro de Stiiniga, deuxième duc de Béjar, sa glose sur les Copias de Jorge Manriquc. Cervantes suivit cet exemple avec une dédicace au septième duc de Béjar, dédicace qu'il composa, comme
nous lavons déjà dit, de phrases empruntées à Herrera et h Medina.
Il est difficile de savoir à quelle époque Don Quichotte lut écrit. Après 1591, certainement, car dès le début il y est fait allusion au Pastor de Iberia, de Bernardo de la Vega, publié cette année-là. La légende d'après laquelle cet ouvrage aurait été commencé pendant un séjour en prison à Argamasilla de Alba, est basée exclusivement sur une phrase du prologue qui décrit le livre comme « une progéniture racornie, sèche, bizarre,... telle qu'on en peut concevoir en prison ». Ce peut n'être là qu'une image. En tout cas, il n'existe aucune preuve que l'auteur ait été jamais emprisonné à Argamasilla, bien que la tradition ait fixé là la scène, dans le cellier de la Casa de Medrano. Indiscutablement, Argamasilla est la ville de Don Quichotte. Les vers burlesques à la fin du livre indiquent précisément ce « certain village de la Manche, dont je n'ai aucun désir de me rappeler le. nom », Quevedo témoigne que le fait était accepté par les contemporains et la topographie ne semble laisser aucun doute. Le manuscrit passa dans bien des mains avant de parvenir à l'imprimeur Cuesta : de là vient qu'il fut mentionné deux fois avant sa publication. L'auteur de la Picara Jiistina place le livre à côté de la Celestina, de Lazarillo de Tormes et de Guzman de Alfarache; pourtant le privilège de la Picara Justina date du 22 août 1604. Le titre se rencontre encore sous une plume bien plus illustre : dans une lettre particulière écrite le 14 août 1604 à un docteur inconnu, Lope de Vega lait observer qu'aucun nouveau poète « n'est aussi mauvais que Cervantes, aucun assez sot pour louer Don Quichotte ». Nous reviendrons bientôt sur cette remarque fréquemment citée.
Evidemment, le livre fut discuté, et pas toujours
approuvé, plusieurs mois avant qu'on ne l'imprimât; et les critiques peuvent une lois de plus reconnaître que leurs opinions ne comptent pour rien auprès du public, qui persiste à s'amuser malgré les règles et les dogmes. Don Quichotte l'emporta : et dès juillet 1605, une cinquième édition se préparait à Valence. Cervantes expose franchement quel est son but : « Diminuer l'autorité et la faveur que les romans de chevalerie ont dans le monde et parmi le vulgaire. » Cependant cet aveu même est rejeté. Defoe affirma que Don Quichotte est une satire contre Medina Sidonia; Landor l'applaudit comme « l'attaque la plus habile qui ait jamais été faite contre le culte de la Vierge », et l'on a laborieusement essayé de prouver que Sancho Panza est une caricature de Pedro Franqueza, et l'œuvre tout entière une parodie burlesque de la politique du temps*.
Cervantes fut malheureux de son vivant, mais ses infortunes ne prirent pas fin avec ses jours. Il s'est formé une tribu d'adorateurs ridicules qui, assumant le titre de « Cervantophiles », ont transformé un homme de génie en une idole. Un maître de l'invention, un humoriste sans pareil, un expert de l'observation ironique, un créateur à peine moins grand (|ue Shakespeare, tout cela ne suffit pas à ces lanatiques. Il faudrait voir dans leur dieu un poète, un philosophe, un penseur, un réformateur politique, un savant accompli, un puriste du langage et — ce n'est pas lii le moins surprenant — un ascète, quant à sa morale privée. C'est de la folie! On remplirait une bibliothèque avec les ouvrages consacrés il Cervantes médecin, légiste, marin, géographe, etc. Comme Shakespeare, Cervantes s'intéressait particuliè-