Voir The Atlienaenm, 12 uvril, l'J avril pt 3 mai
rement aux cas de dérangement cérébral, et, en Espagne comme en Angleterre, de nombreux déments le leur ont bien rendu. Nous devons accepter Cervantes tel qu'il fut : un artiste meilleur en pratique qu'en théorie, grand par ses facultés naturelles plutôt que par ses qualités acquises. Sou savoir est mince, ses raisonnements sont futiles, ses spéculations sont banales. Des Espagnols l'ont flétri comme mauvais styliste : c'est aller trop loin. En de courts passages, il se révèle l'un des plus nobles maîtres de la prose castillane, clair, direct, puissant; mais il se fatigue vite, il retombe facilement dans des tournures italiennes ou dans des phrases surchargées de relatifs inutiles. Cervantes ne demeure pas comme un prosateur parfait, un expert en épithète, encore que personne ne put le surpasser, quand il le voulait ; il n'est pas non plus une influence purement intellectuelle. Il est immortel à cause de son pouvoir créateur, des ressources de son imagination, de ses sympathies illimitées. De là, le caractère humain et universel de son œuvre; de là, la splendeur de sa célébrité séculaire.
11 est certain qu'il ne croyait pas élever un monument aussi solide, qu'il ne comprit pas toute la portée de son œuvre : Gœthe nous apprend qu'il faut enseigner au créateur le sens de ce qu'il crée. Les allusions contemporaines, les attaques subreptices contre les ennemis sont autant de mystères pour nous, encore qu'ils amusent les loisirs laborieux des commentateurs. Les romans de chevalerie ont eu le sort des neiges d'autan : Don Quichotte demeure à jamais. Cervantes se proposait au début d'écrire une courte histoire comique, mais le plan de son œuvre grandit sous sa main jusqu'à renfermer toute la comédie humaine. Il était lui-même, autant qu'homme peut l'être, parent de Don Quichotte. Il con-
238 HTTÉRATUnE ESPAGNOLE
naissait par cœur ses Chevaliers Errants et il tenait Amadis de Gaula pour « le livre assurément le mieux conçu de tous ceux de ce genre ». Pourtant, un patriote farouche l'a accusé d'avoir comploté la ruine de son pays, et on l'a voué au mépris comme étant « le bourreau et la hache de l'honneur de l'Espagne ». Byron a répété ce reproche ridicule ; mais en vérité la folie chevaleresque était déjà bien passée lorsque notre auteur partit en guerre contre elle : il ne fit qu'en précipiter la fin, cela est indéniable. Après la publication de Don QuicJiotte, on n'écrivit plus de roman de chevalerie et un seul, le Caùallero del Febo (1617-1623), fut réimprimé. Et la raison en est bien simple. Ce n'est pas que l'œuvre de Cervantes fût destructive, et qu'il fût, lui, un habile artiste en travesti; c'est qu'il donnait mieux que ce qu'il enlevait, et qu'il se révélait, non seulement à l'Espagne mais au monde entier, comme un grand créateur, comme un humoriste irrésistible.
On a discuté à perte de vue sur la signification de son chef-d'œuvre, et les critiques les plus perspicaces ont formulé à ce propos de grandes théories. Il est impossible de croire que Cervantes ait cru écrire une allégorie de la vie humaine. 11 présente le Chevalier de la Manche comme un Prince de Courtoisie, affable, brave, sage en tous points sauf sur ce point insignifiant qui annihile le Temps et l'Espace et change l'aspect de l'Univers, et à ce héros il donne pour compagnon Sancho, égoïste, prudent, pratique dans les circonstances ordinaires. Ces types sont éternels. Mais il serait exagéré de prétendre qu'il y a dans ces deux personnages une intention consciemment symbolique ou ésotérique. Cervantes est inspiré uniquement par l'intention artistique qui lui fail créer des personnages et divertir jiar la surabondance de
fantaisie ingénieuse, la sublimation des caractères, la richesse des épisodes et des incidents, et le génie de la satire. 11 compose sa mosaïque avec tout ce qui frappe sa fantaisie. Il y incruste parfois un sonnet typique; il y ajoute des souvenirs d'Afrique, des scènes picaresques auxquelles il assista pendant sa vie errante de percepteur d'impôts, des intrigues italiennes imitées de Bandello, des sarcasmes à l'adresse de Lope de Vega, un trésor d'aventure et d'expérience, une disposition à la raillerie individuelle et générale. Rien d'étonnant à ce que le monde ait accueilli Don Quichotte avec ravissement. Il n'y avait rien encore qui lui ressemblât; il n'y eut rien depuis qui l'éclipsa. 11 termine une époque et en commence une autre. Il entonne le De pjofundis du roman médiéval; il ouvre la voie aux nouvelles générations et il appartient à la fois aux âges passés et aux âges h venir. A l'endroit où les routes divergent, Z)o/i QiticJiotte se tient, dominant tout le domaine de la fiction. La postérité l'accepte comme un prodige de fantaisie humoristique, d'observation approfondie et d'invention incomparable. Il cesse d'être une simple propriété locale, bien que rien ne puisse priver l'Espagne de la gloire de l'avoir produit. Cervantes prend rang auprès d'Homère et de Shakespeare comme homme de tous les temps et de tous les pays : Don Quichotte, de même que VIliade et Hamlet, appartient à la littérature universelle et est devenu pour toutes les nations un régal éternel de l'esprit.
Le chef-d'œuvre de Cervantes fut immédiatement accueilli avec faveur. Il fut réimprimé en Espagne et en Portugal, et en 1607 l'original fut reproduit à Bruxelles. César Oudin intercala le récit du Curioso impertinente dans la deuxième édition (1608) de la Sili>n curiosa de Julio
240 LITTÏiRATURE ESPA(;N0I,E
Iniguez de Medrano, qui est en grande partie une compilation de VAlwio de Cnminantes de Timoneda; Nicolas Baudoin publia ce même Curieux en français (1608), et une adaptation française de l'histoire de Marcela parut (1609) par les soins d'un anonyme. Le succès fut aussi grand en Angleterre. Don Quichotte y fut traduit en 1612, et on fit allusion au chevalier de la Manche dans les drames de George Wilkins, de Thomas Middleton, de Ben Jonson, de Cyril Tourneur, de Nathaniel Field, de Fletcher, et — si l'on accepte une tradition relative h une pièce perdue — de Shakespeare.
Toutefois, à part des A^ers occasionnels, Cervantes garda le silence pendant huit ans. On lui a attribué une relation (1605) des fêtes données à lord Nottingham, envoyé d'Angleterre, et du baptême du futur Philippe IV; mais il semble que le véritable auteur est Antonio de Herrera. Les nouvelles authentiques que nous avons alors de Cervantes sont bizarres. Nous le trouvons en prison préventive sous l'acusation d'en savoir plus long qu'il n'en veut dire sur la mort violente de Caspar de Ezpeleta en 1605. La légende fait d'Ezpeleta l'amant de la fille naturelle de Cervantes, Isabel de Saavedra : le « point d'honneur » vient immédiatement à l'idée, et l'incident a été utilisé par divers écrivains. Par une étrange conception de leur devoir, des biographes ido- Ifitres publièrent les minutes du procès sous une forme mutilée en supprimant la déclaration laite par un témoin qu'Isabel de Saavedra était publiquement et notoirement connue comme la maîtresse d'un Portugais nommé Simon Méndez. Cette déclaration peut être mensongère, mais, ainsi qu'il était à prévoir, sa suppression eut des résultats désastreux. Le fait reconnu qu'une conspiration du silence exista a fait beaucoup de tort à Cervantes et
a donné naissance à des bruits implif|uant sa cidpabilité. Récemment le procès a enfin été imprimé intégralement : la lecture en est peu édifiante, mais il en résulte que Cervantes ne savait rien de la fin d'Ezpeleta. Maintes conjectures romanesques ont été échalaudées sur le compte d'Isabel : on a voulu la faire passer pour la fille d'une « dame portugaise de haute qualité », et le soutien de son vieux père. C'est encore un tissu de faussetés; les faits sont autrement prosaïques; il est maintenant établi que la mère de cette Isabel se nommait Ana Franca de Rojas, que c'était une pauvre femme mariée à Alonso Rodriguez, et que la jeune fille, qui, en 1605, ne savait ni lire ni écrire, fut placée comme aide domestique chez la sœur de Cervantes, Magdalena de Sotoinayor, en août 1599. De là, elle passa dans la maison Je son père, et l'on prétend même que du vivant de ce dernier elle fut mariée deux fois. Des « Cervantophiles » par trop imaginatifs nous ont fait d'elle un portrait si pittoresquement fantaisiste, qu'il est nécessaire de relater ici l'humble vérité et de faire disparaître le grotesque travesti de Cervantes en saint de plâtre.
S'il faut en croire Gayangos, excellent érudit et, comme le reste de l'humanité, admirateur enthousiaste de Cervantes, des preuves de la conduite erratique de ce dernier à cette époque sont fournies par les Memorias de Valladolid^ où figure un Cervantes comme habitué des maisons de jeu. Bien que notre auteur se trouvât à Valladolid à l'époque dont parlent les Memorias, on a voulu discréditer cette histoire sous le prétexte qu'elle est anonyme et qu'il doit s'agir d'un certain Miguel de Cer\antes d'Alcàzar de San Juan. Le bruit peut être