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Noir plus luuit, i>i

l'époque de lope de VEGA 279

de poètes modernes. Un autre recueil fameux intitulé Flores de Poetas iliistres de Espana (1605) fut publié par Pedro de Espinosa : il renferme des spécimens de Camoens, de Linân de Riaza, de Barahona de Soto, de Lope de Vega, de Gôngora, de Quevedo, de Salas Barbadillo et d'autres versificateurs de moindre importance. Les productions de poètes secondaires, tels que Lôpez Maldonado, furent publiées en trop grand nombre ; pourtant le Cancionero de ce même Maldonado (1586) révèle une combinaison d'habileté et de sincérité qui le distinguent de la tourbe des rimeurs abondants dont Pedro de Padilla (? 1530-1586) est le type. On trouve des chants pieux, aussi simples que beaux, dans les recueils de Juan Lôpez de Ubeda et de Francisco de Ocaîia qu'on peut étudier dans leurs cancioneros respectifs (1588 et 1604). Le plus important de ces chantres dévots fut José de Valdiviblso (? 1560-1636), auteur d'un long poème intitulé Vida, Excelencias y Muerte del gloriosi' sinio Patriarca San José (1607); mais ce n'est ni d'après cette ennuyeuse épopée sacrée, ni même d'après ses douze beaux autos qu'il faut juger Valdivielso. Ses dons lyriques, qui ne le cèdent guère pour la douceur et la sincérité qu'à ceux de Lope, sont plus évidents dans son Romancero espirilual (1612), où ses romances à Notre- Dame, ses villancicos sur la Nativité offrent ce même mélange de familiarité et de dévotion qu'on retrouve plus tard dans les Noble Numbers de Herrick.

LaMosquea (1615), parodie piquante, en douze chants, de la Batrachomyomachie et de VEnèide forme un contraste curieux avec ces pieux exercices. L'auteur, José DE YiLLAviciosA (1589-1658), ne donna plus de preuves de son réel talent après qu'il fut nommé chanoine à Cuenca. Pendant plus de quarante ans, du moins, il ne publia

rien, et son épopée burlesque des mouches et des fourmis a été éclipsée par la Gatomaquia de Lope; toutefois, pour l'esprit, la malice et la technique, Villaviciosa suit de près son rival.

A côté de ces productions burlesques, le souffle épique continuait à inspirer les poètes espagnols. Peu de temps avant la publication de La Mosquea, un prêtre de Grenade, Juan de Arjona (vers 1600), devança Pope et Gray en écrivant une version de la Thèhaïde qui ne devait être imprimée qu'en 1855. Arjona avait conconsacré six années à cette traduction quand la mort le surprit : son œuvre fut achevée par Gregorio Morillo. Les efforts d'Arjona s'usèrent sur le lourd poème de Stace, mais ils témoignent d'une grande habileté métrique et de l'attrait persistant de la forme épique.

Un Sévillan, Diego de Ojeda, s'essaya h la poésie épique sacrée : la seule chose que nous savons de lui, c'est qu'il passa les meilleures années de sa vie comme missionnaire au Pérou. II y a une grande dignité de conception et un don de mélodie touchante dans les douze livres de la Cristiada (1611) qui relate les événements survenus depuis la Cène jusqu'à la Mise au Tombeau; mais si l'on compare le discours de Luzbel dans le Pandemonium à la scène correspondante dans le Paradis Perdu de Milton, on y remarquera une infériorité dans l'art de l'exposition dramatique qui explique l'oubli excessif où est tombée l'œuvre ambitieuse de Ojeda. La biographie de son contemporain Alonso de Acevedo est encore plus obscure. Sa Creadon del Mundo, publiée h Rome en 1615, est basée sur la Semaine de Du Bartas, mais le catholique espagnol a su éviter les excentricités verbales du huguenot gascon; il a amélioré le cadre du poème et il a ajouté des passages descriptifs d'une force

considérable qui le rendent digne de quelques-uns des éloges décernés par Goethe à son prédécesseur français.

La préciosité, à laquelle Acevedo eut le bonheur d'échapper, défigure quelque peu les poèmes de Bernardo DE Valbuexa (1568-1627), évéque de Porto-Rico, qui écrivit, dit-on, une Cristiada aujourd'hui perdue. La plus ancienne de ses œuvres que nous possédions est La Grandeza mejicana (1604), souvent vantée, rarement lue. Sa renommée est due à ElSiglo de oro (1608) et à El Bernardo à la Victoria de Roncesvalles (1624) : le premier de ces poèmes imite V Arcadia de Sannazaro et en exagère le côté artificiel dans des églogues d'un charme raffiné, tandis que El Bernardo, — où l'on note de nombreuses réminiscences de la traduction du Roland furieux par Francisco Nûnez de Oria de Casarrubias del Monte^ — est d'une rhétorique hautaine et contient de somptueuses descriptions scéniques. L'abondance de Valbuena (le Bernardo a près de cinquante mille vers!) fatigue les lecteurs modernes, et son emphase finit par être monotone. Il était venu trop tard pour écrire avec le véritable esprit épique, et le genre artificiel d'une époque est rarement à la portée d'une autre époque. Il s'en ressent, mais pourtant, dans ses meilleurs morceaux, le brillant de son coloris et la majestueuse cadence de ses périodes bravent l'effet du temps.

Ces poètes ne jouirent que d'une renommée restreinte et locale. Tout autre fut le cas d'un prosateur, le célèbre Antonio Pérez (1540-1611), secrétaire d'État de Philippe II. Ce fut un épistolier du plus haut talent. Qu'il s'essaie à la correspondance galante, à flatter de nobles patrons, à terroriser un ennemi par des allusions et des insinuations, sa phrase est toujours un modèle d'expression correcte et pleine de verve. Ses Helaciones (? 1598), qui

unissent à la dignité de l'homme d'État la souplesse rusée du juriste, sont rédigées sur un ton plus grave. Mais, en toutes circonstances, Pérez intéresse par l'heureuse nouveauté de sa pensée, la concision de ses aphorismes et la continuelle révélation de sa bassesse. On lui a souvent attribué une certaine influence sur le développement àw pi'écieuj:; en France : le fait est peu probable, mais il est possible qu'il compte pour quelque chose dans la facture épistolaire du xvii** siècle français.

Le plus grand de tous les historiens espagnols, Juan de Mariana (1537-1623), se distingua à l'Université d'Alcalâ de Henares, fut remarqué par Diego Lâinez, général des Jésuites, et entra dans cet ordre. A vingt-quatre ans, il était professeur de théologie au collège des Jésuites, à Rome, d'où il passa en Sicile, puis à Paris. En 1574 il revint en Espagne et s'installa à Tolède, dans la maison de la Compagnie de Jésus. Il fut chargé d'examiner les accusations portées contre Arias Montano, dont la Bible Polyglotte parut à Anvers de 1569 à 1572. Montano était accusé d'avoir défiguré le texte hébreu, et la plupart des Jésuites le croyaient coupable. Mariana, après une enquête et un examen qui durèrent plus de deux ans, se prononça en faveur de Montano. Son traité De Rege et Regis Institutione parut en 1599, sans sanction ofiicielle. D'Espagne, aucune objection ne s'éleva contre le livre, mais son chapitre VI, dans lequel il était dit qu'en certaines circonstances il est légitime de mettre un roi à mort, souleva à l'étranger de violentes protestations. On prétendit plus tard que si Mariana n'avait pas écrit ces pages en 1599, Ravaillac n'aurait pas assassiné Henri IV en 1610, et le livre de Mariana fut brûlé publiquement à Paris par la main du bourreau. Nous n'avons pas à nous occuper de ses sept traites latins, publics h Cologne

en 1609; nous les mentionnons cependant parce que deux d'entre eux — l'un sur l'immortalité, l'autre sur la monnaie légale — amenèrent l'emprisonnement de l'auteur.

Le chef-d'œuvre de Mariana est son Historia de Espaiia, écrite, dit-il, pour faire connaître à l'Europe ce que l'Espagne avait accompli. Ayant en vue un public étranger, il écrivit ses vingt premiers livres en latin (1592), et il en ajouta dix autres dans la même langue (1609). Puis, songeant à son pays, il devint, par une heureuse inspiration, son propre traducteur. Sa version castillane (1601-1608-1617-1623) finit par former un nouvel ouvrage, car, en en publiant les éditions successives, il retrancha, amplifia, corrigea selon qu'il lui parut convenable. Le résultat de tous ces soins fut un modèle de prose historique. Mariana n'est pas minutieux dans ses méthodes, et son dédain de l'exactitude littérale ressort de sa réponse à Lupercio Leonardo de Argensola, qui lui avait indiqué une erreur de détail : « Je n'ai jamais prétendu vérifier chaque fait en détail dans une histoire d'Espagne; s'il m'avait fallu le faire, je n'en aurais jamais fini. » La réponse caractérise l'homme et son système. Il ne s'embarrasse pas de recherches spéciales, il accepte une légende quand c'est honnêtement posible, et il place dans la bouche de ses personnages des discours à la manière de Tite Live. Son œuvre a survécu non comme une chronique exacte, mais comme un brillant exercice de littérature. Son savoir lui épargne facilement des erreurs trop grossières; son impartialité et son patriotisme sont inséparables, et ses caractères sont dessinés fermement et à grands traits ; son style, avec une légère saveur d'archaïsme, est d'une grande dignité. « La plus remarquable union que nous ait donnée

le monde d'une chronique pittoresque et d'une histoire grave et sobre. » C'est en ces termes que Ticknor prononce son verdict, et la louange n'est pas excessive.

C'est un chroniqueur d'un genre très différent que rinca Garcilaso de la Vega (1540-1616), fils du conquistador Garcilaso et d'une Indienne noble, descendante de Huayna Capac. Ce soldat péruvien qui servit dans la campagne des Alpujarras est le premier Américain du Sud qui se soit fait une place importante dans la littérature espagnole. Sa traduction d'Abarbanel (1596) ayant été mise à l'Index, il fit un usage moins dangereux de son talent romanesque en relatant l'expédition de Fernando de Soto : La Florida del Inca (1605). C'est par cette œuvre et par ses Comentarios reaies (1609-1617) qu'il survit. Le tableau qu'il présente des institutions et des pratiques indiennes est fantaisiste, et son patriotisme natif est stimulé à tel point par sa crédulité naturelle, qu'il prend souvent la légende pour des faits : sa chronique contient néanmoins beaucoup de choses précieuses autant qu'intéressantes, et la vivacité de son récit s'accorde avec le pittoresque de son sujet.

L'hérétique espagnol le plus typique de cette époque fut GiPRiANo DE Valera (? 1532-1625). Il était moine à San Isidro del Campo, quand il embrassa les doctrines de la Réforme et s'enfuit (1557) prudemment h Genève, puis en Angleterre, où il se maria. Il est surtout connu par une version espagnole des Écritures : le Nouveau Testament fut publié h Londres en 1596, et la Bible entière à Amsterdam en 1602. Ce n'est qu'une réimpression (avec des retouches) de la traduction fuite en 1569 par Casiodoro de Reina; mais Valera eut la bonne fortune de vivre à l'àgc d'or de la prose castillane, et sa rédaction en profite.

Dans le camp orthodoxe, Pedro de Rivadexeyra (1527- 1611) de la Compagnie de Jésus, fut un redoutable polémiste. Sir Francis Hastings qualifie en ces termes le but de l'ouvrage publié par le jésuite sur la Réforme en Angleterre : « Pour rendre notre nation haïssable, Rivadeneyra, un moine ribaud, a publié en espagnol un fort odieux discours sur le schisme. » Ceux qui n'éprouvent aucun goût pour les controverses surannées prendront plus de plaisir à la noble éloquence de El Principe cristiano (1599), où Rivadeneyra rivalise, non sans succès, avec Machiavel. Ce fut aussi l'ambition de Juan Marquez (1564-1621), dont le Gobernadnr cristiano (1612) est un exemple de style excellent et un trésor d'idées mûries, mais que ne saurait guère accepter l'ordinaire politicien d'aucune contrée. La prose parfaite du moine hiéronymite José de Siguenza (1545-1601) a induit les meilleurs critiques espagnols à le placer à côté de Valdés et de Cervantes. Malheureusement sa Vida de San Jerànimo (1595) et son Historia de la Orden de San Jerônimo (1600-1605) traitent de sujets qui n'intéressent que peu de lecteurs; mais malgré leur longueur ces ouvrages abondent en passages excellents et sont l'œuvre d'un véritable artiste.

L'érudition de l'époque est avantageusement représentée par un autre ecclésiastique, Bernardo Aldrbtb (? 1560-1616), chanoine de Cordoue, auteur d'un intéressant traité intitulé Delorigen, y principio de la lengua castellana (1606). A l'examiner à fond, la critique originale chez Aldrete pèche contre l'esprit critique; mais il y a chez lui quelques tendances libérales, de la curiosité intellectuelle, et une puissance d'exposition, toutes choses moins communes qu'il n'eût été à souhaiter. Son contemporain Alonso Lôpez {Pinciano, du nom de son lieu

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de naissance , Valladolid) , médecin de Dona Maria d'Autriche, sœur de Philippe II, veuve de l'empereur Maximilien II, faillit être célèbre avec ses Pronàsticos de Hipocrates (1596), ouvrage en vers, et un malheureux poème épique, El Pelayo (1615), dont il se glorifiait immodérément. Mais avec sa Filosofia antigua poética (1596), commentaire, sous forme de lettres, de la Poétique d'Aristote, il nous a laissé un monument qui le classe au rang des humanistes espagnols les plus distingués. Lôpez Pinciano est fermement attaché à la vieille tradition classique et il blâme implicitement le mouvement romantique dont Lope de Vega était le chef : aussi bien par le résultat que par la rareté de son traité, on voit qu'il n'eut pas d'influence sur la pensée de son temps. Mais il ne manque pas de qualités littéraires d'un rang élevé : science, observation, goût, et un style d'une saveur archaïque en rapport avec ses desseins didactiques.

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