CHAPITRE XI
Si pauvre que soient les annales des belles-lettres sous le règne de Charles II, une œuvre excellente fut faite cependant en histoire par Caspar Ibâïïez de Segovia Peralta y Mendoza, marquis de Mondéjar (1628-1704); en bibliographie, par Nicolas Antonio (1617-1684); en droit, par Francisco Ramos del Manzano (1605-1683) ; en mathématiques, par Antonio Hugo de Omerique , dont la puissance d'analyse lui valut, dit-on, l'approbation de Newton. Mais ce ne fut qu'après la signature du traité d'Utrecht, en 1713, que la littérature reprit quelque animation. Comme la plupart des Français de son temps, le nouveau souverain, Philippe V, petit-fils de Louis XIV, préconisait la centralisation du savoir. Son principal soutien était ce marquis de Villcna, faniilicr aux lecteurs de Saint-Simon, qui raconte sa querelle avec Alhcroni : « Il lève son petit baton et le laisse tomber de toute sa force dru et menu sur les oreilles du cardinal en l'appelant petit coquin, petit faquin, petit impudent qui ne méritoit que les étrivières. » Cependant Saint-Simon reconnaît lui-même les rares qualités de Villena : « Il
l'époque des BOURBONS SS9
savoit beaucoup, et il étoit de toute sa vie en commerce avec la plupart de tous les savants des divers pays de l'Europe., . C'était un homme bon, doux, honnête, sensé... enfin l'honneur, la probité, la valeur, la vertu même. » En iTli, on fonda la Biblioteca nacional; en 1714, s'ouvrait, avec Yillena comme directeur, l'Académie Espagnole [Real Academia de la Lenguà). Le seul bon dictionnaire publié depuis celui de Nebrija était le Tesoro de la Lengua castellana (1611) de Sebastian de Covarrubias y Horozco ; poussée par Yillena, l'Académie fit paraître les six in-folio de son dictionnaire, généralement appelé : Diccionario de Aiitoridades (1726-1739). On est trop enclin de nos jours à en relever les défauts, car 11 était certes meilleur qu'aucun des dictionnaires existant alors en Europe, et même, il était tellement supérieur aux besoins de son époque qu'on l'abrégea en un pauvre volume (1780) '.
La fondation de l'Académie de l'Histoire, en 1738, sous la direction d'Agustin de Montiano y Luyando, est un autre symptôme de l'influence française qui affectait aussi l'Angleterre et l'Allemagne; mais bien que la nationalité française du roi d'Espagne soit un facteur qu'on ne saurait négliger, sa part dans la révolution littéraire de l'époque est souvent exagérée. Ainsi Lope de Vega fait à Ronsard les plus grands compliments au point de vue espagnol, en l'appelant « le Garcilaso français »; ainsi Quevedo, qui traduisit (1634) V Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, appréciait fort les écrits d'un certain Miguel de Montana, qu'on reconnaîtra mieux sous le nom de Michel de Montaigne. Juan Bau-
1. L'Académie commença à réimprimer son grand dictionnnaire en 1770, mais elle s'arrêta après la publication du premier volume. La Gramàtica de la lengua castellana de l'Académie ne parut qa'en 1771.
tista Diamante, ignorant apparemment que Guillen de Castro avait écrit une pièce sur le même sujet, fit une traduction du Cid de Corneille sous le titre de : El Honrador de su padre (1658), et en mars 1680, une adaptation anonyme du Bourgeois Gentilhomme fut donnée au Buen Retiro sous le nom de El Labrador Genlilhombre. Il est donc prouvé que la littérature française était cultivée et exploitée en Espagne longtemps avant l'avènement d'un souverain français ; et les représentations du Cinna de Corneille, et de Vlpliigénie, de Racine, — la première traduite en 1713 par Francisco de Pizarro y Piccolomini, marquis de San Juan, la seconde un peu avant 1716, par cet incorrigible adaptateur de Lope, José de Canizares (1676-1750) qui lui doit sa meilleure pièce El Domine Lucas — peuvent avoir été dues à l'influence de M™^ des Ursins tout autant qu'à celle du roi. Les poètes espagnols de cette époque ont été étudiés avec compétence par Leopoldo Augusto de Cueto (plus tard marquis de Valmar), dans son Historia critica de la poesia castellana en el siglo XVIII. On peut s'imaginer leur nombre d'après ce détail : plus de cent cinquante d'entre eux prirent part au concours poétique en Thonneur de saint Louis de Gonzague et de saint Stanislas Kostka, en 1671. Mais, dans cette foule, il suffit de mentionner Juan José de Salazar y Hontiveros, ecclésiastique rimeur d'indécences, comme son contemporain Swift; José Leon y Mansilla, qui écrivit une troisième Soledad à l'imitation de Gôngora; et sœur Maria del Cielo, qui s'exerçait timidement au mysticisme lyrique. Plus tard, viennent Gabriel Alvarez de Toledo (1662-1614), conceptiste convaincu; Eugenio Gcrardo Lobo (1679-1750), soldat romanesque, assez bien doué pour la versification, et Diego de Torres y Villarroel (1696-?i759), professeur
de Salamanque, charlatan encyclopédique dont les confessions picaresques dans sa Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras (1743-1753-1758) sont autrement intéressantes que les cent quarante-deux sonnets, les vers et les copias de repente réunis sous le titre de Juguetes de Thalia (1744). Le moine carmélite Juan de la Concepcion, gongoriste qui fut l'idole de sa génération, fit preuve de ses dons en composant en vers son discours de réception à l'Académie (1744), exploit que José Zorrilla a été, jusqu'ici, le seul à renouveler.
Au-dessus d'eux tous se dresse la figure d'IcxAcio de LuzAx Claramuxt de Suelves y Gurrea (1702-1754) qui résida pendant dix-huit ans à Naples, où l'on dit qu'il fut l'élève de Giovanni Battista Vico. Pour son époque, Luzân possédait un savoir des plus considérables. Il était versé dans les langues grecque et latine; l'italien était presque sa langue naturelle; il étudia Descartes, et donna un abrégé du Traité de Logique, de Port-Royal ; il savait l'allemand, et, ayant lu le Paradis Perdu, peut-être à Paris où il résida de 1747 à 1750, comme secrétaire de l'Ambassade, il fut le premier à révéler Milton à l'Espagne par des passages choisis traduits en prose. Ses vers, originaux et traduits, sont sans importance. Sa traduction du Préjugé à la mode (1735), de Nivelle de la Chaussée, indique son goût pour les méthodes françaises, et Luzân traduisit cette œuvre sans même soupçonner qu'il violait la doctrine proclamée dans les quatre livres de sa Poética (1737), remaniement des six Hagionamenti sopra la Poesia, qu'il avait préparés pour l'Académie de Palerme, en 1728. La Poética se propose de « soumettre le vers espagnol aux règles qui prévalent parmi les nations cultivées », et bien qu'elle s'inspire du traité Delia Perfetta Poesia de Lodovico Muratori, avec des
idées empruntées à Vincenzo Gravina et Giovanni Crescimbeni, ses théories ne sont pas éloignées de celles de Boileau et des P. -P. Rapin et Le Bossu. Comme la réimpression posthume de la Poética (1789) démontre que ses tendances antinationales se sont fortifiées, il semble probable que les vues de Luzân devinrent de plus en plus françaises avec le temps; mais on peut en douter, car son disciple Eugenio de Llaguno y Ami'rola, qui acheva la réimpression et avait traduit VAthalie de Racine en 1754, est suspect d'avoir retouché le texte, de même qu'il modifia la Crônica del Conde de Buelna, de Diaz Gâmez.
La critique de Luzân est toujours pénétrante et généralement juste. Pour lui, Lope de Vega est un génie d'une force et d'une variété surprenantes, et Calderôn est maître d'une musique exquise. Avec ce prélude conciliant, il n'éprouve aucune difficulté à exposer leurs défauts les plus évidents, et ses attaques contre le gongorisme sont faites avec beaucoup d'esprit. Mais quelles théories étranges! Luzân prétend que la poésie vise le même but que la philosophie morale; qu'Homère est un poète didactique exposant des vérités politiques et transcendantes au vulgaire; que la raison d'être de l'épopée est l'instruction des monarques et des chefs militaires; que la période pendant laquelle se déroule l'action d'une pièce doit correspondre exactement au temps qu'il faut pour jouer cette pièce. Les raisonnements de Luzân finissent ainsi par réduire à l'absurde les théories de Scaliger, de Jean de la Taille et de d'Aubignac. Néanmoins, malgré toute sa logique, son véritable amour de la poésie l'induisit à négliger ses règles abstraites, et, bien qu'il soit en contradiction perpétuelle avec lui-même son livre a une valeur à la fois littéraire et historique.
Ecrite en un style net et avec une modération voulue, tenant de nombreux parallèles avec les littératures étrangères, la Poética fut un manifeste qui invitait l'Espagne à se mettre au même rang que l'Europe académique, et l'Espagne romantique se résigna à obéir, au milieu des protestations que ne manquèrent pas de formuler les représentants de la tradition nationale.
Mais Luzîin ne devait pas gagner sa cause du premier coup. Les censeurs officiels, Manuel Gallinero et Miguel Navarro, soulevèrent des objections publiques contre l'application rétrospective de ses doctrines; une opposition plus bruyante vint d'une fameuse publication trimestrielle, le Diario de los Literatos de Espana, fondé en 1737 par Francisco Manuel de Huerta y Vcga, Juan Martinez Salafranca et Leopoldo Jerônimo Puig. Malgré le patronage de Philippe V, et bien que ses jugements soient maintenant reconnus comme justes, le Diario venait avant son heure et la publication en fut suspendue en 1742. Même parmi les collaborateurs du Diario, Luzân trouva un allié dans la personne d'un docteur en droit ecclésiastique, José Gerardo de HervAs y Cobo de la Torre (m. 1742), auteur de la Sâtira contra los malos Escritores de su tiempo. Hervâs, qui prit les pseudonymes de Jorge Pitillas et de Don Hugo Herrera de Jaspedos, écrivait avec une hardiesse, un sens critique, une aisance et une grâce qui gravèrent ses poèmes dans les mémoires, et aujourd'hui encore un grand nombre de ses vers sont aussi familiers aux Espagnols que ceux de Pope à un Anglais. Ticknor crut que Hervâs imitait Perse et Juvenal : son modèle immédiat était Boileau, qu'il adapte avec beaucoup d'adresse sans le nommer. Bien qu'Hervâs n'ait pas fait de propagande ouverte, ses épigrammes
ont contribué plus peut-être qu'aucun traité formel à répandre l'enseignement nouveau.
Un réformateur plus sérieux fut le bénédictin Bemto Jerônimo Feijôo y Moxtenegro (1675-1764) dont le Teatro critico (1726-1729) et les Cartas eruditas y curiosas (1742-1760) eurent autant de succès en Espagne qu'en avaient le Tatler et le Spectator en Angleterre. Son style fourmille de gallicismes et ses airs d'infaillibilité sont antipathiques ; cependant, bien que ses admirateurs l'aient rendu presque ridicule en l'appelant « le Voltaire espagnol », sa curiosité intellectuelle, son intelligence lucide et son scepticisme prudent le placent parmi les écrivains les plus importants de son époque. Un heureux exemple de son habileté à réfuter un paradoxe se trouve dans son réquisitoire contre le Discours sur les Sciences et les Arts, de Jean-Jacques Rousseau. Les ennemis que lui valurent ses propos rancuniers firent courir le bruit qu'il était hérétique : en réalité son orthodoxie était aussi peu discutable que les services qu'il rendit à son pays. La cause de Feijôo, qui était celle du savoir, eut pour champion le Galicien Pedro José Garcia y Balboa, mieux connu sous son nom de bénédictin Martin Sar- MiEXTO (1695-1772). Son érudition est égale à celle de Feijôo et son activité rivalise avec la diversité de ses recherches. Ses revisions désintéressées améliorèrent sensiblement le Teatro critico de Feijôo; comme botaniste, il mérita l'admiration de Linné : toutefois, bien que fort estimé hors d'Espagne, il redoutait la critique de ses compatriotes et garda inédits ses ouvrages. Il doit sa place en littérature à un livre posthume : Memorias para la Instoria delapoesia y poetas espat~ioles{\.ll^), qui est remarquable par la finesse de ses jugements et forme le point de départ de toutes les études subsé-
l'époque DBS BOURBONS 365
quentes sur ce sujet. Non moins utiles furent les ouvrages de Gregorio MayAxs y Siscar (1699-1781), le premier biographe de Cervantes et le premier aussi qui imprima le Didlogo de la Lengua (1737) de Juan de Valdés; en outre, il édita Juan Luis Vives, Luis de Leôn, Mondéjar, et d'autres écrivains. Sa Retôrica (1757) est trop volumineuse pour les lecteurs modernes, mais la doctrine en est excellente, le savoir exceptionnel, et c'est de plus une intéressante chrestomathie des meilleurs prosateurs de la langue espagnole. Une grande partie des écrits de Mayans est aujourd'hui surannée, mais il a la renommée enviable d'un précurseur, et ses Orîgenes de la Lengua castellana (1737) offrent maints exemples d'heureuse divination.
Parmi les disciples de Luzân dans V Academia del Biien Gusto (1749-1751) figure Blas Antonio Nasarre y Férruz (1689-1751), fécond polygraphe qui porta l'esprit de parti jusqu'à republier (1732) le Don Quichotte d'AvelIaneda, le déclarant supérieur à la seconde partie authentique. Cervantes ne fut pas précisément une idole pour Nasarre, qui (sous le pseudonyme de Perales) se joignit à Montiano y Luyando pour réimprimer les Ocho Comedias y ocho Entremeses nuevos (1749), en soutenant la thèse absurde que leur auteur s'était proposé d'y ridiculiser le théâtre national, comme il avait déjà ridiculisé les livres de chevalerie dans Don Quichotte. A la même école appartient le critique hostile à Lope de Vega, Agusti'x MoNTiANo Y Luyando (1697-1765), auteur de deux pauvres tragédies académiques : Virginia (1750) elAtaulfo (1753), ennuyeux modèles de « correction ». 11 trouva cependant un admirateur illustre en Lessing, dont les louanges de Montiano, dans la Theatralische Bibliothek, sont un avertissement permanent pour quiconque ose juger une lit-
térature étrangère. Par une coïncidence remarquable, l'enthousiasme de Lessing se refroidit — on le voit dans la Dramaturgie — dès qu'il connut les sympathies de Montiano pour l'école française. Plus exagéré encore que Montiano fut le marquis de Valdeflores, Luis José VelAz- QUEZ DE Velasco (1722-1772), dont l'autorité a souffert de l'erreur qu'il commit en attribuant à Quevedo les poèmes de Torres. Ses vues générales sur la littérature sont contenues dans ses Origenes de la Poesia castellana (1749) qui trouvèrent un traducteur enthousiaste (1749) en Johann Andreas Dieze, de Gôttingue, correspondant de Lessing. Développant et aggravant les opinions de ses prédécesseurs, Velazquez blàrae les extravagances de Lope et de Calderôn, et exprime le regret que Nasarre perde son temps à s'occuper de deux écrivains aussi discrédités que Cervantes et Lope.
On trouve quelques bons effets de la critique nouvelle dans les œuvres du Jésuite José Francisco de Isla (1703-1781) qui, après avoir débuté par La Juventud triunfante (1727) en l'honneur de la canonisation de saint Louis de Gonzague, fit preuve de malice comique dans son Triunfo del Amor y de la Lealtad (1746). Les fêtes de Pampelune en l'honneur de l'avènement de Ferdinand VI y sont décrites d'une manière si flatteuse, qu'Isla fut officiellement remercié par le Conseil et le Chapitre; quelques membres de ces deux assemblées témoignèrent même leur gratitude par des dons. Comme les Basques plaisantent avec une extrême difficulté, ce ne fut guère que deux mois plus tard qu'on soupçonna le Triunfo ou Dia (handc de Navarra d'être une parodie sournoise des cérémonies et de tous ceux qui y prirent part. Isla, sans se déconcerter, assura ses victimes de son entière bonne foi; mais celles-ci donnèrent libre
cours à leur indignation tardive, et le facétieux Jésuite — qui nia sa plaisanterie jusqu'à la fin de ses jours — dut quitter Pampelune. Le mystificateur impénitent se transforma en prédicateur à la mode; mais son sens du comique le suivit en chaire et il s'en servit aux dépens de ses auditeurs. Comme nous l'avons vu, Paravicino introduisit le gongorisme dans le style sacré, et ses disciples reproduisirent « les contorsions de la Sybille sans son inspiration ». Peu à peu la prédication en vint à n'être plus guère qu'une bouffonnerie, et vers le milieu du xvm' siècle, elle fournissait simplement une occasion d'étaler ces profanations grossières qui plaisent à certains dévots. Il se trouva un auditoire pour applaudir un prédicateur qui osait parler « du divin Adonis, Christ, énamouré de cette unique Psyché, Marie ». Des évêques dans leurs lettres pastorales, des moines, comme Feijôo dans ses Cartas eruditas, et des laïques comme Mayans dans son Orador cristiano (1733) s'efforçaient en vain le réformer ces abus : mais où l'exhortation échoue, la latire réussit. Les six in-quarto posthumes des sermons l'Isla (1792) démontrent qu'il avait commencé par céder
une mode dont son bon sens le sauva bientôt. Il en luva d'autres, à son tour.
Son Historia del famoso Predicador Fray Gerundio de lampazas, alias Zotes (1758), publiée sous le nom de )n ami Francisco Lobon de Salazar, curé d'Aguilar et Ide Villagarcia del Campo, tente de faire pour la chaire Be que le Don Quichotte fît pour les extravagances chevaleresques. C'est l'histoire d'un jeune paysan, Gerundio, doué d'une faconde naturelle qui l'amène à entrer dans les ordres et lui vaut une grande considération. Un passage du sermon qui décide de la vocation de Gerundio est typique : <' .\u feu 1 Au feu ! La maison est en feu î
Domus mea, dormis orationis vocal itiir ! Allons, sacristain, fais résonner les cloches! in cymbalis bene sonantibusl C'est bien cela! » Isla ne parvient pas à doubler sa parodie burlesque d'une doctrine rhétorique, et son livre n'a même pas la qualité du style. Toutefois, bien que le récit traîne par trop en longueur, il abonde en humour emphatique qui est presque irrésistible h une première lecture. La seconde partie, publiée apparemment en 1768, est superflue; la première avait soulevé une furieuse controverse h laquelle le clergé régulier prit part pour couvrir de boue les Jésuites, et le résultat fut qu'en 1760 le Saint-Office confisca le volume et défendit toute discussion pour ou contre l'ouvrage. Le ridicule cependant accomplit son œuvre, grâce à des exemplaires clandestins, si bien que, quand l'auteur fut expulsé d'Espagne avec son ordre, en 1767, Fray Gerundio et ceux de son espèce avaient fait pénitence. On peut considérer l'histoire de Fray Gerundio comme le dernier des romans picaresques.
En 1787, parut la version posthume de Gil Bias, sous le pseudonyme de Joaquin Federico Is-salps, anagramme évidente du nom d'isla. Le traducteur se réclamait du fallacieux prétexte de « restituer le livre h son pays et à sa langue d'origine », et la plaisanterie fut prise au sérieux par beaucoup de ses compatriotes. L'opinion que Le Sage ne fit que plagier un original espagnol fut d'abord mise en avant, pour des raisons de dépit, par Voltaire dans l'édition de 1775 du Siècle de Louis A7F'. Comme une quinzaine d'épisodes sont indubitablement empruntés h Espinel et h d'autres, il n'est pas étonnant
î. La remarque sur l'originalité de Le Sage n'existe pas dans la première édition (1751) du Siècle de Louis XIV.
l'époque des BOURBONS 369
que certains Espagnols trop crédules aient pris Voltaire au mot ; en fait, le personnage de Gil Bias est aussi purement français que possible, et la façon remarquable dont Le Sage traita ses emprunts défend amplement son originalité. La version très libre d'Isla, la dernière de ses innombrables facéties, est bien faite : il est regrettable qu'il l'ait déparée en y ajoutant une traduction de la pauvre continuation italienne (1747) de Giulio Monti.
L'influence de la tradition française est visible chez NicolAs Ferx.\xdez de MoRATi'x (1737-1780), dont la Hormesinda (1770), exercice dramatique à la manière de Racine, trop hautement estimée par ses amis littéraires, fut condamnée par le public. Ses dissertations en prose consistent en critiques de Lope de Vega et de Calderôn et en éloges des vers compassés de Luzàn. Ces travaux sont oubliés, mais on se souvient de Morati'n, bon patriote malgré ses efforts pour se franciser, à cause de sa Fiesta de Toros en Madrid^ poème écrit en quintillas pleines de verve, composées sur le modèle de Lope, et populaire aujourd'hui encore en Espagne.
L'ami de Morati'n, José de Cadalso y VAzquez (1741- 1782), colonel du régiment de Bourbon, après avoir passé la plus grande partie de sa jeunesse à Paris, voyagea en Angleterre, en Allemagne et en Italie; il revint en Espagne aussi exempt de préjugés qu'un jeune homme peut espérer l'être. La noblesse de son caractère et son charme personnel qui lui donnaient tant d'influence sur ses intimes, impressionnaient même les étrangers; quand il fut tué au siège de Gibraltar, l'armée anglaise, dit-on, porta son deuil. Évitant les exagérations de Nasarre et de Moratin, il sut trouver des louanges pour le théâtre national, et bon nombre de ses poèmes indiquent une
UTT£aATi;RE ESPAGIIOI.E. 24
étude approfondie de Quevedo et de Villegas; mais son attachement à l'école ancienne est, en somme, théorique. Cadalso, secondé par le moine augustin Diego Tadeo Gonzalez, fonda, vers 1771, l'école poétique de Salamanque. 11 traduisit en vers des passages du Paradis perdu; ses Noches lugubres, écrites à la mort de sa maîtresse, l'actrice Maria Ignacia Ibâfiez, sont inspirées par les Night Thoughts, de Young; ses Cartas marruecas dérivent des Lettres persanes de Montesquieu; sa tragédie. Don Sancho Garcia, transporte en Espagne les règles du drame classique français et ses distiques rimes. Le meilleur spécimen de son talent cultivé est son ouvrage en prose intitulé Los Eruditos â la violeta, dans lequel il satirise, d'une main à la fois ferme et légère, les pédants prétentieux.
La tragédie de Cadalso forme un curieux contraste avec la Raquel (1778) de son ami Vicente Antonio Garcia de la HuERTA Y MuNoz (1734-1787), dont les chagrins semblent avoir altéré la raison. Bien qu'il désapprouve Corneille et Racine, Huerta est un strict observateur des trois unités ; sous tous les autres rapports — le sujet, le sentiment monarchique, la versification — Haquel indique nettement un retour aux modèles anciens. Les bonnes intentions de Huerta valaient mieux que ce qu'elles donnèrent dans le Theatro esparwl, recueil en quinze volumes de pièces dramatiques, arrangées sans goût ni savoir. Cette publication (1785-1786) l'entraîna dans une controverse qui abrégea ses jours.
Un de ses ennemis fut Félix Maria de Samaniego (1745-1801), Basque que son éducation française amena à considérer Lope de Yega et ses successeurs comme Voltaire considéra Shakespeare. Les excès de Huerta lui firent perdre sa cause; mais c'est dans un autre domaine
que celui de la critique que Samaniego triompha réellement. Ses Fabulas (1781-1794), pour la plupart imitations ou traductions de Phèdre, de La Fontaine et de Gay, sont presque les meilleures du genre, — simples, claires et signiBcatives. Un an avant Samaniego, le Jésuite Manuel Lasala, de Bologne, avait traduit les fables de Lokmân en latin, et, en 1784, Miguel Garcia Asensio en publia une version castillane. Apparemment Samaniego ignorait Lasala et il ne fut aucunement troublé par la traduction de Garcia Asensio. Avant que cette dernière ne fût imprimée, il eut un rival en TomAs de Iriarte y Oropesa (1750-1791), qui avait commencé par traduire en prose Molière et Voltaire et qui reçut de Métastase des compliments pour son poème glacial : La Mi'isica (1780). L'année suivante, Iriarte publia ses Fabulas literariaSy mettant l'apologue versifié au service de ce qu'il considérait comme la vraie doctrine littéraire. Il était fier surtout de ses pièces : El Senorito mimado (1788) et La Senorita mal criada; cependant ce jeune homme gâté et cette jeune fille mal élevée sont oubliés, quelque peu injustement, tandis que l'esprit et le fini de ses fables ont valu à leur auteur une renommée excessive. Malheureusement pour lui et pour nous, Iriarte gâcha le meilleur de sa courte existence à soutenir des polémiques contre de féroces écrivains, tels que Juan Bautista Pablo Forner (1756-1797), auteur d'une attaque versifiée contre Iriarte, intitulée El Asno erudito, l'un des plus virulents libelles qui aient jamais été imprimés. Dans ses Exequias de la lengua castellana , ouvrage posthume, Forner fait preuve d'une grande érudition et d'un sens historique qui auraient pu rendre d'inestimables services à son pays; mais il manquait de goût, faisait trop parade de son savoir, et gaspillait son talent en polémiques rancu-
nières qui constituent maintenant, avec les réponses qu'elles suscitèrent, la lecture la plus futile que l'on puisse imaginer.
On passe avec plaisir de ces irritables personnages à Gaspar Melchor de Jove-Llanos (1744-1811) qui, élevé pour l'Église, se tourna vers le droit, fut nommé magistrat à Seville à vingt-quatre ans, puis à Madrid en 1778, et devint membre du Conseil des Ordres en 1780; exilé dans les Asturies à la chute de Cabarrus en 1790, il fut ministre de la Justice en 1797. Incarnant tout ce qu'il y avait de meilleur dans le libéralisme de son temps, il était également odieux aux réactionnaires et aux partisans de la révolution. Moraliste austère, il s'efi'orça de mettre un terme à la liaison de la reine avec Godoy; le ressentiment de ce dernier l'obligea à abandonner le pouvoir, en 1798. De 1801 h 1808, il résida dans les Baléares; quand il en revint, l'Espagne était écrasée sous le talon de la France. On accorde une grande valeur à ses écrits en prose — ouvrages didactiques, politiques, économiques — dont la forme, malgré les gallicismes, en diminution vers la fin de sa carrière, est bien en rapport avec le but pratique poursuivi, et atteint même une réelle perfection dans la Defensa de la Junta Central {iSiO) . Jove-Llanos intéresse aussi, au point de vue de la pure littérature, par ses vers et par son influence sur le groupe des poètes de Salamanque. Sa pièce : FÂ Delincnente honrado (1774), thèse doctrinaire h la manière du Fils Naturel de Diderot, révèle une maîtrise considérable de l'effet dramatique, et sa philanthropie sentimentale, mais sincère, persuada au public, en Espagne et au dehors, de prendre l'auteur pour un vrai dramaturge. Bien que ce ne soit pas un grand artiste, il sait cependant, à l'occasion, faire entendre une pure note poétique, comme
l'époque des BOURBONS 373
dans cette épître au duc de Yeragua qui, du consentement général, exprime le mieux la tranquille dignité de son caractère.
Son influence politique, ses hautes idées, son savoir et ses sages conseils furent constamment au service de Juan Meléxdez Valdés (1754-1817), le poète le plus important de l'école de Salamanque. Adonné à la poésie erotique, Meléndez pensa à entrer dans les ordres; poète pastoral, il se tourna vers la philosophie, sur les avis de Jove-Llanos; malheureux en ménage, mécontent de son professorat de Salamanque, il s'embarqua dans la politique et, grâce au patronage de son ami, il occupa des fonctions officielles. La chute de Jove-Llanos entraîna la sienne; mais Meléndez était une girouette à la merci de la moindre brise. Au début de l'invasion française, il écrivit des poèmes ardents, appelant aux armes ses compatriotes, mais il finit par accepter un poste dans l'administration usurpatrice ; il flagorna Joseph Bonaparte (Pepe Botellas pour le peuple) qu'il jura d'aimer tous les jours, et il salua avec un patriotique enthousiasme la restauration espagnole. Finalement, il disparut, dégoûté lui-même de son déshonneur, et mourut en exil, à Montpellier.
Son penchant naturel l'inclinait vers la pastorale, comme le prouvent ses premiers poèmes, modelés sur Garcilaso et Torre. Il adopta le libéralisme comme il aurait adopté l'absolutisme, si c'eût été la mode du moment. « Obra soy tuya, » — je suis ton œuvre, — écrit-il h Jove-Llanos. Ce fut, en littérature comme en politique. Sans cesse il subit l'empreinte du dernier venu : il n'avait pas de caractère, et par conséquent il plane sur tout ce qu'il fit une ombre de pose, un manque de sincérité. Cependant, comme son compatriote Lucain,
Meléndez démontre cette vérité qu'une créature indigne peut être un véritable poète. Si l'on ne trouve en lui ni morale ni idées, on ne saurait méconnaître qu'il a de l'imagination, le sens de l'harmonie et du pittoresque dans la nature à un bien plus haut degré que d'autres poètes contemporains de l'Espagne. Les qualités de Meléndez se manifestent plus particulièrement dans une imitation des célèbres Basia de Jean Second, Los Besos de Amor-, vingt-trois odes dont M. Foulché-Delbosc a dit non sans raison qu'elles étaient « un des chefs-d'œuvre de la poésie anacréontique espagnole ». Comparé à ses confrères de l'école de Salamanque — h Diego Tadeo Gonzalez (1733-1794), à José Iglesias de la Casa (1748- 1771), même h ce bon versificateur Nicasio Alvarez de Cienfuegos (1764-1809), — Meléndez peut paraître presque un géant. Il n'est pas plus géant qu'ils ne sont pygmées; mais il avait une claire étincelle de génie alors que les autres n'avaient que du talent.
Son seul véritable insuccès fut sa pièce : Las Bodas de Camnchoy encore que les passages pastoraux y soient agréables, bien que déplacés. 11 faut lui tenir compte de ce qu'il prit un sujet national, car ses sympathies allaient au drame français. Les disciples de Luzân trouvaient plus facile de condamner les anciens chefs-d'œuvre que d'en écrire de nouveaux. Quand, en 1765, le directeur à' El Pensador, José Clavijo y Fajardo (1730-1806) — dont l'aventure avec Louise Caron, sœur de Beaumarchais, fournit à Gœthc le sujet de son premier livre — obtint la prohibition des autos, les sectateurs de Luzàn durent espérer qu'ils parviendraient à se faire entendre. Ils ne prenaient pas garde qu'il existait déjà un dramaturge national, Ramôn de la Cuuz (1731-1794), qui convenait au goût populaire. Il était conventionncUement établi
l'époque des BOURBONS 375
que les tragédies présentaient les infortunes des grands personnages; que les comédies traitaient des sentimentalités et des faibles de la classe moyenne. Cruz, employé du gouvernement, avant eu assez de loisir pour composer plus de trois cents pièces, devint en quelque sorte le dramaturge des nécessiteux. Il pouvait facilement synpathiser avec eux, car, bien qu'il eût de puissants pro.ecteurs et que ses pièces eussent du succès, il fut touours à court d'argent, et finalement il mourut dans une pénurie telle que sa femme n'eut pas de quoi payer son enterrement. Après avoir débuté par des imitations et des traductions du français, il se tourna vers la vie amiiante qu'il dépeignit en de courtes farces appelées sahetes, — développement des anciens pasos et entre' meies. Dans le prologue de l'édition en dix volumes de ses sainetes (1786-1791) Cruz proclame son propre m«rite en une phrase fort juste : « La vérité dicte et j'écris. » Sa gaîté, ses saillies, ses sarcasmes prêtent une subtile vivacité à sa présentation de menus incidents. Il airait pu être — comme il avait commencé — un pompeux doctrinaire, prêchant la foi des « unités », proférint les platitudes qu'on estimait seules dignes des soccues et du cothurne. Il choisit la meilleure part en 'endant ce qu'il voyait, connaissait et comprenait, en amusant son public pendant trente ans et en léguant au monde mille occasions de rire. Il écrivait avec un humour insouciant et contagieux, avec un brio comique qui devance celui de Labiche: et malgré le peu d'ambition qu'avait Cruz, nous sommes mieux renseignés sur la vie de l'époque par El Prado por la Noche et Las Tertnlias de Madrid que par un monceau de chroniques sérieuses. Comme on l'a répété un millier de fois, Cruz est le Goya du théâtre.
Son talent n'était probablement pas supérieur à celui de Juan Ignacio Gonzalez del Castillo (1763-1800), souffleur au théâtre de Cadix, qui, après avoir débuté par une tragédie, Numa (1779), tourna vite au genre comique. Bien que sa mort prématurée ne lui ait pas permis d'atteindre la fécondité de Ramôn de la Cru;, il le surpasse comme lyrique et rivalise avec lui aussi kien pour la fidélité de la vie que pour cette gaîté savoureuse qui est au fond de Los Majos Ençidiosos et de El Cottejo sustituto.
Dans un genre plus élevé, Leandro Antonio Eul»gio Melitôn Fernandez de Moratin (1760-1828), fils de l'auteur de Hormesinda, se fit une réputation méri:ée. Simple apprenti joailler, il obtint en 1779 et 1782 cbux accessits de l'Académie. Il songea d'abord h entrer dins les ordres, mais, bien qu'il ait été tonsuré en 1789 et qu'il ait, l'année suivante, reçu un bénéfice en mène temps qu'une pension qui lui fut payée jusqu'en 1816. il renonça bientôt à la carrière ecclésiastique. Grâce h l'influence de Jove-Llanos, il avait déjà été nomné en 1787 secrétaire d'ambassade à Paris. Ses voyages «n Angleterre, dans les Pays-Bas, en Allemagne et en Itafe complétèrent son éducation et lui firent donner le poste de traducteur officiel devenu vacant par la mort de Samaniego. Il suffit de mentionner sa version en prose (1798^ de Hamlet, pièce qui offensait à chaque scène ses théories académiques. Son idéal était Molière, dont il traduisit V Ecole des Maris en 1812 et le Médecin malgré lui en 1814. Ses propres comédies, El Viejo y la Nina (1786), El Café ô la Comedia nueva (1792), La Mojigata (1804) et El Si de las Ninas (1806) sont pleines d'une observation finement cruelle et de verve originale. El Viejo y la Nina fut retiré sur les instances de la ceu-
l'époque DBS BOCRBONS 377
sure ecclésiastique, et La Mojigata attira à Moratin des ennuis avec l'Inquisition : El Si de las iSinas établit définitivement sa renommée par la vraisemblance des personnages, la gracieuse ingénuité et l'art du dialogue.
Sa fortune, qui semblait assurée, fut bouleversée par l'invasion française. Il avait toujours courtisé les puissants tels que Godoy; il avait toujours été timide, même dans les combats littéraires, quand il n'avait que des coups de plume à craindre : en présence de l'armée étrangère, il trembla. N'osant se déclarer ni pour ni contre son pays, il courut se cacher à Vitoria, puis accepta le poste de bibliothécaire royal auprès de Joseph Bonaparte, et à l'heure de la débâcle il se réfugia à Peùiscola. Ces événements lui firent perdre la tête, pendant quelque temps au moins. Il se rendit en Italie pour échapper à des assassins imaginaires, et finalement s'installa en France où il se crut à l'abri de ces conspirateurs-fantômes. Son œuvre était achevée. El Si de las Ninas suffit à convaincre le lecteur que Moratin fut une vraie force. Il se serait distingué en toute compagnie : dans l'histoire de la période où il vécut, il occupe une situation éminente. Ce fut un homme de lettres armé à tous égards : poète d'une finesse charmante, peintre satirique, maître d'un dialogue serré, vif, exquis — trop exquis même pour être naturel. On ne saurait trop louer la langue de ses comédies en prose, El Café et El Si de las Xinas. Si Moratin n'avait rien écrit pour le théâtre, sa Derrota de los Pédantes (1789) lui vaudrait la réputation d'être le premier prosateur de son époque et un des meilleurs que l'histoire de l'Espagne nous révèle.
Si Moratin s'inclina complaisamment devant les forts, il fut sans pitié pour les faibles. Le caractère d'Eleuterio Crispin de Andorra dans El Café n'est que le portrait
— une véritable exécution — de Luciano Francisco CoMELLA (1715-1812), dramaturge de bas étage alors populaire. Exaspéré par les allusions insultantes à sa femme et à sa famille, l'infortuné invoqua d'abord l'intervention des censeurs, mais ceux-ci donnèrent raison h Moratin; Comella chercha alors à se venger de son agresseur dans El çioleto universal, mais les mêmes censeurs supprimèrent toute allusion au grand homme. Quelques-unes des cent trente pièces de Comella avaient été applaudies même à l'étranger : attaquée h son apogée par Moratin, sa vogue diminua rapidement et il tomba dans la misère. Un jour qu'Asenjo Barbieri, directeur du Teatro de la Cruz et père de l'érudit de notre temps, venait de le charger, par charité, d'écrire La batalla de Arapiles, le malheureux, qui ne mangeait pas h sa faim depuis longtemps, entra dans une gargote et y dévora tant de harengs saurs qu'il en mourut peu après. Le pauvre homme n'avait pas de talent, et n'écrivait que pour vivre : les moins mauvais de ses sainetes sont infiniment au-dessous des plus médiocres pièces de Ramôn de la Cruz ou de Gonzalez del Castillo, et l'on ne s'en souviendrait plus sans les supplices qu'il dut endurer. Quand on prononce le nom de Comella, on pense involontairement à Moratin : le bourreau et la victime sont désormais inséparables, et ce n'est pas un faible châtiment pour le plus fort.
Au Jésuite LonExzo HkuvAs v Panduro (1735-1809) revient, selon Max Millier, l'honneur de « l'une des plus brillantes découvertes dans l'histoire de la science du langage », et il peut passer pour le père de la philologie comparée; mais son Cat/do^o de las Icn^^nas de las naciones conocidas (1800-1805) s'adresse au linguiste plutôt qu'à l'amateur de littérature. Cependant, il n'est
l'époque des BOURBONS 37'J
guère, dans ce domaine spécial, de nom plus splendide. Un autre savant Jésuite, Juan Fhaxcisco Masdeu (1744- 1817) narra de façon claire et froide une histoire compliquée, dans son Historia critica de Espafia (1783-1807). On le consulte encore pour une référence spéciale, un détail curieux; mais la valeur de son œuvre est diminuée par un scepticisme de parti pris, caractéristique du xviii* siècle. Sous ce rapport, Masdeu représente son époque aussi bien qu'aucun écrivain d'Espagne.