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CHAPITRE XII

Le commerce intellectuel entre l'Espagne et la France est la conséquence inévitable de la position géographique des deux pays. A l'un ou à l'autre appartient la suprématie sur les races latines, car l'unité de l'Italie ne date que d'hier. Cette hégémonie fut longtemps contestée. Pendant un siècle et demi la fortune favorisa l'Espagne. Les traductions de livres espagnols furent très nombreuses pendant le xvi* siècle et la première moitié du XVII*. Une version française de la Cârcel de Amor^ de Diego Fernandez de San Pedro, parut en 1526, et une version de la Celestina en 1527; il y eut des traductions de Guevara en 1531-1534, à^Amadis et de ses suites en 1540-1560, de Lazarillo en 1561. Une édition des œuvres d'Antonio Pérez fut imprimée à Paris en 1598; deux ans plus tard Guzman de Alfarache était traduit, et, en 1608, Pérez de Hita était présenté au public français. En cette même année 1608, le texte espagnol du Curioso Impertinente fut publié à Paris, et la Galotea suivit en 1611. Il y eut aussi des versions françaises de Don Quichotte (1614-1618), des Novelas Ejeniplares

(1615), de Marcos de Obregôn (1618), de El gran Tacano (1633), des Suenos (1641) et de VHéroe de Graciân (1647). Cervantes exagérait quand il écrivait dans Persiles y Sigismunda (1617) qu' « aucun homme ou femme de France ne manque d'apprendre la langue espagnole », exagération pardonnable chez un auteur assez crédule pour accepter la déclaration d'un attaché à l'ambassade de France, lequel assurait, parait-il, avec une politesse hyperbolique, qu'il savait la Galatea « presque par cœur ». Mais quelque vingt ans plus tard, l'affirmation de Cervantes eût été beaucoup plus près de la vérité. Des prélats comme Retz, des soldats comme Condé, des auteurs comme Sarrazin, Racan, Voiture et Saint- Amant, tout l'essaim des précieuses, étaient aussi enthousiastes de l'Espagne et de tout ce qui s'y rapportait, que Brantôme l'avait été avant eux*.

Avec Molière, la prédominance intellectuelle de l'Espagne diminue, et, au xvii* siècle, elle cesse entièrerement. Des romantiques en quête de couleur locale — Chateaubriand, Mérimée, Alexandre Dumas, Abel et Victor Hugo *, Gautier — prirent un intérêt superficiel et passager à la littérature espagnole ; mais, à partir de 1700, l'influence française a été de plus en plus marquée et n'a cessé de croître. La guerre de la succession d'Espagne, l'invasion de 1808, l'expédition de 1823, les « mariages espagnols », démontrent que Louis XIV, Napoléon I*', Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe, risquèrent

1. Voir l'intéressant essai de M. Morel-Fatio, dans ses Etudes sur F Espagne, Paris, 1895, 1" série, pp. 3-108. et un très savant article — auquel je sais fort redevable — de M. Gustave Lanson dans la Revue d'Histoire Littéraire de la France (15 janvier 1896).

2. Voir VEspagne dans Les Orientales de Victor Hugo, erudite étude de M. Foulché-Delbosc, dans la Revue hispanique, 1897, vol. IV, p. 83-92, et L'Histoire dans Ruy Bios, dans les Études de M. Morel-Fatio, 1" série, pp. 167-235.

leur couronne plutôt que de renoncer h leur influence sur l'Espagne. H y a des exemples plus récents. La causo immédiate de la guerre franco-allemande de 1870-1871, on le sait, fut l'opposition faite à la présence éventuelle d'un HohenzoUern sur le trône d'Espagne, et les manifestations parisiennes (1883) contre Alphonse le Uhlan exprimaient le ressentiment éprouvé à l'égard d'un roi espagnol assez maladroit pour n'avoir pas su ménager les susceptibilités provenant de désastres inoubliés. 11 n'y a aucune raison de croire que la France renoncera à une politique traditionnelle , continuée sous des formes diverses de gouvernement pendant plus de deux siècles, et il est probable qu'à l'avenir, comme dans le passé, le développement intellectuel coïncidera avec l'influence politique. Les modes littéraires françaises affectent plus ou moins toute l'Europe, mais elles affectent surtout l'Espagne, et d'une manière prononcée.

C'est un fait significatif que le poète national de la guerre de l'Indépendance était français en tout sauf de race et de sentiments patriotiques. Manuel José Quin- TANA (1772-1857), qui fit son droit à Salamanque, se réclame de l'école poétique fondée dans cette ville par Cadalso et Gonzalez. Il publia son premier volume de vers h l'âge de quinze ans. En 1795 il obtint le poste de gérant du Corps Commercial à Madrid où, en 1803, il dirigea les Variedades de ciencias, literntura y artes, et en 1806 il fut nommé censeur des théâtres, puis rédacteur en chef de El Semanario patriôtico. Lors de l'invasion de Napoléon en 1808, Quintana s'attacha h la Junta Central, en rédigea les proclamations, et, en 1810, succéda à Moratîn le jeune comme interprète officiel. Ce fut l'époque de sa gloire. La restauration le destitua et le persécuta. Plus tard il n'eut, en récompense de ses ser-

vices, qu'un emploi inférieur dans l'administration. Il resta toujours pauvre : dans son extrême vieillesse, quand il fut publiquement « couronné » en 1855, le célèbre poète dut emprunter de l'argent pour s'acheter un habit neuf.

Quintana, ami de Jove-Llanos et de Meléndez Valdés, disciple de Raynal, de Turgot et de Condorcet, fut un philosophe typique du xviii* siècle. Le polygraphe catalan Antonio de Capmany y Montpalau (1742-1813), auteur d'une Filosofia de la Elocuencia (1777), l'accusa d'avoir poussé à la révolte les colons de l'Amérique espagnole par les phrases imprudentes d'une proclamation patriotique. Des accusations de ce genre ne sont rares chez les chauvins hystériques d'aucun pays. Une révolte générale, et encore moins le soulèvement d'un continent, n'est jamais due à des phrases imprudentes, La carrière publique de Quintana est marquée par une rectitude et un esprit de suite exeptionnels. Il y a sans doute une complaisance regrettable dans son ode (1795) sur le traité de paix entre l'Espagne et la France où il adresse des compliments à Godoy, et plus encore dans la Canciôn epitalàmica (1829) écrite en l'honneur du quatrième mariage de ce même Ferdinand VII qui l'avait emprisonné pendant six ans (1814-1820) à Pampelune. Ce ne sont que des faiblesses momentanées : la dernière surtout était presque obligatoire. Retenons que Quintana vécut à une époque où la liberté était morte, qu'au lieu de faire imprimer ses vers il lui fallut les apprendre par cœur pour les réciter en cachette h ses compagnons. En somme ce fut un idéaliste indomptable : on ne peut que respecter la noble simplicité de sa vie et la fermeté de son indépendance. On a trop parlé de ses néologismes, de ses constructions françaises — plus nombreuses dans

sa prose que dans ses poèmes. Son défaut capital est une certaine raideur d'esprit, presque une pénurie d'idées. S'il était mort à cinquante ans, sa renommée serait plus grande qu'elle ne l'est : car il écrivit fort peu après 1830, et dans la dernière époque de son activité il ne fit guère que se répéter. Il ne subit aucune influence nouvelle : l'école romantique n'exista pas pour lui. C'est un talent sain, vigoureux, tout d'une pièce. Quintana mourut incorrigiblement optimiste, convaincu de la finalité de son école poétique, et ingénument persuadé que quelques changements dans le mécanisme politique assureraient l'avènement d'un paradis terrestre.

On reproche généralement et avec trop de raison aux Espagnols une excessive facilité littéraire. Quintana ne mérite pas ce blâme. Il produisit peu : on devinerait, si on ne le savait par ailleurs, qu'il écrivit en prose le brouillon de ses poèmes pour les versifier ensuite, et qu'il les corrigea minutieusement. En laissant de côté son médiocre Duque de Viseo (1801), tragédie basée sur un roman encore plus médiocre, le Castle Spectre de Matthew Gregory Lewis, et son drame Pelayo (1805), Quintana ne nous a légué que trente-quatre poèmes. Parmi ces pièces il y a les odes d'inspiration philanthropique — l'ode à l'invention de l'imprimerie (1800), l'ode h l'expédition espagnole pour propager la vaccination en Amérique, et les odes patriotiques — en l'honneur de Juan de Padilla (1797), en l'honneur de la bataille de Trafalgar (1805), à l'Espagne (1808) et à l'armement des provinces (1808). Ce sont là ses chefs-d'œuvre. Ce n'est que dans sa dernière période qu'il composa des vers purement artistiques, conçus sans aucun but utilitaire : le poème au sommeil, l'adieu h la jeunesse, et quelques autres moins importants. Quintana, partisan des théories fran-

raises, survit surtout par sa campagne contre les envahisseurs, par SCS biographies en prose du Cid, de Gonzalve de Cordoue, et d'autres héros nationaux. Bien qu'il

e proclamât l'élève de Meléndez Valdés, il ne chercha ses sujets ni dans la nature ni dans l'amour : ses thèmes lui vinrent toujours du patriotisme, de la liberté, du progrès, et il s'exprime dans une langue noble, fière, retentissante. Inégal, mais vraiment admirable h ses meilleurs moments, Quintana est passé maître dans l'art de joindre une rhétorique vibrante à l'orgueil passionné de la patrie.

Un autre poète de l'école de Salamanque est un prêtre, JuAX NiCASio Gallego (1777-1853) : comme bon nombre

le libéraux politiques il fut fermement conservateur en littérature, allant jusqu'à condamner Notre-Dame deParis^ f{ui renversait ses principes académiques. L'ensemble de -on œuvre est minime, mais sa sincérité lui assure un rang élevé. Son élégie sur la duchesse de Prias exprime en belles phrases une émotion véritable; mais on connaît mieux Gallego par son Dos de Mayo : ce poème célèbre la journée de 2 mai 1808, et l'héroïsme de Daoiz, Velarde et Ruiz dont la conduite fut le signal du soulèvement de la nation. Non moins noble est son Oda à la Defensa de Buenos Aires. Ainsi l'ironie du sort a voulu qu'on se souvînt surtout de Gallego à cause de ses exhortations ( ontre les Français qu'il admirait et contre les Anglais (lui devaient aider à libérer son pays de l'étreinte de Napoléon. D'autres poètes, rivaux de ceux de Salamanque, formaient le groupe de Seville : parmi eux, outre Blanco et Lista dont nous reparlerons bientôt, il faut mentionner le chanoine de Cordoue, Manuel Maria ■le Arjona (1771-1820), et le doyen du chapitre de

Valence, Félix José Rcinoso (1772-1814), versificateurs

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élégants mais sans l'élan et la profondeur de Quintana et de Gallego.

Ces poètes de Salamanque et de Seville appartiennent encore en réalité au xviii® siècle. Au moment où l'influence française était à son apogée, il y eut des protestations en faveur de l'indépendance littéraire, des plaidoyers réclamant un retour à la véritable inspiration romantique de l'Espagne; et le romantisme triompha par une voie détournée. Les Lyrical Ballads de Coleridge et de Wordsworth furent publiées en 1798, et influencèrent grandement Scott et Byron, les deux auteurs anglais les plus populaires alors. Une traduction espagnole de VAtnla de Chateaubriand parut en 1803, une version de Paul et Virginie en 1816, et en 1818, un libraire de Valence, Mariano Cabrerizo, commença à imprimer une collection de romans, français pour la plupart et sans grande valeur, dont le romantisme était la note dominante. Vers 1818 aussi, Juan Nicolas Bôhl de Faber (1770-1836) invoqua les théories d'August von Schlegel en faveur d'un drame romantique national, idée qui fut reprise dix ans plus tard par Agustin Dunin (1789-1862); une revue romantique, El Eiiropeo, fut fondée à Barcelone en 1823, et entre 1823 et 1833 les émigrés espagnols se familiarisaient avec les méthodes de Scott et de Byron qu'ils devaient propager en rentrant dans leur pays. Ce fut, en réalité, un émigré espagnol, exilé à Paris, qui introduisit le romantisme moderne en Espagne. Le temps a peu respecté l'œuvre de Francisco de Paula Maui in ez de la Rosa (1787-1862) que l'Europe regarda jadis comme le représentant de la littérature espagnole. Il dut une partie de sa vogue au rôle politique qu'il joua, mais l'oubli absolu dans lequel il est tombé est injuste. Ses poèmes lyriques

sont pour la plupart des variations sur des mélodies plus anciennes : son Ausencia de Ui Patria imite la manière de Jorge Manrique; la commémoration de la défense de Saragosse fait penser à Quintana, et l'élégie sur la duchesse de Frias rappelle Meléndez Valdés. Son roman, Doiia Isabel de Solis, est une pauvre imitation de Walter Scott, et ses tragédies déclamatoires, La Viiida de Padilla (1814) et Mo/aima (1818), ne sont guère d'une valeur plus durable que ses pièces à la Moratin, telles que La nina en casa y la madré en la mascara (1821). C'est pendant son séjour à Paris que Martinez de la Rosa composa ses deux drames les plus importants. Son Aben- Hiimeya (écrit d'abord en français et joué à la Porte Saint-Martin en 1830) et sa Conjuraciôn de Venecia (1834) montrent que le romantisme français est entré définitivement en Espagne, et ces pièces ont, de ce fait, une importance réelle au point de vue de l'histoire littéraire. Puisque son Arte poètica (1827) reproduisait, en les exagérant, les idées doctrinales de Luzàn, la conversion de Martinez de la Rosa fut évidemment des plus subites. Le sort s'est montré rarement plus capricieux qu'en plaçant cet homme modeste, timoré et médiocre, à la tête d'un mouvement de rénovation littéraire. Le romantisme trouva bientôt un champion plus vigoureux en Ângel Pérez de Saavedra y Ramirez, Duc de Rivas (1791-1865), le type classique du jeune aristocrate libéral qui devient conservateur sur le tard. D'abord partisan déclaré de Meléndez Valdés et de Quintana, son exil en France et en Angleterre fit de lui un disciple de Chateaubriand et de Byron. Ses premiers essais dans la manière nouvelle furent un poème lyrique, Al Faro de Malta et surtout FA moro expàsito (1833), poème narratif en douze chants entrepris sur les avis du célèbre traducteur d'Aristo-

phane, John Hookham Frère, et précédé d'un prologue, véritable manifeste littéraire, par ce fin lettré que fut Antonio Maria Alcalâ Galiano (1789-1865). De brillants passages, d'un riche style poétique, la présentation semiépique de pittoresques légendes nationales, forment le fond des ouvrages de Rivas. La mise à la scène de son drame Don Als^aro à la Fiierza del Sino (1835) est, dans l'histoire du théâtre espagnol, un événement correspondant h la première à'Hernani. Les caractères d'Alvaro, de Leonor, et de son frère Alfonso Vergas sont titanesques, les tirades ont une grandiloquence déconcertante, et l'érudition, fastueuse, est nulle; mais pour les Espagnols de son temps, Rivas était le porte-étendard de la révolte et Don Alvaro — qui fournit plus tard à Verdi le libretto de La Forza del Destina — par son mépris des « unités », son mélange de grandiose, de comique, de sublime, de terrible, enchanta un public las du drame académique.

De quinze ans plus Agé que Rivas, José Maria Blanco y CftESPo (1775-1841), qui fut chanoine du chapitre de Seville, appartient à la génération littéraire précédente; mais c'est une figure isolée, demeurée en dehors du mouvement, puisqu'il quitta définitivement l'Espagne en 1810. Fixé en Angleterre, où le charme de sa personne lui valut l'estime d'hommes aussi différents que Southey, lord Holland, John Stuart Mill et le cardinal Newman, il fut successivement rédacteur en chef de deux revues fondées dans l'intérêt des Espagnols émigrés : El Espanol (1811) et les Variedades ô Mcnsngero de Londres (1823-1825). L'histoire de sa vie privée et ses conversions successives du catholicisme jusqu'à l'unitarianismc ne sont pas de notre domaine. Comme poète, on peut le juger par sa Tormenta noctnrna en altn man

qui est dans son genre aussi caractéristique que son Oda à Carlos III ou le poème La Voluntariedad y el Deseo resignado. L'autorité de Coleridge a fait accepter pendant longtemps le sonnet Night and Death de cet Espagnol comme un des meilleurs sonnets anglais. Bien qu'on ne l'admire pas autant aujourd'hui, il n'en demeure pas moins comme un exemple intéressant d'un talent versatile. Un autre chanoine de Seville, Alberto Lista y Aragon (1775-1848), fut un versificateur dont la pureté de ton compense le peu d'étendue. A part un fragment de mélodie agitée tel que le cantique A la muertc de Jesiis, Lista est moins connu comme poète que comme professeur remarquable dont les Lecciones de Literatura cspaTiola (1836) furent pour l'Espagne ce que les Specimens of english dramatic Poets de Lamb furent pour l'Angleterre, Lista eut sur certains des meilleurs esprits de son époque une influence personnelle qu'il exerça noblement. Le plus fameux de ses élèves fut José de Espuonceda 1809-1842), dont il fut le maître au collège de San Mateo, à Madrid ; l'enfant, h qui sa paresse et sa mauvaise tenue attiraient de continuelles punitions, éveilla l'attention de son professeur par la qualité des vers qu'il écrivait déjà. A quatorze ans, il s'affilia à une société secrète, appelée Los Numantinos, qui prétendait travailler pour la liberté, l'égalité et le reste. Le jeune « Numantin n fut déporté dans un couvent de Guadalajara, où, sur les conseils de Lista (qui lui-même en écrivit quelques stances), il commença son essai de poème épique, FA Pelayo. Comme la plupart des jeunes gens qui s'attaquent au poème épique, l'.sprouceda ne termina pas le sien, et bien que les vers qui nous en restent soient d'une beauté réelle mais inégale, ils ne permettent en rien de prévoir un chef de l'école romantique.

De retour h Madrid, Espronceda fut mêlé à de nouvelles conspirations; il dut s'enfuir à Gibraltar, d'où il passa à Lisbonne. Il cherche à imiter les attitudes byroniennes, quand, avant de débarquer, raconte-t-il, il jeta dans le Tage ses deux dernières pièces de monnaie « pour ne pas entrer dans une si grande ville avec si peu d'argent «. A Lisbonne, il rencontra pour la première fois une jeune Espagnole de quinze ans, la Teresa xjui joue un si triste rôle dans sa légende ; mais les auto/ités espagnoles étaient de nouveau sur ses traces, et il dut fuir jusqu'à Londres où il étudia les œuvres de Shakespeare et de Milton, et où le charme poétique de Byron le domina complètement. En Angleterre, il retrouva Teresa mariée; il l'enleva et gagna Paris avec elle. A Paris, il se battit sur les barricades pendant les journées de juillet 1830. Après avoir vainement tenté de fomenter une insurrection en Navarre, Espronceda revint à Paris où il s'intéressa au mouvement romantique. L'amnislie de 1833 lui permit de rentrer en Espagne. Fils d'un militaire, il fut nommé officier des gardes du corps et semblait sur le chemin de la fortune quand il fut cassé pour quelques vers lus à un banquet politique. Il profita de son exil à Cuéllar pour écrire un roman historique, Sancho Saldana 6 El Castellano de Cuéllar (1834), mais bientôt regagna Madrid où il se jeta dans le journalisme, prêcha l'insurrection dans ses articles et ses discours, se battit dans les rues contre l'armée régulière en 1835 et 1836, prit part au triomphe libéral de 1840 et se prononça en faveur d'une république. En 1840 parut un volume intitulé Poesias, qui contient plusieurs de ses chefs-d'œuvre lyriques. S'étant séparé de Teresa, il fut, en 1841, nommé secrétaire d'ambassade à La Haye, et revint peu après h Madrid, ayant été élu député d'Al-

mena. Il mourut le 23 mai 1842, après quatre jours de maladie, épuisé par une vie orageuse, à l'âge de trentetrois ans. Journaliste formidable, démagogue d'une adresse consommée, lutteur toujours prêt au combat, Espronceda aurait pu se tailler un rôle prépondérant en politique, à moins qu'il ne fût mort sur l'échafaud ou sur les barricades. Mais son œuvre comme poète était laite; un Espronceda âgé est aussi inimaginable qu'un Byron vieilli ou un Shelley à barbe grise.

Le comte de Toreno, politicien et écrivain caustique, à qui on demandait un jour s'il avait lu Espronceda, répondit : « Je préfère lire Byron dans l'original. » Le sarcasme valut à Toreno — « sot impudent au cœur de fange » — une cinglante invective dans le premier chant de FA Diablo mundo :

Al necio audaz de corazôn de cieno, À quiea llaman el conde de Toreno.

Le mot de Toreno était méchant, mais le ressentiment d'Espronceda tend à prouver qu'il l'avait trouvé juste. Si Toreno voulut dire qu'Espronceda, comme Heine, Musset, Leopardi et Pouchkine, prit Byron pour modèle, il n'e.xprima que l'humble vérité. Parfois l'imitation est frappante : la célèbre Cnnciôn del Pirata rappelle immanquablement The Corsair de Byron, et la lettre d'Elvira dans El Estiidiante de Salamanca n'est presque qu'une belle traduction de la lettre de Julia dans Don Juan. Comme Byron, Espronceda devint le sujet d'un mythe, et il 6t tout pour jouer son rôle. Avec un plaisir manifeste, il répandait le bruit de ses méfaits et donnait au monde son portrait sous les traits de héros pâles, ténébreux et irrésistibles. Don Félix de Montemar, dans El Estudiante de Salamanca, est un « nouveau don Juan

Tenorio, âme fière et insolente, plein d'irréligion et de vaillance, altier et querelleur; toujours l'insulte aux yeux, l'ironie sur les lèvres, il ne craint rien et s'en remet pour toutes choses à son épée et h sa valeur ». 1 Dans la frémissante déclamation, A Jarifa en una orgia, on retrouve ce même désir déréglé pour d'impossibles plaisirs, le môme pittoresque mélange de misanthropie I et d'idéal. De même encore, le Fabio du fragment El Diablo miindo est animé par ce souffle byronien de pessimisme altier, de raillerie épique. Et ainsi d'un bout à l'autre de son œuvre, le protagoniste est toujours et partout José de Espronceda.

Il est douteux qu'aucun écrivain ait jamais réussi à dissimuler complètement sa personnalité; Espronceda ne l'essaya jamais; aussi son œuvre dramatique, — l'inachevée Dona Blanca de Borbôn, par exemple, — était condamnée à l'insuccès*; mais la violence de son tempérament, son égoïsmc artistique que rien n'abat, donnent de la vie et de la couleur à ses chants. Le Diablo mundo et FA Estudiante de Salamanca, ostensiblement modelés d'après Gœthe, Byron et Tirso de Molina, sont en réalité des séries d'impressions, des poèmes détachés liés entre eux par un fil des plus ténus. Espronceda, qui est fort peu espagnol dans sa vie et son art, est néanmoins le lyrique espagnol le plus puissant, le plus admirable du xix" siècle. Son attitude de révolté, sa passion d'amour et de liberté qui va jusqu'à la débauche et l'anarchie, sont les caractéristiques d'une

1. Kspronceda écrivit un drame eu jjiose, Amor t'eiiga sus agntvioi (1838), on coUnboralion avec Eugoiiio Moreno Lopez, et une con>cdie eu vers, Ni cl tio ?ii el sobrtno (1834), en collaboration avec Antonio Ros de Olauo, plus tard marquis de Guad-el-Jchi (1808-1886), l'auteur de re mystérieux roman El Doctor Lanuela (18<13), fpie personne nu la prélcnlion d'avoir compris.

époque plutôt que d'un pays : en cela, il est cosmopolite plutôt que national. ^lais l'impitoyable faculté d'observation que révèle El Verdugo, la conception idéalisée d'Elvira dans El Estudiante de Salamanca, représentent également les traditions de Quevedo et de Calderôn; tandis que sa rhétorique sympathique, sa phrase harmonieuse et sonore, ses images brillantes, sa véhémence, sont les reflets de la force et de la faiblesse de l'Espagne. C'est avec raison qu'elle l'honore comme le plus grand, sinon comme le plus parfait de ses poètes modernes.

Son co- « Numantin » Ventura de la Vega (1807- L865), originaire de la République Argentine, devint Espagnol par adoption et par résidence. N'ayant pas de fortune, et voyant que les traductions étaient payées le même prix que les œuvres originales, il dut adapter plus d'une cinquantaine de pièces françaises avant de se donner le luxe d'écrire El Nombre de mundo (1845), drame qui fit connaître en lui un descendant littéraire de Leandro de Moratin. On y remarque une délicate faculté satirique, une spirituelle ironie qui ne devait malheureusement pas durer : on le voit même dans La Crltica de El Si de las Ninas (1848), continuation modernisée de la pièce du maître, où la finesse dégénère parfois en attaque caricaturale. Devenu secrétaire de la reine Isabelle, directeur du Conservatoire, gaspillant ses talents dans les coulisses des théâtres et dans la politique, Vega fut trop tôt perdu pour la littérature. Mais il y conserva toujours une place honorable h cause de El Nombre de mundo et de poèmes élégants, tels que -4^'/fnciûn, qui démontrent une singulière maîtrise d'expression.

H Un poète contemporain auquel Vega survécut a gagné une triste célébrité posthume qu'il doit principalement

à une vie en contradiction avec l'habit qu'il portait. Entré de bonne heure dans les ordres, Juan Aholas (1805-1849) fut saisi par la fièvre romantique, mit en pratique ses extravagances, scandalisa par sa conduite les bons pères des Escuelas Pias, versa un orientalisme puérilement sensuel dans ses vers, et mourut fou sans avoir acquis d'autre réputation que celle d'un prêtre érotomane. C'est injuste, car souvent un souffle de poésie authentique anime ses vers fébriles.

Le Catalan Manuel de Cabanyes (1808-1833) mourut trop jeune pour développer ses forces, et l'on ne peut dire que ses Preludios de mi lira (1833) soient populaires, malgré les vifs éloges de Torres Amat, de Joaquin Roca y Cornet, et d'autres critiques au sens pénétrant. Cabanyes est essentiellement un poète pour les poètes, qui s'inspire surtout de Luis de Leôn. Ses heureuses trouvailles, comme dans les hendécasyllabes A Cintio qui peuvent se comparer à ceux de Leopardi pour le pessimisme et la perfection technique, sont celles d'un poète accompli. Milâ y Fontanals et M. Mcnéndez y Pelayo se sont eflforcés de faire reconnaître de tous son génie, mais son art froid ne s'adresse pas au grand public.

Parmi les poètes intermittents, pour ainsi dire, il suffira de mentionner Nicomedcs Pastor Diaz (1811-1863), excellent versificateur qui affectait dans ses écrits un ton mélancolique en contraste bizarre avec la belle humeur qui le distinguait à la tribune et dans la vie privée. Il cessa d'écrire après avoir rédigé la préface des œuvres de José Zoriulia y Moral (1817-1893) qui raconte les événements de son existence accidentée dans Rccuerdos del tiempo (vV?/o (1880-1883), souvenirs intéressants mais fort inexacts. Auteur des Cantos del Trovador [{^fk\), et

comme tel célèbre même à l'étranger dans sa première jeunesse (la Revue des Deux Mondes lui consacra un article quand il n'avait que vingt-sept ans), il produisit énormément avant de se rendre en France où il écrivit son poème Granada (1852). Se débattant dans une constante pauvreté, en 1855 il partit pour le Mexique et en revint les mains vides en 1866. Les Cortes lui votèrent (1884) une pension qui mit sa vieillesse à l'abri du hesoin. Il fut publiquement « couronné » à Grenade en 1890. Il est difficile cependant de croire que son œuvre ait souffert de ses embarras pécuniaires. Il aurait pu moins écrire, il aurait pu échapper au désolant labeur auquel il fut contraint; mais jamais il ne serait devenu un artiste parfait, car par tempérament et par goût il était improvisateur. On a peut-être prétendu à tort que, dans les Ecos de las Montanas, il écrivit des vers devant servir de texte aux gravures de Gustave Doré faites pour illustrer les poèmes de Tennyson, mais celui qui imagina cette fable connaissait son homme.

L'insouciance, la hâte et l'exécution défectueuse de Zorrilla lui feront toujours tort aux yeux des critiques exigents; cependant, il est certain que le charme qu'il exerça sur trois générations d'Espagnols implique une puissance considérable. Il eut, h un degré peu commun, trois qualités essentielles : l'esprit national, la spontanéité lyrique, et, bien qu'il prétendît lui-même ne pas le posséder, le sens dramatique. Sa Leyenda de Alharnar, sa Granada y sa Leyenda del Cid furent populaires au même titre que Marmion et The Lady of the Lake, parce qu'elles faisaient revivre, sous une forme pittoresque et simple, des récits et des légendes populaires. Le sort des poèmes de Sir Walter semble menacer aussi ceux de Zorrilla : on les lit pour leur sujet et pour les

brillantes couleurs des épisodes plus que pour la beauté du traitement, de la construction et de la forme. Toutefois, de même que Scott survit par ses romans, Zorrilla survivra par des pièces telles que Traidor, inconfeso y mârtir, ou El Zapatero y el Rey (refonte d'un drame de Hoz y Mota), ou Don Juan Tenorio, suggéré par Les âmes du Purgatoire de Prosper Mérimée. Son choix de sujets nationaux, l'appel qu'il fait à ces sentiments primitifs — courage, patriotisme, religion, — qui sont au moins aussi forts en Espagne qu'ailleurs, lui ont assuré une vogue durable. Soumises à un examen sérieux, les méthodes lâchées de Zorrilla sont souvent fatigantes ; à la scène, son impétuosité, ses gros effets et son lyrisme naturel font de lui une force réelle.

Né la môme année que Zorrilla, Gahriel Garcia Tas- I SAHA (1817-1875) a souffert de la réaction qui s'est produite contre le romantisme. Ses accents sont plus sonores que délicats; cependant, il était vraiment poète, et la profonde musique de Un Diablo mds ou de VHinino al Mesîas explique, sans d'ailleurs le justifier, l'enthousiasme de M. Valera, qui place Garcia Tassara parmi les plus grands poètes du siècle. On peut mentionner brièvement ici deux rivaux de Zorrilla parmi ceux de ses contemporains qui firent du théâtre : Antonio Garcia Gutiéruez (1813-1884), auteur de Juan Lorenzo, de Simon Bocanegra, cià^El Trovador {VS'dQ), trois pièces dont les deux dernières sont universellement connues grâce aux lihrcUi des deux opéras de Verdi; et Juax Eugemo Hart- ZENDUSCH (1806-1880), dont les meilleures pièces sont La Jura en Santa (ladea, Dona M envia, et ces Amantes de Teruel (1837) qui firent sangloter nos trop sensibles grand'mères. Garcia Gutierrez el Ilartzenbusch curent leurs jours de gloire ou de succès, comme Scribe, comme

Sheridan Knowles, comme Lytton aîné ; mais ces jours sont bien passés.

Des dons dramatiques et lyriques supérieurs se remarquent chez Maxuel Bretôx de los Herrehos (1796 1873) j son humour et sa fantaisie sont bien à lui, mais il emprunte sa méthode à Leandro de Moratin. Son Escuela del Matrimonio (1852) est la plus ambitieuse et peut-être la meilleure des nombreuses pièces dans lesquelles il se propose de dépeindre la société moyenne, avec une exactitude relevée de touches ironiques et d'intentions didactiques. Breton de los Herreros fut trop fécond, et il impose ses morales d'une façon un peu trop flagrante ; mais si nous le condamnons comme caricaturiste, il est indéniable qu'une pièce comme Marcela ôf:Cuàl de los très? (1831) qu'on joue encore, renferme une abondance d'esprit jovial et dénote une connaissance réelle du théâtre. On peut nommer après lui un dramaturge bien moins doué, TomAs Rodriguez Rubî y Diaz (1817-1890), qui réussit à amuser un public facile avec un badinage tel que La Bruja de Lanjarôn et cingla de ses satires les intrigants politiques et mondains dans une comédie plus travaillée : La Riieda de la Fortuna.

La vive hostilité qu'il témoigna vis-à-vis de la mère patrie, et ce fait qu'il ne mit jamais le pied dans la Péninsule, nous empêchent de comprendre dans une histoire de la littérature espagnole le plus célèbre et le meilleur les poètes hispano-américains, José Maria de Heredia (1803-1839), proche parent de l'auteur des Trophées; et il en est de même de son compatriote l'intéressant poète mulâtre Gabriel de la Concepcion Valdés (1809-1844), connu surtout sous son pseudonyme de Placido, qui fut fusillé comme rebelle. Mais Gertrudis Gômez de Avellaneda (1814-1873), une Cubaine, elle aussi, qui fut

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deux fois mariée à des Espagnols et passa la plus grande partie de sa vie en Espagne, peut être mise au nombre des écrivains espagnols. La galanterie traditionnelle de la nation explique, en une certaine mesure, sa vogue. Si nous accordons une importance littéraire à un roman tel que Sab, avec ses protestations contre l'esclavage et son idéalisation d'une race opprimée, il nous faudra aussi donner h la Case de Voncle Tom une place dans la littérature : l'œuvre de M"'' Beecher Stowe est en effet aussi supérieure à Sab que le plus médiocre roman historique de Sir Walter Scott est supérieur à Gnalimozin (1846). Un autre roman, Espatolino, est une variante des récriminations de George Sand contre le système social et une réédition de ses plaidoyers lyriques en faveur de la liberté. L'auteur est trop impressionnable pour être adroite, et ses dons d'observation sont défectueux; aussi ses romans sont-ils à demi oubliés. Mais ses qualités d'imagination et d'harmonie sont évidentes dans ses Poesias liricas (1841), dans ses drames remarquables : Alfonso Munio (1844) et sa tragédie biblique Saûl (1849), et surtout dans Baltasar (1858). Dans ses autres pièces dramatiques — traductions ou adaptations d'Augier ou de Dumas fils — elle se conforme au goût du moment; mais, sauf Christina Rossetti, aucune poétesse moderne ne dépasse sa grace et sa ferveur lyriques. Il faut nommer h côté d'elle Caholina Cohoxado de PfinuY (née en 1823), qui composa des poèmes aux tendances mystiques, dont le souvenir est seulement conservé à cause de la poésie peu respectueuse qu'Espronceda lui dédia.

Adelardo Lôpez de Ayala (1829-1879), cet homme politique qui passa d'un parti à l'autre et servit avec une égale souplesse deux monarques et une république, aurait

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pu acquérir une gloire durable comme poète s'il s'était moins préoccupé de thèses et de doctrines. Il était si désireux de persuader, si attentif aux subterfuges du métier, si anxieux de s'assurer un vote, qu'il se contenta de construire habilement son intrigue et d'arranger soigneusement ses incidents. El Tanto por ciento (1866) et Consuelo (1878) sont d'astucieuses harangues en faveur d'une haute moralité publique et privée, composées avec un soin extraordinaire et dans un but louable. Si une ■xtrême habileté, un souci scrupuleux du détail, une remarquable faculté pour le vers sonore à la Calderôn pouvaient assurer la maîtrise de la scène, Lopez de Ayala pourrait se mesurer avec les plus grands. Mais ses personnages sont plutôt des types généraux que des caractères individuels, et le sarcasme perpétuel avec lequel il indique la morale à dégager fatigue souvent. Néanmoins, il fut pendant longtemps une force, et bien que sa réputation soit maintenant quelque peu ternie, il v aura probablement toujours des admirateurs pour Un Nombre de Estado (1851) et Rioja (1854).

Il suffira de mentionner rapidement des écrivains tels que EuLOGio Florextixo Saxz (1825-1881), dont on joue encore un drame intitulé Francisco de Quevedo, et Narciso Saenz Di'ez Serra (1830-1877), auteur d'une excellente comédie ;Don To ma s ! avant d'arriver à la personnalité la plus frappante du théâtre espagnol pendant le deuxième tiers du xix' siècle. Manuel Ta.mayo y Bals (1829-1898) débuta par une imitation de Schiller, Juana de Arco (1847), subit l'influence d'Alfieri avec Virginia (1853), et s'aventura dans le drame classique national avec La Locura de amor (1855), l'œuvre la plus notoire de sa première période. Parmi ses succès populaires on peut compter La Bola de nieve (1856), où il expose la bas-

sesse de la jalousie, et Lances de honor (1863), éloquente déclamation contre les duels. Tamayo y Baus dut céder souvent au goût madrilène en adaptant des pièces d'Augier et de quelques autres écrivains français trop obscurs pour être nommés ici. La plus ambitieuse, et peut-être la meilleure de ces pièces est Un drama nuevo (1867) qui clôt, en réalité, sa carrière. Il s'effaça désormais, se contentant de vivre sur sa réputation et cédant la place, dans la faveur du public, à M. José Echegaray. D'une famille d'acteurs, il appréciait mieux qu'aucun de ses rivaux ce que permet la scène et, par son tact, il devint vite un expert dans la manière de dramatiser une situation. Mais ce n'est pas seulement à une dextérité mécanique qu'il doit la position éminente qui lui est accordée ; à des connaissances techniques sans égales, il joignait les forces de la sympathie et de la passion, le don de la création dramatique et une habileté prosodique qui émerveillait et enchantait lecteurs et auditeurs.

Parmi les poètes secondaires de cette période, le médecin Ventura Ruiz Aguilera (1820-1881) gagna la popularité avec ses Ecos naciortales (1849), livre caractéristique du moment où il fut publié. C'était une heure d'optimisme indéfini, de libéralisme vague, de sentimentalité aimable, de croyances chrétiennes s'exprimant dans des phrases encore plus vaporeuses que celles mises h la mode par Lamartine. Dans les Ecos nacionales aussi bien que dans les Ele^ias y Armonîas (1863) et les Estaciones del afio (1879), il y a de bons vers, il y en a même de charmants : il n'y en a pas de parfaits. On trouve chez Ruiz Aguilera une ame ouverte à des aspirations généreuses, une sincérité touchante; on y aperçoit également une trop grande distance entre la pensée et l'exécution, des négligences qui trahissent une fâcheuse absence do

toute discipline artistique. Ce fut un tempérament poétique qu'on devine plutôt qu'on ne le trouve exprimé dans ses poèmes si admirés jadis : cependant, pour être juste, il faut admettre que, si Ruiz Aguilera ne s'élève pas à la grandeur d'expression, il a des moments heureux où il nous séduit par sa naïve tendresse et son optimisme à toute épreuve.

Il y a un timbre féminin, une sorte de voix de tête, dans les accents de José Selgas y Carrasco (1821-1882), qui faisait partie de la rédaction du journal batailleur El Padre Cobos et joua un rôle secondaire en politique sous le gouvernement de Martinez Campos. Dans sa Primavera (1850), ses vers sont tellement chargés des sentiments conventionnels et de l'aimable pessimisme cher au public, que sa popularité était inévitable. L'indulgence espagnole s'arrêta au moment de le proclamer grand poète, et maintenant que son heure est passée, il est aussi injustement décrié qu'il fut autrefois loué à l'excès. Bien qu'il ne fût pas un génie original, il reste un excellent versificateur, dont la joliesse ne fut jamais banale, dont la douce musique et la caressante mélancolie ne manquent ni de charme ni de personnalité.

Un souffle plus profondément poétique animait le Sévillan Gustavo Adolfo Bécqler (1837-1870). Resté orphelin à l'âge de dix ans, Bécquer fut élevé par sa mar- , raine, qui, pleine de bonnes intentions et occupant un certain rang, aurait volontiers fait de lui son héritier s'il avait consenti à prendre une profession régulière ou i» entrer dans le commerce. A dix-huit ans, sans logis et sans un sou, il arrive à Madrid où il subit toutes sortes de déboires qui contribuèrent h abréger ses jours. On lui obtint enfin un petit emploi officiel qui l'empêchait de mourir de faim, mais son indiscipline le fit bientôt con-

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gédier. Il réussit à vivre en traduisant des romans étrangers, et en se livrant h de pauvres besognes de journalisme dans les colonnes de El Contemporâneo et de El Musco universal jusqu'au moment où la mort vint le délivrer.

Les trois volumes qu'il a laissés se composent de légendes en prose et de poèmes modestement intitulés Rimas. Bien qu'en prose Hoffmann soit l'ancêtre intellectuel de Bécquer, c'est l'Flspagnol qui parle, avec un accent personnel, dans des fantaisies morbides telles que Los Ojos verdes, où Fernando sacrifie sa vie pour l'amour des sirènes ; dans le récit de la folie de Manrique dans El Rayo de Luna, ou la description du sacrilège de Daniel dans La Hosa de Pasiôn, ou le fragment vague, imposant et visionnaire, intitulé La Miijer de Piedra. De même que Hoffmann influence la prose de Bécquer, Heine influence ses Rimas. On prétend que Bécquer ne connaissant pas l'allemand, il ne put lire Heine, ce qui n'est guère convaincant si nous nous rappelons que l'exemple de Byron fut suivi, en tous pays, par des poètes ignorant l'anglais. En réalité, Heine n'a certainement jamais eu de disciple plus brillant que Bécquer, qui, toutefois, substitue une note de féerie mystérieuse à l'incomparable ironie de l'Allemand. L'existence qu'il mena et le fait qu'il ne put, avant sa mort, reviser son œuvre, expliquent les inégalités d'exécution qui gâtent ses magiques harmonies. Pour lui rendre justice, il faut lire de lui quelques morceaux choisis où ses rythmes d'une apparente simplicité et ses cadences doucement assonancées expriment avec un art admirable ses visions à demi délirantes. A première vue, sa simplicité peut être considérée comme spontanée : une foule d'imitateurs n'ont réussi qu'à singer le côté faible de

Bécquer. Ses mérites sont aussi purement personnels que ceux de Blake, et l'imitation de l'un ou l'autre de ces poètes se termine presque inévitablement dans la platitude.

Le sort condamna Vicexte Wexceslao Querol (1836- 1889) aux fonctions d'administrateur de chemins de fer et contraria ainsi le dessein de la nature qui le voulait poète. Ses premiers essais, tels que le Canto épico à la (hierrn en Africa, trahissent l'influence de Quintana, et jusqu'au bout Querol resta fidèle h la tradition classique. Le meilleur de son œuvre ne se trouve pas dans ces î'xercices académiques sur le patriotisme ou la piété; il faut plutôt le chercher dans les Cartas à Maria et dans les stances .4 la muerte de mi hermana Adela, où il exprime artistement une émotion profonde. Si la vocation de Querol eût été plus impérieuse, il n'aurait pu supporter de rester silencieux pendant tant d'années, et il est peu probable que ses poèmes soient jamais populaires; pourtant, sa tendresse, sa sincérité et sa technique lui ont valu l'estime de ses rivaux. Plus jeune, Evaristo SiLio Y Gutierrez (1841-1874) s'est fait connaître par Santa Teresa de Jesi'is, par un poème inachevé : Magdalena, et par Una Fiesta en mi aldea, sa meilleure œuvre. Le pessimisme résigné et les variétés rythmiques de ses vers constituent une promesse dont une mort prématurée empêcha la réalisation. Toutefois Siliô nous intéresse comme un exemple de cette disposition rêveuse et mélancolique, plus rare chez les Espagnols que dans les pays lu Nord. Un contraste frappant de cette douce mélancolie est formé par le pessimisme noir de Joaqlin Maria Bartrina (1850-1880), qui nous découvre dans Algo (1876) les angoisses d'une jeune âme désespérée. Bartrina était Catalan et la forme de son castillan est souvent défec-

tueuse ; mais il est — il l'a prouvé plus tard — d'une sincérité douloureuse, et chaque page de son petit recueil de poèmes est illuminée par une flamme sinistre et dévorante. Ce n'est pas un artiste, mais il a un accent personnel et inoubliable.

Dans tout le xix" siècle l'Espagne n'a pas produit de prosateur plus remarquable que Mariano José de Larra (1809-1837), fils d'un médecin espagnol qui s'attacha à l'armée française. Né à Madrid, le jeune Larra fut élevé en France, et rentra en Espagne à l'âge de huit ans, parlant mal la langue qu'il allait manier avec une si parfaite maîtrise. Il étudia le droit un peu partout, mais manquant de vocation, revint à Madrid, se maria, et se lança dans le journalisme. Il essaya du théâtre avec No màs mostfûdar (1831), pastiche bizarre de deux pièces françaises : Le Portrait de Michel Cerclantes de Dieulafoy, et Les Adieux aux comptoirs de Scribe ; il ne gagna qu'un succès d'estime avee un roman historique, El Doncel de Don Enrique el Doliente [iS3^). Pourtant, s'il ne savait ni créer des caractères ni narrer des incidents, il excellait à observer et à satiriser. Habile à détourner la censure qui le menaça sans cesse, il se multiplia sous les pseudonymes de El Duende satirico, de Andreas Niporesas, de Baniôn Arriala; et sous ceux de Juan Pérez de Muîiguia et de Figaro il devint célèbre dans El Pobrecito Hablador (1832) et dans la Revista espafiola ('1834). Ce fut un écrivain consommé, un vrai maître, un esprit vigilant doué d'une vision directe et d'une àpreté d'expression qui émeuvent encore dans des articles tels que El Dia de Difuntos. La politique espagnole et les faiblesses de ses compatriotes sont mises à nu dans un esprit d'amertume féroce particulier h l'écrivain. Son œuvre est surchargée de misanthropie; mais Larra n'a

pas d'égal dans la littérature espacrnole moderne pour le courage inflexible et l'humour macabre qu'il déploie. A vingt-huit ans il se fit sauter la cervelle à la suite d'une liaison amoureuse, et la place qu'il occupait n"a pu être remplie par ses successeurs. Il n'est guère encourageant d'être prévenu à chaque ligne que tous les hommes sont des canailles et que tous les maux sont irrémédiables; mais il est impossible de lire les pages pessimistes de Larra sans admirer sa puissance et sa cruelle lucidité.

Plus modéré de ton fut l'essayiste Serafîx Esté- BANEz Calderox (1799-1867), dont la biographie a été écrite par son neveu, Antonio Canovas del Castillo. Sauf un sonnet sur les voleurs de livres, — qui semble viser le célèbre collectionneur Bartolomé José Gallardo, — ses Poesias (1831) sont aussi oubliées que son incomplète œuvre posthume De la Conquista y Pérdida de Portugal (1885). Ses Escenas andaluzas (1847) ne furent jamais populaires, en partie par la faute de l'auteur qui émaille son œuvre d'expressions locales ou d'archaïsmes voulus et prend une attitude de supériorité plus absurde qu'amusante. Recueil de souvenirs sur les mœurs andalouses et les coutumes qui disparaissent, les Escenas ont une valeur particulière par ce fait qu'elles donnent les impressions d'un observateur qui appréciait le pittoresque — et l'appréciait à tel point qu'on est tenté, peut-être injustement, de se demander s'il ne rehaussa pas ses tons pour l'unique plaisir d'accentuer l'eflet à produire. Une autre série de documents analogues nous est offerte par Ramôx de Mesonero Romaxos (1803-1882), sous le pseudonyme de El Curioso Parlante. On le classe souvent comme un disciple de Larra, bien qu'il insiste sur ce fait que les premiers chapitres de son Panorama Matritense (1835) parurent six mois avant les premiers

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essais de Larra ; toutefois on ne trouve chez lui aucune trace de l'énergique concision de Figaro : il a plutôt une prolixité qui n'est pas sans grâce. Son mérite est de nous avoir légué un tableau animé de Madrid avant que la ville ne soit devenue une pauvre et lointaine imitation de Paris, et de nous aider h reconstituer la vie sociale d'il y a soixante ans. Sans rien avoir des poses d'Estébanez Calderon, encore qu'il ne soit pas moins observateur ni probablement plus exact, Mesonero écrit comme parle un homme bien élevé : — simplement, naturellement, directement; et ses qualités sont sensibles dans ses intéressantes Memorias de un Setentôn (1881).

D'autres recueils de traits de mœurs et de coutumes nous sont donnés par un écrivain dont le père était allemand, Cecilia Francisca Josefa Bohl de Faber, qui fut mariée trois fois et que l'on désigne toujours sous son pseudonyme littéraire, FernAn Caballeho (1796-1877), qui est le nom d'un village de la Manche. Cet auteur si national fut en réalité une Allemande polyglotte. Son premier ouvrage. Sola, fut écrit en allemand vers 1833, le brouillon de La Familia de Albareda fut rédigé dans la même langue, et le brouillon de La Gaviotn en français. C'est avec La Gai>ioia (1848) que Fernân Caballero débuta dans la littérature espagnole, et cet agréable roman a probablement été lu par les étrangers plus qu'aucun livre espagnol du siècle ; malgré ses sensibleries et ses réflexions morales, il mérite une bonne part de sa vogue, car il peint hdèlement la vie ordinaire telle qu'elle existait dans les villages andalous, et le style en est naturel. Toutefois, il se glisse dans La Gaviota un air d'irréalité dès que la scène, quittant le village, est transportée dans un salon, et le soupçon que Fernân Caballero inventait sans observer avec exactitude se pré-

cise en présence d'un pantin articulé comme le Sir George Percy, de Clemencia. Son penchant didactique s'accrut avec le temps, et ses dernières œuvres sont gâtées par trop de sermons, de prônes et d'exhortations; mais tant qu'elle en reste aux épisodes rustiques provenant de ses impressions de jeunesse, tant qu'elle se contente de raconter et de décrire, comme dans La Familia de Albareda, elle réussit h donner une charmante série de tableaux, empreints d'une élégance presque irréprochable. Ferniin Caballero, auteur réaliste, très féminin, n'est pas assez loin de nous pour être considérée comme classique, mais elle est suffisamment éloignée pour être démodée. Pourtant, on peut prédire sans témérité que La Gaviota survivra à maints romans plus récents.

Les écrits de Fernàn Caballero manquent de cette force d'imagination qui a conservé vivante la renommée de El Senor de Bembibre (1844), œuvre de l'ami d'Espronceda, Enrique Gil y Carrasco (1815-1846), qui fut aussi un poète renommé. Les méthodes de Sir Walter Scott avaient été popularisées indirectement, par l'enthousiasme des émigrés espagnols et par les traductions de Gômez Arias (1828) et de The Castillans (1829), deux romans de Joaquin Telesforo de Trueba y Cosîo (1798- 1835), émigré espagnol qui écrivit en anglais et que par conséquent nous négligerons ici. Il se peut que la ressemblance entre l'intrigue de The Bride of Lammermoor et celle de El Senor de Bembibre soit totalement accidentelle, mais c'est là une question d'importance relative. Pour la force et l'originalité de l'intérêt, El Sefior de Bembibre est peut-être le meilleur roman historique écrit par un Espagnol au xix' siècle. La richesse des ressources romanesques, la fidèle présentation des personnages, les couleurs et l'éclat du style ont assuré au

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roman de Gil une vogue durable malgré toutes les vicissitudes de goût qui ont marqué ces cinquante dernières années.

Il ne faut pas oublier le nom d'un romancier analogue, le Basque Fhancisco Navarro Villoslada (1818-1895), qui débuta par un poème épique intitulé Luchana (1840) et imprégné d'un anti-carlisme assez curieux chez un futur secrétaire du prétendant. Villoslada dissipa son talent dans d'innombrables articles de journaux, et ce n'est qu'après la guerre civile qu'il publia Amoya 6 los Voscos en el siglo VIII (1877), dont la valeur n'a pas été généralement reconnue, peut-être parce que l'auteur appartenait notoirement à la faction vaincue. Mais si le roman historique renaît plus tard, Amaya, reconstitution intéressante et pleine d'imagination, mériterait d'avoir le succès qui lui fit défaut lors de sa publication.

Peu de romanciers ont eu des dons naturels supérieurs à ceux de Manuel FernAxdez y Gonzalez (1821-1888), qui aurait pu, comme Manuel de la Revilla l'a remarqué, ôtre le rival d'Alexandre Dumas, mais qui ne fut guère qu'un Ponson du Terrail espagnol. Ses ressources d'invention sont inépuisables; il sait émouvoir par une rapide succession d'épisodes saisissants, et souvent il écrit avec une grâce étincelante. Sa pauvreté l'obligea à produire surabondamment, et la plupart de ses innombrables improvisations, défigurées par une insouciante accumulation d'extravagances, sont abandonnées îi jamais. De cette masse informe il ne reste guère que El Cocinero de Su Magestad et Martin Gil, peut-être aussi Men Rodriguez de Snnahria.

Son contemporain, Pedro Antonio de Alaucôn (1833-1891), qui, comme la plupart des écrivains espa-

f^nols, gîita son œuvre en se mêlant de politique, vivra par ses ouvrages les plus courts et les moins ambitieux. Son Escândalo (1875), après avoir causé une sensation énorme (c'était une défense des Jésuites par un vieux révolutionnaire), est déjà tombé dans l'oubli, et La Prôdiga (1882), jadis populaire, n'a pas eu un meilleur sort. 11 faut chercher le véritable Alarcôn dans El Sombrero de très picos (1874), tableau de mœurs rustiques rendu avec gaîté et joyeuse humeur; dans El Nina de la Bola (1880), et dans cette pittoresque relation de la campagne du Maroc intitulée Diario de un Testigo de la guerra de Africa (1859), qui est une des chroniques patriotiques les plus animées que l'on puisse trouver.

L'Espagne moderne n'a guère de belle prose d'un caractère plus grave. Pourtant, le marquis de Yaldegamas JiAX Doxoso CoRTÉs (18091853) a écrit un fort remarquable Ensayo sobre el Catolicismo y el Socialismo (1851). Trop souvent Donoso Cortés, le plus intolérant des Espagnols (comme on pourrait l'attendre de quelqu'un cjui modifia dun seul coup ses convictions les plus protondes), accable ses lecteurs d'affirmations dogmatiques au lieu de leur fournir des exposés raisonnes, et parfois ce pontife d'orthodoxie intransigeante frise des théories condamnées depuis longtemps comme essentiellement pernicieuses. Néanmoins il écrit avec une éloquence et une passion extraordinaires, — et aussi avec une conviction de son infaillibilité personnelle sans égale en littérature. L'immense orgueil, qui serait ridicule chez tout autre, ne l'est pas chez Donoso Cortés : derrière ses paroles enflammées il y a toujours une force, une personnalité, un homme convaincu. En le lisant on se rappelle la maxime si profonde de Coleridge : « Celui qui met le christianisme au-dessus de la vérité mettra ensuite

l'Eglise au-dessus du christianisme et finira par se mettre lui-môme au-dessus de l'Église. » Et malheureusement Donoso Cortés, comme n'importe quel pape laïque, n'a pas su éviter cet écueil.

D'un tempérament tout opposé est celui du curé de Vich, Jaime Luciano Balmes y Uspia (1810-1848), l'auteur de El Protestantismo comparado con el Catolicismo (1844), un des plus ingénieux ouvrages de controverse moderne. Donoso Cortés dénonce la raison humaine comme un piège du Malin, une faculté qui penche naturellement vers l'erreur. Balmes fait, à chaque instant, appel à la raison : mais avec lui il est peu sage d'admettre que deux et deux font quatre avant de s'être bien assuré de ce qu'il veut faire de cette proposition. Sa subtilité est dangereuse et il possède une déconcertante dextérité à se servir d'une concession de son adversaire. En réalité Balmes est beaucoup trop habile, car enfin le lecteur le plus candide est amené à se demander comment il est possible qu'un cire raisonnable soutienne des opinions aussi absurdes que celles attribuées aux protestants. Au point de vue catholique, cependant, Balmes n'admet pas de réplique. En en laissant de côté la portée doctrinale, son traite est un exemple frappant de discussion adroitement conduite, bien que sans grand souci de la forme littéraire. Plongé dans des controverses politiques et religieuses, absorbé par la rédaction de ses journaux de combat, El Pensamiento de la Naciôn et La Chnlizacion, Balmes n'eut pas le temps de devenir un homme de lettres. Aussi ce maître polémiste est-il moins puissant dans la domaine de la pensée abstraite. La Filosnfia fundamental (1846), mélange des doctrines scholastiques et cartésiennes, ne s'est pas imposée même en Espagne et n'a eu aucune inducnce hors de la Péninsule. Toutefois,

ce livre, jadis célèbre, a encore un certain intérêt puisqu'il marque une légère tendance de l'Espagne à entrer dans le mouvement philosophique moderne.

Un collaborateur de Balmes, José Maria Quadrado (1819-1896), connu en France comme continuateur du Discours sur l'histoire universelle de Bossuet, se distingua dans les études archéologiques dont l'initiateur en Espagne avait été l'artiste Francisco Javier Parcerisa (1803-1875). Emporté par la lecture des Aventures du dernier Abencérnge et de Notre-Dame de Paris, Parcerisa collabora avec l'homme accompli que fut Pablo Piferrer y Fabregas (1818-1848) pour le premier volume des Hecuerdos xj bellezas de Espa/ia, publié en 1839. Le texte des volumes suivants fut rédigé par Quadrado, qui reconstitua avec charme et érudition l'histoire archéologique des dix-sept provinces de l'Espagne. Et cette prose volumineuse n'est qu'une partie de son œuvre. Il a été poète h ses heures, il a eu le courage de refondre Shakespeare, il fut l'archiviste des îles Baléares, et l'auteur d'une intéressante étude d'histoire sociale : Forenses y Ciudadanos (1847). Sans être un homme de génie, Quadrado se classe comme un imitateur savant, de goût artistique, sachant communiquer aux autres la douce flamme de son enthousiasme éclairé. Pardonnonslui son attaque peu galante contre George Sand, la seule action critiquable d'un travailleur sage et modeste qui méritait bien le titre de vir optimus que lui décerna son émule Hûbner.

Les sujets qui absorbèrent en grande partie l'activité intellectuelle de Coxcepciùx Arexal de Garcîa Carrasco (1820-1893), femme d'un talent et d'un caractère exceptionnels, ne rentrent pas dans notre cadre. Cependant la sobre éloquence, la clarté de pensée dont elle fait preuve

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dans ses études sur la criminologie, l'éducation et d'autres problèmes sociaux, indiquent qu'elle aurait fort bien pu se faire un nom en littérature. Une bonne part de ses aspirations idéales et de ses visées pratiques durent séduire le généreux enthousiasme d'E.MiLio Castelar y RiPOLL (1832-1899), dont le renom d'orateur assura la vogue à ses écrits. Sans doute, si Gambetta ou Gladstone avaient publié des relations de voyages, des romans, des travaux d'histoire, ils auraient eu, eux aussi, d'innombrables lecteurs; mais la littérature est une maîtresse jalouse, et la multiplicité des intérêts qui accaparaient Castelar fut un obstacle à ses succès dans les lettres. Ses ouvrages d'histoire n'eurent jamais aucune valeur réelle. Ses Recuerdos de Italia (1872), son roman historique Fra Lippo Lippi (1879) sont surchargés d'images audacieuses, de paradoxes et d'antithèses, et de ces avalanches de mots que seule sa merveilleuse facilité de parole rendait supportables à la tribune. Castelar fut à un moment splcndide de sa vie « le premier ténor de la République » : il resta toujours un artiste du verbe, mais sans la moindre influence littéraire. Ses idées n'ont rien de particulièrement espagnol ; la manière dont il paraphrasait et ornait « les principes de 48 » prouve qu'il était un cosmopolite ou, si l'on préfère, un afrancesado attardé. C'est toutefois un représentant très sympathique d'une phase de pensée optimiste qui eut son heure en Espagne comme ailleurs.

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