LA PRISE DE LA BASTILLE. — LE PORTE-DRAPEAU
Malgré les gens de mal ouvrant leurs yeux d'orfraie, Le bon grain mûrira, délivré de Ti vraie...
Qui jugerait Emile Blémont seulement d'après la poésie de sentiment naturel et délicat où il excelle, se tromperait grandement ; on voit qu'il possède aussi la corde d'airain. Il y a même en lui, à côté de l'œuvre littéraire, généralement fondue avec elle, toute une oeuvre d'homme d'action ; et ce poème est un acte autant qu'il est un chant. J'aimerais voir la jeunesse lire ces vers d'énergie et d'enthousiasme. Aujourd'hui surtout que des gens osent amoindrir ou avilir ce fait épique de la Révolution, il serait bon de propager des pages fières et véridiques comme celles-là.
« Voilà un grand souvenir qu'il faut perpétuer dans la mémoire du peuple, écrivit Mm«Michelet à Blémont; c'est la victoire de l'Humanité. Vous l'avez dit avec une grandeur magistrale... L'âme des victimes était en vous, vous les avez superbement vengées. » Autres lettres. De Stéphane Mallarmé : « La charmante plaquette forme bien à elle seule un tout parlait et contient un de ces beaux éclats de voix que donne le poète devant la perpétration ou au souvenir d'un grand fait... » — D'Antony Valabrègue : « J'ai été très vivement frappe de l'allure large et des qualités lyriques de ce poème qui est, je crois, le meilleur que j'aie lu de vous. Les vers ont, très souvent, un accent vraiment supérieur...» Une appréciation, qui dut remuer très intimement le cœur du poète, fut celle-ci : « Ta nouvelle œuvre est largement conçue. Il y a là certains vers qui, dans leur vaste brièveté, sont, à eux seuls, des volumes d'histoire .. Ce sont là, certes, de grands et ma-
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gnifiques vers, de bonnes et solides pensées. Je f en félicite de tout mon cœur de vieux républicain, de toute mon âme d'ancien poète...
fl Ton oncle qui te serre cordialement la main,
« Auguste Jolly. »
A propos d'une étude sur Shakespeare, Emile Blémont reçut ces lignes du plus célèbre poète anglais contemporain :
« London, 6 mars 1888.
< Monsieur, c Je viens de lire votre admirable et cordial article du Rappel d'avant-hier, dont je m'empresse de vous offrir mes remerciements. Mais, pour les exprimer aussi clairement que je le voudrais, il faudrait m'arrêter à chaque période, en commenter chaque phrase. Je suis heureux que vous ayez remarqué sans la flétrir, ainsi qu'elle a pu paraître le mériter, laudace que je me suis permise d'oser contrarier le jugement de notre Maître à tous, à l'endroit du pauvre Faistafi, dont son roi ingrat a brisé, broyé le cœur, et dont la souffrance ingénue et mortelle impressionna même des sacripants comme Nyra et Pistol...
<L Aloernon Ch. Swinburne. »
Cette même année, Blémont donna diverses poésies au Nouveau Parnasse français (Leipzig), et une notice sur l'Abbaye-au-Bois dans les Chefs-cTœuvre d'art au Luxembourg (Baschet, juin 1880).
11 publia aussi le Porte-Drapeau, illustré par Régamey (Strauss). C'est un épisode de 1870-1871, de « cette guerre à l'œil faux, au travail clandestin », que décrit
LA PRISE DE LA BASTILLE. — LE PORTE-DRAPEAU iO&
le poète en un langage d'amère tristesse, et qui, si vitc^ nous mena de Wissembourg à Sedan !
. . . Que ne peut-on, ô céleste clarté, O vous, témoins muets, plaine, tombeaux, cité. Que ne peut-on, par quelque élan expiatoire, Arracher ce feuillet du livre de T histoire !..
Parmi les défaites, les chutes, qu'évoque une description nourrie, forte, expressive, et quand la* France est envahie, un vieillard, dans Mulhouse, se sent mourir devant l'Alsace perdue. Il demande qu'on l'ensevelisse dans un drapeau tricolore ; et le poète exprime cette belle idée que, depuis lors, le drapeau français n'a pas quitté la terre d'Alsace :
. . . Là-bas. il est, je vous le dis, Un cadavre qui serre entre ses bras raidis.
Gage d'inébranlable espoir, sainte relique.
Les augustes couleurs de notre République ; — Qui, sous le sol gonflé d'un généreux ferment, Pour notre France en deuil garde fidèlement Le cœur sombre, le cœur profond de la contrée ; — - En qui du passé fier Tâme s*est concentrée ; Qui sans relâche attend, qui les nuits et les jours Attendra, les lointains et longs roulements lourds, L'immense bruit de pas, la sonore fanfare.
Annonçant le réveil k ce nouveau Lazare...
C'est la vieille Alsace personnifiée :
Déjà même, dit-on, quand la lune irisée
Plane au ciel de minuit sur la ville apaisée,
Les passants attardés que poursuit, comme un glas.
Sur les trottoirs déserts l'écho «onrd de leurs pas,
Parfois, le front hagard et la bouche béante, S'arrêtent, en voyant surgii, forme géante, Un spectre sépulcral, qui parmi les pâleurs S'avance, grave et lent, drapé dans nos couleurs...
Voilà un poème digne de la Prise de la Bastille ; il offre même, par Tinvention, plus de personnalité ; mais un égal souffle viril l'anime. Il fut d'abord publié aussi en un placard populaire, tiré à cinquante mille exemplaires et vendu dix centimes. Plus de trente mille furent achetés en deux jours. On s'apprêtait à faire un nouveau tirage, quand l'éditeur fut avisé offl- -cieusement d'avoir à reprendre le placard, dont la vente ne serait plus tolérée. Ces rimes héroïques avaient le tort de rappeler avec trop de succès TAlsace- Lorraine à la France, et de réveiller l'esprit de relève" ment. Blémont connut ce jour-là que la politique, lorsqu'elle est laite par des esprits vulgaires, est une ennemie féroce de la littérature.
Théodore de Banville, dans son compte-rendu au National (19 juillet), cita « la touchante et énergique péroraison, dont les grands vers fondus d'un seul jet, éclatent avec le retentissement de l'airain sonore... Voilà certes, ajoutait-il, une belle langue et de grandes images. »
Parmi les dernières lettres de la campagne du Rappel, empruntons quelques extraits à celle de M. de Lescure, lauréat de 1 Académie ; ils sont du 6 août 1880 : « Je suis très touché, très flatté et très reconnaissant de la façon dont vous avez bien voulu parler de mon Eloge de Marivaux. Je suis aussi très frappé de la flnesse d'aperçus de votre article... Je crois que vous étiez
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très capable de nous donner un Marivaux très nouveau, très original. Il est fort heureux pour moi que vous n'ayez pas concouru... Je vous prie d'agréer Thommage de mon discours. Il était dû à l'écrivain qui, dans la presse parisienne, a fait incontestablement le meilleur article sur le sujet où je suis flatté de me rencontrer par tant de points avec vous, et que je n'aurais pas osé traiter si je vous eusse lu avant, au lieu de vous lire après ».
On se rend compte, sans qu'il faille insister, de l'activité de Blémont, ainsi que des directions variées que prenait sa pensée en ce temps d'évolutions. Il travaillait avec acharnement, pour oublier la mort de son enfant.
Mais, fatigué, brisé, n'ayant d'ailleurs plus de goût pour le journalisme, il avait cessé de collaborer régulièrement au Rappel. Toutefois, il ne se replia pas encore définitivement vers les calmes Revues Banville lui avait proposé le Gil Bios ; il préféra entrer au Réveil Social, fondé par les amis de Louis Blanc. Il y fit pendant deux ans (1880-1882) la critique dramatique et littéraire ; ses feuilletons hebdomadaires étaient suivis attentivement. On avait remarqué surtout celui où, précisant le rôle social de la littérature et du théâtre, il avait appelé de tous ses vœux l'avènement d'une formule nouvelle qui serait l'Ecole humaine (27 janvier 1880.)
Il collabora aussi au Paris Moderne (1880-1881), où il fit paraître onze poèmes d'Edgar Poe interprétés en vers français. A cette occasion, il reçut de Banville la lettre suivante :
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<i Paris, 5 décembre 1881.
« Je viens de lire avec une vive joie dans Paris Moderne votre interprétation des poèmes d'Edgar Poe. C'est bien la musique même du grand poète. Après avoir su un peu d'anglais quand j'étais enfant, je m'en rappelle si peu que rien du tout ; mais cette musique de Poe, je l'entends en vous lisant et je la retrouve, telle que Baudelaire me la taisait sentir, en m'en expliquant les procédés, lorsqu'il me récitait lentement le Corbeau et les autres poèmes.
« A la bonne heure I, voilà une traduction (si on veut employer ce mot) qui nous donne autre chose qu'une carcasse. Je vous applaudis de tout mon cœur, cher ami...
« Votre bien dévoué,
« Théodore de Banville. »
Avec et pour Victor Hugo
La campagne du Rappel, où Blémont s'était voué à la propagation de ses idées les plus chères, avait eu particulièrement cette haute signification : le bon combat soutenu avec et pour Victor Hugo. Entré dans l'intimité du grand poète, il le voyait chaque semaine, était souvent invité à sa table. Plusieurs causes établissaient entre eux une spéciale attraction. Ainsi que la plupart des esprits qui ont organisé le xix« siècle, ils avaient leur commune origine dans la bourgeoisie. Hugo fut façonné, d étape en étape, par les mœurs e^ les triomphes républicains de son temps ; et Blémont entendit dès son enfance les chants hardis de la muse populaire, cultivée dans sa lignée maternelle. Or, tout cela, c'était le courant révolutionnaire qui entraînait hommes et œuvres vers lavenir. Â côté d'autres cordes qui faisaient du premier un poète de l'épopée et de Tautre un poète du sentiment, ils possédaient tous deux cette fibre poétique qui vibre Rêvant l'héroïsme de la Révolution française. Après la chute de l'Empire et l'avènement définitif de la République, il était logique que, si voisins d'opinions, d'espérances, d'inspiration démocratique, il se rencontrassent, se comprissent, pour l'œuvre commune où travaillaient aussi d'autres groupes formés par d'autres affinités.
La sympathie était naturelle par les origines et les penchants, autant que sociale par la nécessité de s'unir en vue dMntérêts publics nouveaux : motif qui compte tant dans tous les accords humains I Mais pour des poètes, on peut assurer que ce motif fut secondaire ; ces calculs, pourtant indispensables, auxquels pensent tout d'abord les politiciens, ne sont généralement aperçus qu'après coup par les fervents de la muse. De Hugo à Blémont, il y eut l'agrément d'une bienveillance, j*allais dire paternelle ; et j'affirmerais que l'admiration de plus en plus profonde et libre de Blémont pour Hugo, fut une sorte d'instinctif et direct sentiment filial. En tout cas, si les évolutions de Blémont se poursuivirent encore, à cause du plaisir avisé mais très vif qu'il ressentait à trouver^ son action respectueuse et vigilante à côté de Victor Hugo fut une première halte, une station choisie d'où sa pensée s'élancerait ensuite dans la meilleure voie de l'avenir.
Le 30 janvier 1881, /f £eau/narc/iai5 parla de célébrer, le 26 février, l'entrée de Hugo dans sa quatre-vingtième année. La presse approuva. Le 12 février, fut élu un comité d'organisation dont fit partie Emile Blémont, La Fête s'ouvrit le 26; mais c'est le lendemain, un dimanche, que défila, devant la maison de Favenue d'Eylau, cette inoubliable manifestation populaire dont toute la terre retentit. Dès le début, Blémont étai^ là, commissaire de la Fête, recevant, avec les membres du Comité, les offrandes multipliées de ce peuple immense. Il se rendit ensuite à la grande salle du Trocadéro, pour l'ouverture de la matinée solennelle donnée au bénéfice des pauvres de Paris ; il y arriva à
AVEC ET POUR VICTOR HUGO llf
temps pour entendre Tallocution de Louis Blanc, le poème de Banville claironné par Constant Coquelin, et pour offrir son bras à Julia Bartet et Fintroduire sur cette vaste scène, où, devant un punlic énorme et frémissant, elle dit les vers superbes de la Mise en liberté.
Le Beaumcu'chais du même jour fut un numéra spécial, proses et poésies, où se trouvaient des strophes de Blémont, qui, magistralement dites sur la scène du Vaudeville par Pierre Berton, avaient été redemandées et longuement acclamées. Le numéro suivant (6 mars) donna une relation des iêtes, e^ Blémont y rendit compte de la représentation de Lucrèce Borgia. Le 20 mars, il y dit adieu à son ami le poète Adolphe Pelleport; et son récit montrait Hugo arrivant seul dans la pauvre chambre lointaine de la rive gauche où Pelleport, âgé de trente-huit ans, agonisait. Le 15 mai, le Beaumarchais publia le décret de Jules Grévy transformant l'avenue d'Eylau en avenue Victor Hugo, et un nouveau manifeste ouvrant une souscription pour ériger une statue à Hugo. Le 8 juin* k la salle Herz, se tint une réunion de plus de trois cents personnalités, qui élut un comité provisoire d'initiative de treize membres, dont Blémont ; le 15, il fit partie encore de la commission executive de vingt membres nommée aussi par élection. Il prit une part importante à la séance où la commission arrêta le texte de 1 appel, qui ouvrit officiellement la sous-' cription (14 fuillet.)
Cependant Blémont ne négligeait pas son œuvre littéraire. Il publia cette année-là, en librairie, ses
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Esquisses américaines d'après Mark Twain (Ollendorff.) Ce sont de libres et fidèles interprétations, qui nous donnent l'idée et le style de Fauteur, avec leur saveur toute spéciale. On se rappelle la lettre de Champfleury à ce sujet.
J'ai noté des vers sincèrement émus, dans le poème : André GUI, de Blémont, qui fut dit à la représentation du 3 novembre 1881, à FOdéon^ par Albert Lambert (édité ensuite chez Tresse) :
Il était Dé très noble et très pauvre ; il avait Loyalement conquis sa place à la lumière, Marchant, front haut, avec sa fierté coutumière, Vers l'idéal pur qu'il rêvait. . .
Quelque chemin qu'il prît pour aller en avant, Une ombre le hantait, le harcelait sans trêve ; Comme un frêle château de cartes, son beau rêve £b lambeaux s'envolait au vent.
Blémont donna une notice sur Joseph de Nittis, dans les Artistes modernes (F^aunette, 1881), et commença sa collaboration à YArtiste (1881-1890). Son étude dans cette dernière publication sur J.-J, Henner (janvier 1882) fut éditée, en tirage particulier, avec deux belles reproductions de tableaux. L'histoire du peintre, son portrait, son œuvre où « le sens de la mélodie plastique et celui de l'harmonie lumineuse se sont développés pour s'épanouir en pure poésie », sont traités avec cette solide texture de la critique de Blémont, qui y met de l'âme, du cœur surtout, et du savoir vrai. Pas trop de technique, mais beaucoup d'impression ; et de la sensibilité, ce qui vaut mieux.
Aussi Henner revit-il entier, avec sa couleur et son idéal, dans cet essai.
Une analyse de la Faustin (au Beaumarchais) valut ^u critique cette lettre d'Edmond de Concourt : « Quel aimable, quel caressant, quel élogieux article vous avez bien voulu consacrer à la Faustin, et cela dans une belle et délicate prose de poète qui flatte infiniment Tauteur ! On me promet de dîner prochainement avec mon critique, ce sera une occasion de le remercier plus longuement et de plus près. Recevez, cher monsieur, Tassurance de mes sentiments les plus sympathiques pour l'homme et son talent ». (26 janvier 82)
Cette année 1882, Blémont fit paraître le Jardin enchanté, avec dessins de Henry Guérard (Charavay frères). Une nuit d'hiver, Tenfant d'un bûcheron est gravement malade ; le père est sorti pour chercher assistance ; et la mère, lasse de ses veilles, somnole. La Mort passe^ emporte la petite âme. Alors la mère s'éveille ; désespérée, elle s'élance dehors :
Vingt fois elle trébuche et chancelle ; et toujours Elle reprend sa marche à travers les bois sourds. Mais elle sent enfin défaillir son courage ; En proie à l'ouragan qui l'aveugle et l'outrage, Elle tombe, elle gît au milieu du chemin.
La Nuit lui apparaît ; elle lui dira la route qu'a suivie la Mort, mais elle voudrait entendre ces chants qui s'élevaient, le soir, de la pauvre hutte ; et la mère chante ! La Nuit dit : « C'est par là. » — Par là, deux sentiers s'ouvrent sur le lointain : lequel prendre ? Un buisson blanc de givre lui demande qu'elle le ré«
chauffe, et elle serre les branches glacées contre sa poitrine, c Va de ce côté », dit le buisson. — - Elle marche jusqu*à un fleuve ; le batelier a besoin de ses cheveux ; elle donne ses cheveux et aborde sur l'autre rive.
Alors, au cœur d'un bois, où le gréle bouleau S'élançait, blanc et lisse, entre Térable et Porine, Elle aperçut de loin une sorte d*énorme Et merveilleuse serre, avec de grands jardtnt. Des bouquets d'arbres, des terrasses, des gradins. La place était pourtant solitaire et muette.
Nul oiseau, si ce n'est une vieille chouette, Avec recueilleiient perchée en haut d'un if ; El l'on n'entendait rien que le soupir furtif De la brise, fuyant sous les feuilles légères.
Les Parques sont assises sur le seuil ; Tune lui demande ses yeux, Tautre sa santé, la troisième sa jeunesse : elle les donne. Une des Parques la conduit alors en ce domaine, où chaque existence est représentée par une plante. La mère doit chercher, deviner, trouver l'arbuste lié au destin de son enfant, avant que la Mort ne l'arrache ; et la Parque décrit les plantes, qui ofTrent les caractères dilTérents des personnes. Tableau plein de la connaissance des êtres et du sentiment des similitudes, que suit une pittoresque et délicate peinture de ce « Jardin enchanté •», en mots précis, rythmés, musicaux. Poème de choin dans ce poème varié : trois pages d'anthologie dont on ne peut citer un fragment, car tout s'y tient et tout y est à lire. Parmi ces innombrables plantes, la mère touche un • faible liseron : c'est lui ! Mais la Mort approche.
La Mort aux yeux profonds parut entre elles deux. £t la vision blanche aux mamelles de marbre, Faisant sous ses pieds nus craquer des feuilles d'arbre, Regarda fixement la suppliante en pleurs.
Elle s'étonne, devant la mère héroïque, puis veut récarter ; mais Fadmirant, elle lui fait rendre tout pe que celle-ci a donné pour sauver son enfant, et lui dit de regarder au fond d'un puits, où elle verra la mérité, l'avenir.
La mère se pencha sur le puits. Mille scènes Passèrent sous ses yeux alors, amours et haines ! Des chants, des cris, des pleurs, des rires et du sang I Ici, les songe» d'or, Tespoir éblouissant, Les candeurs, les aveux divins, les harmonies, L'aurore, l'azur. Là, les noires insomnies, L'obsession, Teffroi, la meute des remords.
L'instinct cabré, prenant aux dents le fer du mors. Les louches lâchetés pataugeant dans la boue, Les bandits honorés, les martyrs qu'on bafoue, Judas vendant Jésus pour les trente deniers.
Et le vol des vautours chauves sur les charniers.
Et c'est lui, son enfant, lui, ce meurtrier voué à d'atroces funérailles et maudissant sa mère I c Non ! ce n'est pas lui. — Qu'en sais-tu? dit la Mort. — Qu'il vive ! s'écrie la mère ; plus tard nous verrons bien... » Mais voyant la Mort marcher vers le liseron, elle tombe sans connaissance... Et elle se retrouve dans sa hutte, où le père, revenu, guettait son réveU ; où l'enfant, sous un pâle rayon de soleil, repose, calme,
sauf.
Celle qui trop souvent prend nos fils sans retour, La Mort, s'était laissé désarmer par l'Amovr.
Ce poème est d'un sentiment délicat d'amour, de bonté ; la forme en est douce et mesurée, avec l'agrément d'un petit roman d'un genre élevé ; il est bien dans la nature de Blémont, et suffirait à faire comprendre au moins le principe de sympathie qui règne en lui, l'aspect principal de sa littérature dégagée de ce qu'elle offre, en d'autres écrits, de virile énergie. l/[me Alphonse Daudet écrivit à l'auteur : c J'ai lu et relu votre poème, et je veux vous dire combien je suis fière de la dédicace. C'est d'un sentiment si ému sous la musique du vers, vous avez si bien rendu la torture de cette mère à la recherche de son enfant ! Quant aux descriptions, je les trouve d'un art pénétrant et si vrai... Et la fin, quelle résurrection dans un joli rayon frileux!.. Je serais sortie en larmes de ma lecture si l'artiste en moi n'avait par moments apaisé la lectrice. • — « Ce n'est pas un volume, dit Louis Ulbach dans le Rappel du 27 février, mais c'est très certainement le meilleur des poèmes qu'il nous soit donné de lire aujourd'hui .. Parfait d'exécution, fin de sentiment, large de dessin, il a une tristesse poignante et pourtant une foi héroïque qui lui donnent un double attrait. Il comptera non seulement dans l'œuvre de M. Blémont au premier rang, mais aussi parmi les œuvres les meilleures de la jeune génération. •
Les quatre-vingts ans sonnés de Hugo furent célébrés dignement. 11 y eut chez lui, le 26 février 1882, une solennité intime et touchante^ où le Comité de 1881 lui offrit un bronze superbe : le Moïse, Lorsque Hugo parut, après le dîner, vers neuf heures, à l'entrée du salon, ce fut Emile Blémont qui s'avança à la tête
du Comité et prit la parole en ces termes : « Maître, le Comité d'initiative de la Fête du 27 février dernier, qui a eu l'honneur de vous envoyer pour ce jour un chef-d'œuvre de Michel-Ange, m*a chargé d'être son interprète auprès de vous. Veuillez recevoir ses humbles et respectueux hommages et accepter tous ses vœux pour les plus nombreux retours de cet heureux anniversaire. »
Victor Hugo répondit avec une profonde émotion : « Mes chers amis, je vous remercie ; je suis profondément touché, et celui qui parle en votre nom sait combien je laime. Vous connaissez également mes sentiments pour vous tous, vous savez que je suis entièrement avec vous. J'accepte avec reconnaissance votre don. Je Tacceptc pour moi, mais je l'accepte surtout pour mes petits-enfants. — A l'âge où je suis arrivé, je n'attends plus pour moi-même qu'un don ; ce grand don, ce don éternel, c'est la mort, et je l'attends d'un cœur religieux. La mort, suprême récompense du bien que nous avons pu faire ici-bas ; car elle existe, cette récompense, n'en doutez point... »
Emile Blémont avait proposé au Comité des Fêtes de 1881 la publication d'un Livre d'or de Victor Hugo. La proposition fut admise ; mais le Comité ne pouvant accepter une responsabilité pécuniaire en cas de déficit, Blémont offrit de Fentreprendre à ses risques et périls, si on lui donnait mandat spécial et pleins pouvoirs : ce qui fut fait. Le mandat fut renouvelé en juin, par le Comité définitif de la statue. — La tâche de Blémont fut lourde. Il lui fallut rassembler les documents de la Grande Fête, y compris les adresses et communi-
cations que Hugo avait reçues de tous les points da ^obe et qu'il lui confia. Puis il lui fallut choisir, ordonner, édifier les matériaux d'un recueil devant caractériser la vie et l'œuvre du Maître, et qu'illustreraient les meilleurs artistes contemporains. L'auteur exécuta l'entreprise sur un plan large, clair, précis, selon l'ordre logique et chronologique, et il y mit tant d'activité que la première livraison parut le 15 mai 1882 ; ensuite, chaque semaine, fut publié un fascicule.
Le Beaumarchais ayant organisé, en juillet-août de la même année, une série de représentations de Ray Bios, avec conférences préliminaires, dans plusieurs théâtres de Paris, Emile Blémont écrivit le poème : Pour la Statue de Victor Hugo, qui fut dit par Albert Lambert, à la fin de la pièce, en guise d'épilogue, devant le buste du Maître, avec le plus vif succès. Une des conférences fut faite par Blémont, qui pour un jour redevint brillant orateur au profit de l'art.
Dans son poème, édité avec deux beaux portraits de Hugo, chez Launette, Emile Blémont rappelait l'émotion du monde entier au 26 février 1881. Puis, évoquant cette carrière énorme, de lutte, d'exil, de triomphe enfin, il retraçait l'amour ardent du chef romantique
pour le théâtre :
Le théâtre, où le peuple est instruit par l'exemple, Pour le poète avait la majesté d'un temple ; Et sa pensée était d'écrire un drame, tel Que la scène semblât transformée en autel, Que le verbe vraiment s'y fît chair et lumière, Qu'un monde, retrempé dans la fierté première, Y pût communier, librement, chaque jour, Dans le dévoûment pur et dans le pur amour.
Hugo, le rêveur entré dans Taction, était peint avec orce dans son œuvre de châtiment :
Et là-bas, sur son roc battu des flots amers,
Accompagné du bruit formidable des mers,
L'âme, avec leur écume, éparse en la tempête,
Grand comme Prométhée, âpre comme un prophète,
Hanté de visions, pâle, vibrant, fatal.
Sentant frémir sous lui son large piédestal.
Il prend tout à témoin, les vents, les flots, la terre,
La douleur, le tombeau, l'insondable mystère,
Et, parmi les sanglots, les pleurs, les mornes deuils,
Aux sanglantes rougeurs errant sur les écueils.
Déchaîne, se dressant de toute sa stature,
La malédiction de toute la nature,
Pour toujours, en tous lieux, et par tous les chemins,
Sur les violateurs de tous les droits humains...
Ce poème si vibrant d'enthousiasme, et d'une si fière compréhension de la double mission poétique et sociale de Hugo, avait été publié intégralement dans le Rappel t et aussi dans le Beaumarchais, Blémont devint un des plus actifs rédacteurs de cette vaillante revue ; il y donna des chroniques, des fantaisies, des vers, des critiques (entr'autres sur les Poêles grecs contemporains) ; il y faisait aussi chaque seiiiaine Tarticle Théâtres, et de temps en temps de la critique d'art. Il rendit compte des Salons de 1881 et 1882, qu'il émailla de rimes épigrammatiques ; telles, sur une toile de Bastien-Lepage :
Ce vieux mendiant maigre et jaune A des trous dans son pantalon ; Mais il pourrait faire Taumône Aux plus fortunés du Salon...
Le Réveil social étant devenu le Réveil, sous la direction de Valentin Simond, Blémont y fit le Salon de 1882 ; mais il démissionna à la suite d*une polémique avec Jules Vallès, rédacteur en vedette de ce journal renouvelé, et dont il ne partageait pas suffisamment les goûts et les opinions. Ses Salons, qu'avait précédés sa contribution poétique au Salon illustré de F.-G. Dumas \1879), lui ouvrirent les journaux et revues d*art. Aux notices que j'ai citées, il en ajouta une sur Léonide Leblanc, la Marotte de Molière à Auteuil {les Actrices de Paris, Launette et Decaux, 1882.) A V Artiste, son importante collaboration dura pendant toute la direction de Jean Alboize (1881-1904). Outre son Henner, il y donna de nombreuses et variées Chroniques de Paris, des poésies, une série inédite de ses Poèmes de Chine, des essais sur diverses personnalités actuelles, sur les nouvelles recherches d'art. Régulièrementy il y présentait les expositions des cercles parisiens; il y rendit compte des Salons de 1886, 1889, 1890, 1891. La Nouvelle Revue reçut aussi de lui (1882-1897) des poésies, et cette simple mais précieuse nouvelle : Une vraie Française.
La publication hebdomadaire du Livre d'or de Victor Hugo étant terminée, l'ouvrage parut au commencement de 1883 en un superbe volume in-quarto, à la Librairie Artistique (Henri Launette.) A côté de la documentation par limage, fort considérable, P2mile Blémont avait écrit la plus remarquable des études sur Victor Hugo. C'était la famille, Tenfance, Tadolescence. < son imagination débordant déjà en larges flots d'harmonie confuse », les premiers ou-
vrages, les premières campagnes, le mariage avec Adèle Foucher, et les luttes romantiques : tout cela très documenté, choisi et conté avec art, travail précieux faisant revivre ces temps. C'était la fameuse Préface de Cromwelly le Cénacle, le théâtre, lestriomphes. Et les poésies lyriques, -^o/re-Da/ne-cfe-Paris, le journalisme : période de grosse production, de succès continuel. Après la chute des Burgraves et la mort de sa fille Léopoldine, noyée dans la Seine, « Hugo se recueillit, chercha le sens de sa destinée, tint conseil avec sa conscience ; ce fut un moment de sombre rêverie, de doutes et d'anxiétés, de silencieuse convalescence, de préparation mystérieuse, de gestation profonde, une halte entre deux épreuves, la fin crépusculaire d'une première étape... Quel but poursuivre désormais? Il essaya de l'action ; il se tourna vers les régions, encore inexplorées par lui, de la politique... >
Alors se dresse l'homme nouveau, trempé par l'exil^ sombre, maudissant, qui donne tour à tour les Chàti-meniSf les Contemplations, la Légende des Siècles : « La France et le monde, perdus dans l'obscure surprise d'un guet-apens, étaient reconquis en pleine lumière par la seule puissance de Tidéal i>. Le 5 septembre^ Hugo est à Paris : t Citoyens, dit-il, vous me payez e» une h^eure dix-neuf ans d'exil ». Bientôt il publie YAnnée terrible, d'autres livres encore, et atteint enfî» les années de gloire universelle.
Cette étude à la fois biographique et psychologique est la bonne, la définitive. Elle peut être augmentée et depuis Blémont a complété ses travaux sur Hugo ;
mais elle reste le fond précis, le livre de base. Le Livre dCOr ofltre, en outre, d'excellentes études spéciales sur chacun des ouvrages du Maître, avec de grandes et belles illustrations inspirées par chacun d'eux, sans oublier les polémiques soulevées et les articles essentiels de la critique.
Cette analyse claire et protonde est suivie d'une € philosophie de la vie et de l'œuvre », synthèse finale -dont cette phrase dira la rigoureuse clairvoyance : « Le génie de Victor Hugo a pour caractère primordial le rythme. Là est l'élément qui contient et domine toutes ses autres facultés : universalité, force, liberté, fécondité, progrès ». Blémont établit ensuite les ])ienfaits de la venue de Hugo dans les lettres : « La littérature française déchue n'offrait que vulgarité et ennui... L'art sans poésie, la poésie sans art, sont également vains et stériles... L'esprit et la ma Hère, l'exact et le poétique, l'art décoratif et le sentiment moral, la plastique et l'intellect, le burlesque et le tragique, le style et le caractère, le grotesque et le sublime, il réunit, balance et harmonise tout ». Et voyez comme Blémont indique en Victor Hugo les liens de l'action Imaginative et de l'action politique : € Ayant accompli la révolution littéraire, il comprit tout le sens, toute la portée de la révolution philosophique et sociale »• La poésie devient « la grande religion ouverte et libre, la piété universelle » Hugo est le poète des instincts : aussi il aime le peuple, océan d'âmes soulevé par des ouragans de passion ; la femme, au front de laquelle rayonne l'étoile sacrée ; l'enfant, dont la tendre candeur console et purifie
l*homme. L'ensemble et le plan de cette existence, 4 c'est rhumanité même, évoquant l'idéal par la contemplation de la beauté, le précisant par le travail de la pensée, le réalisant par l'action, la lutte, le sacrifice... Il mène, par Témancipation des formes, à l'émancipation des idées, puis à Témancipation des êtres... Dans le grand poète panthéiste, l'âme de Rabelais semble renaître avec l'héroïsme d'Eschyle et le rythme d'Homère... C'est le sacre de la nature, l'apothéose de l'univers i.
Voilà une étude solide, bien conçue, très réfléchie, écrite avec un calme et une déduction qui assurent k cette analyse, puis à cette synthèse, une vérité serrée de près autant qu'il est possible. J'exprime un désir : que de ce bel ouvrage, magnifiquement illustré, la partie étude paraisse en volume ordinaire, avec quelques portraits seulement : ce serait vraiment le livre sur Hugo écrit et publié pour tous.
Cette luxueuse édition s'achève par un ensemble important d'images, reproductions, articles, etc., relatifs à la Fête des 26-27 février 1881.
Dès que l'ouvrage fut annoncé avec certitude, M. Henry Roujon, directeur des Beaux- Arts, fit signer par le ministre de l'Instruction publique une souscription de trois mille francs. Ce monument à la gloire de Victor Hugo, à la gloire aussi de l'art et de la littérature du xixe siècle, eut un gros succès. Ce tut une excellente affaire pour l'éditeur, H. Launette ; mais Blémont ne put jamais obtenir de lui le moindre règlement de comptes, la moindre rémunération de son temps et de sa peine ; il ne voulut pas lui faire un
procès où aurait été mêlé le nom de Hugo. Par la suite il apprit que cet habile homme avait vendu, avec les gravures, le droit de traduction du livre pour les Etats-Unis, en se gardant bien de Fen aviser.
€ ...La tâche de M. Emile Blémont, écrivit Henry Houssaye dans le Journal des Débats du 25 février, ne s'est pas bornée à un simple classement ; il a pris la plume et, reliant par des pages entières les innombrables citations qu'il avait réunies, il a fait une œuvre personnelle d'un livre où tout le xixe siècle a collaboré... Lui même a jugé l'œuvre du grand poète avec respect mais avec indépendance ». Gustave Gefïroy (Justice, 1" mars) terminait son article : « ...Il faut féliciter M. Emile Blémont des belles pages qu'il a écrites sur le rythme de la langue d'Hugo, et sur Festhétique qui fait corps avec ce rythme incessant et cadencé comme une respiration ». La chronique de Philippe Burty à la République française du 12 juillet déclarait judicieusement : « ...M. Emile Blémont attache son nom à une sorte d'album littéraire et artiste qui sera le complément obligé des œuvres complètes de Victor Hugo. On l'y voit vivant et agissant sous toutes les lumières j>.
En 1884, Blémont commença de collaborer au Progrès artistique, où il publia (1884 1889) de la critique, des poésies lyriques, des contes, notamment la légende si originale de Saint- Alain-des-Fleurs, de nouveaux poèmes d'Edgar Poe, une traduction en vers d'Enoch Arden, le chef-d'oeuvre de Tennyson. Il donna des vers à d'autres périodiques, la Revue de la Poésie, le Semeur (même année). Au Monde poétique (1884-1889),
il fit partie du conseil de rédaction, avec Auguste Dorchain, Félix Jeantet, Zénon Fière. Il y publia des rimes nouvelles, des essais en prose, des articles bibliographiques, dont un aperçu fort curieux sur la structure du vers anglais (août 1886) ; enfin la traduction des admirables pages d'Edgar Poe : le Principe poétique, et de sa célèbre Lettre sur la critique en poésie.
Le Voyage sentimental, de Laurence Sterne, traduit par Emile Blémont, est aussi de cette année (H. Launette). Cette belle édition est illustrée par Maurice Leloir. L'exemplaire que j'examine offre de plus, à sa page de premier titre, une aquarelle originale de Leloir, très fleurie, d'une grâce charmante. La traduction de Blémont donne toute la sève du texte anglais. En tête il a étudié Sterne, conté l'enfance, la jeunesse, les débuts à quarante-six ans, les voyages, le retour à Londres, où il surveillait la publication de son livre quand il mourut. Les souvenirs de ses péi'égrinations' esquissés d'abord dans Tristram Shandy, révèlent une nature assez peu britannique. Son influence porta plus à l'étranger qu'en son pays ; il fît école en Allemagne. « Il est l'humoriste par excellence », dit Blémont, qui ^ait un petit tableau remarquable de l'humour. Quant à la forme : « Ses tableaux, enlevés en quelques traits nets et légers, ont le relief saisissant, la fraîcheur première, l'intense et chimérique réalité des images japonaises. Et il nous ouvre tout d'un coup des profondeurs si limpides, que tout semble à portée de la main ».
Le 1*' octobre 1884, à l'occasion du deuxième cente--
naire de Corneille, M. Chelles, au Théâtre de FOdéon dit une poésie de Blémont : Pierre Corneille (éditée ensuite chez Lemerre). Le poète y chante lyriquement rfimc des peuples, la fleur divine, la poésie :
Âa bord de Tllyssus, en pleine apothéose, Homère fa cueillie avec le laurier-rose ; David te lespira dans le vallon d'Endor ; Virgile et Dante ont vu fleurir ton rameau d*or Au doux pays qu'emplit de musique sereine Le flot bIel^des deux mers où chanta la sirène. Camoêns a conquis la palme des héros...
Puis, c'est Shakespeare, le dramatique ; et Tâine de la France se révèle en Corneille, en ce puissant poète
Fait de raison sublime et d'austère harmonie.
Blémont nous conte lliistoire poétique de Corneille» sa fière et calme indépendance, le triomphe du Cid :
Malgré l'Académie et le grand cardinal, Malgré les envieux, malgré leur arsenal De traits aigus trempés dans l'acre calomnie, Paris eut un transport de tendresse infinie ; En cette chaste amante, en cet amant vainqueur, Un grand siècle viril avait senti son cœur. . .
Le poète atteint la vigueur cornélienne :
Rien de haut n'échappait à son âme loyale :
Home républicaine et Rome impériale
Venaient l'inspirer tour à tour ; César semble plus grand chez lui qu'aux bords du Tibre, Sertorius paraît plus superbement libre,
EtCornélie a plus d'amour...
AVEC ET POUR VICTOR HUGO d2T
Il invoque ardemment le vieux Maître :
C'est aujourd'hui surtout, inspirateur magique, . Que la France a besoin de la sève énergique Qui bouillonne en ton vers sonore et généreux...
Et comme on est avec Blémont, lorsqu'il s*écne :
Suscite à notre tête, ô Corneille, un Rodrigue, Un Cid Campéador I Ne retourne au tombeau Qu'après avoir, à ton éblouissant flambeau, Au lieu des feux follets dansant sur nos miasmes, Rallumé les ardents et purs enthousiasmes ; Qu'après avoir montré qu'on est heureux et tori En redoutant la honte, en méprisant la mort; Et qu'après nous avoir laissés, comme Moïse, Dignes de pénétrer dans la Terre promise.
La forme de Blémont a les bonnes qualités classiques^ mais tout en elle est de notre temps. Léon Millet, dans la Justice du 4 octobre, reprocha à la censure la suppression des vers qui nous souhaitaient dignes de pénétrer dans la Terre promise. « Il est impossible, n'est-ce pas ? remarquaient aussi les Petites Nouvelles (5 octobre), d'exprimer en un langage plus brillant, un sentiment plus généreux ? Eh bien I ces admirable» vers n'ont pas été dits à la représentation, le ministre de l'intérieur ayant cru devoir les frapper de veto et les interdire comme dangereux.. Â quelle étrange comédie assistons-nous, et pour qui de tels ménagements ? En vérité, c'est une singulière chose qu'on se permette de rogner les ailes d'un poète, quand ce poète trempe ses inspirations aux sources les plus pures et les plus élevées : Tamour, la libération et la grandeur de sa patrie ».
A la mort de Victor Hugo, la famille délégua neuf commissaires spéciaux, choisis parmi les poètes français, pour escorter le cercueil de la maison mortuaire à TArc-de-triomphe de l'Etoile. Emile Blémont fut désigné, avec Armand Silvestre, Albert Mérat, Edmond Haraucourt, etc. Ils veillèrent pendant la nuit suprême (30-31 mai 1885) la bière où reposait le corps. A l'aube, le long de l'avenue où le peuple avait défilé le 27 février 1881, Blémont suivit le simple corbillard qui emportait vers FArc-de-triomphe les restes du Maître ; et jusqu'au plein jour, il poursuivit la veillée funèbre au pied du grandiose catafalque. Ce sont des instants d'émotion sublime, inoubliable, où nous sentons à la fois tout ce qu'il y a de fragile et tout ce qu'il y a d'indestructible dans la vie humaine. Bientôt il assistait à ces funérailles épiques, vraiment dignes de la France et du poète expiré.
Une nouvelle impulsion fut donnée à l'œuvre du Monument. La Commission executive se réunit le 3 juia et constitua son bureau, avec Victor Schœlcher et Paul Meurice comme présidents, Emile Blémont comme secrétaire. La souscription dépassa bientôt cent mille francs.
Poèmes de Chine
Cette même année, Blémont donna des vers à la Revue orientale, accepta de collaborer à V Hérault et à VEcho de VHérault (1885-1900), et publia en librairie Enoch Arden, d'après Alfred Tennyson (Bibliothèque du Progrès artistique). Cette idylle, continuée et achevée en drame, pathétique comme un roman, d'un marin qui, après une longue absence, trouve sa femme remariée et meurt silencieusement, Blémont, comme en toutes ses interprétations, Fa rendue avec une fidélité, une souplesse et un charme dont cei^ quelques vers donneront l'idée :
D'abord, elle écouta, puis, insensiblement.
Son cœur distrait revint à son pressentiment ; Telle, à la fin du jour, une amoureuse en peine Lentement va chercher Teau vive à la fontaine ; Elle pense à celui qui venait autrefois Mêler au long bruit sourd de l'eau sa douce voix ; Et Teau tombe ; et d'abord, elle entend le murmure Que fait en ruisselant l'eau de la source pure ; Puis elle n'entend plus ; et le vase s'emplit Et déborde, tandis qu'elle rêve et pâlit.
« C'est très empoignant, d'une grande puissance d'émotion », lui écrivit Camille Pelletan. Et Stéphane Mallarmé : « La vraie traduction ! £t comme on entend
chanter le Tennyson à travers, pour peu qu'on ait Touîe anglaise ! Je n'ai pas eu besoin de rouvrir l'original, ce que je comptais faire après vous avoir lu; et votre vers m'a suffi, car il existe d'abord aussi par lui-même ». (17 octobre 1885).
En janvier 1886 commença de paraître, dans le Monde poétique (voir la suite aux numéros de février 1886, juin, juillet, août 1887), l'étude si remarquée : France et Poésie. <c De toutes les nations, la nôtre est la moins poétique, » a écrit Voltaire ; et les étrangers, avec trop de Français, propagent cette erreur. « Le vers français est le meilleur instrument de poésie qui ait jamais existé, répond Blémont. Depuis mille ans, de toutes les nations, la nation française est la plus poétique... On prétend arracher tout ensemble, coïncidence significative, à la France Thégémonle dans la civilisation, à la Poésie Thégémonie dans Fart ; nous établirons que dans Fart et dans la civilisation l'hégémonie doit rester à la Poésie et à la France... La démocratie française a, au plus haut degré, le devoir et le pouvoir de donner aux lettres et aux arts tous leurs organes et toutes leurs facultés. » Dès le premier article, Auguste Marcade écrivit dans le Mgaro : • Il est nécessaire de signaler cette grande et magistrale étude... Poète de talent, M. Emile Blémont y a exposé avec une compétence particulière et une grande hauteur de vues la genèse et la fonction du vers français. »
Le 6 juin, au Théâtre-Français, M"« Bartet dit le poème d'anniversaire composé par Blémont : Visite à Corneille (Lemerre, éditeur), libre et bel éloge orné de diversions psychologiques, en des vers graves, ou
Ileuris. Telles ces deux pensées, personnelles et remarquables, sur le poète et l'idéal :
C'eal l'4me du paya qui fait le vrai poêle.
Et qui, léRère, ailée, ainsi que l'alouette,
Chante, comme en plein ciel, dans lea poémefi d'or.
L'idéal, après tout, c'est le réel «ncor ;
C'est te réel plus vrai, plus semblable à lui-même.
Qui sait mieux ce qu'il veut, qui voit mieui ce qu'il aime,
m qui, prenant son vol, sans tarder, sans peser.
Va cueillir dans le rêve un immortel baiser.
/oiis qui vivez aujourd'hui, s'écrie Blémont, vous qui venez au théâtre écouter Corneille,
Vous en qai vibre encor sa rime au pur métal,
O vous tous, selon lui poursuivez voire lâche ;
Ecartez à sa voiï tout acte faui ou lâche ;
Et, pour ne pas périr, pour vaincre, soyei tels
Que ses héros : soyez dignes d'être immortels !
Croyez au beau ; que vere le grand, le beau voua mène ;
Ressuscitez Rodrigue et vous aurez Chimène I
■ Ce poème m'a beaucoup plu, dit Henry Fouquier (XIX' Siècle, juin), quoiqu'il sorte un peu de l'ordinaire des pièces de circonstance et peut-être parce qu'il en sort... M. Blémont a bien raison d'exalter cette tendance à l'idéal, car la folie héroïque est une belle folie, et tout ce que je crains pour notre pays, c'est qu'il en soit trop bien guéri. » Henri de la Pommeraye, dans le /"ans du 14 juin, rappelait la surprise devant l'idée de Blémont : faire rendre hommage à Corneille par une actrice vêtue à la mode de nos jours » Mais, ajoutait-il, pourquoi la Parisienne de 1886 ne salueraitelle pas Corneille, qu'elle aime comme jadis l'aimait la
marquise de Sévigné ? M. Blémont le dit en fort bon style...»
« Le poème de M. Blémont, écrivit Edmond Lepelletier (Echo de Paris, 12 juin), est d'une composition originale et d'une portée philosophique rare en ces opuscules éphémères. » Henri de Pêne {le Gaulois), Jules Lemaître (Journal des DébatSy 15 juin), Louis Ganderax {Revue des Deux- Mondes^ 15 juin), insistaient sur l'idée heureuse de l'hommage prononcé par une actuelle Parisienne ; et Ganderax observait : t... Comme, entre une tirade contre le pessimisme et un morceau patriotique, les définitions précises et justes, les vers d'une figure nette et d'un tour agile ne manquent pas» on n'a pas marchandé les bravos à M Blémont. )
La statue colossale due à Bartholdi, inaugurée à New- York le 28 octobre 1886, fut saluée par Blémont en un poème : la Liberté éclairant le monde (Librairie Strauss), qui montre de nouveau combien il possède le sens de la poésie patriotique issue de la Révolution ; c'est moins ardent qu'aux temps où jaillit la Marseillaise, mais c'est nourri d'un sentiment d'idéal élevé que ne connaissaient guère les poètes révolution naires :
Là-bas, sur le vieux monde en proie Aux spectres des vieilles erreurs Dans un vent de mort se déploie L'aigle noire des empereurs ; Au bruit de sinistres paroles, , Des mains criminelles ou folles Dans les mâchoires des idoles Poussent Tenfance aux cheveux d'or.
Apparais, Liberté divine !..
Cette invocation véhémente précède un tableau du passé, depuis l'indépendance des Etats-Unis. Uâme a besoin de liberté, dit ensuite le poète ; voyez l'esclave :
Pareille au feu follet d'uu champ marécageux, La conscience en lui n'est qu'une lueur terne ; Son crâne est un lieu sombre, une sourde caverno Qu'ensanglante un soir orageux.
Que la liberté brille, et tout se transfigure I L'être vil se redresse, il contemple les cieux ; Il aime, il veut, il pense ; un orient joyeux Pénètre en sa cervelle obscure.
C'est par des poèmes semblables à celui-là, glorifiant la patrie malgré les désastres, célébrant son passé, croyant en son avenir, et gardant ce qui fut grand et noble dans la tradition révolutionnaire, que Ton comprend bien l'intime, la profonde sympathie qui s'établit, bienveillante chez l'un, respectueuse chez l'autre, entre Victor Hugo et Emile Blémont.
En 1887, commença la collaboration à la Lecture, ainsi qu'à Paris-Noël. Blémont donna plusieurs poésies à V Anthologie des Poètes Jrançais (A. Lemerrej ; et il publia ses Poèmes de Chine (Lemerre).
Dans une cordiale et spirituelle préface, Paul Arène félicitait son ami de la patience, de l'ingéniosité avec lesquelles il avait, « sans que Farome s'en évaporât, transvasé dans le cristal de la strophe française cette pure essence orientale d'un exotisme sî volatil. »
Blémont nous fait savourer les fraîches, les délicates chansons que là-bas le Printemps inspire. Sujets et objets diffèrent peu des nôtres ; et cependant on aperçoit bien l'âme primitive de ce vieux pays en ces
pages agrestes, en ces sentiments intimés, en ces fleurs fragiles de pensée et de rêve, en ces gracieuses visions de femmes. L'amitié est célébrée comme l'amour ; les scènes et les aspects sont agréables, pleins de finesse souriante, amène, et parfois d'une gaieté accorte mais de bonne compagnie. Li-taï-pé, Mongkao-jèn, Tchin-tseu-ngan, revivent l'un après l'autre. Voyez cette Contemplation, de Song-tchi-ouèn :
J'arrive à la demeure sainte ; J'y reçois le touchant accueil D'un bon vieux prêtre, sur le seuil D'une mystérieuse enceinte.
Alors, loin de ce monde obscur, Mon âme, montant vers les cimes, Pe retrempe aux sources sublimes Que ne ride aucun soaffle impur.
Unis dans la même pensée, Mon hôte et moi, nous épuisons Les mots humains. Nous nous taisons, La parole humaine épuisée.
L'oiseau chante, l'arbre est en fleurs.
L'air est plein de douceur divine ; Je sens, je comprends, je devine Tous les rayons et tous les pleurs.
Comme leur printemps, I'Automne des poètes chinois offre ces impressions primitives, cette limpidité orientale qui est suave et nous paraît candide ; il faut un Blémont, amoureux fervent des doux enseignements de la nature, pour comprendre cette poésie et nous la transmettre avec ses grâces les plus fugitives. Lisez ces strophes languissantes de Sao-nan :
La lune, dans la nuit sereine, Monte au cœur du clair firmament ; £lie y monte, et, comme une reine, ^'y repose amoureusement.
Sur Teau voluptueuse et lasse Qu'un rêve bien semble bercer, Une brise légère passe, Repasse, ainsi qu'un long baiser.
Quel accord pur, quelle harmonie, Quel espoir calme en l'avenir, Respire l'union bénie Des choses faites pour s'unir !
Mais rien n'est complet dans nos fêtes, Le bonheur est rare ici-bas ; Et la plupart des choses faites Pour s'unir — ne s'unissent pas.
Les tableaux se succèdent, sentiments et impressions de clarté douce et large, absences et mélancolies, deuils et plaintes, désespoir de l'abandon. Parfois le ton et la pensée s'élèvent, comme dans Le Roi de leng, du poète Ouang-po :
Dès longtemps s'est éteint le bruit clair des clochettes ;
La joie a fui ces lieux et n'y prend plus l'essor.
Le palais est désert : sur ses portes muettes
Les stores en lambeaux pendent, mornes squelettes ;
Seuls, la pluie et le vent y pénètrent encor.
Lentement appareille un paresseux nuage Que reflètent les flots dans leur fuyant miroir. Tout passe I et rien ne peut s'arrêter au passage ; Et dans le ciel immense où luit son blanc sillage. L'astre le plus brillant trouve un sépulcre noir.
Que de fois Tàcre automne, avec ses pleurs de veuve^ A rempli ces vieux murs d'un long bruit de sanglots ! Où donc est le beau prince à la ceinture neuve, Qui jadis, comme nous, regardait ce grand fleuve Vers le même horizon roulant toujours sei flots ?
Et quelle fine observation que le Cormoran, de Soutong-po I
Solitaire, immobile, un cormoran d'automne Médite au bord du fleuve et suit, de son œil rond,
La fuite de l'eau monotone,
La fuite du flot souple et prompt.
Parfois un homme vient, qui passe ou qui s'arrête ; Le cormoran alors s'éloigne lentement.
S'éloigne en balançant la tête,
Et disparaît pour un moment.
Mais derrière un buisson qu'un pâle rayon dore, Il guette le départ de cet indifférent,
Car il aspire à voir encore
L'eau monotone du courant.
Lorsque luit sur les flots la lune au doux mystère. Le cormoran, devant ce paisible tableau,
Grave, immobile, solitaire.
Médite et rêve, un pied dans l'eau.
Ainsi médite, loin de la foule insensée, Un amour dédaigneux des brèves passions :
Toujours de la même pensée
Il suit les ondulations.
Et toutes ces pages, tous ces croquis, prélevés sur la* nature ou tirés du sentiment, sont tracés sans préambules ni commentaires ; ils vivent et ne théorisent pas. Une troisième partie rassemble des Vers héroïques : chanson de paysan, morale politique, exhortation
avant le combat, tableau bref et vif d'une bataille, angoisse du foyer, retour du soldat.
Le volume s'achève par des Contes et Légendes. LO'Foh, c'est une belle jeune fille, adroite à se parer, et qui refuse de suivre le roi, car elle a son fiancé. Dans la Guitare, deqx amis vont se quitter ; ils regrettent de n'avoir point de musique pour charmer leurs adieux, quand ils entendent les sons clairs et harmonieux d'une guitare, dont une femme joue dans l'ombre. Le récit, limpide et bien détaillé, se poursuit ; les deux amis invitent la femme à reprendre le chant :
Le prélude indécis tremble, comme ane étoile
Pâle et timide, au bord de Tombre qui la voile ;
La mélodie, avant de prendre son essor,
Hésite, et se berçant, semble rêver encor.
Le sentiment se cherche et déjà se révèle ;
Il se dégage, avec une douceur nouvelle ;
Puis, dans une aube où l'ombre enfin s'évanouit,
Tel qu*un arbuste en fleur, le chant s'épanouit.
Les arpèges, courbant leurs arabesques libres,
Parcourent l'instrument dont tressaillent les fibres ;
Leur vol monte, descend, va, vient, remonte aux cieux.
Plane, et vers nous retombe en sons délicieux.
Sur UB plateau de jade il pleut des perles fines.
Plus bas, c*est un bruit d'eau roulant dans les ravines ;
ici tout luit, tout rit ; là s'effeuillent des fleurs ;
Un rêve d'amour pur aux limpides couleurs
Jaillit dans l'éther bleu, pour éclore en fusée ;
Souple comme un rayon dansant dans la rosée,
La gamme fait vibrer tous les échos des bois ;
Et voici qu'on entend un fleuve aux mille voix,
^ui, du haut des rochers, précipite en écume
Ses nappes de cristal dont s'irise la brume.
Mais silence ! un oiseau passait, il s'est posé. L'air s*achève ; on dirait un beau vase brisé Qui gérait sous le choc, s'ouvre, éclate, s'écroule. Une sourde rumeur s'enfle corame une houle :
L'esprit rapide évoque, au loin, dans un éclair, Une charge emportant des cavaliers de fer.
L'archet est ramené ; tout frémit, tout expire ; Et c'est comme un morceau d'étoffe qu'on déchire.
Ce joyau de poésie, d'harmonie imitative, terminé en toutes ses ciselures, cette description si bien ressentie et rendue du chant de la guitare, une fois achevée en toutes ses nuances, la guitariste fait le récit touchant de son existence d'abord heureuse, maintenant pénible. — Viennent ensuite des Chants alternés ; toute la sagesse calme, paisible, du pays de Coniucius et de Mencius, respire dans ce dialogue superbe du pêcheur et du bûcheron ; c'est le travail, la paix, l'amour de la nature et des dieux. Et tout est lié ; impossible de citer un fragment I II faut lire ce poème très beau et très captivant. C'est encore la Courtisane aux enfers, livrée sans pitié aux démons ; la Disgrâce, plainte d'exilé, de captif, au thème simple, émouvant, profond. Le Fou des Fleurs vit heureux dans sa chaumière et son jardin fleuri, décrits d'une façon charmante ; des jeunes gens mauvais le ruinent et le font emprisonner ; il est délivré par une fée qui lui rend son parterre plus beau que jamais : légende fraîche et limpide^ qui égale le Jardin enchanté, \
Voilà un livre qui, en dehors de sa grâce, de son agrément, nous change de l'Orient poétique découvert et célébré auparavant. J'observe encore, à ce propos.
que Rome, la Grèce, l'Egypte, la Judée, chantées par des romantiques, ont fait reparler d'elles ensuite : et n'est-il pas remarquable que cette Chine, montrée pareillement en sa poésie par Emile Blémont, vienne aussi de se réveiller de son antique silence ?
L'art si délicat de ce recueil inspira ces vers signés : Ernest d'Hervilly, mandarin retiré au pays d'Oèy :
« Tout au fond de la tasse vide, Froide, hélas ! la feuille du thé Gisait, déroulée et livide ; Elle n'était plus qu'âcrcté.
Le lettré, reposant sa joue Sur un doigt débile et brûlant, Songeait, vêtu de Thabit blanc Que le sanglot du deuil secoue.
C'était l'hiver. C'était le soir.
Son âme vieillie était veuve De son jeune et robuste espoir.
Celui qui part, d'adieux s'abreuve 1
Ton livre est venu le toucher.
Exquis comme un baiser de mère ; Voici que sur la neige a mère Pleut, rose, la fleur du pêcher I
C'est le matin qui se rallume ; C'est le printemps, la joie encor !
Remettons l'habit couleur d'or ; La tasse est pleine. Le thé fume. •
Philippe Gille, dans le Figaro (9 février), dit des Poèmes de Chine : a Ces pièces de vers sont d'une grâce charmante ; et si le fond appartient aux poètes encerclés dans la Grande-Muraille, la forme fait grand
honneur au traducteur poète français. » Gustave Geffroy {la Justice, 16 février) écrivit : «... Ce livre est imprégné d'une atmosphère légère et subtile ; ses vers courent en chantant, avec le joli bruit que font les eaux très claires ; les épanouissements de ses rimes font songer aux couleurs de printemps et au parfum doux des fleurs d'arbres fruitiers. Une vie champêtre et amoureuse, distinguée et facile, de laboureurs lettrés, de poètes campagnards, apparaît subitement, dans le cadre frêle des courtes strophes, avec une précision singulière... On lit, l'imagination s'en va là-bas, au nostalgique pays qui trouble les gens de l'Occident... On ferme le livre, on resonge au pays visité et aux êtres aperçus... Blémont, par des coupes variées, par des rythmes différents, par le choix le plus fin et le plus raisonné des rimes, a su exprimer à la fois l'art et la pensée de chacune des pièces qui composent le volume. » Pour Paul Ginisty (Gz7 Blas^ 14 juin), le livre était « un caprice raffiné de lettré, » et pour Henry Chantavoine (Nouvelle Revue, 15 août), il « ressemblait à un joli éventail tout égayé de fleurs, d'oiseaux et de devises, t Plus tard, lorsque furent assiégées les légations d'Europe à Pékin, Auguste Dorchain, dans un remarquable article, aux Annales politiques et littéraires du 23 septembre 1900, évoqua les Poèmes de Chine et en cita des pages bien choisies.
Je note encore^ dans quelques lettres : «... Votre volume est d'un artiste, et d'un artiste qui a de la poésie la notion la plus juste : que c'est avant tout un art de rêve et de suggestion. Une petite note qui vous intéressera peut-être : il y a dans les Dernières Chan-
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sons du regretté Louis Bouilhet une Chanson des rames scandée d'un Ah ! comme la vôtre, et composée aussi d'après l'empereur Vou-ti. Bouilhet avait eu, raconte Flaubert, l'idée d*une suite de poèmes sur la Chine ; la mort Ta empêché de faire cette œuvre que vous avez réalisée, plus heureux que lui, et à merveille. Je vous applaudis et suis votre bien dévoué confrère, Paul Bourget. » — « C'est tout à fait excellent, vos Poèmes de Chine, mon cher Blémont. Il y a là des trésors de sagesse et de poésie, mille choses profondes et gracieuses. Bronzes purs, transparentes porcelaines, j'aime toutes les pièces de votre exotique et charmant livre, et suis fier d'y avoir rencontré mon nom. Il méritait la préface d'Arène, qui est exquise comme lui. François Coppée. > — « Je ferme votre volume et je suis encore sous le charme de cette poésie innocente et rare, que vous venez de nous rendre avec un art achevé... Henry Roujon. > — « Ces poèmes, d'une originalité pleine de saveur nouvelle et de grâce, sont d'une exécution accomplie... J.-M. de Hérédia. > — «... C'est un livre exquis, où vous êtes complètement et au même degré artiste et poète. Vous avez su peindre, évoquer, suggérer tout ce que vous avez voulu, et sans un mot de trop, sans une note fausse. Je vous ai non seulement lu, mais relu déjà, et ce n'est pas fini. Théodore de Banville. > — <... Vous avez là des pièces délicieuses où s'est conservé le fin parfum de la poésie chinoise... Gabriel Vicaire. » — «... La voilà donc enfin qui commence et par vos soins, cette précieuse anthologie qu'il nous faut du loin et même du dehors, où les vers ne peuvent être traduits
qu*en vers et peuvent l'être, vous le montrez : car c'est une traduction, cela, et je ne vois pas d'autre moyen d'en faire que présenter pareille image, subtile autant, avec un brillant égal de couleurs ; mais surtout un art si pur d'ici, qu'il en paraît, de ce fait seul, exotique. C'est vraiment pariait. Votre main, cher ami*- Stéphane Mallarmé. >
La Tradition
Talne a-t-il compté Tâge de rhumanité parmi les influences prépondérantes qui aident à façonner nos idées et nos œuvres? Cetle part d'orientation extérieure, et antérieure, est considérable : « Les vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts », a dit Auguste Comte, et cette vérité sera de plus en plus vraie jusqu'au dernier jour du monde. Aux époques primitives de la Terre, l'inspiration, la divination, la révélation jaillissaient puissantes et spontanées, comme la faune et la flore ardentes et géantes de ces temps reculés. Nous n'avons plus cette verdeur ni cette vigueur premières ; le fonds d'âmes va s'épuisant. D'où vient, dès lors, que nos œuvres sont ou peuvent être, quand même, aussi grandes qu'autrefois? C'est que lart de plus en plus dévelop])é supplée la nature de plus en plus faible ; nous bénéficions de la pensée de nos ancêtres, nous bâtissons sur le roc solide du savoir accumulé au cours des siècles : la seule foi chrétienne a fécondé, sauf Homère et Virgile, toutes les épopées européennes. A mesure qu'un élément de révélation disparaît, un élément d'histoire le remplace et nous permet, en maintenant intégral le passé, d'y ajouter aisément des trouvailles nouvelles. Nous ne pouvons même plus, en réalité, être grands comme
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nos aïeux, qu'à la condition de les comprendre d'abord et de relier harmonieusement notre pensée à la leur. Leur génie était tout impulsif ; le nôtre est fait d'impulsion et de savoir. Or, ce que nous apprenons d'eux, et la manière de l'apprendre, constituent la tradilion, orale el écrite. C'est le trésor commun où chacun de nous puise selon sa vocation ; même les poètes s'y alimentent, et ceux qui, sur cette terre vieillissante, se croient uniquement inspirés, sont traditionnels stins le savoir C'est donc faire preuve de sagesse et de f< rce que de reconnaître la puissance du passé, d'en rechercher l appui et les leçons, quelle que soit notre personnalité ; c'est accomplir en sa plénitude notre destinée, telle que nous la présente, et au besoin nous l'impose, l'âge mûr de Thumanité. Ce retour en arrière, indispensable à qui veut faire encore des actions durables, Emile Blémont, aimant et respectant les br.nnas oeuvres révolues, l'avait commencé en ses débuts, en ses évolutions de jeunesse, et à côté de Hugo; il prouva qu'il était décidé à l'achever, lorsqu'en avril 18 7 il fonda celte Revue : la Tradilion, dont le titre aflirnie, en nos temps superficiels qui ricanent volontiers sur le passé, la solide texture de son tempérament ei suffit à définir un chapitre de sa vie.
C'est au nom d'un groupe de publicistes, de poètes, de savants, parmi lesquels Paul Arène, Gabriel Vicaire, Camille Pellelan, Emmanuel des Essarts, A. Desrousseaux, Charles de Sivry, qu'il publia cet organe, avec Henrj^ Carnoy. Le programme, en tête du premier numéro, était d'Emile Blémont ; il y remarquait que les Sociétés et Revues traditionnistes publiaient des docu-
oucier de leur emploi dans l'œuvre sut et du progrès. < Il lenr manque pluins, ajoutait-il : I» la variété sans partiliversalité possible dans les recherches; : le chois des matériaux, c'est-à-dire la ve qui peut seule en garantir l'anlhcnir ; 3> la critique, la philosophie et l'ini documents ainsi obtenus, c'est-à-dire inl normal des forces et des formes :nt en germe. • 11 étudiait ensuite la va lilion pure, l'évolution de la tradition létique de l'inconscient e( l'esthétique et leur synthèse, en un chapitre de le, ferme, éclairée, qui blesse à mort Me aveugle science pour laquelle le iple cas pathologique, la force le seul et la bêle les seuls tri omplin leurs, aval, brutal et funèbre comme un le croque-mort, qu'on appelle le moder-
encore que le rythme de notre évolu- :1er à la fois par l'instinct, rôle Initial,, e capital, n Dans un grand homme, ditit toujours y avoir un inconscient, nernlal comme une femme ; mais il y a et
y avoir en oulre une clairvoyante et ité. ■ Il expliquait ensuite et déveloproposilions du programme, avec une 1 système sélectif qui montraient son mt que ses réflexions profondes de tra-
a, dans cet article, un grand nombre