LA TRADITION
de pensées si justes, que je in*ioterdis de choisir : je prie tout lecteur sérieux de prendre connaissance de ce programme, préférable, dans sa partie générale, à bien des philosophies, et que sa partie spéciale, largement conçue mais limitée à Fessentiel, met en tête de toutes les méthodes traditionnistes. Sa conclusion éclaire la noblesse de ses vues : « 11 faut, y disait-il, créer une grande âme commune, une âme hautement et largement nationale, qui puisse, même avec des éléments contraires, constituer un ensemble harmonieux et libre, un organisme intelligent et progressif. » Blémont, pendant cinq ans, publia dans la Tradition des légendes en prose et en vers, des articles de critique et d'érudition.
Roger de Naples. — Wattignies Le Chant du Siècle
Deux ou trois mois après la fondation de cet organe, pendant Tété, dans uns retraite rustique, il écrivit en siK semaines, entraîné par le sujet, son poème sur Wattignies. Au retour, il le lut à ses amis, qui furent enthousiasmés. L'œuvre, toutefois, ne parut que Tannée suivante. Dans l'intervalle, après Souvenir à Frédéric Febvre (Alcide Picard, 1887), il publia Chansons normandes (Librairie de V Artiste, même année), un bouquet de fredons et d'amourettes, de jeux et de gaîtés, frais, parfumé, souriant et riant; les paroles et sentiments de la Chanson du meunier rappellent Pierre Dupont ; une très jolie Corbeille de noces rassemble tous ces éléments; une Prière offre cette belle variation :
Tant qu'on n'aime pas, On est Barrabas ; Aussitôt qu'on aine.
On est Jésus même.
Le poète revient au thème amoureux, sentimental, avec des hardiesses, des rondes rieuses entremêlées, quel-
que marquîsade aDcienne, bleue et rose, et ces strophes de ressouvenirs où alternent Plaie et soleil :
Dans notre forêt embaumée, Sous la pluie et sous le soleil, T'en souviens-tu, ma bien-aimée, Fleurissait un arbre vermeil.
Frais, plein de sève épanouie.
L'arbre en fleur formait un berceau ; Sous le soleil et sous la pluie, Dans l'arbre chantait un oiseau.
Parmi les fûts couverts de mousse.
Sous la pluie et sous le soleil.
Il chantait d'une voix bien douce, II donnait un bien doux conseil !
Quand, frôlant la feuille qui plie.
Nous nous perdions ensemble au bois, Sous le soleil et sous la pluie, Nos deux cœurs s'ouvraient à sa voix.
L'oiseau charmeur, ma bien-aimée.
Sous la pluie et sous le soleil.
Il chante encor dans la ramée.
Au fond du bois toujours pareil.
L'extase pourtant s'est enfuie ; Hévions-nous tous deux en plein jour ?
Sous le soleil et sous la pluie, le divin rêve d'amour I
Un Branle double de Normandie ferme sur un tour ancien cette suite fredonnante, accorte, parfois sentimentale, de chansons que Blémont a tirées beaucoup de ses impressions. On n'y reconnaît guère la réalité d'une ¥ie vécue au village, parmi les paysans ; mais on y rencontre le plaisir très vif d*être tout près de
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la nature et de ses habitants encore primitifs, et de l'exprimer en poète qui possède le don du chant populaire.
Blémont donna ensuite Roger de Naples (Lemerre, janvier 1888), drame en cinq actes, avec une Préface où l'auteur racontait une histoire qui vaut d*être répétée, n avait proposé, dès le mois de juin 1885, puis avait présenté, lu et laissé sa pièce à M. Porel, directeur de rOdéon. Or, en décembre 1888, TOdéon représenta une pièce adaptée par M. Louis Legendre : Beaucoup de brait pour rieriy avec scènes, arrangements, particularités qui ne se rencontrent pas dans la pièce anglaise et se trouvent dans Roger de Naplea. Blémont se présenta chez M. Porel ; il ne fut pas reçu. II lui écrivit, et n'eut pas de réponse. Alors il se décida à publier immédiatement son drame, fin décembre, avec cette préface explicative, que reproduisirent des journaux. La plupart des chroniqueurs prirent parti pour Blémont. • Comment se fait-il, observa Edmond Deschaumes dans VEstafette du 22 décembre, que M. Blémont et M. Legendre se soient rencontrés pour ajouter précisément les mêmes scènes à la pièce de Shakespeare ? » c ... De part et d'autre, précisait Roger Miles (C Evénement^ 17 janvier 1888), on laisse de côté toute la comédie pour ne prendre que le drame. Telle scène, celle du balcon par exemple, qui n'existe pas dans Shakespeare, est créée dans les deux adaptations ; tel personsonnage, le roi absent de la pièce anglaise, paraît dans les deux pièces françaises. Jusqu'aux développements qui se suivent avec un parallélisme prodigieux !.. » Le même journal ajoutait, le 12 février : « ... M. Legendre
41 puisé aux mêmes sources que M. Blémont ; c'est possible. Mais il n'y a puisé que quand Tœuvre de M. Blémont avait été lue et retenue par le directeur de rOdéon. »
Henry Roujon écrivit à Tauteur, le 12 janvier : « ... La lecture de votre beau drame ne rend sa représentation que plus désirable. Le soir de votre revanche, veuillez ni'inscrire au premier rang de ceux qui iront vous applaudir. » — « Pourquoi Roger de Naples n'at-il pas été reçu à TOdéon? remarqua Sully Prudhomme. Je ne comprends pas. Je n'ai pas vu encore la pièce qu*on y joue, je ne puis la comparer à la vôtre ; mais je déclare m'en tenir à celle-ci... » — Je note encore, de J.-M. de Heredia : a ... Ce sont de beaux et solides vers qui n'ont aucun rapport avec ceux de M. Legeudre. Par contre, la pièce de M. Legendre en a plus d'un avec la vôtre et vous avez eu mille fois raison de protester. » — Et de Henri de Bornier (6 avril) : a ... C'est vraiment une œuvre forte et originale. Le succès en était certain et je ne comprends pas TOdéon. Le second acte, loin d'être dangereux, aurait produit un grand effet. Consolez-vous, vous aurez votre revanche, et bientôt, car vous avez tout ce qu'il faut pour réussir au théâtre... a — Jules Claretie avait pris connaissance Ju manuscrit bien avant la communication à Porel et, à la première page de son livre : le Drapeau, adressé à Blémont, il avait inscrit : « J'ai lu Roger de Naples ; c'est chaud comme une fanfare, exquis comme une novelle italienne du beau temps, d'une langue charmante et d'un intérêt très vif» Amitiés et bravos. » Blémont, dans sa Préface, dé'
clarait : i S'il ne s'était agi que de moi J'aurais hésiié à saisir le public do ce débat. Mais je ne suis pas seul en cause. Dans la République des Lettres, tout le monde est solidaire... Bien malgré moi, je représente aujourd'hui l'intérêt général. L'intérêt général est lésé eu ma personne. Je proteste. C'est mon devoir, non seulement envers moi-même, mais envers tous mes^ confrères. »
 1 acte premier du drame, qui se passe à Messine, Roger de Naples, amoureux de Béatrice, fille du roi de Sicile, refuse de s'éloigner avec son frère Pascal et ses compagnons, malgré la menace d'un complot formé contre lui par des aventuriers siciliens et par son rival Fabius, cousin de Béatrice. Après ce début actif, où rien ne traîne, le vieux roi interroge afTectueusement sa fille :
Les jeunes filles ont à vingt ans des secrets,
Même pour leur vieux père ; et je devinerais
Les tiens, ma chère enfant, tandis que ta main tremble
Dans la mienne, ou nous les devinerions ensemble,
Si tu le voulais bien...
Béatrice avoue : elle aime Roger. Fabius, qui guette et écoute, exhale sa haine ; il songe à utiliser selon ses vues Argina, demoiselle d'honneur, qui a même tournure, même taille que Béatrice ; il fera servir cette ressemblance à ses ambitions. Il aborde Roger, l'assure que la princesse n'est pas digne de lui, l'invite à se trouver à minuit, derrière le château, et le laisse affolé de doute. Ce premier acte met bien le drame dans sa voie ; il ne languit pas, et pose toute Faction sur sa l>ase : un soupçon, une erreur.
ROGER DE N\PLLS 453
Vers minuit, le long des murailles du château royal, les aventuriers siciliens vident une querelle avec le frère et les compagnons de Roger. Celui-ci survient, préoccupé ; son monologue exprime clairement son état d'âme. Il aperçoit tout à coup des bandits apostés, qui s*él&ncent sur son frère et ses amis ; il les charge, en blesse un, met les autres en fuite. Mais alors, au balcon de I9 princesse, tous aperçoivent une femme qui a 1 apparence de Béatrice, et qui fixe une échelle de soie ; un cavalier monte, rembrasse, et tous deux disparaissent. Roger et Pascal restent seuls ; le pre^ mier, malgré sa douleur, dit noblement :
Contre une femme, il n'est, un tel acte accompli, D'autre arme qu'un départ hautain et que l'oubli. Je méprise et je hais le mépris et la haine.
Le troisième acte se passe au château. Roger n*a pas reparu. A-t-il été assassiné ? Ses amis, menaçants, racontent Faventure de la nuit. Tant mieux ! pense Fabius ; qu'ils déshonorent la princesse l Elle déchue, moi héritier présomptif, je serai roi. — Cependant le père approche, avec Béatrice, Ar^^ina. Pascal demande justice, accuse la princesse, lance un défi que nul ne relève. Argina pousse un cri d'angoisse, que réprime Fabius. Et le vieux roi, véhément :
Donc, pas un de ces preux ne trouve le courage De venger une femme, une enfant qu'on outrage ! Ah ! ce n'est pas ainsi que de mon temps, barons. Les jeunes chevaliers gagnaient leurs éperons. Vit-on jamais pareil opprobre sur la terre ?
De ces hommes, pas un n'est digne d'être père.
Si ma fille eût vraiment aimé quelqu'un d'entre eux»
Ne serait-il pas là, lui, non plus ténébreux,
Ni caché soas son feutre et sous sa cape brune,
Hais fier, revendiquant une telle fortune,
Le cœur tumultueux comme les vastes mers,
La lèvre foudroyante et les yeux pleins d'éclairs ?
Tous gardent le silence, et le roi les fait sortir, indi-; gné.
Dans une forêt, Roger est seul, épuisé, désespéré :
Beauté, tu n'es qu'un piège ! Oui, tout, le ciel, la fleur, L'innocence, l'amour, tout ment, hors la douleur ! Je ne regrette rien,. Ma lassitude est telle. Que mon âme ulcérée a peur d'être immortelle. Je veux l'oubli, je veux le repos, le néant Rejetez-moi, Seigneur, dans l'infini béant ; Faites de ma pensée un peu d'amour paisible ! Qu'il ne subsiste rien de moi, que d'insensible ; Et que tout s'accomplisse en toute éternité, Comme si rien de moi n'avait jamais été !
Il s'évanouit. -Deux bergers au loin chantent ; ils paraissent, avec un moine, aperçoivent Roger, le soutiennent, le redressent. Le moine prodigue les encouragements :
Aimer ei*t une grâce, et vivre est un devoir. Est-ce que le printemps meurt d'un éclair d'orage ? Est-ce que sous la faux le pré se décourage ? Quand sa première fleur commence à se flétrir. L'arbre encor jeune et vert ne veut-il plus fleurir ?
Vous étiez un enfant, fier, simple, ignorant tout ; Et votre force était un rêve. Homme, debout !
ROGER DE NÂPLES 155
Loin des spectres menteurs, qu'un élan vous emporte ! Le bonheur vrai nous vient de l'illusion morte ; Et personne ne sait, sans avoir combattu.
Quel charme tout puissant réside en la vertu.
Luttez, cherchez Tappui des âmes fraternelles ! Seuls, le juste et le beau sont choses éternelles ; 11 est doux d'être aimé, mais vous verrez un jour Qu'il est meilleur encor d'être digne d'amour.
Dans un deuxième tableau, Fabius noue Fintrigue. Un seul obstacle le gêne : Argina, pleine de remords.Il cherche à la rassurer, fait appel à Tamour, à Tambition» puis^ inquiet, il l'enferme, et charge deux aventuriers de la faire disparaître.
Pascal, au château royal, attend vainement un champion de la princesse ; tout semble désespéré, quand se présente un chevalier, visière baissée. Le duel commence... Mais un tumulte éclate, Ârgina survient, court se jeter aux pieds de Béatrice ; elle crie sa faute, dénonce Fabius; le roi fait arrêter le duel. Fabius prétend que la demoiselle d'honneur agit par dévouement à sa maîtresse ; il brave, il provoque. Roger, le chevalier masqué, accepte, exige le combat. Alors, Argina, craignant de voir Fabius vainqueur, le tue d'un coup de poignard et se frappe ensuite. Vivat I la loi divine de Famour triomphe.
« L'auteur se prouve poète dramatique par la compositi(»n générale et par l'énergie de certaines situations, » publia le Rappel du 8 janvier 1888. « C'est une scène originale et saisissante que celle de la provocation de Pascal au troisième acte, observa Charles Bigot dans le Siècle du 9 ; quant à la grande scène du cin-
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quième acte, elle offrirait au théâtre, non seulement un spectacle magnifique, maïs une action très émouvante.» L. Roger-Miles (VEuènement^ 17 janvier) écrivît : «... L'œuvre de Blémont est très dramatique, très littéraire, très habilement conçue pour le théâtre, pleine de jolis couplets qui s'envolent légèrement avec des frémissements d'ailes, ou qui chantent au fond de la mémoire comme une délicieuse harmonie... Et cette publication, de la part de Blémont. est un acte de franchise et de loyauté.»
Il est incroyable qu'une telle œuvre n'ait pas encore été représentée. Elle atrrait certainement un brillant et fructueux succès. Quand donc se décidera-t-on à la transporter sur la scène ?
Cette même année, Blémont publia des vers dans la Poésie, dans Vlllastré Moderne (1888-1889), et commença de collaborer au Courrier Français (1888-1893). An cours de l'été, il reçut la visite de J.-J. Poster, secrétaire de la Société anglaise dti folklore, et lui exposa ses idées sur l'organisalion d'une Assemblée générale des folkloristes de tous les pays. Peu de temps après, il formula un vœu à cet effet dans la Tradition. Il s'occupait aussi de son poème : Wattignies, qui parut, avec des illustrations de Dumaresq, Dunki, H. Dupray , Moreau de Tours» Henri Pille, à la Librairie illuslrée, le 16 octobre 1888. Le Figaro, le Petit Journal, et d'autres feuilles annoncèrent, le lendemain : « Hier, anniversaire de la victoire de Watlignies, M. Emile Blémont, présenté par le ministre de l'Instruction publique, a offert au Président de la République, le premier exemplaire de son poème : Wattignies ».
En un style 1res simple, très narratif, le poète fait le tableau, bien documenté et solide, de ce temps de « la patrie en danger », de cette société nouvelle qui venait de vivre des siècles en quatre ans, et dont le cœur battait, non seulement pour la France, mais pour le monde. L'idylle bleue s'était vite changée en rouge tragédie, et l'Europe se ruait sur le pays. Les Vendéens et les Chouans le griffaient au flanc ; les défaites succédaient aux victoires. On était perdu. Alors Carnot quitta Paris, et à Guise, tint conseil avec Jourdan. La narration demeure excellente, avec de Tanimaticn, des mouvements de soldats, de gens de la région, ayant tous une seule âme contre les envahisseurs. Voire, le mot pour rire éclate : des vaillants, certes, depuis que la plupart des nobles ne l'étaient plus, ou ne l'étaient qu'en traîtres I Au premier jour de bataille, les soldats, faubouriens de Paris ou patriotes des quatre points de France, gouaillent l'ennemi et Cobourg le phraseur.
Leur galté franche et brave, ingénue et gamine,
Belle comme un sommet que l'aurore illumine.
Pure comme le ciel, sereine sans effort.
Faisait rêver au loin la Victoire et la Mort,
Qui flottaient vaguement dans l'air, blanches et calmes.
Portant à pleines mains des lauriers et des palmes.
Ils s'en vont vers l'ennemi ; on les suit des yeux, on les renseigne, on leur offre des vivres ; — et le poète vous entraine, par son émotion virile.
Sur son banc, un vieillard, seul, doux, silencieux,
Pleurait, illuminé d'une émotion sainte,
Devant ces jeunes gens sans reproche et sans crainte.
Qu'il paraissait bénir de ses tremblantes mains. Ils passaient, ils passaient, fiers comme des Romains Du temps de Porsenna, joyeux, dignes d'Athènes Et de Sparte. Ils passaient, soldats et capiiaines, Parfois en blouse, en veste, en haillons, en sabots. Parfois pieds nus Ceux-ci n'étaient pas les moins beaux Et paraissaient contents de souffrir davantage, Liberté, pour toi, leur unique héritage !..
Les escarmouches commencent ; puis la bataille est décrite par gradations de plus en plus fortes, multiples et vibrantes. Et ils chantent ; la Marseillaise les entraine. Mais ils doivent reculer, après une demivictoire ; et dans celte retraite, tombe frappé à mort un brave enfant, Sthrau, qui persistait à battre du tambour, face à Tennemi. Dans une seconde attaque' on regagne tout le terrain, mais en perdant plus de monde encore.
La nuit, les chefs tiennent conseil. Surviennent des nouvelles du Comité : partout le recul, à Test, au sud, à Touest. Il faut vaincre ou mourir. Carnot, qui porte en lui le sort de la France, songe.
UEui-ope féodale, avec tous ses soudards.
Tous ses oiseaux de proie au champ des étendards,
Rois, margraves, barons, ducs, électeurs d'empire.
L'aigle et le léopard, le pandour et le sbire,
Par les fleuves, par les montagnes, par la mer,
Se ruait contre nous ; et vingt siècles d'enfer,
Vingt siècles noirs, poussaient, voyant le jour éclore.
Tous les spectres d'antan pour étouffer l'aurore...
Les chefs trahissaient, Tor anglais achetait les clefs des villes. Toulon était livré, Lyon brûlé ; cent combats obscurs déchiraient le pays, et dans le dos.
On avait le poignard bénit de la Vendée.
Allaiton voir périr la patrie [et Tidée ?..
Carnot entend la voix de la foule, du peuple. La seule tactique en un tel moment, c*est de marcher en corps, en masse, droit devant, de tomber ou de vaincre, n s'y décide : plus de vieilles stratégies, mais un plan nouveau, le plan de guerre de la Révolution. Il revoit le combat, les hauteurs, les vallons, les champs, les forêts, et reçoit la secousse du génie : il a un I Wattignies domine tout : c'est là qu'il faut marcher. — Au matin, le gros des troupes attaque Wattignies, Carnot en tête. La description est vraiment complète, très étudiée, et fait la part des échecs, des reculs, des peurs humaines, autant que des vigueurs et des héroismes. La mêlée est âpre, sinistre, atroce. Le récit, lui aussi, est vibrant, nettement détaillé, haletant. £nfîn flottent là-haut les trois couleurs. Carnot et Jourdan, sur la cime, s'embrassent ; et ce qui reste de Farmée victorieuse crie : « Vive la République I » — Devant ces immortels exemples, le poète exhorte la France nouvelle :
Montre-toi la plus digne et gouverne à ton tour.
Seule au inonde, tu peux, ô nation d'amonr.
Sous ton chêne céleste à la rugueuse écoroe.
Concilier enfin la justice et la force.
Accorde-les. la voix de fer et la voix d'or;
£t fais régner le rythme au mélodique essor
Qui doit diviniser la destinée humaine 1
Vers rimmensité sombre où le soleil nous mène.
Jette, avec une foi si tendre, un cri si pur,
Qu'il ne reste au ciel rien de mauvais ni d'obscur t
Evoque un tel lever de lumière féconde,
Qu'aux yeux de tous, en tout, brille la loi du monde,
Et que la souveraine harmonie, à jamais,
Du fond de tous les cœurs monte à tous les sommets !
Ce poème offre Tallure énergique, la forme entraînante, le style vibrant de la poésie guerrière ; mais ce n'est là que Tenveloppe du vrai sentiment qui l'anime. Son émotion, son enthousiasme proviennent de Tamour du poète pour la liberté et pour Théroïsme spécial qu'elle suscite. C'est le souffle de la Révolution qui passe sur cette armée de patriotes ; c'est Tidée d'émancipation humaine qui surgit de la terre gauloise, et qui nous emporte encore vers l'avenir de raison et de justice.
Roger-Miles, secrétaire de la rédaction du Courrier français, obtint d'Emile Blémont l'autorisation de reproduire dans le numéro du 21 octobre, des fragments de WattignieSy qu'il accompagna de ces explications : « ...Un matin, enthousiasmé par les belles pages de Michelet et le récit très exact^et tout rempli de détails de Piérart, un enfant de Maubeuge, •— Blémont boucla sa valise et partit pour Guise, Maubeuge, Wattignies, Saint-Rémy-Chaussée et Dimont, prenant partout des notes, visitant avec une attention enfiévrée tous ces endroits que son esprit peuplait de souvenirs glorieux ou tristes. On était alors en 1886. De retour à Paris, il va fouiller dans les riches collections du peintre Brozik, pour des détails de costumes ; il assiège M. Céard, à Thôtel Carnavalet, pour compléter ses documents indispensables ; puis il se met à l'œuvre... S'il a eu le souci de l'exactitude et de la
-vérité, il n*a pas oublié non plus la poésie. Il y a dans son livre des peintures d'une saisissante exécution ; tout cela est plein de lumière, plein de couleur, plein •d'un souffle généreux qui vous entraîne... » La revue publia en même temps plusieurs des gravures, dont les originaux figurèrent à l'exposition de Blanc et Noir. Et le directeur du Courriery en tête de ce périodique illustré, ouvrit une souscription pour ériger, à Paris, une statue à Lazare Carnot. Blémont fut du Cotiiité organisateur, qui obtint de G. Larroumet, Directeur des Beaux-Ârts, la grande salle du premier étage de l'Ecole des Beaux- Arts, pour Texposition publique des maquettes envoyées par les artistes concurrents. Le l«r décembre, les envois y furent reçus par Blémont et Payelle. Il y en avait cinquante ; Turcan obtint le prix. Avant le 1*' janvier 1889, la souscription atteignit dix mille francs. Turcan se mit à Tœuvre ; mais le Courrier ayant publié un dessin satirique : c Carnot le Grand et Carnot le Petit », la souscription perdit Tappui du gouvernement et de la ville. La statue fut reléguée dans on ne sait quel dépôt. Un autre projet se grefTa là-dessus, d'un monument pour Maubeuge. Blémont, par la Revae du Nord, obtint qu'on n'y oubliât pas le vaillant petit tambour Sthrau ; il réussit encore, le 31 octobre 1892, par une pétition, à obtenir du conseil municipal de Paris que le nom de Sthrau fût donné à une des rues nouvelles. Le monument de Maubeuge a été inauguré le 5 novembre 1893.
Heredia écrivit à Blémont (12 novembre 1888) : a J'ai lu votre beau poème d'un seul trait. Il est plein de mouvement, de force et de couleur, entraînant comme
une charge. On y entend le tambour» on y sent la poudre ; et J'ai vu frissonner, à travers la fumée de la victoire, le drapeau d'azur, d*aube et d'aurore héroïques brandi par la Marseillaise ailée ! Les vers en sont d'une forme, d'une allure et d'une sonorité superbes ». — « C'est de l'épopée et c'est aussi du drame,, écrivit Paul Meurice, le 19. C'est grand et c'est saisissant, ht le souffle qui passe là-dessus ! Vous avez fait là, par la pensée et par la forme, et dans toute l'acception du mot, une œuvre française,., »
La presse salua d'enthousiasme ce beau et fier poème, «le retiens quelques appréciations. D'abord de Félix Jeantet (Monde poétique, octobre 1888] : « ... Tout cela est vivant, pittoresque ; on voit dans son décor, peuplée de ses personnages, l'action se dérouler avec ses mouvements divers et ses retours de fortune ; on la suivrait sur une carte .. » — De Gustave Geffroy (la Justice, 10 décembre) : « ...Le flot roulant des vers emporte tous les épisodes, mais tous les épisodes y sont... Emile Blémont a été, pour ce chapitre de l'existence mililaire de la Révolution, un historiographe artiste, précis, éloquent et inspiré ». —De Paul Ginisty {Gil Blas, 27 décembre): « ...M. Blémont a ingénieusement triomphé des difficultés que présentaient, pour les jeter dans le moule frémissant de la poésie, certains noms et certains détails un peu techniques, qui eussent peutêtre arrêté un écrivain moins expérimenté dans le maniement du vers >. Plus tard (/e Quo/t'cf/e/i, 30 octobre 1893}, Ernest Laut écrivit : « ..Le beau livre de M. Blémont peut être considéré comme le récit le plus complet, le plus parfait, de ce combat de géants... »
Le Journal des Débats du 5 novembre 1893 rappela, au sujet de Sthrau, les vers de Blémont dans son poème, ajoutant : a ...C*est lui qui a prié M. Fagel de joindre à son monument la statue du petit tambour ; de plus, il a obtenu que le nom de celui-ci fût donné, comme ceux de Bara et de Viala, à Tune des rues de Paris... » Francisque Sarcey, dans le Radical du 8, évoqua aussi Faction de Blémont et cita ses vers à Sthrau ; Pontsevrez (VEstaJette du 6) dit nettement : « ... Sthrau, le héros juvénile de Dourlers, doit sa résurrection dans la gloire au bon poète Emile Blémont ».
Et pourtant, le bon poète Emile Blémont a connu ringratitude habituellement réservée aux efforts nobles et désintéressés. En combattant avec la plus loyale conscience la déliquescence littéraire et la décadence politique, il s*est fait peut-être plus d'ennemis que d'amis. Sans cesser d'être franchement et radicalement républicain, et fermement fidèle à la pensée indépendante, à la solidarité humaine, il a osé affirmer et démontrer, sans se lasser, qu'il faut avant tout être libre et fort, qu'en dehors de la patrie, de la justice et du travail, il n'est point de salut. Dans la droiture de ses convictions, dans la fierté de son désintéressement, il est ainsi resté isolé, entre les partis de tyrannie autocratique ou collectiviste, entre les autoritaires et les impulsifs.
Le 6 mai 1889, la Comédie-Française représenta, de Blémont, pour l'ouverture de l'Exposition universelle, un à-propos en un acte : le Chant du Siècle (Tresse et Stock éditeurs, en juin.) La France demande à la Poésie de célébrer avec elle les cent ans accomplis de
la nouvelle foi ; elle décrit ses produits, ses richesses ; mais il est un autre honneur dont elle est plus fière, celui qui vient de la divine Poésie. Et la Poésie répond :
Tes poètes d'hier et d'aujourd'hui sont grands ; Jamais je n'avais vu si hardis conquérants, Au milieu des rayons, au-dessus des désastres, Naviguer vers l'azur et conquérir des astres. Debout, dès le lever du siècle, à Torient, Parmi des bruits confus d'armes, Chateaubriand Rêve dans l'aube en pleurs et la sanglante aurore I Un monde au loin s'écroule , et tel que son Eudore D'une prétresse vierge épris dans les bois noirs, Il offre son cœur plein de tous les désespoirs A la Nature, à la puissante charmeresse, Désormais son unique et suprême maltresse ; Puis, pour rouvrir le ciel à son temps attristé, Sur l'autel qu'il relève, il sculpte la beauté. Dans le vallon, au son de la cloche argentine, L'âme et les yeux en haut, médite Lamartine ; Il prie, il aime, il chante un hymne fraternel ; Sa pensée est un mont neigeux et solennel ; Sa pensée est un Ihc transparent et limpide.
Où, sur des profondeurs que nul souffle ne ride, Un cygne immaculé nage en plein firmament; Sa pensée est un fleuve immense et véhément, Portant l'espoir humain vers la Terre promise. Loin des foules, grand, triste et seul, comme Moïse, Amer comme Samson livré par Dalila, Vigny, hanté par ceux que rien ne consola, Demande compte à Dieu d'un monde de souffrance, £t, voix pure aspirant à rèternel silence.
De son vers indigné soufflette les Destins.
Dumas parait, qui fait rire et pleurer Thistoire ; Balzac, qui a su vivre en des milliers de cœurs | Musset :
Musset cherche Tainour, cette perle divine ; Il en meurt ; la Nuit pâle, au long voile étoile, Le baise au front ; il pleure, il se sent consolé, Il espère en un Dieu qu'il ne peut pas comprendre.
Cest encore Baudelaire, fatal - et Barbier, Dupont, Gautier, et tant d'autres ! Enfin, Hugo :
Je vois, vision souveraine, Victor Hugo, parmi cette élite sereine.
Rayonner, le front ceint de lauriers toujours verts, Ainsi que Charlemagne au milieu de ses Pairs. Il est le Rythme, il est le tout-puissant génie De vie et de beauté dans la libre harmonie.
Il est fort, il est bon. Sur Pégase dompté, Il s'élève ; il soumet la force à l'équité.
Il vit dans tout, son âme est Tâme universelle ; De tout il fait jaillir la céleste étincelle, Et rend au plus chétif la clé de Viniini.
Il accorde, en chantant, Tunivers désuni.
Contre lui vainement le passé noir s'acharne. Il délivre l'idée et le mot qui l'incarne.
l'auguste combat du juste révolté.
Contre raveugl3 assaut de la fatalité !
les coups éclatants ! le triomphe austère, Dans le renoncement complet et volontaire A tout ce qui n'est pas selon l'ordre éternel ! O le front blanc du grand prophète paternel, Après l'exil altier venant, malgré l'outrage. Attester l'An terrible, et sacrer dans l'orage Le Peuple, ce héros généreux jusqu'au bout.
Qui n'a rien que son cœur, mais dont le cœur peut tout l
La Poésie encourage la France à croire encore en Favenir de délivrance et d'amour ; la France se redresse :
Sois bénie I Avec toi je me sens invincible ;
£t voyant s'abaisser les bornes du possible,
L'œil calme, le front haut, Tâme et les bras ouverts,
A mon libre foyer j'invite l'univers .
Et la Poésie déclare :
Tout homme a deux pays, sa patrie et la France.
Tu vaincras par Tamour ce qui hait, ce qui nie. La force où n'entrent pas le droit et l'harmonie, N'est qu'un éclair, tandis que l'amour, pur flambeau. Du gouffre It plus noir renaît toujours plus beau.
Il serait aisé de vanter la bonne tenue, l'ampleur sobre et harmonieuse des vers de ce poème ; mais ridée qu'ils proclament est si noble, si vraie aussi, que je ne vois qu'elle d'abord. Oui, les armes et le courage militaire ne sont pas le plus ferme soutien d'un peuple ; l'or même, en nos temps mercantiles, ne peut assurer la vie d'une nation ; mais les races qui eurent une âme poétique, même si elles périssent matériellement comme périssent toutes les races, continuent de présider aux destinées du monde : la Judée, la Grèce nous gouvernent encore. Oui, la poésie seule, c'est-à-dire, en élargissant la pensée de Blémont, le principe idéal, la foi religieuse, source de toutes les poétiques, peut rendre invincible la France et lui faire accomplir l'œuvre impérissable qui couronnera rœuvre de l'humanité antique.
« Votre Chant du Siècle^ qui est d'une haute envolée, d'une inspiration superbe, plairait à notre Maître dont vous parlez si bien et aycc tant d'amour, écrivit Théodore de Banville à Fauteur. Nous sommes, vous et moi, de ceux qui ne désertent pas et restent fidèles Aussi est-ce dans une parfaite communion d'âme que que je suis votre ami dévoué. » Adolphe Aderer, dans le Temps du 6 mai, nota ce beau succès. « M. Emile Blémont, écrivit Charles Gueullette (l'Europe artiste, 19 mai)^ a su faire saillir en quelques vers le caractère particulier, la marque distinctive de chacun de nos écrivains... b
Le Chant du Siècle, représenté au centième anniversaire de la Révolution française, fut le noble et heureux couronnement des travaux d*Emile Blémont, comme poète et comme patriote, pendant cette féconde période d'une dizaine d'années. Il fut intégralement publié par le Monde poétique, la Lecture, le Courrier français, etc.
La Raison du moins fort. — Esthétique de
la Tradition
Léon Valade était mort en juin 1884 ; et ses Œuvres^ posthumes, rassemblées par les soins de Blémont^ Mérat et Pelletan, avaient paru chez Lemerre ; il laissait aussi, inachevée, la Raison du moins fort^ commencée en collaboration avec Emile Elément, qui rima les deux dernières scènes manquantes. Cette comédie en un acte fut jouée à la Bodinière, fin mai 1889, et parut ensuite chez Lemerre. — Le capitaine Roland et le jeune Valentin, tous deux amoureux de Rosette, et timides tous deux, songent à s'utiliser l'un Tautre. £n une scène d'abord hésitante, puis mouvementée et curieuse, le capitaine finit par convaincre Valentin qu'il doit lui servir d'intermédiaire. Rosette vient. Valentin balbutie, s'encourage, transmet la demande, et n'obtient que de fines moqueries. Enervé, il parle pour son propre compte. Rosette s'éloigne, se cache, entend l'explication des deux rivaux^ leur querelle, pi end à part le capitaine, et, le voyant décidé au duel, lui rappelle leur amitié à trois, des souvenirs d'affection filiale, le convainc, le presse... Il partira, dit-il. Mais elle veut qu'il reste ; et Valentin revenant,^ elle conduit une jolie scène^ amusante, dont le dénouement confirme
Le droit du mieux aimé sur le droit du plus fort.
C'est une pièce légère, souriante, xyiii® siècle, ui> peu moderne aussi. Les amoureux, en somme, remarqua Emile Faguet dans le Soleil du 3 juin, « luttent de générosité... Et il y a de jolis duels de rimes qui luttent de richesse, les auteurs aussi étant généreux. »
Le projet d'une Assemblée internationale de folklo-^ ristes, mis en avant par Blémont un an plus tôt, fut réalisé, avec Fappui de la Société française des Tradi-tions populaires, dont Paul Sébillot était secrétaire général. Ce fut le premier Congrès des Traditions populaires, tenu à Paris fin juillet, à l'occasion de l'Exposition universelle. Les congressistes furent nombreux. On établit les principes d'un inventaire méthodique et universel des traditions. Emile Blémont, secrétaire du Congrès, y lut une étude intitulée : Fonction sociale de la 'Tradition, qui fut très remarquée. On voit qu'il s'occupait des œuvres du passé non seulement en poète, en chercheur, mais encore en organisateur.
Dans les Dédicaces de Paul Verlaine, éditées à la Plante au commencement de 1890, ce sonnet de fièrc reconnaissance est adressé à Emile Blémont :
« lit vindicte bourgeoise assassinait mon nom Chinoisement, i coups d'épingle, quelle affaire I Et la tempête allait plus âpre dans mon verre. D'ailleurs, du seul grief : Dieu bravé, pas un non.
Pas un oui, pas un mot I L'Opinion, sévère Mais juste, s*en moquait autant qu'une guenon De noix vides. Ce bœaf bavant sur son fanon, Le Public, mâchonnait ma gloire... encore â faire.
L'heure était tentatrice et plusieurs d'entre ceux Qui m*ainiaient en dépit de Prudhomme complice, Tournèrent carrément, furent de mon supplice.
Ou se tarent, la peur les trouvant paresseux ;
Mais vous, du premier jour vous fûtes simple, brave.
Fidèle ; et dans un cœur bien fait cela se grave. »
La même année, chez Tresse et Stock, Blémont publia trois plaquettes : la Légende de rhirondelle, qui raconte pourquoi Thirondelle a la queue en fourche -et comment elle a gagné Tamitié de l'homme ; — le Roitelet, qu'une conclusion gracieuse montre un petit mais vivant emblème de Tamour ailé, plus fort que la froidure et la murt ; — la Damnation de Polichinelle^ lequel, par ses rires et grimaces, fait des enfers un lieu de délices. Ces pièces sont du répertoire de J. Truffier, de la Comédie Française ; l'auteur s'y meut à Taise ; il y rend de la valeur au monologue, trop souvent voué à la banalité.
Vers ce temps-là, Emile Blémont écrivit : le Génie par Vimaglnationy pour l'ouvrage : Jean-Jacques Rousseau Jugé parles Français daujoard'hui (Ptrrin et Cie); il collabora au journal le Victor Hugo (1890), publia des vers dans V Année des Poètes (1890-1891), et reprit la fonction de chroniqueur, cette fois à VEvènement, où, du commencement de novembre 1890 à la fin de février 1892, il donna chaque semaine un Courrier de Paris, généralement imprimé en tête de la première page. Dans cette campagne très brillante, il entretint ses lecteurs des mœurs parisiennes ; il leur parla histoire, politique, littérature. Dès l'article de début, les Amants tragiques (6 novembre), il montra, à propos
de Shakespeare, qu'il voyait dans la Chronique autre chose que de Tactuaiité superficielle. Je rappelle aussi les trois excellentes colonnes sur la France dOutre" mer, ce Canada qui n'oublie pas ses origines (14 novembre) ; /s Cas de M. Becqiie, visant la querelle de ce dernier avec Sarcey au sujet de la Parisienne (19 décembre); De 1871 à 1891, souvenirs, trop oubliés, du siège de Paris (1" janvier 1891) ; Choses cT Amérique, à propos du quatrième centenaire de Christophe Colomb <9 janvier); les Victimes de Thermidor (30 janvier), où est restitué le Robespierre doux et dévoué qu'a fait oublier le Robespierre féroce ; Littérateurs fin de siècle (6 février), sur les symbolistes, auxquels il rappelle que le symbolisme est vieux comme le monde ; Duel littéraire, qui faillit avoir lieu entre Leconte de Lisle et Anatole France (9 mai), chronique qui lui valut cette lettre, du 13 : « J'ai été vivement touché de l'article on ne peut plus obligeant que vous avez donné à VEvènement ; et je vous prie de croire à la sincérité de ma gratitude... Rien ne saurait m'être plus précieux que l'expression des sympathies littéraires que vous me témoignez. Je vous serre cordialement la main. Leconte de Lisle. » — Toutes ces chroniques sont pleines de bon sens, de libre examen, de haute fermeté, d'aperçus caractéristiques ; une d'elles, la Pouponnière (17 février 1892), vînt fournir son titre à la fondation maternelle de M™* Charpentier.
En juin 1890, les Etudes tradilionnistes d'Andrew Lang avaient paru chez Maisonneuve, avec une Préface où Blémont présentait cet écrivain, un des contemporains anglais qui ont le plus contribué à rectifier
172 EMILE BLÉMOIfT
et développer le traditionnisme chez nos voisins ; partant de là, il rappelait les anciennes explications des fables populaires, les uns voyant dans les mythes de simples maladies du langage ; et les autres, dans les aventures mythologiques, des souvenirs historiques déformés. Selon Lang, un mythe est l'explication d'un phénomène par Tintelligence d'un homme primitif. Bléniont citait Emile Burnouf, qui, dans la Science des relig'onst posa les principes de la méthode anthropologique : les hommes concevant les dieux avant de leur donner des noms, la religion première forme de la science. Il remarquait que les dififérentes phases de la culture intellectuelle de l'homme sont encore représentées sur la terre : ainsi, chez les sauvages, nous assistons à la naissance et au développement des mythes. Il conclut que le livre de Lang fait pressentir la conciliation future de l'instinct religieux et de la faculté scientifique, qui ont tous deux pour origine l'idée de cause. Les religions de l'avenir consacreront hautement le vrai par Tillustration symbolique de son identité avec le bien et le beau.
Le mois suivant, Emile Elément publia rEst]iêtiq[ue de la Tradition (J. Maisonneuve, Collection internationale de la Tradition), Il ne fait pas de cette étude un sec discours de rhétoricien. U sait que l'histoire, en ce monde vieillissant, est le plus agréable et aussi le meilleur enseignement. Il sait aussi que les idées, aussi bien que les faits, ont désormais leur histoire, développée en nous à mesure que la narration des événements se développe hors de nous. Il va d'abord aax;origines et aux caractères de la faculté esthétique,
Là RAISON DU MOINS FORT 173
montre que tous les arts, toutes les sciences reposent sur la tradition. La poésie, dit-il, ne jaillit puissante que des foules ; et le beau est d'origine essentiellement populaire, ayant sa source dans le sentiment, le désintéressement. L'héroïsme et Tépopée sont liés Tun à l'autre ; la condition du poème épique n'est* elle pas la rencontre d'une tradition féconde et d'un homme de génie ? Toute littérature qui se sépare du peuple est comme une plante déracinée ; l'art alors n'est plus qu'artifice. Le peuple, c'est l'enfant terrible et sublime ; chaque fois qu'il est profondément remué il s'en élève des chants d'amour ou de haine ; tandis que la littérature artificielle et vénale ne tend qu'à produire des fabricants d'articles, ou de livres, stériles et nuisibles.
Etudier la tradition populaire, c'est donner un élan plus vigoureux, puisque normal, à la civilisation. Edgar Quinet y crut voir des principes de servitude et de ruine. Michelet lui répondit que la bonne tradition n'est pas rofficielle, mais celle du peuple et des penseurs. Il faut, certes, renouer le fil d'or que d'égoïstes intérêts ont voulu rompre, reconquérir la légende nationale, qui a su préserver le peuple de la stérilité d'une théologie féroce, et qui pourra le défendre encore contre l'aridité mortelle d'une philosophie scientifique sans cœur ni âme. La tradition maintient ou rétablit l'union ; — et la démocratie, à cause de sa tendance à la division, en a besoin plus que tout autre régime. On est surpris de l'y voir hostile. Cela tient à l'instabilité des conditions sociales, à l'affaiblissement de la famille, à l'omnipotence du nombre et
de largenty à la réduction du loisir et de Fidéal, au penchant des esprits vers runiformité et l'abstraction. Ces questions sont graves ; et l'auteur les reprend, les traite une à une, le long des siècles.
< La démocratie, dit-il, est presque aussi jalouse de toute originalité individuelle, que peut Têtre un tyran... L'à-peu-près, Tapparence, lui suffisent la plupart du temps. Il faut aller vite, sous Taiguillon de la concurrence vitale. L'esprit démocratique adore les idées générales ; avec elles, on peut trancher net tous les nœuds gordiens. Grâce à elles, le plus ignorant a l'air de tout savoir. A côté du faux luxe, la fausse science. Chacun croit bientôt à sa propre infaillibilité, et en est flatté au plus haut point. Rien n'est plus dangereux que cette instruction superficielle et présomptueuse, si prompte à adopter les solutions les plus erronées, pour peu qu'elles semblent se prêter aux besoins toujours pressants de l'heure et du lieu. »
Le retour aux traditions rend aux institutions et aux mœurs leur base forte et vitale ; il remet en honneur, avec le respect des aïeux, l'indépendance des caractères, l'originalité des allures ; il adopte et consacre le mot naturel, vif, pittoresque. Il est surtout nécessaire à rame féminine. Les vertus familiales, l'idéal, l'héroïsme, la fraternité, ne se décrètent pas, non plus que les bonnes mœurs, et sont pourtant indispensables à la société ; il faut en retrouver Tétincelle ; il faut renouveler le sens religieux, sans quoi l'être humain, qui a le besoin de croire et d'aimer, est mutilé, dégradé, sans compensation. Chateaubriand a voulu régénérer la foi par la poésie ; de même, l'esprit reli-
gittux, au lieu de soutenir contre la raison une lutte inutile et funeste, devrait s'attacher à persuader et à charmer. Une croyance généreuse est indispensable à rhomme, tandis que le scepticisme est un agent de dissolution.
L'idéal fut exilé du jour où Ton nia la tradition ; que tous deux reparaissent ! « Une nation ne saurait long-^ temps vivre sans poésie ; Tabsente aura sa revanche... Seule, la poésie peut réparer le mal fait par ces courtisans des foules, amuseurs sans vergogne» artistes incomplets et vulgaires, ambitieux sans scrupule, qui dépravent la jeune démocratie. • Au début de la re^ naissance nouvelle, l'union de Tesprit religieux et de la raison est nécessaire. Il s'agit d'allier la foi et la lo? dans une libre et féconde association. Concorde et non contrainte, science et conscience conciliées : voilà les devoirs des intellectuels. Or, la tradition ramène aux sources de cet idéal, à ce rythme normal, à cette haute attraction qui sollicite nos belles pensées et nos actions généreuses. Le présent est l'enfant du passé, le résultat synthétique, vivant, de tous les efforts vers l'idéal : soyons fidèles à ce passé, et l'avenir sera plus grand et plus beau.
Ce sommaire suffit à montrer Texcellence de la pensée qui a mûri cette étude. L'expression est digne de la pensée. C'est un des meilleurs livres de prose de Blémont ; il suffirait à faire comprendre et aimer la généreuse énergie de son âme. On n'y rencontre pas le fracas des écrivains tapageurs ; ce qu'on y moissonne, et la gerbe est belle et lourde d'épis, c'est la bonté du froment, la ferveur mesurée d'un esprit ré-
fléchi et d*un cœur zélé, l'écriture agréable d'un poète, et ferme d'un critique. Ce petit chef-d'œuvre de vérité, de jugement, d'enthousiasme clairvoyant, de bon sens et de style, qu'Emile Blémont nous a si heureusement rapporté de son excursion dans le passé, est et sera taujours nécessaire à la jeunesse, trop avide de nouveautés passagères, et qui s'y formera, ainsi qu'à l'âge mûr, trop occupé de soins matériels^ et qui s'y réformera. L. Roger-Miles, dans VEvènement du 25 juillet 1890, consacra une longue et substantielle chronique à ce livre, et à son auteur qui, disait-il, <x mérite une place parmi les meilleurs écrivains d'aujourd'hui... On devine toujours sa préoccupation de faire besogne d'artiste, sans rien retrancher des exigences du sentiment... Il n'est resté étranger à aucune des formes de l'activité de la pensée à notre époque... » — Le même jour, Paul Ginisty, dans le Phare, précisait la nécessité de ranimer « la langue envahie par les locutions de formation savante, desséchée par la tendance à l'abstraction. » • C'est un petit livre fort éloquent et plein de philosophie i , publia Anatole France (le Temps). — Et Auguste Dorchain écrivit à Blémont : « ... Je viens de lire votre admirable Esthétique de la Tradition ; et je ne puis vous dire à quel point je suis avec vous d'esprit et de cœur pour toutes les idées, pour tous, les sentiments que vous y exprimez. Quand j'y réunis par la pensée votre Lettre à Lemaître et vos études d'esthétique générale parues dans le Monde poétique^ j'aperçois le plus noble ensemble de pages qui aient été écrites de notre temps pour la défense et la glori* fication de la poésie. »
La Poésie et TAction Les Pommiers en fleur* — La Revue du Nord
La discorde est le résultat de Fusurpalion, qui provoque toutes les revendications connues, depuis le cri de Fagneau enlevé par le loup jusqu'aux victoires retentissantes des nations chassant les envahisseurs ; aussi, je crois que Tharmonie régnerait sur la Terre, si chaque pays restait libre de ses destinées, et .si chaque individu faisait fructifier lui-même ses idées. Puisqu'on les a, les idées, et puisqu'on croit à leur valeur, il est certain que l'on a la volonté de l^'s réaliser matériellement ; mais on n'en a pas toujours l'énergie, ni la possibilité, ni surtout les facultés d'exécution, si différentes de celles d'invention. C'est ainsi que la plupart des inventions sont exploitées et vulgarisées par d'autres que leurs trouveurs ; c'est ainsi que les philosophes organisent rarement eux-mêmes les conséquences de leurs méthodes, les sociologues celles de leurs systèmes, les orateurs celles de leurs discours. La parole et l'écriture ne sont pas l'action ; elles la suscitent, ou elles la servent.
Cette évidence éclate dès qu'il s'agit des poètes, les premiers des trouveurs. Proie de Tinspiration, ils chantent le beau et ne sauraient amener la foule à le contempler ; ils célèbrent le bien et ne sauraient éta*
it
blir un cours de morale ; ils proclaïueiit le vrai et ne sauraient instituer des lois et des tribunaux. Ce sont les marchands de livres qui propagent le beau, les maîtres d'école le bien, les politiciens le vrai, — ou qui pourraient le propager, slls le voulaient fermement. Est-ce parfait, cet état de choses ? Assurément,, puisque cela est. Si nous en souffrons, si la discorde déchire le monde, si les poêles pâtissent de leur impuissance à appliquer dans la vie leur œuvre, ce n'est un désordre qu'à nos chétifs regards ; en réalité, cela tient à un ordre universel beaucoup trop grand pour que nous puissions le comprendre. Cependant, à cette règle aussi générale qu'elle nous semble baroque et injuste, il y a des exceptions ; oui, il est des écrivainsqui s efforcent d'organiser leurs idées dans la société : Lamartine l'a tenté, Hugo Ta réalisé. C'est le cas de l'inventeur exploitant lui-même son invention ; le cas dont on verra de nombreux exemples, quand les trouvcurs s'associeront pour se défendre, quand l'éducation sera mieux comprise et distribuée, et quand la fortune usurpatrice deviendra la fortune équilibrée. Déjà, en noire temps sociologique où bien des choses sont remises au creuset du génie fondateur, Texception à la vieille et dure règle générale se montre assez^ fréquente ; on ne s'étonne même plus que des poètes agissent d'après leur pensée. La poésie et l'action, si longtemps dévolues à des êtres distincts^ se verront,, désormais, souvent réunies dans le même individu, et ces tempéraments complexes, nouveaux de par leur nombre tout à coup imposant, compteront parmi leurs précurseurs les plus certains Emile Blémont.