‹ Littérateurs et artistes: Émile BlémontChapitre 5 sur 13 · LA POÉSIE ET L ACTION · texte numérisé non relu

LA POÉSIE ET L ACTION

Parnassien, il va au devant de ces échanges d'idées» de ces luttes courtoises de principes d'où sortent les forts courants litléraires longuement répercutés dans la société ; et il fonde la plus importante Revue d'après la Guerre et la Commune : la Renaissance littéraire et artistique, où il réunit à ses amis la plupart des écrivains du XIX* siècle, ce qui révèle une belle clairvoyance, puisque le Parnasse et les écoles suivantes ne sont que des parties du Romantisme. Poète patriote afin d'aider au relèvement de la France, sa campagne du Rappel est un acte de dévouement ; et ses poèmes remuent la conscience publique, sanctionnent le 14 juillet, suscitent l'édification du monument de Lazare Carnot. Âmi de Victor Hugo, il ne se contente pas de proclamer son admiration ; avec Paul Meurice, il est le plus énergique mainteneur de la renommée du chef romantique. Nous avons besoin des forces du passé : l'établira-t-il seulement en d'excellentes pages ? Non ! il fonde la Tradition, mène une campagne, y intéresse une élite, provoque des congrès. Et vous allez le voir, à chaque évolution, à chaque œuvre eu vers et en prose, continuer cette action parallèle, fournir sa part dans la renaissance régionaliste, aider à la commémoration de plusieurs poètes, travailler en des Sociétés de relèvement intellectuel, étudier la pensée nouvelle avec la nouvelle jeunesse, coopérer au transfert des bons principes du passé dans les œuvres de l'avenir.

Blémont n'avait pas cessé, avec quelques-uns, de s'occuper du Monument de Victor Hugo : il fut de la commission de huit membres instituée le 3 juillet 1900,

et prit part à la réanion du l*' août, dans l'atelier de Charles Garnier, à l'Opéra, Parmi les diverses propositions, une ne manquait pas d'originalité : c'était d'élever Hugo sur Pégase. Blémont ne se montrait pas hostile à cette idée. Mais il y eut de longs tiraillements ; le 23 octobre, Jules Claretie lui écrivit : a J'ai vu Falgniére. Il s*est enthousiasmé de l'idée ; il a, c'est le cas de le dire, enfourché Pégase, et il doit venir me revoir. Je vous tiendrai au courant ». A la fin, on décida que Hugo serait sans Pégase, et avec quatre figures symboliques.

C'est au commencement de 1891 que parurent ces fraîches et souriantes Idylles de France et de Normandie : les Pommiers en fleur (Charpentier). Le poète, séduit par les matins d'or et les nuits bleues, chante le printemps sur des airs variés : une claire ouverture, des aperçus légers, les douces impressions de l'arrivée au village tranquille. Il fait bon voir se lever l'aurore; il fait bon s'enivrer de sève et de verdure, se bercer dans l'âme universelle, respirer ces fleurs fragiles, trop souvent baptisées par les botanistes de noms si lourds. Voici juin et la fenaison : le rythme, le langage se font plus graves, sans cesser d'être agrestes ; c'est bien observé, rendu avec un soin vigilant des détails exquis. Vénus brille à l'horizon limpide. £t puis règne la nuit mystérieuse, pleine de menus bruits, sous le ciel constellé qui semble tourner en vous. Ecoutez cette lente et belle poésie NeiV'Mown Hag, au rythme soutenu par de justes allitérations :

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L'odeur des foins fauchés flotte aux souffles du soir. Il semble qu'une fraîche et tendre charraeresse, Là bas, sous le ciel pur, dans une sainte ivresst, Vers son dieu qu'elle attend, balance un encensoir.

Un frisson fait trembler l'herbe folle et la feuille ; Est-ce un désir errant qui cherche où se poser ? L'air palpite et n'est plus qu'un immense baiser, Une extase muette où le cœur se recueille.

Dans le bruissement lointain des peupliers, Tinte au cou d'une chèvre une clochette claire ; Des enfants blonds, chantant un vieux chant populaire, Sous les cerisiers noirs tendent leurs tabliers.

Pâle, et suprêmement douce i travers ses voiles, La nuit descend du ciel, un lys d'or à la main. — Laisse-moi t'embrasser au détour du chemin !

Tes lèvres sont d&s fleurs et tes yeux des étoiles.

Par les libres sentiers, nous pouvons, lentement, Suivre vers l'infini le vol de nos chimères, Et, dans un vaste oubli des choses éphémères. Mêler notre idéal au profond firmament.

Loin dn bonheur banal, loin des sinistres tombes Où choit ce qui n'est pas digne d'être étemel, Vois-tu luire et monter en l'éther solennel Deux âmes, deux candeurs sans tache, deux colombes ?

Mais écoute I une voix chante à ce reposoir Dressé par quelque fée au bord de cette eau vive ; Le clair de lune étend son lin blanc sur la rive. L'odeur qui fait aimer flotte aux souffles du soir.

Les coups d'aile da poète le mènent des raines féodales à la nature jeune encore ; des harmonies da soir, au plein midi saturé de Todeur chaude et

subtile des pins ; d'une blonde paysanne à la Forêt

qui rêve :

Le soleil s'est couché. Les nuages d'or rouge Qu'une brise expirante entraîne lentement, Vont s'éteindre. Déjà, sans qu'une feuille bouge, La Nuit vient ; à son front scintille un diamant.

L'inrisible grillon, caché dans l'herbe drue. Seul fait yibrer encor le crépuscule au loin, Et les lourds chariots descendent la grand'rue Avec les faneurs las étendus sur le foin.

Veux-tu gagner les bois pour nous y perdre ensemble, Et suivre cœur i cœur les sentiers de velours Jusqu'à l'alcôve d'ombre et de feuillée, où tremble L'astre qui, du ciel bleu, veille sur les amours?

Puisque toute apparence est fragile ou traîtresse. Puisque l'âme est en proie aux destins hasardeux, JDans un rêve ingénu d'éternelle tendresse, Entre les rameaux bruns, berçons-nous tous les deux !

Magiques frondaisons, que votre voix est douce I Gomme on sent palpiter d'adorables pâleurs !

On ne fait pas de bruit en marchant sur la mousse : Parfums, rayons, la terre et le ciel sont en fleurs.

Il se rouvre pour nous, plein d'exquise paresse, Le paradis d'antan, notre premier séjour !

Triomphe en paix, ô Nuit dont le soufQe caresse, maternelle Nuit qui consoles du jour I

Si ta divine sœur, la Mort, est, dans ses voiles, Aussi belle que toi. Nuit pâle aux cheveux noirs. Vienne sans tarder l'heure où les chastes étoiles S'ouvriront sans obstacle à nos plus chers espoirs! Que reste-t-il du parnassien dans cette poésie si naturelle ? C'est l'âme de Lamartine, le cœur de Musset,

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s'exprimaDt en un langage plus moderne; c'est la poésie éternelle, sans influences d'aucune école. Voyez encore cette Nuit sans nuages :

Un soir, au jardin, sur notre vieux banc, Nous causions tous deux dans Therbe fleurie ; Les lys embaumaient notre causerie Que le clair de June habillait de blanc.

Une source au loin ruisselait sans trêve ; Le lac pur semblait un miroir d'argent ; Dans l'eau qui dormait, le saule penchant.

Sous les peupliers flottait comme un rêve.

Ce que nous disions, je ne le sais plus ; Mais j'avais le cœur plein de candeur tendre. Et je ne pouvais me lasser d'entendre Ta voix qui tintait comme un angélus.

Le regard erre d'une idylle blonde dans Tor des épîs, à la neige d'antan. Et V Aïeul, que le beau temps décide, va revoir, appuyé sur son petit-fils, la plaine où les siens travaillent ; il évoque les tableaux fugitifs jût sa longue existence, et contemple une dernière fois les champs sous la flambée du radieux soleil :

Et dans les blés, courbant sur leurs fleurs favorites Leurs épis blonds, bercés de souffles amicaux. Il voyait les bleuets et les coquelicots Rire, sveltes, à la candeur des marguerites.

Et les blés ressemblaient à ses jours de travail. Fleuris de jours de fête et de joyeux dimanches, Dont les bouquets légers, pourpre, azur, clartés blanches, Parmi des moissons d'or offraient leur vif émail !

Mais il tremble, s'éteint ; et c'est bien la plus belle et la plus juste mort d'un vieux paysan, comme c*est

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là le poème, de sereine candeur, sérieux et doux, de r Aïeul au village.

Le poète cueille encore ce Bouquet blanc :

Veux-tu, si tu n'es pas trop lasse, aller ce soir Jusqu'aux bois dont tu vois verdoyer la lisière 7 Là, tu sais, loin du bruit et loin de la poussière, Sur le bord du ravin, seuls, il fait bon s'asseoir, Car la nature y mêle en folle dépensière La blanche clématite et la mûre au grain noir.

Le soleil, empourprant les profondes ramures. Décroîtra dans le ciel. Puis luira la pâleur Des astres familiers ; et par ces longs murmures Des bois ombreux, où flotte une vaf ue douleur, Nous cueillerons, les doigts tout noircis par les mûres. Un léger bouquet blanc de clématite en fleur.

Sanctuaire nuptial offre le joli décor d'une source au creux d'un bois, où les oiseaux et les fleurs chantent leur hymne amoureux vers Tinflni ; Sérénité est un tableau doux et grave d*un soir ; ïOmbre étoilée termine sur une note élevée ces brillants a Matins^ d'or > et ces rêveusts c Nuits bleues. i.

Les CHANSONS DES CHAMPS, qul suivent, sont ces Chansons Normandes dont j'ai rendu compte précédemment.

Le poète excursionne vers la plaoe et la falaise. Sur la côte, il oublie le monde un instant...

Puis, il faut regagner la fourmilière humaine ; Et j'ai pitié de nous qui ne durons qu'un jour, £t qui trouvons moyen de mêler tant de haine, Tant de haine à si peu d'amonr 1

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Il salue un ancêtre, Jean de Bétheucourt, et songe devant la Ferme :

L'existence qu'au ciel quelquefois je demande, Serait simple, féconde, et paisible au grand air,

Comme, sur la côte normande,

Une ferme près de la mer.

La ferme a pour abri, contre les rents du large. De forts talus herbeux couverts d'arbres géants.

Où se brise, en sonnant la charge,

Le souffle âpre des océans.

Hêtres, chênes rugueux, grands peupliers, beaux ormes. C'est comme un bataillon carré de vieux soldats.

Protégeant de leurs bras énormes,

La ferme et ses doux résédas.

Tendrement, grâce à ces héros, les jeunes roses Ouvrept leur cœur au ciel où volent les ramiers ;

Et riant des bises moroses.

Avril caresse les pommiers.

— Ainsi je voudrais vivre, et braver les orages Sous le haut et discret rempart d*un noble orgueil,

Qui garde mes fleurs des outrages

Tandis que le flot bat recueil.

Il visite les ports normands, décrit les rivières aui^ noms doux et agrestes, les rivages, les habitants : notations rapides, effleurantes, coupées de pensées graves, et d'un captivant récit : Ariette, idylle charmante et généreuse. Soir cTorage est une description puissante de nuit livide, où grondent le vent tumultueux et la vague hagarde ; notre âme s'y mêle, en proie au vertige, et cependant maintenue par la pitié humaine :

Lucrèce, ô poète où luit Tantique flamme,

Amant de l'univers, vainqueur des dieux, comment,

Dans tes vers purs et forts comme le diamant.

As-tu pu, toi si gr^nd, chanter qu'il est suave,

Quand, sur les flots battus des vents, bondit Tépave,

De voir en mer, au large, étant soi-même au port,

D'autres mortels lutter par un suprême effort ?

Non, le malheur d'autrui pour moi n'a point de charme ;

Même d'un ennemi, la douleur me désarme ;

Et comme a dit Térence au vieux peuple romain.

Je suis homme, et ne suis soustrait à rien d'humain.

Quand la convulsion de l'aveugle nature

Roule et tord mon semblable en quelque âpre torture,

C'est ma chair, c'est mon sang, c'est mon âme, c'est moi,

Moi tout entier qui souffre, et qui, dans un émoi

Terrible, les deux bras levés vers la lumière,

Crie : — toute-puissance, ô justice première,

Etincelant foyer d'où sort l'aveuglement.

Bonté créant le mai si lamentablement,

Quel est donc notre crime ?..

Voilà qui vaut mieux encore que toute description ; la pensée noble, l'idée généreuse l'emportent toujours sur le prestige des couleurs et des phrases ; le plus beau tableau, s'il n'éveille pas une émotion, est à peine ée la peinture.

Suivent des pièces automnales : le Vieux berger, triste; Voix d'enfants, intime et reposante; les So»i;en{r5, douce et délicate :

Par les sentiers des champs mélancoliques,

Gomme il fait bon cheminer solitaire.

Dans le plaintif et caressant mystère

D'un soir d'automne aux longs rayons obliques l

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On boit un philtre exquis, mais sans ivresse ; Le monde entier n'est que rêve et silence ; D'un rythme lent, le peuplier balance Ses rameaux d'or que le ciel bleu caresse.

Tandis que fuit la légère fumée

Qui vers l'azur s'élève des chaumières,

Le cœur se rouvre i ses amours premières ;

On croit bercer encor la bien-aimée.

Si l'espérance est le bonheur suprême Quand le printemps rit sur les verts calices, Les souvenirs, l'automne, ont leurs délices : Ils sont plus doux que la volupté même.

La forme, la pensée sont de plus en plus d*accord avec les songeries automnales, avec leur décor ; les feuilles mortes procurent une douce et vive impression ; brumaire est lent et triste ; les notations sont rêveuses, mélancoliques, attardées, jusqu^à Thiver, qui termine tout. C*est la neige de Noël ; c'est la Veillée, plaintive légende ; et c'est enfin le Retour :

Immensité des mers, ports, falaises, troupeaux, Vergers dont la fleur luit en mai, calmes villages, Adieu, l'hiver frissonne I Adieu bois, adieu plages t Adieu, clochers pensifs entourés de tombeaux !

Adieu, hêtres hantés le soir par les corbeaux. Vallons où tant de nids chantaient sous les feuillages. Plateaux nus labourés par les lents attelages, Flots houleux écumes par les prompts paquebots !

Gomme un soldat blessé, qui, près d'une onde pure, Se repose un moment pour laver sa blessure; Puis retourne à son rang et remplit son devoir ;

Tel je rentre à Paris en redressant ma taille. Et reprends dès demain ma place à la bataille Qu'aux destins ténébreux livre un sublime espoir.

Blémont^ vivant à Paris, mais ayant en lui l'âme des anciens habitants de nos pays de France, a simplement et poétiquement révélé dans ce livre combien il possède ce naturel héritage. 11 n'a pas vécu longuement, profondément, de la vie même des campagnes ; et ses impressions sont générales, aperçues de haut, ou plutôt recueillies et goûtées en spectateur. Mais le spectateur est un ami, il voit la nature familialement : et, dans son plaisir large, qui néglige ou repousse ridée même des laideurs, il chante volontiers tout ce qui s'offre à sa vue. C'est ce sentiment qui verse en chaque page du livre le charme d'une source intarissable, aux eaux limpides, fraîches, parfumées ; et c'est ^ncore ce sentiment qui, à travers tant de strophes ai- ' lées et fleuries, dicte des pièces, assez nombreuses» dont le lyrisme est tout gonflé de justice innée et d'humanité.

c ... La terre a les tons moelleux et riches d'un tapis; les bruits montent apaisés et doux, et pareils à des sons de flûte... )» dit Paul Arène (Gil BlaSy 13 février 1891). «... Avec quel art et quel succès, écrivit Judith Gautier dans le Rappel du 18, M. Emile Blémont s'est plié aux descriptions champêtres, a rendu la gr$ce des visions de la nature heureuse !.. Par notre rude fin d'hi* ver, c les Pommiers en fleur » semblent une fenêtre ouverte sur le printemps. » Au Mercure de France de mars, Ernest Raynaud salua ce livre de vrai poète : fl ... Ses vers sentent bon la forêt et la mer; ils

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évoquent les ciels rayés da vol des hirondelles et des mouettes, et des coins délicieux de bois où des sources pleurent sous les mousses... > En un grand article du Journal de Bernag (28 mars), Paul Labbé notait : € ...Peut-être notre Normandie nVt-elle jamais été chantée avec plus d'attendrissement que par ce Parisien qui est venu y passer ses vacances... Son 5oir {Tarage, d'une facture si large, d'un souffle superbe d'un coloris intense, dépasse de beaucoup cet Orage de Saint-Lambert qui nous fut donné comme modèle didactique au temps heureux du collège... » L'Artiste, d'avril, vantait la saveur spéciale des Chansons des champs : c Véritables chansons à chanter, alertes, gaies, pimpantes, d'une verve toute normande... Là, se rencontrent d'heureux effets de sonorité et une facture qui concorde à souhait avec le ton du sujet ; nous serions surpris qu'il n'en fût pas plus d'une pour tenter la verve de quelques compositeurs. » — Notons ici que maintes pages du livre ont été mises en musique par Gustave Charpentier, Léopold Dauphin, Paul de Wailly, Gabriel Dupont, Irénée Berge...

Le recueil montrait à Augustin Filon {Revue bleue^ 25 avril) « un artiste parfaitement maître de lui-même, très attentif aux petites choses qu'il perçoit finement et rend de même. . » Emmanuel des Essarts consacra une chronique remarquable à Blémont, dans la Revue de la Poésie de mai ; il y disait : « ... C'est une anthologie normande que ce recueil, le plus original peutêtre et le plus parfait, avec ceux de Gabriel Vicaire, qui ait paru depuis longtemps... » L'éminent doyen de la Faculté des Lettres de Clermont ajoutait : « Chaque

poète, parmi ceux qui comptent, a son caractère distinctif, sa marque spéciale. L'attribut essentiel de notre confrère Emile Blémont nous semble être la perfection. Car depuis ses débuts jusqu'au volume de ce jour, il n*a produit, à bien peu d'exceptions près, que des œuvres achevées... n

Plus tard, en 1893, dans l'Âlmanach illustré du Courrier du Havre, Charles Le Goffic affirmait : «... Nul n*a mieux dit le charme discret des petites futaies du pays vexin, la douceur des nuits d'été au fond des valleuses cauchoises, l'impression de mystère qui monte à marée basse des eaux stagnantes sur les grèves... »

Théodore de Banville écrivit à l'auteur : « J'ai été enchanté par les Pommiers en fleur. Vous y êtes toujours lyrique, bien entendu ! Mais avec une gaité, une clarté, un bon sourire qui sent bien la France. Voilà déjà un temps que vous vous retrempez à la vraie source, à l'inspiration paysanne, très naïve et très franche, que vous vous transfigurez avec la subtilité d'un Parisien, artiste jusque dans les moelles !.. s Et Gabriel Vicaire : « ... Votre inspiration est sœur de la mienne. Nous sommes de la même paroisse, nous avons le même clocher. y>

Les Pommiers en fleur inspirèrent quelques poètes ; tels, Théodore Maurer :

« Tout un jour, oubliant que février morose Heurte à ma vitre, avec un aigre sifflement, Je t'ai suivi, poète, au gras pays normand.

£t les sources chantaient, et le ciel était rose.

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Dans les prés verdoyants qu'un ru limpide arrose. Les herbes se creusaient en un mol ondoiement. L'angélus du matin tintait légèrement.

Des oiseaux battaient Tair de leur aile déclose.

J'écoutais la rumeur prochaine de la mer Qui monte ou se retire, et dont le Ilot amer Recouvre ou laisse voir les galets de la grève.

J'ai refermé ton livre. — Et c'est comme un retour Mélancolique et lent d'amis, qui, tout un jour, Sous les pommiers en fleur ont promené leur rêve. y> 12 février 1891.

Et Georges Payelle :

« Le verbe a triomphé des deuils et des hivers. La neige en vain tournoie à nos fenêtres closes, Tu fais, muant d'un mot les lénts flocons moroses, Des fleurs de paradis pleuvoir des cieux ouverts.

Avril s'éveille à la musique de les vers ;

Ta voix, magnifiant les êtres et les choses.

Fait se dresser les blancs pommiers, les pêchers roses.

Dans les vergers du rêve éternellement verts.

Par les plaines et par les bois baignés de flammes Tu promènes l'enfant divin, prince des âmes, L'Amour, et te soumets son caprice inconstant.

Un beau rire étincelle à ses lèvres gourmandes.

Il chante, et si le vieil hiver n'est pas content.

Lui jette au nez son frais bouquet de fleurs normandes. »

Dans les Hommes cTauJourdliai (Vanier, S® volame,n** 395), Anatole Cerfberr présenta Emile Bléniont, avec un portrait par F.- A. Gazais. La biographie écrite par Geriberr est un résumé assez complet ; il disait de

Blémont : « ... Essentiellement poète, grisé de cadence^ de mesure et de difficulté vaincue, et néanmoins facile ouvrier des assemblages de rimes ; barde mariant sentiment, forme, pensée ; rêveur et berceur ; philosophe attendri et élevé, et musical ciseleur ; combinant hier et aujourd'hui » .

Cette même année, Blémont représenta la France, avec deux autres délégués, au deuxième Congrès des Traditions populaires, qui se tint à Londres ; il en rendit compte dans une série de lettres à VEuénement.

Le 1*' janvier 1892, il prit la direction de la Revue du Nord, qui paraissait depuis deux ans ; le rédacteur en chef était Henry Carnoy. Dans un programme aux lecteurs, Emile Blémont annonçait que le domaine de la Revue s'étendait à tous les pays de langue française, même au Canada, cette autre France du nord qui, « forte, active, persévérante, singulièrement féconde, a tout ce qu'il faut pour jouer un jour, dans le continent Américain, le rôle des Âsturles en Espagne et du Piémont en Italie. » On y ferait une place au dialecte régional, mais sans faire tort à la langue française ; on y mettrait en valeur le tempérament spécial du nord, sans verser dans le séparatisme : • Il faut, non pas accoupler Tâme moderne à la dépouille du passé, mais recomposer et refondre, dans les formes de Tidéal nouveau, les éléments de vie dissous par la mort... Que la patrie reste une et indivisible ; mais que dans cette unité toujours plus solide, comme en tout germe de vie, évolue une variété de forces multipliées sans cesse, avec une harmonie de plus en plus profonde l . On ne fortifie Torganisme, qu'en fortifiant tous ses or-

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ganes. » Et ceci, le meilleur argument sur la nécessité de rassocîation : « Dans Tétat d'émiettement où se trouve la nation après avoir rompu les cadres de son antique hiérarchie sociale, l'association libre est chez nous la grande puissance moderne, la seule qui soit capable de reconstituer les atomes disséminés de Findividualisme en vastes et fortes personnalités collectives. » Et il ajoutait, son regard sondant Tavenir social qu'il voyait se rapprocher de plus en plus : « Pour le couronnement de Tédifice, nous rêvons une fédération universelle et pacifique de tous les groupes régionaux. »

Marthe aax pieds nus. — La Belle Âvcntare

Après la Re naissance , après la Tradilion, Blémont^ par la Revue du Nord, montrait que riiomme d'action, loin de se décourager, était toujours prêt à propager aa dehors les sentiments et les idées du poète. Il collabora aussi, \ers ce temps, à la Revue hebdomadaire (1892 1900) ; mais il quitta VEvéneirenly la fonction de chroniqueur lui devenant fatigante. Il laissa aussi la Tradition pour la Revue des TradHiom populaires, organe de la Société du même nom ; il entra au comité de rédaction, et devint un des administrateurs de la Société, dont il est aujourd'hui vice-président. La veine traditionniste se rencontre encore en un bon nombre de ses publications, dont plusieurs parues à la Revue du Nord, et dans bien des pages insérées à V Evénement, S'y rappoilent la Couronne de roses, le Chevalier d'amour; et aussi le Seigneur de Saint-Clair, qui obtint un vif succès dans les grands concerts de France et deTétranger, avec Tadaptalion pour piano du compositeur bruxellois Martin Lazare ; et encore cette Marthe aux pieds nus, que Jules Tellier, dans Nos Poêles, nomme « la merveille du Parnasse de 1876. »

Cette année 1892, parut en plaquette chez Lcmene i On demande des quêteuses, un à-propos de Dlémout et

MARTHE AUX PIEDS NUS. — LA BELLE AVENTURE d95

J. Truffier interprété par des artistes de la Comédie- Française, qui provoque toujours, dans les représentations de charité, les applaudissements et les largesses.

La Revue du Nord du 15 décembre publia la Légende maternelle. La mère est morte ; et sa (illette privée de son lait, qui refuse le sein d'une voisine, vit quand même. Est-ce un miracle ? On guette, une nuit ; et Ton voit une vague blancheur se glisser vers le berceau, où Tenfant pleurante s*apaise aussitôt : la mère sortait de sa tombe et venait dans l'ombre la bercer, la nourrir. Cette nuit-là, elle emporta la petite orpheline...

soleil d'or« ô pourpre inondant nos désastres, nuit qui fais surgir dans rinfini plein d*astres Les firmaments lointains à nos vœux interdits, renaissante aurore, est-il un paradis Où, pour ne plus jamais se quitter, saint mystère. Se retrouvent tes morts qui s'aimaient sur la terre ?

De nouveau cette pièce révèle le sentiment familial, si pur et réconfortant, qui est une des qualités dominantes de la poésie de Blémont. On y admire aussi cette peinture d'intérieurs, complète et précise comme dans les anciens peintres amoureux du foyer. Et le travail consenti, aimé ! La tradition, le devoir donnent une base saine et robuste à cet art intime et délicat.

En mai 1893, le Livre d'or des Annales politiques et littéraires publia le portrait et une poésie d'Emile Blémont.

Marthe-auX'pieds-nus, illustrée par Charles Dézobry, parut en librairie à la Bibliothèque de la Revue du Nord

(1893). Marthe, seule au bois, en un fin décor d*idylle, esl rencontrée par le fils du roi, qui Tembrasse et lui promet de revenir pour Tépouser. Elle lattend, mais en vain...

Pourquoi les angélus da soir Sont-ils si clairs quand fait Tespoir?

Seule vient la douleur. Marthe est abattue, pâle. L'hiver passe. Marlhe languit, Marthe est mourante. Une fanfare annonce le prince. A-t-il trop tard Qéchi le roi son père ? Hélas ! Tamoureuse expire au crépuscule, sous la couronne royale que le noble fiancé vient de lui mettre au front.

Le jour n*est plus. L'infini luit sans voiles : Aux diamants se mêlent les étoiles.

Des rameaux du pommier tremblant S*est envolé le ramier blanc.

c La légende de Marlke-aux-pieds-nas est tout un petit poème très pur, très tendre et très délicat... » écrivit Leconte de Liste. Avec Fexcellent accompagnement» pour violon, harpe et piano, du compositeur H. Bemberg, ce poème a recueilli de beaux succès en France et en Angleterre ; un article du Morning Post (7 février 1902) en constate Teffet pénétrant.

Emile Blémont donna un sonnet aux Œuvres de Joachim du Bellay, édition du Monument, en 1S94 ; et la même année^ en août, un complément de six Poèmes de Chine à V Artiste.

Noël flamand parut en décembre (Bibliothèque de la Revue da Nord). Cette plaquette, illustrée par J. van Driesten, avec musique de F. de Ménil, ofifre le thème

d*ane nuit de Noël en Flandre par son frontispîcp, où se dresse un beau beffroi couvert de neige. Blémont, en ses vers courts et d*un rythme précis, allège et rajeunit ce siget souvent traité.

Vers ce temps, il collabora à Simple Revue (1895-1900), au Magenta, à la Revue illustrée, et publia son Alphabet symbolique (A. Lemerre), illustré par Auguste Hiolle : passe-temps de poète, exercice souriant^ par lequel il présente tour à tour les lettres de l'alphabet en des mots choisis, où le rythme du langage français les a placées naturellement :

C luit, dair et recourbé.

Dans le rroissant de Phœbé ; Faucille, il coupe le chaume.

Fs'oucre aux Usurs, soelte oase...

La Belle Aventure parut en juin, chez Lemerre. J*aime le sonnet du début, où le poète s'écrie, d'un toM qui fait tressauter dans sa tombe l'antique gaité française :

Muse divine, ô Jeunesse, Afin qu'en sa fleur renaisse Ce vieux siècle fatigué.

Chante avec désinvolture La Belle Aventure, ô gai I La Belle Aventure.

Il n*en est qu'une, de belle aventure ; et son chantre l'aborde tout net, en des Vers d'amourettes et Vebs d'amour. Deux belles filles, brune et blonde, dans un parc fleuri, jouent au volant; et le volant, c'est le cœur da poète. Mais d'autres tableaux vite nous réclament :

Tour de Valse, Printemps parisien^ Ardeurs d'Ingénue,,.

Morbidesse évoque la blême vigueur baudelairienne :

Les réve3 vaguement se heurtent sous mon crâne, Avec les grands bruits sourds d*un océan houleux Où, funèbre jouet du sort qui le condamne, Vogue un vaisseau-fantôme épris des pays bleus.

Rêver, quand il faudrait agirl Dès que j'espère, La fièvre du désir me fait trembler la main ; Et tandis que, le cœur battant, je délibère, L'occasion rapide a passé son chemin.

D'autres ont l'œil plus sûr ou sont plus forts ; la vie Leur prodigue ses biens, leur cueille ses lauriers ; Je ne sais, cependant, si je leur porte envie. Tout leur bonheur vaut-il mes rêves meurtriers ?

Nous sommes devenus, dit-on, «froids, réalistes, sans dieux ni déesses possibles ; or, le poète, parmi nos foules, sait reconnaître Vénus, et Diane ; il y a croisé

Flore et Gérés Il nous le dit en un conte fin et naïf,

croyant et moqueur. Le conseil à un jeune ami : « Fuis la débauche, ne vis et ne meurs que pour celle dont Tamour te rend noble et fort ! • termine en beauté morale cette guirlande verdoyante de visions amoureuses.

Le poète revient, enjôlé, au thème du rose et du blond ; il évoque les soupirs, les élans des débuts amoureux, ivresse qu'on ne ressaisit plus ; il note l'inconstance, et peint une exquise beauté pétrie de rayons fleuris et de neige. Un pays idéal lui est suggéré par les charmes de la bien-aimée, un brin de querelle avoisine un madrigal, des mélancolies délicates mènent A cet Aveu :

Je le sais, pour ma pâle et chétive souffrance, Vous ne pourriez pas même avoir quelque pitié ; Moi, sans désir banal et sans vaine espérance, Je ne veux plus aimer ni souflrir à moitié.

Si vous êtes la fleur, jeune et fière de vivre, <}u*au jardin défendu je ne saurais cueillir, Votre parfum flottant me pénètre ; il m'enivre, Et j'en meurs. A quoi bon oublier et vieillir ?

En cette vie, hélas ! si fatale et si brève.

Que le temps acharné prend lambeau par lambeau, Rien n'est vrai, rien n'est bon, rien n'est beau que le rêve : 8eul, le rêve est plus fort que la nuit du tombeau.

Au fond de la substance indestructible, une âme. Même à travers la mort, garde nos purs amours ; Et de votre beauté, sans le vouloir, madame.

Vous avez imprégné mon être pour toujours !

Les Beautés brunes ont leur bouquet spécial : galanteries plus vives, hardiesses plus nettes, réponses plus terrestres. J'y note cette Maison des champs :

Un frais jardin l'entoure : on y voit une treille Où, septembre venu, rit la grappe aux grains d'or ; En mai, le rossignol, dès que le jour s'endort, Y chante un chant d'amour à la rose vermeille.

Là, sur les rameaux fins que l'oiseau fait plier. Rougit la sorbe molle et se gonfle la nèfle ; Là, le pâle platane étend sa feuille en trèfle ; Là, palpite la feuille en cœur du peuplier.

— C'est la maison qu'habite aux mois fleuris Armide. J'ai laissé là mon âme ; et là, matin et soir, Sous le saule léger, si prompt à s'émouvoir, Semble toujours errer quelque baiser timide.

Une Musique amoureuse berce le poète, Tentralne des fêtes d'avril aux mélodies de mai ; de l'indolente qu'éveille Y Aubade, à cette Harmonie :

Au loin, des voix d'enfants fraîches comme unt eau vive, Pures comme l'éclat du jour.

Chantent une chanson d'amour, Une vieille chanson naïve.

Dans Tombre harmonieuse, au jardin, sont assis Un jeune homme, une jeune fille ; A leurs pieds, parmi les fleurs, brille Un rayoB qui tremble, indécis.

Auprès d'eux, doucement, sur la branche qui ploie L'oiseau du ciel vient se poser ; Doucement, dans un long baiser Ils boivent l'immortelle joie.

Chantez ! ô voix d'enfants pures comme le jour. Fraîches comme une source vive, Chantez votre chanson naïve, Votre belle chanson d'amour !

De chauds refrains célèbrent les vendanges ; on entend un air de chasse rythmé pour le cor ; des strophes soupirent, des rondes s'égaycnt, achevant cette théorie de poésies légères, fraîches et fleuries, par la note automnale.

Le poète chante alors la sereine Fidélité, les commencements gracieux, un matin d'espérance...

Pauvres cœurs exilés des jardins de l'aurore. Dont nous portons, hélas ! l'inoubliable deuil, Allons-nous ce matin en retrouver le seuil ?

La rose de l'espoir à ton sein vient d'éclore...

Le temps court \ite, dit-il ; mais il n*emporte pas rétoile qui luit, ni Târae qui aime. Un pur amour guidera vers le port sa barque loyale. — Cette partie est moins extérieure, plus intime que les précédentes.

Au Gré dd Rêve s'en va maintenant Tesprit du poète. L'ombre humaine, spectre noir, l'accompagne ; des nostalgiesle hantent, une sauvagerie risole.Il se console par le lecture et la nature. Pages flottantes, brèves, d'un sentiment très humain, avec des conseils et des résignations, qui préparent aux parties suivantes.

Ost, d'abord, dans les souvenirs à des contemporains, celte Contribution au Tombeau de Baudelaire :

Sur l'idéal tombeau que je rêve à ta gloire, sombre et grand poète ami, je dresserais, Parmi le vert laurier, le myrte et le cyprès, Une belle Africaine en sa nudité noire.

Jlncarnerais pour toi le deuil et la victoire Sous sa forme robuste aux ténébreux attraits ; Et son front couronné de nuit, j'y verserais La splendeur d'un orgueil calme et blasphématoire.

Dans le rythme indolent de son superbe corps Devraient chanter, profonds et mystiques accords, Toutes les voluptés de la désespérance ;

It sur sa gorge pure aux seins durs et pointus, En ses yeux imprégnés d'amour et de souffrance, On croirait voir flotter des paradis perdus...

Et d'autres pages à Dumas, Banville, Puvis de Chavannes, Paul Arène, Mounet-Sully ; des Stances pour le Tombeau de Ihéophile Gautier :

ÉUILE BLÉUOM

Fils d'un siècle énerva qui de mélancolie

Pleurait, comme un automne où meurt te ton du car,

Hardiment, il fit boire à la France pStie

Un grand coup de vin pur dans une coupe d'or. ..

salue Qussî quelques contempomincs : Barlet, é-Trufller, Adelina Patti (sonnet ilit par M>l« Reinberg). Marie Kolb, Weber; et une Dame blanche n'est point nommée :

Vous m'avez dit tout b.is : Mais

Sans relever les jeus, sans rien vouloir enlencln>,

Quand, rêvant vaguement d'un plusdoui lendemiiu,

J'ai pris congé de vous en baisant votre ir.aln .

Deltors, j'errai longtemps, s-iul dans l'ombre tranquille ;

Kt tandis que la nuit scintillait sur la ville,

Je sentis que jamai», mâtne aux jours opportuns,

I4i sous des chi;veuï blonds ni sous des cheveux brun*,

Je De relrouverjis iin cœur ai jeune, une âme

Si limpide, quti sous vos cheveux blancs, madame.

oiir les Poêles, viiici des pages sur le Byllime :

Les vers sont plus beaus: que la prose.

Quel prosateur aura le pris

Sur Virgile et - l'aurore rose »,

Sur Shakspeare et . l'aube aux yenx gris »?

Le vers, c'est l'àme cadencée Avec la douceur d'un berceau ; A la fois musique et penaée.

C'est nn esprit, c'est un oiseau.

Il vole, il plane ; et sur la terre, Il rapporte à nos faibles cœurs L'extase du divin mystère, Le rythme des célestes chœurs.

Puis Fauteur nous dît les raille façons d'être, ou de paraître, de la Rime française ; les enchantements de la Muse, qui habille tout de soleil ; une promenade d'amoureux, qui est en même temps une adroite définition de la Terza Rima, Il évoque le souffle héroïque : c Sois noblement téméraire !.. > El il revient, en un beau mouvement, à la Rime, comme à la plus capricieuse, à la plus délicieuse des fées :

Pour que cette sirène à la voix d'or vous aime,

Il faut que vous Taimiez d'un amour vrai, vous-même.

Mais voyez ce rêveur qui passe en écoutant Le bruissement frais du feuillage flottant, Et qui, là, sous le ciel clair comme une topaze, Devant la fleur perdue au bois, reste en extase. C'est vers ce garçon fou, ce rôdeur débraillé, Ce propre-à-rien, qu'en son divin déshabillé, Dans l'ombre et les rayons balancés par les branches, La charmeresse vient, sein rose, épaules blanches, Tout petits pieds chaussés d'ailerons aux talons. Et surgit, sous le Ilot de ses fins cheveux blonds, Belle comme Vénus, sainte comme Marie.

C'est pour ce pauvre enfant que sa lèvre fleurie S'éclaire d'un si pur sourire, et que ses yeux Ont ce regard profond, tendre et mystérieux.

C'est lui que, par son nom, à mi-voix elle appelle ; C'est pour lui seulement qu'elle veut être belle ;

C'est à lui qu'elle fait ces doux aveux tout bas, Vers lui qu'elle soupire et qu'elle tend les bras ; £t c'est lui que, pâmée, invincible, farouche. Elle étreint cœur à cœur et baise sur la bouche, Pour que bientôt rayonne en notre obscurité L'enchantement sans 6n d'une œuvre de beauté.

D'autres hommages s'inscrivent. Pour les Peintres. C'est la descriptiou, en rythmes et paroles harmoniques, de tableaux qui ont éveillé la sensibilité du poète. Excellente critique d'art, toute d'impression, sans théories, animant des œuvres de Gustave Jacquet, Fantin-Latour, Firmin Girard, Carrier-Belleuse, Luigi- Loir, Edouard Sdin, Henner, et Fantin-Latour encore, pour le fameux tableau parnassien : Un coin de Table.

On se revit plus tard, après l'affreuse guerre ; tEt votre porte, close au profane vulgaire, S'ouvrit pour le Parnasse. Il était vraiment beau Et très solidement brossé, le grand tableau Où, nous groupant alors, nous, les jeunes poètes. Sur la nappe, au dessert, vous dressâtes nos têtes. Là, quel tas de rimeurs : d'Hervilly, Pelletan, Léon Valade sous sa barbe de Persan, Et Verlaine, et Rimbaud avec sa face énorme.

Et le bel Elzéar en chapeau haut-de-forme !

Vous les rappelez- vous, tous, dans votre bon coin ? Hélas I les uns sont morts et les autres sont loin ; Et nous restons parfois des mois et des années. Nous-mêmes, cher Fantin, sans que les destinées Nous rapprochent une heure et raniment en nous La fleur dont le parfum jadis flottait si doux.

Ciel de France est la dernière partie du recueil. Des touches légères, printanières, suivies de notations estivales, plus marquées, rappellent les Pommiers en fleur. Le poète note les heures d'extase et de songe, décrit la forêt, honore les beaux arbres :

Devant ces fils aînés de notre vieille terre. Race auguste de forts et généreux géants, L*âme humaine se rouvre au céleste mystère ; Et comme la rumeur des houleux océans, Leur voix la berce, avec une tendresse austère...

Grâce à vous, dont nos nefs premières furent faites, L'homme a dompté la mer immense, aux noirs écueils. Unis à nos travaux, à nos deuils, à nos fêtes, Vous nous accompagnez jusqu'à la mort ; vous êtes Nos tables et nos toits, nos lits et nos cercueils.

Ce sont encore des excursions par les chaumes, dans les vignes ; un amour de la nature à ne pouvoir s'ea séparer, jusqu'au salut final :

Ciel de France, doux ciel de la douce patrie. J'ai l'âme et les yeux pleins de ton charme léger ; Et, comme en son long rêve un humble et vieux berger. Je t'aime, avec la plus fervente idolâtrie.

De tes pleurs généreux mon argile est pétrie ; J'ai bu ta pourpre au vin que j'ai vu vendanger ; J'ai reçu, pour le pain que j'avais à manger. Le grain doré par toi dans la moisson fleurie :

Perle, sacre irisée, argent clair, tendre azur.

Ciel de France, beau ciel au sourire si pur,

Vers toi je suis monté jusqu'aux plus hautes cimes;

Tes soleils m'ont versé la vertu des grands jours ; £t, les poumons gonflés de tes souffles sublimes, J'ai couronné de tes étoiles mes amours.

Vraiment, qu'importent les formes classique on romantique? qu'importent pléiades et pâmasses? Les groupements littéraires n'ont pas d'autre objet que la conquête du succès par une génération d'écrivains ; ils permettent aussi, par la désignation commune qu'ils inventent ou qu'on leur invente, de les évoquer noms, œuvres et aspects, en un seul mot : utilité des abréviations I Et c'est tout. Mais le petit nombre des littérateurs qui apportent du nouveau solide et durable, ne se soucient guère de ces classements, dès qu'il s'agit de pensée, de vocation personnelle. S'ils subis5;rMit, ainsi que tous les êtres, Tinfluence des siècles révolus, de leur temps, des circonstances, c'est comme la source qui, une fois jaillie du sol, doi^ suivre telle pente et emprunter aux terrains qu'elle traverse leur lenteur ou leur rapidité, leurs sinuosités, les reflets de la rive, et parfois la teinte salie des vases.

Quiconque se dit : « Le romantisme triomphe, je vais faire du romantisme », — est un marchand, non un artiste. Or, le vrai poète, après le fondateur religieux, est le plus réfractaire aux classifications intellectuelles ; on retrouve, on doit retrouver à son origine, et tout le long de son œuvre, celte limpidité, cette spontanéité, cette originalité des sources qui sont de tous les temps, de tous les pays. Voyez Emile Blémont : les critiques tour à tour l'ont dit classique, romantique, parnassien, et moi-même je prépare le lecteur à reconnaître que la meilleure partie de ses travaux va servir au xx« siècle;

eh bien î les Poèmes d'Italie^ les Porlrails sans modèles, les Pommiers en fleur et la Belle Aventure, délivrés de la pente fatale, soustraits aux terrains divers du lit el de la rive, affranchis enfin de toutes influences, tels que je les ai reconstitués par mes citations choisies, sont-ilj du classicisme, du romantisme, du parnnssc, — ou simplement de la poésie ? N'y a-t-on pas reconnu celte persuasive bonhomie, ce lyrisme naturtl, et, ce qui vaut mieux encore, les sentiments d'élévation, d'idéal, da divine humanité, qui sacrent un poète ? Tout est là, et cela suffit. — Je ne reparlerai de périodes littéraires qu'en mes conclusions, parce que ce sera nécessaire.

IM'ilippc Gille (Figaro, 3 juillet) écrivit: a M. Emile Bléinont est un poète qui ne chante qu'à ses heures, quand l'inspiration le lui commande, suivant la saison, le jour, l'événement; de là le charme varié du livre de poésies qu'il vient de publier...» Je note, de Charles Canivct (/e 6'o/ei7, 16 juillet): «...C'est la jolie chansont celle qui se fait comprendre et qui, même, se passerait de musique, clincun y adaptant celle qui lui conviendrait, la chanson vraie, la chanson du cœur...» — De Charles d'Agostino (le Stamboul, Constantinople, 20 juillet) : «...C'est toute une floraison de choses roses, blondes et blanches, qui vous laissent comme une souvenance de baisers lointains, vaguement entendus sous bois, pnr un doux soir de printemps. — D'Antony Valabrèj^ue (Revue bleue^ 11 avril 1896): «...Quelle souplesse dans tous ces morceaux I quelle délicatesse de main pour les varier el les nuancer I..» — De Léon Barracand (Moniteur nniveisel, 26 octobre) : o...Dans ce

208 EMILE BLÉRIONT

livre atiendri, Tamitié a aussi sa place ; et les admirations de Tartiste, les regrets du temps qui fuit mêlés aux joyeux souvenirs de jeunesse I Le Parnasse d'antan revit en ces dédicaces à Héredia, Coppée, Sully Prudhomme, Paul Arène, Armand Silvestre, d'Hervilly, Verlaine, Valade, Mérat...»

Henner écrivit à l'auteur deux lettres toutes gonflées d'émotion : • Mon cher grand poète et ami, C'est en rougissant et presque les larmes aux yeux que je vous écris ce mot. Je ne suis pas digne de ce petit chefd'œuvre que vous avez créé pour moi, et je n'ose presque pas le lire, et je ne sais comment vous exprimer mon admiraticm et ma reconnaissance... » — c Quels délicieux moments je passe avec vous dans ce bijou de volume I Je relis sans cesse vos Divinités modernes. Cest ravissant... Comme vos titres sont jolis! Je ne les ai pas toutes lues. Je relis sans cesse les mêmes... » — Autre lettre, celle-ci du compositeur Gustave Charpentier : (( Votre beau livre, admirable de pensée et de forme, sera ma joie de cet été. J'y ai revu avec fierté votre sonnet, synthèse de ma Vie duPoèle,ï> Plus tard, Marthe Dupuy traduisit son impression en 4:es vers :

« Je le savais aussi qae la Belle Aventure C'est — le hasard aidant — quelque coin de verdure Que Ton découvre, à l'heure où le rêve attendri Cherchait Tasile où mène un clair chemin fleuri. Ce chemin se déroule aux pages de ton livre, Poète ; et j'ai goûté la douceur de le suivre. » Daniel de Venancourt consacra une chronique dans l'Artiste (1895) à ce livre, et à l'œuvre antérieure : « ... Les épreuves amoureuses que vous avez subies,.

OU que vous subirez un jour, y disait-il, vous les trouverez racontées dans ce recueil, à côté de paysages d'une incomparable fraîcheur, de curieuses impressions, de tableaux achevés dans leur joli caractère de modernité discrète et précise. A l'heure où toute une génération de petits bourgeois déguisés en révolutionnaires de la littérature, s'amuse, sous le prétexte d'une rénovation lyrique, à déformer notre beau vers français, il vous sera doux de lire quelqu'un qui, parce qu il est vraiment poète, sait exprimer avec un art parfait des sentiments exquis et de fortes pensées. »

Emile Blémont ne délaissait pas son action traditionniste, où il rencontrait maintes légendes dont profitait le poète. La Bibliothèque de la Revue du Nord, celte année-là; publia le Seigneur de Saint-ClGir, plaquette illustrée par J. van Driesten, qui a portraicturé, dans ses encadrements formés de sujets décrivant chaque strophe et d'ornements selon le goût du Moyen-Âge, plusieurs de ses amis, entr'autres, à la dernière page, Emile Blémont. En des carrousels où le roi a invité ses nobles vassaux de France, le seigneur de Saint-Clair plaît à la reine : jamais elle n*a vu si beau cavalier ! Le roi jaloux fait saisir le gentilhomme, que Ton conduit à réchafaud. C'est une naïve complainte comme il en fleurissait au temps féodal ; elle a, en plus, le rythme clair et la rime musicale modernes. « Les missels et les livres d'heures du temps jadis n'ont pas le monopole des miniatures et des textes encadrés en des ornementations délicates, remarqua VEcho du Nord (octobre 1895) ; notre époque voit renaître ces petits chefsd'œuvre, appliqués à des sujets profanes... •

Commémorations

WTf

A l'automne de 1895, Paul Meurice, resté, par la mort de Schœlcher, seul président du Comité du Monument Hugo, se mit d'accord avec Emile Blémont, seul secrétaire aussi, pour reconstituer la commission de 1885. Les membres survivants, réunis chez Meurice, le 30 octobre, s'adjoignirent Georges Hugo. Il y eut, le 2 novembre, une nouvelle réunion, où Blémont, prié de remplacer le trésorier, Philippe Jourde, démissionnaire pour cause de grand âge, refusa net ; mais devant l'insistance pressante, il s'inclina, et fut élu à Tunanimité. C'est alors que la maquette de Barrias fut acceptée, par cinq voix contre quatre à Falguière.

Le testament littéraire de Victor Hugo avait laissé aux trois exécuteurs testamentaires la faculté de remplacer tel d'entre eux qui viendrait à mourir. Paul Meurice fit succéder à Auguste Vacquerie et Ernest Letèvre décédés, Emile Blémont et Georges Hugo. Dans un article du Figaro inspiré par M. Meurice, M. André Maurel rendit publique cette décision. — Ajoutons que Blémont, depuis la mort de Hugo, faisait partie du conseil de famille d'Adèle Hugo.

Blémont fut donc à la fois co-exécuteur testamentaire de Victor Hugo, secrétaire général et trésorier de la souscription pour le monument. De 1895 à 1902, il con-

HLJ:

sacra une bonne part de sa vie à ces fonctions, qu'il considérait comme des devoirs, qui lui étaient particulièrement chères, et pour lesquelles il n'eut jamais, d'ailleurs, d'autre récompense que la satifaction de conscience des devoirs accomplis. Pendant huit ans, il géra et fît fructifier un avoir de plus de trois cent mille francs ; et que de démarches il dut faire !

La Revue dm. Nord du 1er novembre 1895 rendit compte de l'inauguration au Havre du monument de Jules Tellier, enlevé brusquement par la fièvrt typhoïde le 29 mai 1889. Devant le buste de son jeune ami si regretté, Blémont vint dire lui-même ce sonnet commémoratif :

Quand on m^apprit sa mort, je refusai d'y croire. Il était si vaillant, il nous semblait si fort ; Il avait tant promis, tant donné tout d'abord, Et l'avenir s'ouvrait si rayonnant de gloire I

Ah I qu'elle est vive encor parmi nous, sa mémoire ! Brun, pâle, et le front fait pour défier le sort, La lèvrt fine, aux yeux l'éclair du noble eflort, Le voyez-vous surgir pensif, de l'ombre noire ?

Tous, comme nous l'aimions I Comme on comptait sur lui ! Au chœur formé par nous comme il manque aujourd'hui ! — Mais il vécut assez pour faire oeuvre qui dure.

Il sut au bois sacré cueillir le rameau d'or ; Et sa voix reste éparse en la grande nature Où, sans avoir vieilli, son âme a pris l'essor.

A propos d'une traduction de Shakespeare, Alexandre Beljame, professeur à la Faculté des Lettres de Paris écrivit à Blémont le 3 décembre : «... Vous êtes non seulement un fort aimable et sympathique critique,

mais un fin connaisseur (et combien y en a-t-il aujourd'iiui pour l'anglais ? bien peu) ; et j'attache un prix tout particulier à la bonne opinion que vous avez de mes traductions .. »

Quand Verlaine mourut, Blémont publia les lettres qu'il avait reçues de lui après la Guerre et la Commune. L'Artiste de janvier 1896 en donna une série, du 22 septembre 1872 au 8 février 1876, avec un portrait par Aman Jean. La première est datée de Londres W., 34-35, Howland street, où Verlaine habitait la chambre de Vermersch. Au 5 octobre : « Mon cher ami, je reçois à l'instant les deux derniers numéros de la Renaissance ; je vous félicite bien sincèrement du succès de votre iournal : le voilà quasi grand garçon d'un an. » Plus tard, de Jehonville (Ardennes), le 22 avril 1873 : « Mon ami, je m'ennuie atrocement. Vos lettres me sont bonnes; faites-les plus longues et moins rares. » Il écrit encore : « Vous, mon ami, je n'oublierai jamais que vous lûtes le premier à me venir voir lors de la grande terreur de mai 1871 ; et je vous en ai voué bonne et solide affection ; du moins on ne niera pas que j'aime bien mes amis... A ceux de mes amis qui le sont, cordiale poignée de main, et tout à vous. » Cette correspondance, dont je ne cite que quelques lignes, s'orne de la reproduction de l'autographe de la poésie : « O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour ! » écrite en juillet-août 1875, qu'il envoya à Blémont, et qui ouvre le volume de Sagesse.

Une deuxième série de lettres, allant du 1" juillet 1871 au 15 décembre 1880, parut dans la Revue du Nord du le juillet 1896, avec deux sonnets autographes de

Verlaine, qui sont des pastiches bien curieux de Heredia et de Banville. Le 13 juillet 1871 : «'... Valade s'est enfin décidé à m'écrire. Il m'annonce votre très prochain mariage. Hymsen ! Hymsene I traduction : mes meilleurs vœux, mon cher ami, pour un bonheur dont je serai heureux. Tâchez de tirer un bon numéro. Je n'ai pas, quant à moi, à me plaindre du mien. Aussi, ne dirai-je pas, en parlant de vous, le vieux cliché des vieux garçons : Encore un homme à la mer I mais bien : Encore un homme dans le vrai I » Et le 22 du même mois : «... Groupons-nous, mon cher, groupons-nous ! Par les temps d'infection intellectuelle et autres où nous avons la mortification de vivre, un pacage rigoureux me semble de saison pour les honnêtes gens. » — On sait la façon heureuse et vaillante dont Blémont opéra ce groupement, par la Renaissance.

Emile Blémont, vers le temps où il publiait cette correspondance, écrivit le sonnet suivant, pour une publication qui devait être consacrée à Paul Verlaine *

Charnellement mystique en sa misère,

Il ne voulut rien tenter à demi ;

On Tadmirait, on restait son ami,

Même en doutant qu'il fût toujour3 sincère.

Ce rut païen après ce doux rosaire.

Cet humble orgueil, plein d'orage endoimi, Vous captivaient, quoiqu'on en eût gémi.

le grand saint I le bon vieux corsaire !

Pour la logique et pour l'austérité Grave embarras ! Puis, la mort a sculpté En marbre blanc ce crâne socratique.

Maints vers de lui sont étrangemeot beaux. Son goût subtil, guidant sa foi sceptique, Ouvrit à Fart des horizons nouveaux.

Cette même année, Blémont collabora à la Plante, au Journal des VoyageSy à la Revue de France ; dans cette dernière publication, il donna des poésies d'après Henri Heine (1«"^ août 1899).

La Bibliothèque de la Revue du Nord édita Chansons fleuries (1896), mises en musique par C. Blanc et L. Dauphin, et précédées d'une causerie en vers par Gaston de Raimes ; ces chansons étaient tirées des Pommiers en fleur, et... Je voyais tout à l'heure les arbres rajeunis, écrivit Jules Claretie à l'auteur ; ils sont moins printaniers que vos vers. C'est délicieux. »

Blémont fit représenter encore, cette année-là, au Théâtre de Nantes, les Ciseaux^ comédie en un acte, en vers libres, avec Jules Truffier (Librairie Schwob et fils, Nantes). Lisalda, pressée par son maître, un bourgeois de Bayonne, l'écarté avec ses ciseaux ; seule, elle songe a fuir en ses vertes Pyrénées, quand on entend une marche militaire. Quelqu'un frappe : le sergent José avec billet de logement. Cousin et cousine, ils se reconnaissent, se content des souvenirs qui les rélouissent. Puis, le sergent veut l'embrasser ; elle brandit ses ciseaux, dont il s'empare :

— les beaux ciseaux d'argent I

— Rends-les moi vite, méchant.

— Je te les rendrai, ma belle.

Lorsque, le cœur moins rebelle, Tu me rendras, sans mépris,

Le baiser que je t'ai pris.

Or, la trompette rappelle. Lisalda, rêveuse, prend d'autres ciseaux, travaille... Mais voici José triomphant. Toute une comique histoire : le maître de Lisalda pris par les cheveux comme Absalon, promettant cent écus à José s'il le délivrait ; et José le délivrant grâce aux cisaux, avec lesquels il a pu couper les cheveux. On se mariera, la belle ! — Cette bluette légère fut jouée encore au Théâtre-Blanc, où il fallait, dit le Figaro du 19 décembre 1896 : «... une gaîté très saine et une émotion de très bon aloi ; les librettistes et le compositeur, Emile Boussagol, se sont tirés de ce pas dangereux avec un tact et une délicatesse infinis. »

Emile Blémont continuait, avec persévérance, le double effort de sa vie : la poésie et l'action. Ne délais^ sant ni la mémoire de Hugo, ni les manifestations littéraires qui réclamaient sa sympathie, ni les relations intellectuelles maintenues par sa clairvoyante et cordiale obligeance, il n'oubliait pas davantage le tra. ditîonnisme et la Revue du Nord. En cet organe, (l'idlleurs, c'étaient les idées de la Tradition qu'il appliquait dans un cadre nouveau. Il put y honorer dignement la mémoire de Crinon, de Desrousseaux, de Marceline Desbordes-Valmore, enfin de Faidherbe. Mais surtout, il conduisit avec succès ces deux entreprises : la Commémoration d'Adam de la Halle, le Monument d'Antoine Watteau.

A Arras, le 21 juin 1896, la Revue du Nord donna une soirée de gala, en l'honneur du trouvère artésien. Blémont avait organisé tout à ses riques et périls, avec l'appui de la ville et de l'Etat. Il mit en vers français modernes le Jeu de Robin et de Marion (xiiie siècle).

dont Julien Tiersot restitua et orchestra la musique (éditée par G. Fromont), et il fit le même travail pour les principales scènes du Jea de la Feuillée. Il obtint pour interprètes les acteurs des théâtres nationaux, et fit répéter à TOpéra-Comique et à la Comédie-Française. Il ouvrit la représentation par une causerie aussi savoureuse que documentée sur Adam de la Halle, poète. Cette soirée fut la révélation triomphale du trouvère oublié. — La Bibliothèque de la Revue du Nord publia un recueil : Commémoralion d'Adam de la Halle, qui contient, avec des vers à maître Adam par Jtan Richepin et des poésies de divers écrivains septentrionaux, le Jea de Robin et de Marion. En son avertissement, Blémont rappelle que « cette ravissante pastourelle dramatique, où, de primesaut, avait été créé le genre qui, plus tard, devait s'appeler la pastorale, puis Topéra-comique », était restée ensevelie dans les pages peu feuilletées des publications savantes. Blémont voulut lui rendre le jour et la vie ,• il dut faire le nécessaire pour en concilier la forme avec les exigences modernes du théâtre ; mais il garda et rendit intact le fond savoureux du chef-d'œuvre de maître Adam. — A la suite, figurent les scènes dû Jeu de la Feuillée adaptées par Emile Blémont et Ernest Laut.

Si Blémont aime à se retourner vers les époques des contes et chants nalis, il faut voir là quelque chose de bien plus important que Tinfluence romantique ou le désir de roriginalité. Il y a dans cet acte souvent répété une indication caractéristique de sa nature ; il fi'élance vers les enfances de notre pays, parce que

COMMÉMORATIONS 2l7

tout, en lui, est orienté vers les printemps, les aurores et Famour. Ce n*est que par réflexion, par second mouvement, ou sous la rigueur des événements : telles la Guerre et la Commune, qu'il laisse parfois la note idyllique, pour saisir la corde d'airain. Dans le premier cas, il use avec enthousiasme, avec joie, des droits du cœur et de Tâme ; dans le deuxième, il remplit avec une énergie grave et vibrante un devoir civique.

C'est encore au xiiie siècle, le siècle de Louis IX, qu'il a cueilli Tidée de la Couronne de Roses, drame lyrique, illustré par Edmond Rocher, avec musique de Irénée Berge (Bibliothèque de la Revue du Nord, 1896), Dans un paysage de fête printanière, près d'une chapelle gothique, chantent des chœurs campagnards. Le chevalier Raymond s'approche, distrait, rêveur ; puis voici venir la princesse Janelle, couronnée de roses. Elle est accompagnée de ses filles d'honneur ; devant elle, le duc Orderic écarte rudement la foule. Janelle aperçoit Raymond et tressaille, émue ; lui, comme elle, est troublé. Orderic qui les épie, devine leur amour. Cependant les jeunes filles chantent un cantique devant une statue rustique de la Vierge :

Vierge-mère au front pâle et doux comme un beau soir, De notre cœur fervent faites un sanctuaire Où, près de votre autel, une chaste prière Balance l'or de l'encensoir !

Une rose s'est détachée de la couronne de Janelle ; Raymond la ramasse. Quand l'assistance est dans la chapelle, Orderic revient et réclame cette fleur, que lui refuse Raymond. 11 y a duel entre eux, au chant

voisin de Torgue et des chœurs ; et Raymond tombe au moment où la princesse reparaît. Elle court à lui : « Je t'aime. Ne meurs pas ! » Il expire. Alors Janelle repousse Orderic d'un geste hautain, prend la rose restée sur le cœur de celui qu'elle aimait, et la remet ù sa couronne, qu'elle va suspendre en offrande devant la statue de la Vierge :

Vierge pleine de grâce, acceptez ma couronne I II n'y manque pas une fleur. Je vous la donne. Voyez, J0 la suspends à ce rustique autel ;

Et morte à tout amour mortel,

Je vous consacre aussi mon âme, Notre-Dame !

C'est une jolie pièce, de grâce, de tristesse et de foi ; une suite de vitraux tout pleins de ferveur croyante et <le couleur naïve du Moyen-Age, et à la fois de rêves et d'aspects toujours humains. Henri de Bornier écrivit le 26 octobre : « ... C'est charmant, en vers tristes et doux, avec je ne sais quoi qui élève le cœur en l'attendrissant. Dites à votre princesse Janelle que je suis son féal. »

J'ai constaté qu'une autre ent: éprise importante de la Revue du Nord fut le monument d'Antoine Watteau. Dès le 17 juillet 1892, Emile Blémont avait organisé un pèlerinage au Monument de Nogent-sur-Marne. Dans une allocution anecdotique, pleine de verve, il rappela le regret d'Arsène Houssaye, de n'avoir vu qu'un médiocre buste où il espérait saluer une statue. La phrase produisit un effet immédiat. Les Ûconseillers municipaux promirent deux mille francs ; et Blémont constitua un Comité, lequel ouvrit la souscription. Un

an plus tard, la promesse de la ville de Nogent lui fut rappelée ; mais la municipalité, qui était changée, n'envoya que cinq cents francs ; le Comité les lui retourna, rompit avec elle, et obtint la concession d'un terrain au Luxembourg. Le dimanche 8 novembre 1896, le Monument, dû au statuaire Henri Gauquié et à l'architecte Henri Guillaume, fut inauguré dans le Jardin du Luxembourg, sous la présidence du ministre de rinstruction publique. Mil* Béraldi, de TOdéon, y dit des vers d*Albert Samain, hommage des Rosati à Watteau. Gustave Charpentier conduisit lui-même l'exécution de la Fête galante, de Paul Verlaine, qu'il avait mise en musique. Georges Baillet, du Théâtre- Français, interpréta supérieurement un poème d'Emile Blémont, par les soins duquel était dignement honoré un des plus grands et des plus français de nos artistes. Ce poème A Watteau, situait l'image dressée en ce beau jardin. Watteau y vint rêver sous les grands arbres, au cœur de ce Paris qui lui donna si vaillante humeur, et où il fixa pour la joie des yeux l'ondoyante harmonie du doux corps féminin. Mais les regards et les lèvres de la femme mentent trop souvent :

Puisque d'un bel objet la beauté seule est sûre, Puisque, même au printemps, les ailes de Psyché Perdent leur clair velours sitôt qu'on l'a touché, A cette vie, au fond si pleine de souffrance, Dans ton œuvre tu pris seulement l'espérance...

C'est son rêve qui passe en ses galants décamérons aux féeriques paysages. Et qu'importe le réel? La frêle chimère est si adorable ! C'est de la joie à nous léguée :

ÉHiLE BliUONT

lous acquitter, qaand tu Ga tant pour noos.

mortel de la Dature en Kte, ilt^ins de musique amoureuEc et discrète, ?rs légers, des longs baisers de miel, mr la chair de la femme, le ciel I r Kord consacra son numéro do 15 no- Iteau. J'y remarque le jMème de Blérouique sur les trois monuments de ent-Eur-Maroc 1865. Valencîennes 1884, bibliographie sommaire de Watteau, le Liments nombreux publiés sur le peintre 1892 an 1" novembre 1896, le compte luguration au Luxemlwïurg et deux re- 'uoe de la maquette, l'autre du monu-

s Beaux-Arts et des Lettres du 1" tléle portrait d'Emile Blémont, une notice t le poème A Watteau, — que Lemen-e i ce moment.

Théâtre moliéresque et coroélien

Le 15 janvier 1897, Tà-propos en vers : la Soubrette de Molière, demandé à Blémont et improvisé aux derniers jours, fut dit à TOdéon par Mme Marie Kolb, qui y obtint un des plus francs succès de sa carrière (Lemerre éditeur). Tout en contant les cent et une manières de sa fonction, la soubrette dépeint Molière par son côté populairement comique, elle qui peut dire :

Je suis l'esprit da peuple avec un cœur de femme. .

Le monologue s'enchaîne bien, et l'accent en est fort persuasif. Les vers sont « alertes, brillants, d'excellente facture. » (Catulle Mendès, le Journal^ janvier). « L'idée est simple et gracieuse... On ne saurait mieux définir cette sémillante péronnelle, qui n'est pas encore tombée dans le précieux du marivaudage, et dont le langage honnête et franc fait contraste avec la coquinerie des valets. » (Henry Maret, le Radical) .

«... Cette dissertation sur les soubrettes de Molière est tout à fait juste de ton comme de fond, écrivit Emile Faguet au Journal des Débats du 25 janvier... Et M. Blémont a parfaitement raison de mettre dans la

bouche de sa Donne servante cette petite considération de littérature comparée :

Laissez-moi faire I Allez, vous aurez beau chercher

Parmi la fine Heur du théâtre étranger,

Ma pareille ne s'y trouve pas, je m'en vante.

La Plume du 15 mars 1897 publia une large étude, très fouillée, remarquablement écrite, par Louis Labat, sur Emile Blémont/Cavec quatre portraits divers et six poèmes, a ... Il a vécu toute sa vie dans la poésie, disait Louis Labat ; il y a cherché une profonde et voluptueuse retraite ; il n'a songé qu*à Festime des délicats... Non qu'il professât pour la foule un mépris de mandarin ; des choses qu'il a écrites, un assez bon nombre est pour elle... A aucun moment, il ne se détacha de ce qui fait l'inquiétude, ou le besoin, ou le désir, ou l'amour, oa la vertu, ou le malheur, ou l'espérance, ou la joie des autres hommes. Surtout, il a communié avec eux dans les tristesses et la foi patriotiques... La force lyrique, combien en citerait-on, de nos poètes, depuis Hugo, qui aient eu ce don là?.. Mais M. Blémont, quand il faut, atténue les éclats de sa voix, sait, pour se raconter, varier ses modes... Voici intervenir l'émotion, la pensée, le rêve, l'homme.. • Il s'enfonce dans la légende, il y rencontre la source de la poésie primitive, de l'inspiration populaire, et s'y précipite, s'y désaltère, ayant soif d'eau vive... Il entend rappeler à l'humanité qu'elle a un très petit nombre de façons de sentir, de penser et d'imaginer, que c'est sur ce fonds indivis que la poésie doit vivre et que les grands poètes ne furent les grands poètes que pour s'être enrichis de ce qu'ils y ont puisé. »

La Revue de France publia, de Blémont, Molière en bonne fortune, comédie en un acte, écrite pour rinauguration du monument de Molière à Pézenas (Bibliothèque de la Revue de France, avec illustrations de Raoul Thomen, août 1897). La scène est dans le parc du château de la marquise de Lavagnac^ en mai 1656. Molière, à la fleur de l'âge, aime la marquise ; et celle-ci lui avoue qu'elle n'est pas indififé rente à son amour. Certes, elle consentirait à Tépouser; mais à la condition qu'il ne jouerait plus la comédie. Grande affaire I Molière demande conseil à ses amis, qui éclatent de rire ; et Dassoucy raconte :

Quand je quittai Paris pour aller à Turin, J'avais un âno, un âne appelé Mathurin, Sobre, doux, jovial comme un magot de Chine, Qui, sans jamais broncher, portait sur son échine Mon tt'orbe, mon luth, mes coffres à chansons, Et moi-même au besoin. Et vers les horizons.

Mon page me suivant, j^allais à Taventure, Libre, gai, tout entier à la belle nature, Humant à pleins poumons l'air pur et généreax, Léger comme an oiseau, parfaitement heureux...

Or, un hôte lui ayant offert un cheval magnifique, il l'accepta sottement, et le fougueux animal faillit lui rompre la tête...

Molière, gardez -vous d'un coursier trop lyrique ! La meilleure monture, ami, c'est ma bourrique.

Molière est indécis. Pourtant, seul avec la marquise, il avoue enfin n'avoir pas la lorce d'abandonner le théâtre. Elle discute, lui montre que cent fois dire les

mêmes choses, lussent-elles spirituelles» c'est métier d'automate. Mais lui :

Et que pensez-vouB donc que fasse un diplomate,

En dépit de sa morgue et de son air profond ?

Et qu'est-ce, en vérité, que tous les hommes font ?

Et qu'est-ce que, vous-même, ingénument vous faites ?..

Il lui dépeint éloquemment la monotonie de Texistence, pour tous, grands ou petits. Puis, il appartient à son rêve. Voudrait-elle tout quitter pour lui ? Elle proteste, ironique :

J'ai le cœur gros de pleurs et vous me faites rire.

Alors Molière :

Hélas I je gagne ainsi mon pain quotidien.

Elle lutte encore ; il lui dit :

Je ne me sens pas fait, marquise, de l'étoffe Dont sont faits les marquis... Mon rire plébéien, Mes bizarres façons et mon esprit païen, Vous déconcerteraient trop vite...

Il lui conseille d*épouser le baron : jolie scène qui prépare un dénouement imprévu. A la fin :

Je devrais vous haïr ; pourquoi donc près de vous

N'ai-je senti jamais un abandon si doux ?

Je ne le comprends pas, et mon cœur me l'atteste.

Et Molière :

C'est que, si le mari disparaît, l'amant reste.

Le baron épousera ; il accable Molière de remerciements, — cependant que la marquise donne rendezvous au jeune comédien, à minuit. Ainsi finit cette

bluette dont la vivacité passe avec le brio qui l'entraîne.

En ce mois d'août, pour la même inauguration, le Barbier de Pézenas fut joué à Pézenas (le 8) ; et dans un beau volume de circonstance, V Hérault artiste à Molière^ Emile Blémont publia : Au Bât d'argent, autre comédie moliéresque en un acte, en vers. Nous sommes à Pézenas, dans une hôtellerie, par l'automne de 1655. La pièce roule sur les méprises causées par une chanson d'amour, dont Molière a fait les vers et Dassoucy la musique. Le personnage burlesque du fameux musicien errant donne à l'intrigue une fort joyeuse allure. Il faut l'entendre conter l'histoire de trois mauvais poètes qu'il a trop bien connus :

L'un fut apothicaire. Il portait jusqu'aux yeux

Une barbe !.. une barbe à damner Barbe-Bleue ;

Il la portait ainsi qu'une carpe sa queue,

Et c'était, comme on dit, barbe d'opérateur.

Or, avec un tel poil, il voulut être auteur.

Il fit des vers, en fit des quantités énormes.

De toutes les longueurs et de toutes les formes ;

Il rimait en triangle, en losange, en carré,

£n potence, en croix simple, en croix de Saint-André,

Bref en tout ce qui peut offrir des symétries

Dans la nature vive ou les géométries.

Un autre, un avocat sans cause, un noir benêt. Dans la rue, en plein air, soudain vous harponnait Et ne vous lâchait plus qu'il ne vous eût, le traître, Débité, quoi qu'on dît pour rompre et disparaître, Les cent trente sonnets, pas un de moins, hélas I Qu'il fît... sur la baleine où séjourna Jonas.

Quant au troisième, C'était le pâtissier Ragueneau. Son poème Sur ses fameux pâtés de lièvre le perdit.

Aux rimeurs affamés, dès lors, il fit crédit : Et, lui-même, il ne put bientôt payer ses dettes. En prison, le bonhomme écrivit des sornettes Incroyables, des vers d'un calibre inou! ; Puis, parfaitement gueux, mais Tœil épanoui, Il sortit sur ses pieds de Paris, ville ingrate !

Toute cette pièce, si alerte, si légère, est bien con duite ; et d'un bout à l'autre, elle soulève une franche

gaîté.

Celte année 1897, Blémont collabora à une nouvelle série de Lutèce ; et il donna à la Revue de France (1897-1899) des chroniques dramatiques, des essais,

des vers.

Au commencement de 1898, parut chez Lemerre le Théâtre moliéresque et cornélieii, où il a réuni ses diverses comédies sur Corneille et Molière. Une étude érudite et attrayante sur les voyages de Molière et une lettre à la ville de Pézenas, par Jules Claretie, présentent le volume. Le Théâtre moliéresque comprend : le Barbier de Pézenas^ Au Bât d'argent, Molière en bonne fortune, la Soubrette de Molière, Molière à Auteuil, dont j'ai rendu compte à leurs dates respectives. L'auteur donne, à la suite, Vlnauguration du monument de Molière à Pézenas (8 août 1897), historique et description de ces fêtes brillantes, enthousiastes : belles journées d'art autour du souvenir de Molière, dites simplement, avec une pointe d'émotion. — Le Théâtre cornélien se compose de Pierre Corneille, de Visite à

Corneille^ que j'ai présentés aussi en leur temps, et de la Petite Rosange.

Cette dernière comédie, en un acte, se passe au théâtre de Fhôtel de Bourgogne, en 1643. Corneille a lu Polgeucte à l'hôtel de Rambouillet ; on a été poli, mais froid^ dit-il mélancoliquement à Hauteroche, le souffleur. Or celui-ci est plus soucieux encore que son interlocuteur, car, après avoir rêvé la gloire, il a dû descendre à cette infime fonction ; et pour comble d'infortune, il aime la petite comédienne Rosange, qui rit toujours, tandis que toujours il s'en va rêvant. — « Ouvrez-lui votre cœur ! — Elle en rirait plus fort!.. » Rosange arrive, entend Corneille lui révéler l'amour de Hauteroche, et part follement gaie. Puis survient Voiture, et il communique à Corneille les scrupules que Polyeucte a fait naître parmi les esprits d'élite de l'hôtel de Rambouillet ; sous l'air de vouloir ménager l'auteur, il abîme la pièce. Ce que dit Voiture, c'est à lire, tant cela rend bien la manière des gens médiocres ligués contre Corneille, et par conséquent celle des gens médiocres ligués, en tous les temps, contre n'importe quels talents ou quels génies. Et Voiture atténue, le bon apôtre I

C'est l'avis de messieurs Gottin et Vaugelas, Que monsieur Colletet partage. La marquise Ne trouve pas non plus ce beau zèle à sa guise ; Et votre illuminé lui semble, c'est son mot, A moitié janséniste, à moitié huguenot.

De tels emportements, si bizarrement chastes. Ne peuvent stimuler que les iconoclastes.

J'aurais voulu, monsieur, que, caché quelque part, Vous entendissiez tout ce qu'à monsieur Gonrart

Disait l'abbé Testu. Sans compter la tirade Que Tabbé d'Âubignac lançait à Benserade I Et le bon Chapelain, et l'avocat Patru Qui, debout dans son coin, discourait haut et dru, Entre monsieur Ménage et Tabbé de Marolles, Que n'avez-vous aussi recueilli leurs paroles î

Corneille :

Monsieur, ja vous écoute et c'est très suffisant.

Certes I et c'est même, au sens comique, une réponse cornélienne. Voiture continue, hypocrite ; les comédiens arrivent, accablent aussi Corneille de leurs craintes, de leur dépit d'avoir des rôles insupportables. L'un d'eux s'écrie : t Voyez donc le monde comme il est I » A quoi répond Corneille :

Tel que vous le montrez, il est beaucoup trop laid ; J'aime mieux le rêver, monsieur, tel qu'il doit être.

Viennent les actrices, dont Rosange ; toutes sont d'avis que leur auteur devient par trop vertueux ! Les trois scènes, bien enchaînées et graduées, sont magistralement faites pour dégoûter Corneille de sa pièce. Resté seul avec Hauteroche, il songe à la retirer ; mais le souffleur l'encourage, lui montre le peu de fond de ceux qui le blâment. La scène a du cœur, de la fermeté. Corneille se ranime. Rosange joint Hauteroche ; elle souhaite le succès, mais les méchants propos Font assombrie. Bah ! il lui affirme que les autres ont tort. Elle riposte : « Quelqu'un disait : « Si cela' réussit, je veux être pendu ! Voulez-vous l'être, en cas d'échec ? — Oui^ mais en cas de succès, consentirezvous à m'accorder votre main ? » Elle accepte, rieuse. Les comédiens s'amusent du cas d'Hauteroche ; mais il

THÉÂTRE MOLIl^RESQUE ET CORNÉLIEN 229

semble tellement sûr de la réussite, que Rosange s'en inquiète. Et le voilà qui les invite tous à sa noce ! Du coup, les comédiens jurent de jouer avec foi, en dépit de Voiture. — Acte agréable et sérieux, ferme et solidement conduit ; les deux amoureux y sont épisodiques, leur action reste menue jusqu'à la fin ; mais la partie résistante est surtout aux scènes d'attaque de la pièce de Corneille, et ces scènes sont remarquables de finesse et de clairvoyance.

Le Théâtre moliéresque et cornélien fut fort bien accueilli. Henri Potez écrivit dans le Journal de Douai ces lignes caractéristiques : « Voilà bien Molière, généreux et mélancolique, ayant l'humour qui observe sympathique ment les hommes, la verve qui leur donne vie et mouvement, la tristesse qui sort de toute observation profonde ; et Corneille, timide et fier, petit bourgeois qui incarne l'âme héroïque d'une race... » Dans VEcho de la Semaine du 6 février, Edouard Petit disait : «... Ces vers forment un ensemble qui a son harmonie et son unité réelle... Ce sont de toutes vraies comédies, qui élargissent et ennoblissent le genre... M. Emile Blémont s'est fait le biographe dramatique des deux maîtres... »

a J'ai relu les pièces que je connaissais ef lu celles que je ne connaissais pas, avec un vif plaisir, écrivit Louis Moland à l'auteur ; elles sont dignes des grands poètes qui les ont inspirées. » Et Guy Valvor : « ... Si j'avais à parler de votre livre, je m'attacherais surtout à montrer la sûreté de votre jugement et l'admirable façon dont vous avez su définir en vers la portée des œuvres de Molière et de Corneille. Pour ces qualités.

230 EMILE BLÉHONT

ce me semble, votre théâtre moliéresque est un appendice précieux au théâtre même de Molière. »

La Comédie-Française reprit le Barbier de Pézenas^ pour l'anniversaire de Molière, le 15 janvier 1898.

Cette même année, fut édité par la Bibliothèque artistique et littéraire Mariage pour rire, comédie en un acte, illustrée par Emil Causé. Pierrot, marié de la veille, et Arlequin, boivent, de grand matin ; Pierrot cherche à s'étourdir, puis fond en larmes. Après la noce, seul avec Colombine, elle lui a ri au nez.

Mes plus doux mots, mes plus ingénieux essais Ne servaient qu'à la rendre encore plus hilare. J'étais fort sérieux pourtant, je le déclare...

Colombine survient, et pouffe de rire en apercevant Pierrot. Il la bat, elle rit plus fort. Pourtant, à la longue, elle pleure ; il tente de la consoler, elle le gifle, le poursuit. Il va chercher un médecin. Alors Colombine avoue à Arlequin que si elle a épousé Pierrot, c'est qu'il est riche ; mais la voilà découragée du mariage. Arlequin s'offre à lui montrer que l'amour n'est pas si laid qu'elle suppose :

L'amour est un dieu jeune et beau comme le jour;

Printemps, rosée, aurore, il est tout ce qui charme ;

Il fait luire le ciel entier dans une larme ;

Et, le front couronné d'étoiles par la nuit,

Tendre comme une fleur, savoureux comme un fruit,

Sur nos lèvres il met la caresse suprême,

Le baiser I...

De ce Pierrot niais, de cette Colombine vénale, de cet Arlequin sournois, Blémont a tiré une pièce d'une

gaîté singulièrement ironique ; et les exigences de l'alexandrin ne gênent nullement la souplesse de la narration. « Un prix de vertu ? évidemment non I lui écrivit Edouard Pailleron (3 mars 1898). Mais s'il y avait un prix pour la virtuosité, l'esprit et la verve... évidemment oui ! Merci et bravo. »

Quelque temps après, Blémont, à l'occasion du sonnet sur Michelet dit par Truffîer, le 14 juillet, au Théâtre -Français, reçut cette autre lettre : t J'ai été, mon cher ami, très heureux de vous être agréable, et le sonnet a été fort applaudi. Il méritait de l'être. Mme Michelet, présente, était charmée. A vous de tout cœur, Jules Claretie. 16 juillet 1898. »

Michelet : tel est le titre d'une très intéressante étude qu'Emile Blémont publia dans la Revue de France d'abord, puis dans sept numéros consécutifis de VEcho de VHérault (23 juillet — 3 septembre 1898>

C'est un portrait précis, véridique, qui suffît amplement à expliquer l'homme, l'écrivain et le philosophe. Michelet revit là dans toute l'intensité de sa fiévreuse existence. Comme en ses autres études, le critique est bien informé, et, ce qui vaut mieux, ttès clairvoyant. Il évite la polémique véhémente autant que les subti* litcs de détail. Il évoque devant nous l'âme même de son modèle; il nous montre d'où vient l'œuvre, ce qiîî'elie fut, quelles semblent devoir être ses destinées.

£n mémoire d'un enfant

Le 2 novembre 1899, parut En mémoire d'un enfant (chez Lemerre), Le volume, avec un portrait signé Frédéric Régamey et des fleurs dessinées par Edmond Rocher, fut tiré à petit nombre, pour la famille, les amis et les poètes. On comprendra quelle part de la vie de Elément est enclose dans ce livre, en lisant sa réponse à l'enquête de Jean Bernard au Gil Bios (été de 1901) : « Quelles ont été la grande joie et la grande douleur de votre vie ? — La naissance de mon ûls et sa mort, b

La simplicité douloureuse d*une Invocation nous avertit qu'ici l'homme va dominer complètement le poète :

Enfant, toi qui, sur la terre,

Fus mon vrai, mon pur amour,

Et que sitôt, sans retour,

M'a repris le grand mystère.

Rêve enfui, blanche lueur Eparse dans la nuit noire, notre éphémère gloire.

Notre éternelle douleur,

Sors de l'ombre qui te voile.

Pâle encor, mais souriant, Et parais à rorient Sous une amicale étoile !

EN MÉMOIRE d'UN ENFANT 233

Descends vers l'âpre sentier Où je me perds dans le doute ; Viens I il ne faut pas, écoute, Que tu meures tout entier l

A quoi veux-tu que je tienne Si je n'ai plus, en chemin, Ta chère petite main Un seul instant dans la mienne ?

On le possédait là, dans ce berceau ; on l'y adoraiU en tremblant :

Comment agir mal à présent 7 II semble Qu'on ferait souffrir cet être sacré.

Un jour, Taveugle Inconnue passa, Tenfant eut comme une extase dans les yeux...

Je l'appelai « Pitié ! criai-je.

Nous t'aimons bien. Reste avec nous I »

Puis c'est récrasement, le cerveau vide. Depuis cette heure,

La mort, la froide mort en mon logis demeure : Je ne peux la chasser de chez nous ; et parfois. Tout saisi, n'osant pas me retourner, je crois Qu'elle est là, que sur mon épaule elle se penche, Et me dicte ce qui noircit la page blanche.

Il fallut conduire le petit être au dernier asile. Ce fut comme en un rêve atroce. Et quelquefois, le soir, on le croit là encore, on craint de faire du bruit, de réveiller... Des souvenirs : il chantait de sa voix si joyeuse et si claire I On se rappelle les petits et redoutés accidents, les chutes. Puis, quand il sortait, par les belles matinées, gai, souriant, avec sa mère si

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fière de lui... Et ce cri du cœur, soudain, qui fait jaillir Témotion :

Il faut croire en la justice, Il faut croire en la bonté, Même au bord du précipice Où tout est précipité.

Il n'en faut pas douter, même Quand la mort, par trahison, Emporte Tenfant qu'on aime.

Dans sa hideuse prison.

L'amour, ô force féconde !

Doit triompher du tombeau.

Puisque rien n'existe au monde Qui soit plus pur ni plus beau.

Quel déchirement du voile qui, jusqu'ici, malgré tout, ne permettait que la divination de l'âme f et comme on la voit enfin, la pensée mûrie de la poésie et de Taction^ d'une vie et d'une œuvre ! La voilà, telle que nous la supposions, profondément, indestructiblement bonne, juste, digne de comprendre, donc d'égaler les plus sublimes croyances. — Homme, tu as cru que la douleur était le bourreau suprême de tous nos amours ; poète, la douleur est un messager céleste qui t'emporte, d'un coup d'aile, vers l'amour éternel^ source de tous nos amours.

Mais la pensée s'abîme dans l'accablement du cœur. On voudrait ne plus songer, et l'on préfère la douleur à Toubli. Des remembrances vous rendent chaque jour à votre tristesse, l'anniversaire qui passe si morne dans les rires d'avril, et ces jeux dont il fallait être :

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