‹ Littérateurs et artistes: Émile BlémontChapitre 6 sur 13 · EN MÉMOIRE D*13N ENFANT · texte numérisé non relu

EN MÉMOIRE D*13N ENFANT

Je me laissais aller souvent Aux caprices du cher enfant ; Mais par ces jours où Ton est triste, Je résistais, honteux, méchant, Et malgré son babil touchant Je suivais ma tâche égoïste...

Quel père ne comprend ces remords que Ton se forge sans raison? Et voici encore les pressentiments éproavés devant le malheur des autres, la vision de la plage où Ton se promenait. Tout est donc fini ? Est-ce le vide, le néant?.. Non !

Je veux croire en un lieu suprême Où, pour réternité, quand même, On retrouvera ceux qu'on aime.

De ce paradis inconnu Vers lequel on va pâle et nu, Personne encor n'est revenu ;

Pour nous donner bonne espérance.

Nous n'avons que notre ignorance Et l'excès de notre souffrance ;

On a beau crier, on a beau Pencher sur l'abîme un flambeau, Nulle voix ne sort du tombeau ;

Et l'âme recule, effarée.

Devant la volonté sacrée Qui détruit tout ce qu'elle crée,

Hais qui, j'en atteste l'amour !

Finira par nous rendre un jour Ceux qui sont partis sans retour.

Oui, la pensée était bien celle, profonde et lumineuse, que nous avons aperçue au déchirement du voile.

Voici briller l'éclair de la foi ; et cette clarté suprême, inOnie, franchissant les abîmes de Tunivers, atteint cette vérité divine : Tâme est immortelle, elle rejoindra les âmes de ceux que nous avons aimés.

Cependant nous laissons des lambeaux de nousmêmes dans les cyprès ; nous cherchons ce qui nous soutiendra, sans y croire :

Que le ciel est triste aujourd'hui !

Puissé-je prendre patience En mettant toute ma science A vivre du bonheur d'autrui I

La mort de Tenfant est mêlée à la vie de ceux qui restent :

Lorsque viendra pour moi l'instant crépusculaire, Je n'aurai dans le cœur ni regret, ni colère, Ni surprise ; ô mon fils, j'ai fermé tes yeux froids, Et je ne mourrai pas pour la première fois !

Les printemps sont voilés de deuil. Seuls subsistent Tafiliction, le désespoir. L'illusion revient parfois ; et puis c'est comme s'il partait de nouveau !.. D'autres souvenirs s'imposent : le jour où l'on fêtait sa naissance^ en famille, où Ton se sentait heureux et bon ; les plaintes d'un poète étranger sur un enfant pleurant dans l'ombre. Et chaque année roule au gouffre sans apporter la consolation.

Le soleil a noyé tout le ciel de son sang ; Tel qu'un navire en feu qui flamboie et qui sombre, Le soleil rouge au loin s'est enfoncé dans l'ombre ; Mais bientôt renaîtra son orbe éblouissant.

i:n mémoire d'un enfant 237

Les lys, les sveltes lys ont exhalé leur âme ; Flétris, ils sont tombés sous les astres en pleurs ; Mais Pété nous rendra les virginales fleurs Que le firmament d'or aux ténèbres réclame.

L'hirondelle a quitté son nid sous le yieux toit, Ses cris ne vibrent plus lorsque l'angélus tinte ; Dans un exil sans fin est-ce une joie éteinte ? Non ! le nid revivra dès qu'il fera moins froid.

Il est parti, celui qui fut notre espérance, Qui fut notre bonheur, l'être pur que j'aimais ! Tout ressuscite ; seul, il ne revient jamais, Et l'azur luit sur nous avec indifférence.

Rien ne désarme les destins. Et la douleur semble se pétrifier. On se dit que l'enfant n'a pas connu le mal ni le sort décevant. Qu'il dorme en paix, du moins 1 Heureux qui meurt si jeune ! Et mieux vaut ne pas naître... Puis le temps s'écoule :

Rien d'humain n'est durable, Pas même la douleur.

Que tout est misérable Dans notre faible cœur t

Or, de ces ténèbres où le désespoir nous traîne, surgit toujours un autre espoir, de plus en plus radieux.

Mon front, si haut jadis, penche ; mon corps se voûte. Je poursuivais un rêve et j'ai perdu ma route. Et je m'assois, lassé, dans le champ du repos. Où sont les combats fiers? Où sont nos chers drapeaux Qui flottaient au soleil sur un souffle de gloire ? Tout fut-il vain mirage et promesse illusoire Dans l'élan généreux de mon cœur jeune et pur Vers les blanches vertus dont il peuplait l'azur ?

338 ÉaiLE BLÉMONT

Efforts trahis ! J'en garde une amère faiblesse,

Un découragement douloureux que tout blesse,

Une plaie incurable où s'est fixé du plomb.

Ne m'abandonne pas, ô candide enfant blond I

Le vertige m'étreint, la fièvre me consume.

Ma tête s'obscurcit et se trouble ; une brume

Efface à l'horizon les formes d autrefois,

Et du fond du passé je n'entends plus ta voix.

Je veux lutter ; le temps fuit sous mes pieds, m'entraîne

Dans la lugubre nuit béante. C'est à peine

Si je peux désormais résister au courant.

J'ai peur. Puis, quand je vois le ciel s'ouvrir tout grand,

Pour emplir ici-bas le regard qui l'implore

D'un firmament limpide ou d'un lever d'aurore,

Je me reprends à croire au juste, à l'idéal,

A tout ce qui console, au prochain floréal

D'un siècle pénétré de sublime harmonie ;

Et ton image vient calmer mon insomnie.

Des profondeurs de l'abîme nous avons crié vers vous. Seigneur, et notre cri est entendu. Un lamentable miserere s'est élevé du fond de nos désespoirs, et vous nous avez secourus. Dans cette pensée du poète, éclairé par vous et qui éclaire les autres, déjà s'affirme la croyance à un prochain floréal dont la justice enfin juste, l'idéal enfin reconquis, seront une première consolation ; et déjà l'homme est récompensé de sa foi, élevée et purifiée, puisque l'âme de celui qui n'est plus revient dès maintenant calmer son insomnie.

Pourtant, le père ne peut fermer son livre de tristesse sans proférer un dernier cri de poignante douleur :

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