‹ Littérateurs et artistes: Émile BlémontChapitre 7 sur 13 · EN MÉMOIRE D*UN ENFANT · texte numérisé non relu

EN MÉMOIRE D*UN ENFANT

Adieu ! ma vie en deuil s'achève.

Je n'ai plus d'espoir, pi as de foi.

Que me reste-t-il de mon rêve, Et que restera-t-il de moi ?

Le temps a brisé les idoles Que j'aimais d'un amour si beau ( Déjà, mes iunèbres paroles Tremblent aux portes du tombeau.

La mort me frôle de son aile.

Adieu ! sur le dur oreiller, Je m'endors dans l'ombre éternelle, Sans désir de me réveiller.

Ce livre est strictement humain. Nulle influence ne trouble son art pur et naturel comme la voix même de rame. C'est le poème des douleurs paternelles, écrit aux instants où la muse, non disparue, réclamait timidement ses droits, dictait des pages hantées par l'obsession exclusive et constante des regrets... Sans doute, l'excessive douleur humaine perd le désir de se réveiller î Quelles soufirances n'ont pas de ces cris ? Mais il reviendra, ce désir ; il sera même invincible, puisqu'on doit se rejoindre dans l'au-delà.

«... Jusqu'à présent, mon ami, mon cher Blémont, écrivit Edmond Thiaudière, je vous considérais, certes, comme un poète de beaucoup de grâce et de délicatesse et même d'un talent supérieur; mais, je vous l'avoue, je ne vous croyais pas ce qu'on peut appeler un grand poète. Maintenant c'est grand poète que je vous salue avec le plus affectueux respect ; car en vérité, de toute ma vie, je n'ai rien lu qui me parût plus parfaitement beau, tant par la noblesse et la pu-

reté du sentiment que par la simplicité et la sobriété (le l'expression.. . En élevant un monument sans exemple au fils chéri qui vous a été enlevé par la cruauté du sort, vous Tavez immortalisé, mon cher ami, et vous vous êtes immortalisé vous-même. » Auguste Dorchain : «... Ce serait presque une prolanation si je vous parlais de l'art qu'il y a dans ces vers... La perfection de ces strophes, c'a été Tissue naturelle, instinctive, de votre émotion débordante.:. C'est pour cela qu'elles garderont à jamais une vertu de délivrance pour les affligés pareils à vous et qui les liront... Des pères et des mères vous en béniront. y> Arsène Houssaye : «... On ne dit pas mieux en poésie les choses du cœur. J'ai mis en ma jeunesse un voile noir sur un berceau, et je comprends toutes les joies et toutes les angoisses qui nous viennent des enfants. » Dans sa chronique du Figaro (26 novembre 1899), Philippe Gille disait : « ... C'est l'œuvre d'un véritable poète, mais c'est surtout et avant tout celle d'un homme sincère, et c'est par là qu'elle vivra. » Pontsevrez (Journal des Débats, 11 juillet) remerciait le poète de sa publication : « ... Tout ce qui d'un cœur est sorti portant le cachet d'une émotion vraiment humaine devient le bien commun de tous les hommes. Montrer les larmes d'un père, c'est aider à pleurer ceux qu'étouffent leurs larmes comprimées... » Henri Potez publia, dans le Manuel général de Vlnstruction primaire (26 octobre), une chronique : les Poètes des morts, où, rappelant Pauca meae de Hugo et In memoriam de Tennyson, il disait de Blémont : «... En pleurant sur lui-même, le poète pleure sur nous. Il est

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l'écho vivant de notre douleur... Il faut lire tout le livre ; on comprendra alors pourquoi je n'ai pas hésité à écrire le nom de M. Emile Blémont après ceux de Victor Hugo et de Tennyson... J'ai voulu appeler Faltention sur le nom d*un poète dont la renommée n'est pas bruyante, mais dont l'œuvre est haute et pure... Quand nous ne serons plus que cendre et poussière, et que le départ se fera entre les œuvres qui passent et les œuvres qui demeurent, je suis persuadé que nos arrière-neveux mettront de côté la miniature d7/2 memoriam que nous a donnée Al. Emile Blémont. » Blémont avait collaboré au numéro de Noël de VArt méridional ^Toulouse, 1899). En 1900, il envoya de la prose ou des vers à V Universelle, au Quartier Latin, à la Revue des Poètes (1900-1902), au Beffroi (Lille), et à la Picardie (Cayeux-sur-Mer). Dans Simple Revue du l*"^ mars 1900, Fernand Hauser disait de lui : « ... Ses œuvres ne sont pas seulement des œuvres littéraires, ce sont aussi des œuvres humaines. »

Sous le titre : Un Poète de France, Alexandre Goîchon donna, dans la Revue de France^ une étude sur Blémont, avec un portrait. « ... Ses poèmes, y disait-il, sont tout trémissants de clarté et d'ardeur généreuse et de sereine bonté... Et son œuvre a un caractère de précision qui se concilie fort bien avec les plis amples de ridée et la douce musique du rythme... Poète de France, M. Blémont Test par Tadmirable pureté de sa phrase, par la vivacité toute gauloise de son esprit, par l'exquise sensibilité de son cœur, par les sources, «nfin, où puise d'ordinaire son inspiration. »

Les Gueux d^Afrique. — Le Penseur

En mai 1900, parurent les Gueux d'Afrique (chez Lemerre). Ce livre fut un cri de révolte contre la mauvaise foi de l'Angleterre, et d'indignation devant Phypocrisie officielle. J'ai dit qu'En mémoire d'un enfant indiquait une transformation; ou plutôt, car nous nommons souvent transformation une conséquence que nous ne pouvons expliquer, que Blémont y atteignait la plénitude d'une pensée subtilement et patiemment élaborée depuis ses débuts. Là, plus de romantisme, plus de parnasse, plus d'évolutions. Ce rimeur. si soiivent occupé de la nature, de ses souriants aspects, le voilà qui parle intensément de l'homme en criant sa douleur paternelle, et le voici qui va parler impérieusement aux hommes en leur criant leurs devoirs. L'humanité s'élargit, se hausse, s'illumine. La pensée ne cherche plus ; elle sait, elle voit. Le ton se fait plus grave, le sujet doit être plus viril.

Aux Boërs persécutés, assaillis, un Français, digne de la vieille France vouée aux causes héroïques, rap^ pelle leurs ancêtres :

Ceux que le duc d'Albe et ses princes Nommaient avec dédain : les Gueux, Ont su, cœurs fermes, bras rugueux, Unir et sauver leurs Provinces...

LES GUEUX d'aFRIQUE. — LE PENSEUR 243

Burghers à l'âme libre et forte, Que le même élan triomphal»

Dans l'Orange et dans le Transvaal»

Yers un but pareil vous emporte I

Ces héros purs sont vos aïeux :

£n votre fierté générique,

Vous leurs enfants, ô Gueux d'Afrique,

Soyez dignes des anciens Gueux ?

Cette Angleterre qui les assaille, eut ses jours de grandeur; cette reine des flots, par Milton, retrouva TEden. Elle marchait à pas altiers sur de vastes régions du monde... Mais les temps sont révolus, sa gloire s'écroule. En de beaux ïambes est développé ce thème. Non, ce n'est plus la vierge-reine que vit passer Shakespeare, c'est

Lady Macbeth, hantée en songe par son crime Et dans l'ombre essuyant ses doigts,

Que ne sauraient laver tous les flots de l'abîme Ni cacher la pourpre des rois.

Elle est là, voyez-vous, sur la scène tragique,

Devant les peuples assemblés ; Elle a frémi, malgré sa raideur énergique ;

Sa tète et son cœur sont troublés.

Ce qu'elle dit, c'est le rêve funeste où toujours elle voit cette tache de sang, c'est la haine à laquelle elle se voue. Mais,

Sur ton front dur et froid où lenvie est écrite,

Sur ton cœur avide et crael, On voit distinctement, meurtrière hypocrite,

Némésis planer dans le ciel.

Il tombera sur toi, le glaive inévitable !

le brusque et tranchant éclair !

Ton orgueil colossal, sous le choc formidable.

Croulera dans le gouffre amer.

Va ! le destin vengeur fait son coup de théâtre

N'importe comment, n'importe où I Contre Goliath, David n'eut besoin, Thumble pâtre,

Que d'une fronde et d'un caillou.

L'abrupt et vieux promcntoire austral sera pour les républicains le cap de Bonne -Espérance ; mais pour les écumeurs anglais, qu*il redevienne le sombre cap des Tempêtes !..

Pays du trafiquant, pays du mercenaire, Qn'on voit saigner déjà, qu'on sent déjà pourrir. Gomme a péri Ninive aujourd'hui solitaire, Gomme ont péri Babel, Sidon, Carthage et Tyr, Tu vas déchoir, tu vas périr, vieille Angleterre.

Non, les mercenaires, les valets des lords ou des bourreaux n'ont pu vaincre... C'est donc vrai, ils crient leur victoire I Ils étaient vingt contre un : victoire abjecte, de raccroc 1 Ah ! la ville et la cour triomphent, et la foule danse, ivre, bestiale...

Chantez, riez, soyez joyeux, dansez la gigue. Adorez le veau d'or et les biens qu'il prodigue,

Pavoisez le bazar ; Et puis mangez, buvez, messieurs de la coulisse ! Mais j'ai grand peur pour vous que cela ne finisse Gomme chez Balthazar.

Parmi eux :

Quel émule de Dante et de Victor' Hugo, Levant d'um bras nerveux le fouet de la satire, Accouplera, pour les flétrir, pour les maudire, L'honnête Chamberlain et l'honnête lago ?

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