‹ Littérature allemandeChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les jongleurs et le latin. — Hrotsvith. — L'Ecbasis. — Le Waltharius. — Le Rudlieb. — Les traductions de Notkêr. — Williram. — Le clergé. — Le Chant d'Ezzo.

Le IX® siècle avait été marqué par des œuvres allemandes. Au X* siècle, sous les empereurs saxons, dont la cour ne parle et n'écrit qu'en latin, la poésie nationale ne se montre que sur les grands chemins. Les jongleurs ou ménestrels vont de château en château, chantant, jouant d'un instrument, faisant des tours d'adresse, colportant les nouvelles, célébrant les héros du jour et les événements, batailles, exploits et aventures de toute sorte, cherchant à divertir leur auditoire et semant de traits plaisants leurs récits, glorifiant par exemple Kurzibold ou Courtaud, aussi brave qu'il est petit, hai'sseur des femmes et des pommes, tueur de lions, le David allemand qui terrasse un géant slave. Mais le latin est leur langue préférée. La plupart sont clercs; ils mêlent dans leurs vers le latin à l'allemand, comme dans le poème qui retrace l'entrevue d'Otton et de son frère Henri

Tune surrexit Odo, der unsar Kaisar guoto,

LITTÉRATCRE ALLEMANDE. *

et c'est en latin qu'ils content de piquantes historiettes, Lantfrit et Cobbo, Alfrâd, Heriger^ en leur donnant la forme des séquences ou des hymnes d'église.

C'est en latin qu'une nonne de Gandersheim, Hrotsvith (née en 930, morte après 968) a pastiché Térence et composé six drames puérils et niais, mais intéressants par leur immoralité naïve, par la clarté du style, par l'aisance du dialooue.

C'est en latin qu'un jeune moine, échappé du couvent de Saint-Epvre près Toul, puis rattrapé, narre, vers 940, sous le voile d'une fable, son évasion, son ecbasis, et dans le cadre de la fable il a placé l'histoire du loup et du renard; ainsi débute la légende animale.

C'est en latin que, vers 930, un moine de Saint-Gall écrit le Waltharius et, vers 1030, un moine de Tegernsee, le Rudlieh.

Le Waltharius a pour auteur Ekkehard l" (mort en 973), le premier des quatre moines qui portèrent ce nom au couvent de Saint-Gall. lia été corrigé par Gerald, le maître d'Ekkehard l", et remanié plus tard au commencement du xi^ siècle par Ekkehard IV (980-1060). Le moine a reproduit ce qu'il avait entendu de la bouche des chanteurs et il a parfois ajouté du sien. Il imite Virgile, tout comme Einhard imitait Suétone dans sa F/ede Charlemagne, et il emploie et plaque avec intelligence, avec habileté les expressions de Y Enéide, de la Psycfwmachie de Prudence, de là Bible. Son allure est rapide, entraînante, et à travers son latin circule le souffle âpre et puissant de la légende héroïque.

Une lutte grandiose s'engage dans une gorge des Vosges. C'est là que ^Vallher, fils du roi d'Aquitaine, s'arrête un instant avec sa chère Hildegonde, fille du roi des Burgondos Ilerrich. Les deux amants, fiancés

dès l'enfance et envoyés comme otages au roi des Huns, se sont enfuis de la cour d'Etzel plongée dans le sommeil et le vin. Le jour, ils restaient cachés dans les bois; la nuit, montés sur le même cheval, — un cheval courageux qui s'appelle Lion, — ils galopaient par monts et par vaux, lui, armé de pied en cap et redoutant à tout moment une attaque, elle, tremblante, frémissant au bruit du vent, au chant des oiseaux, au moindre froissement des branches. Ils ont passé le Rhin; ils sont dans la Vosge immense, peuplée de bêtes fauves, accoutumée au son des cors et à l'aboi des chiens. Fatigué par une course de quarante nuits, Walther s'endort, la tête sur le giron d'Hildegonde. Mais l'avide et couard Gunther, roi des Francs, et douze de ses meilleurs guerriers poursuivent les fugitifs afin de s'emparer du trésor d'Etzel. La jeune fille voit un tourbillon de poussière s'élever au loin; elle réveille doucement son Walther. En vain le héros offre cent, puis deux cents bracelets d'or à Gunther. Il faut combattre. Walther se poste à l'entrée du défilé où deux hommes ne peuvent pénétrer de front, et onze Francs, sur douze, tombent sous ses coups. Le lendemain, Gunther et Hagen unissent leurs efforts; Gunther perd une jambe; Hagen, un œil; Walther, une main; l'Aquitain sort vainqueur de la lutte.

Le récit de cette lutte est aussi varié qu'émouvant. L'un après l'autre paraissent Camalo qui jette inutilement sa pique; Scaramund qui désire venger son oncle Camalo; Werinhard dont les flèches se brisent contre l'écu de l'Aquitain ; Eckefried qui brandit une lance de bois de cornouiller, Hadawart qui ne recourt qu'à l'épée; Patafried, tendre fleur que Walther a bientôt fauchée; Gerwit armé de la francisque; Randolfqui se sert à la fois de l'épée et de la lance; Helmnod maniant en guise de harpon un

trident de fer attaché au bout d'une corde que ses compagnons, Trogus de Strasbourg et Tanast de Spire, ruisselants de sueur, tirent et traînent de toutes leurs forces rassemblées, sans pouvoir ébranler Walther ferme comme un chêne.

De ces guerriers francs le plus sympathique est Hagen ; vassal de Gunther et ami de Walther, il ne suit qu'à regret le roi des Francs et il tente de négocier le passage des deux amants. Gunther l'accuse d'avoir peur. Hagen, outré, gagne une colline et, assis sur le gazon, de loin juge les coups. Enfin il cède aux prières de Gunther; il lui conseille de simuler la retraite, d'attirer l'adversaire en rase campagne. Le plan réussit, et Walther, sorti des montagnes, voit soudain Hagen se dresser devant lui. Mais bientôt les deux hommes renouent amitié et font sur leurs blessures de grosses plaisanteries.

n y a dans le poème un beau caractère et une belle scène. Le caractère est celui d'Hildegonde, timide et forte tout ensemble, priant Walther à l'approche des Francs de la tuer et de la soustraire à l'outrage, jetant un cri d'épouvante lorsque la lance de Patafried s'enfonce dans le sol aux pieds de son amant, veillant sur son seigneur endormi et chantant pour chasser le sommeil, voyant venir Hagen et Gunther et malgré reffroi qui la saisit, avertissant son compagnon et lui conseillant de fuir, accourant après le combat à l'appel de Walther pour verser le vin et panser les plaies. La scène, c'est celle qui termine la première journée; à la nuit tombante, Walther remet sur chaque tronc les têtes qu'il avait tranchées et à genoux, les yeux vers l'orient, l'épée en main, il remercie Dieu de l'avoir sauvé et le supplie de lui laisser revoir en paradis ceux qu'il vient d'occire. H y a moins de chevalerie dans le Waltharius que dans les

poèmes postérieurs. Les personnages ont quelque chose de plus fruste. Le vieil esprit germanique les anime et la sève barbare coule dans leurs veines. Désir de gloire et de butin, amour des belles armes et des ornements d'or, ambitieux défis, railleries provocantes, bravoure des guerriers qui succombent sans proférer une seule plainte, dévouement du vassal pour son seigneur, tout rappelle l'ancienne épopée. Le Waltharius est un Germain vêtu à la romaine.

Le Rudlieh, dont nous n'avons que des fragments, n'ofifre pas moins d'intérêt. Composé en hexamètres léonins ou rimes, ce roman, le premier en date de la littérature allemande, fourmille de détails curieux et de traits expressifs. En son latin fautif, incorrect et lourd l'auteur a tracé l'image ressemblante de son époque. Les dames éprises de parure et tenant un oiseau sur leur doigt; les hommes buvant autant de coupes qu'il y a de plats, imitant dans leurs danses le vol du faucon qui poursuit l'hirondelle, jouant avec passion aux échecs, ardents à la chasse et à la pèche; le guerrier se piquant d'être lion au combat et agneau dans la vengeance; le juge pardonnant aux coupables; des mœurs qui se corrompent et s'adoucissent ; des jeunes filles sans modestie ni pudeur; tout cela revit dans le Rudlieh. Il annonce la poésie du Minnesang. C'est dans le Rudlieh qu'une dame noble envoie à un chevalier ce charmant et amoureux salut en quatre hexamètres latins où se trouvent quatre mots allemands : a De ma part, dis-lui donc, je te prie, que, d'un cœur fidèle, je lui souhaite autant de plaisir, liehes, qu'il vient maintenant de feuilles, louhes, autant d'amour, minna^ que les oiseaux ont de pâture, wunna, autant d'honneurs qu'il y a de fleurs et de gazon. »

L'allemand se montre donc de nouveau. Si le latin est

durant tout le x^ siècle la langue littéraire, le peuple prend alors conscience de lui-même. Il n'y a pas encore d'Allemands, de Deutsche : il y a des Bavarois, des Saxons, des Souabes; mais tous parlent le thiiidisc, la teutonica lin^ua, et les écrivains latins opposent les Teutones ou Teutonici aux Franci. Du couvent de Saint- Gall, de ce couvent où les moines dans leur studieux labeur croyaient par instants posséder la lélicité des ancres, sortent dans les dernières années du x^ siècle et les premières années du xi^ d'utiles traductions. La plupart sont de ce bon rsotkêr, dit le Lippu, qui portait une chaîne autour des reins et dont le plus grand crime fut de tuer un loup. Dévoré du démon de la traduction, traduisant jusque sur son lit de mort, il a mis en allemand avec beaucoup de dextérité nombre de textes latins, notamment les Psaumes, \ts Noces de la Philologie et de Mercure de Marcien Capella, la Consolation de la philosophie de Boèce. Sa version tient plutôt du commentaire; il vise avant tout à la clarté, et discrètement, d'une main légère, il abrège ou amplifie l'original, en ajoutant les explications d'autrui. Il manie sa langue maternelle en virtuose et il l'avait étudiée à fond : il ponctue soigneusement les phrases, il marque les accents avec scrupule. Les termes techniques, les expressions abstraites ne l'embarrassent pas. 11 excelle h former des mots composés. Volontiers il insère des vers allemands brefs, nerveux, qui nous révèlent le trésor des poèmes perdus, comme ce dicton sur deux héros qui sont aux prises : a Si un brave rencontre un autre brave, la courroie du bouclier est bientôt tranchée », ou celte description d'un sanglier : « Ses pieds sont comme un foudre, ses soies aussi hautes que la forêt et ses dents longues de douze aunes : il va sur la pente du mont, porte l'épieu

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dans le flanc, et sa vigueur ne le laisse pas abattre. »

Après Notkêr, il faut citer WilHram . Cet abbé d'Ebersberg (de 1048 h 1085) paraphrasa, tout en le commentant, le Cantique des Cantiques ^ il écrit en une langue mixte, mi-latine mi-allemande, et pour dire que les femmes sont plus faibles que les hommes, il s'exprime ainsi : diu wîb sint fragilioris sexus danne die man\ mais son allemand est clair, coulant et même harmonieux.

Ainsi, l'allemand gagne peu à peu du terrain. Le jongleur qui n'avait jusqu'alors fait que de l'instantané, se met à composer longuement de longs poèmes. Pour plaire à la chevalerie naissante, il chante les plaisirs d'ici-bas et les aventures de guerre. Ce n'est plus un mime et un bouffon. Vainement, dans la seconde moitié du xi' siècle, le clergé prêche le renoncement au monde. Vainement il attaque la chevalerie qu'il regarde comme une école de mauvaises mœurs, les lettres profanes qu'il qualifie de poison, la poésie mondaine qu'il accuse de mensonge et de lubricité. Vainement Guillaume de Hirschau (mort en 1091) fait de son abbaye un Cluny allemand et vainement à sa voix, à l'appel de ses moines, les couvents de Souabe se peuplent de seigneurs, et des villages entiers adoptent la discipline claustrale. La poésie laïque finit par triompher. Mais le clergé lutte avec une vigueur obstinée, et il compose poèmes sur poèmes, la Genèse de Vienne, la Somme de théologie, le Chant d^Ezzo. Composé vers 1060, sur l'ordre de l'évêque Gunther de Bamberg, par le prêtre Ezzo et mis en musique par le prêtre Wille, le Citant d'Ezzo ou de la Rédemption célèbre la grandeur de Dieu et le bois de la croix; il produisait, dit-on, une impression profonde et il fut souvent chanté par les gens qui suivirent Gunther de Bamberg dans la croisade de 1064.

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