CHAPITRE IV
La poésie ecclésiastique. — Henri de Molk. — Les vagants. — L'Archîpoète. — Poèmes d'aventures. — Influence française. — Courtoisie — Traductions des livres welcbes. — Le moyen-haut-allemand et la langue littéraire. — Le clerc Conrad, sa Chronique impériale et son floland. — Le clerc Lamprecht et son Alexandre. — Henri le GlîchezArc. — Comte Rodolphe. — Eilhard. — Veldeke et le Roman d'Enéat.
La lutte entre ecclésiastiques et laïques se poursuit au XII* siècle. Le clergé combat les jongleurs avec les armes mêmes des jongleurs. Il emploie leur style, leurs locutions. C'est sur le ton des jongleurs, rapidement et sans dilTusion, qu'à la fin du siècle précédent l'auteur du Chant d'Annn raconte la vie du saint archevêque de Cologne et déclare qu'après avoir entendu des récits de combats et d'assauts, de ruptures d'amitiés et de morts des rois, il est temps de penser à notre propre fin.
La Genèse de Vorau, un Exode, des poèmes sur Judith et Salomon, sur Jean-Baptiste et l'Antéchrist, sur les légendes d'Alexis, de Tungdalus et de Pilate, sur la Justice^ la Vérité et le Conimcnccnient du monde, les vers simples et naïfs de la recluse Ava (morte en 1127), une Vie de Marie où le prêtre Wernher a parfois de tendres
accents, le Credo où le pauvre Hartmann s'élève contre le monde sur un ton austère et avec une grande variété d'expressions, la Morale de Wernher d'Elmendorf, des allégories sur les Noces du Saint-Esprit et de l'âme, sur le nombre 7 et sur le nombre 4, de curieuses formules de bénédictions, telles sont quelques-unes des œuvres poétiques de la littérature ecclésiastique du xii* siècle.
Les plus remarquables, et par l'énergie de la langue et par le réalisme des détails, sont la Vie des prêtres et le Souvenir de la Mort. Elles furent composées entre 1153 et 1163 par Henri de Môlk, frère lai du couvent de Milk. Dans la Vie des prêtres Henri de Môlk représente les ecclésiastiques de son temps qui, au lieu de rester sur la tour et de sonner du cor pour annoncer l'approche de r«nnemi, ont commerce avec de belles femmes : « Nul, disent-ils, sinon nous, ne doit jouer avec elles; laïques, sortez d'ici; nous voulons besogner! » Dans le Souvenir de la mort il ne se borne pas à dépeindre la misère des princes qui redoutent sans cesse une trahison. 11 mène uie femme devant le cadavre de son mari. Le voilà, ce cticr époux! Où sont ses œillades et ses belles paroles et ses chants d'amour et les caresses de ses mains? Le voila « gonflé comme une voile » ; il faut l'enlever à caise de la mauvaise odeur qu'il répand! Et Henri de Molk termine ce sombre tableau en évoquant un père qui soit de la tombe pour raconter à son fils les tourments de la lamnation éternelle.
Mais le clergé ne prévaut pas. Ses propres soldats le combattent. C'est au xii^ siècle que fleurit dans tout son éclat la poésie det vagants et des goliards, si gaillarde, si pétulante, si seisuelle. Ces vagants étaient très instruits pour leur ten.ps; ils se destinaient à l'état ecclésiastique, mais ils ne dépassaient pas les ordres mineurs.
Ils erraient, comme les jongleurs, sur les grands chemins ou servaient de secrétaires à de riches seigneurs. Débitant des facéties et des récits merveilleux, guérissant les malades, cherchant des trésors enfouis, ils avaient la faveur du public. Ils mettaient en vers latins toute sorte de sujets; ils narraient les événements contemporains; ils attaquaient le pape et le clergé, ils chantaient le vin, les femmes, le jeu, les trois W, comme on a dit plus tard, Wein, Weib, Wilrfel. Le plus notable d'entre eux est l'Archipoète qui vécut dans l'entourage du chancelier de Barberousse, Reinald de Dassel, et qui célébrait en 1162 la destruction de Milan. Ce bohème assure si giîment que mourir à la taverne est son ferme propos et çu'il ne sait versifier qu'après boire, post caliceni ; il con/esse de si bonne grâce qu'il est jeune et plus avide de sor plaisir que de son salut; il jure si sincèrement de s amender; il s'accuse si ingénument! N'est-il pas, comme Toiseau, comme la feuille dont les vents font leur jouet, et peut-il porter une chaîne?
D'autres vagants chantent en langue allemaide. Celuici met en scène une jeune fille qui se plaine du départ de l'amant, du geselle : qui l'aimera maintenant que verdissent les bois? Celui-là soupire après une femme à la bouche douce et rose. Un troisième donnerait le monde entier pour tenir dans ses bras la reine d'Angleterre, Eléonore.
D'autres, — et ceux-là sont des jongleJrs, — récitent à leurs auditeurs de grands poèmes d'amoirs et d'aventures. Ils racontent ou bien un événement historique ou bien la légende héroïque, et cette légende, «et événement, ils l'arrangent, l'agrémentent d'épisodes nouveaux soit merveilleux, soit comiques. Toutes leuis œuvres se ressemblent : même style, mômes tours et mômes formules
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épiques, mêmes motifs; la fille d'un roi est demandée en mariage, le roi éconduit les envoyés du prétendant, et, malgré mille dangers, l'amant enlève la princesse. Pour plaire à ses auditeurs en ce temps de croisades, le jongleur les transporte dans le monde de Byzance et de l'Orient.
Le roi Rother prend, perd, puis reprend la fille du roi de Constantinople.
Le duc Ernest, parti pour la croisade, rencontre des pygmées, des géants, des peuples à tête de grue, aux pieds plats ou aux longues oreilles.
Oswald et Orendel datent de 1180 à 1190 : Oswald a pour compagnon un corbeau qui le tire du péril; Orendel trouve dans une baleine la tunique de Jésus-Christ et la laisse à Trêves où elle est encore.
Salomon et M ar^olf reiprésente dans Marolf l'idéal du jongleur, un homme plein d'esprit et d'astuce qui sait toujours sortir d'embarras.
Contre ces poèmes des jongleurs et contre les poèmes chevaleresques, que pouvait le clergé ? Derechef il fut trahi par les siens. Ce sont des clercs, Conrad, Lamprecht, Veldeke qui, les premiers, imitent ou traduisent les œuvres de la France. Au xii*^ siècle la littérature française commence à prendre en Allemagne cet ascendant qu'elle a gardé depuis. Ses chansons, ses romans passent le Rhin, et Roland est populaire au delà comme en deçà du fleuve. Français et Allemands fraternisent pendant les croisades. Des princesses de langue française épousent des empereurs et des princes d'Allemagne. La vie des cours est toute française. Une foule de mots français pénètre dans l'allemand, et le plus grand nombre se rapportent aux toui'nois et aux armes. L'auteur de Maurice de Craon ne dit-il pas que la chevalerie est venue de
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France en Carlingie, au pays de Charlemagne, d'Olivier et de Roland, quelle y a grand honneur et renom, que nulle part les dames n'ont de meilleurs servants d'amour? Comme les héros chantés en Carliugie, comme cet Arthur à qui la poésie française décerne les deux épithètes de preux et de courtois, tout chevalier allemand veut unir courtoisie à prouesse, veut être hôvesch et woJgezogen. Le roi Marc prie son neveu Tristan d'être « bien élevé et courtois », et Isolt, avant l'épreuve du fer brûlant, espère en la courtoisie de Dieu. La courtoisie, telle est la qualité suprême, et le mot tugend, qui aujourd hui signifie a vertu », signifiait alors « bienséance ».
On traduit donc des œuvres françaises où revit la courtoisie du temps, où brillent la politesse des manières, le luxe des châteaux, la richesse des costumes et des armures, la beauté des chevaux. Elles sont à la mode, et les lire, les citer, c'est encore être courtois. Cette poésie nouvelle fleurit notamment chez les archiducs d'Autriche et les landgraves de Thuringe. Son succès est tel que le manuscrit d'un poème de Veldeke, prêté à une comtesse de Clèves, est dérobé par un comte Henri qui l'envoie en Thuringe, où Veldeke ne le rattrape que neuf ans après par l'intercession du landgrave Hermann.
Les traducteurs des « livres welches » ne se piquent pas d'une exactitude littérale. Ils ne sont pas esclaves de leur texte ; ils l'habillenl à leur guise pour qu'il soit mieux goûté; ils visent à l'élégance et à la grâce. Leur langue est, par suite, une langue correcte, régulière, propre à être comprise de tout le public lettré. Non qu'ils renoncent absolument au parler de leur pays d'origine. Mais s'ils payent tribut ii leur terroir et s'ils sentent leur province, ils suivent des règles communes, ils bannissent avec soin ce que leur dialecte offrirait de trop particulier et de
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choquant, ils choisissent leurs mots et leurs rimes, ils évitent certaines formes. Il y a ainsi une sorte de langue littéraire, le moyen-haut-allemand, le mittelhochdeuîsch. La période de l'ancien-haut-allemand se clôt d'ailleurs après le xi° siècle : les finales se sont assouplies, le phénomène de la métaphonie ou de VUmlaut s'est entièrement accompli; le moyen-haut-allemand régnera jusqu'à la fin du XV® siècle.
Deux clercs composent les premières traductions : le clerc Conrad, de Bavière, et le clerc Lamprecht, des environs de Cologne.
Le clerc Conrad est l'auteur ou plutôt le remanieur et le compilateur d'une Chronique impériale. Cette Chronique^ où les saints priment les héros, est, selon ses propres termes, à la fois une chronique et un chant en l'honneur de Dieu. Elle fourmille d'anachronismes inouis et d'erreurs fantastiques : on y lit que les Saxons accompagnent Alexandre et que les Bavarois viennent de l'Arménie, que Tarquin succède à Néron, que Commode combat Alaric, que l'empereur Gallienest le plus grand médecin de son époque, et le pape Léon, le frère de Charlemagne. Mais c'est un vaste tableau de la société chevaleresque; c'est aussi le répertoire des légendes médiévales, et cette encyclopédie fut de toutes parts imitée et continuée.
Le même Conrad traduisit vers 1132 la Chanson de Roland d'après une traduction latine du texte français. Il cite la Bible, il s'étend sur la piété de Roland et de ses compagnons qu'il représente comme de fervents chrétiens, avides de mériter le martyre et de gagner le royaume de Dieu. Son œuvre respire l'enthousiasme de la croisade et ses Francs sont en effet, selon son expression, de saints pèlerins qui prennent la croix. Ses récits de combats ont même plus de vie et de variété que ceux de notre
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Chanson de Roland parce qu'il emploie les formules de l'épopée héroïque : lèvent que fait l'épée, le ruisseau de sang qui coule des casques, les fleurs qui se colorent de rouge.
Le clerc Lamprecht, qui traduisit vers 1138 V Alexandre d'Albéricde Besançon, a, lui aussi, l'accent martial. 11 est aise de narrer les prouesses du conquérant qu'il nomme, comme tout le moyen âge, le merveilleux Alexandre; il raconte avec vivacité le siège de Tyr et les batailles du Granique et d'Arbèles. Mais il est prêtre et, lorsqu'il décrit la douleur des Perses, on sent qu'il compatit au sort des vaincus.
La poésie française est donc la source où puise la poésie allemande. En même temps que maître Nivard écrit à Gand son poème latin d'Ysengrinus où le loup et le renard jouent le rôle principal, un clerc nomade d'Alsace, Henri le Glîchezâre, versifie, d'après diverses branches françaises, son Reinhart Fuchs, qui retrace en rimes incorrectes, non sans sécheresse, mais non sans réalisme, les faits et gestes de Renard dans la maison d'Ysengrin et à la cour du lion, le roi Frevel.
Aux environs de 1170, un poète thuringien met en vers, dans le Comte Rodolphe, les aventures d'un chrétien, Hugues de Puiset, qui passe aux Sarrasins et enlève la fille de leur roi.
Un autre traduit à la môme époque le poème de Flaire et Blanche/leur.
Eilhart d'Oberg compose, vers 1187, un poème de Tristan et Iseult d'après une version française de la légende, sans doute celle de La Chèvre. H est lourd, il use de formules toutes faites, il a nombre de rimes grossières et il accumule les épisodes sans les lier fortement. Mais le choix heureux du sujet, les expressions
welches qu'il emploie, la vivacité de ses dialogues lui valurent quelque renom.
Henri de Yeldeke vint éclipser Eilhart. C'était un ecclésiastique du petit village de Veldeke, près de Maestricht, mais qui savait le monde et qui l'aimait. En 1184 il assistait à ces fêtes de Mayence où l'empereur Frédéric Barberousse fit ses deux fils chevaliers. Il n'a qu'un mince talent. Dans ses poésies lyriques il chante la nature et l'amour sans nul éclat : il a traduit notre Roman d'Enéas, et de quelle façon plate, traînante et prolixe! Il n'a d'autre souci que d'attraper la rime et il se répète; il prodigue les chevilles^ les vers de remplissage, et, loin d'ajouter à son texte un trait nouveau, il supprime des détails nécessaires. Mais il donna le branle au grand mouvement poétique du xiii^ siècle en révélant à l'Allemagne ce Roman d'Enéas, une des œuvres les plus remarquables de notre moyen âge français, non seulement parle soin et la tenue du style, mais par les descriptions de combats, par la peinture des mœurs chevaleresques, surtout par le naïf et piquant récit des amours d'Enée, par la finesse de l'étude psychologique, par l'expression de sentiments délicats et raffinés. Son Enéide offrait le modèle d'une versification régulière. Avant lui, la rime n'était guère qu'une assonance. Veldeke fut le premier à rimer purement. Rodolphe d'Ems assure qu'il a le tout premier, allerêrst^ trouvé des rimes justes, et Gottfried de Strasbourg, qu'il a grefiPé la première branche, impete daz êrste ris, sur l'arbre de la langue allemande, et que de cette branche sont sortis les rameaux dont tous ont ensuite cueilli les fleurs.