CHAPITRE V
L'épopée courtoise. — Hartmann d'Aue. — Goltfried de Strasbourg.
— Wolfram d'Eschenbach. — Leurs élèves. — Conrad de Wurzbourg, Rodolphe d'Ems et le Sti'icker. — Helmbrecht. — Le Toyage des Viennois. — Le Weinschwelg. — Poésie ecclésiastique. — Chroniques rimées.
Le Minnesang. — Influence française. — Haut amour et bas amour.
— Hausen. — Morungen et Reinmar le vieux. — Walther de la Vogelweide. — Neifen, W'interstetten et Hohenfels. — Neidhart. — Le Tannhàuser. — Les Suisses, Steinmar, Hadloub. — Maître Alexandre.
— Ulrich de Liechtenstein.
Poésie didactique. — Heriger et Spervogel. — Le Marner. — Frauenlob et Regenbogen. — Le Winsbeke et la Winsbekin. — Thomasin de Zirclaere. — Freidank. — Hugo de Trimberg. — Satire : le prétendu Seifried Helbling. — Sermon : David d'Augsbourg et Berthold de Ratisbonne. — Eike de Repkowe.
L'épopée populaire. — Gudrun. — Les Nibelungen.
Les poètes qui vinrent immédiatement après Veldeke semblent constituer son école. Tous, même les plus célèbres, relèvent de lui; tous riment purement; tous accentuent le caractère courtois de leur modèle français : Otte qui traduit vers 1203 VlJéraclîusde Gautier d'Arras; Herbort de Fritzlar qui traduit, en l'abrégeant, le roman de Troie de Benoît de Sainte-More ; Albert d'Halberstadt qui paraphrase en 1210 les Métamorphoses d'Ovide; l'auteur de Maurice de Craon. Mais ces noms pâlissent à
côté de ceux de trois poètes, les trois grands mnîtres de la poésie épique du moyen âge allemand, Hartmann dWue, Gottfried de Strasbourg et Wolfram d'Eschenbach. S'ils ne sont pas, à vrai dire, originaux, s'ils n'ont pas créé leur sujet, ces trois poètes ont créé leur style.
Hartmann d'Aue, Souabe et vassal du seigneur d'Aue (mort entre 1210 et 1220), est un peu froid dans ses poésies lyriques et dans son Bûchlein qui contient, sous forme d'un débat entre le cœur et le corps, une déclaration d'amour.
Il doit sa renommée à deux poèmes épiques, VErec et Vhain. Vhain l'emporte sur VErec. Dans Erec Hartmann veut briller, étaler son savoir, et il décrit en cinq cents vers le palefroi d'Enide que Chrestien de Troyes, son modèle, décrit en cinquante, hain^ dont il a poli le style avec un scrupule extrême, est de tous les poèmes qui traitent la légende d'x\rthur le plus régulier et, si Ton peut dire, le plus proprement fait. Mais hain^ comme Erec, est une traduction. Que Hartmann ait avec raison adouci ou accusé certains traits et pallié heureusement quelques invraisemblances de Chrestien, ce sont là menus détails; encore, lorsqu'il remanie ainsi le texte français, commet-il souvent des maladresses, et pour les réflexions de son cru, bien qu'elles témoignent de sa sensibilité et d'une ingénieuse observation, elles n'ont que peu d'importance. Toutefois il est artiste. S'il se répète fréquemment, s'il développe trop longuement une pensée qui lui plaît, s'il renchérit sur les antithèses de Chrestien, il traduit le poète champenois avec tant de souplesse, il manie le vers avec tant d'habileté, il rime avec tant de virtuosité!
De même dans le Grégoire : s'il tâche de donner aux
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caractères plus de vérité, s'il marque avec plus de minutie Tétat d'àme des personnages, il n'a pas la naïveté, la fraîcheur, la sobriété du conteur français; la encore, il allonge et délaie l'original, mais là encore, en nombre d'endroits, il sait, selon l'expression d'un contemporain, colorer et orner le récit.
Son œuvre la plus populaire, puisée sans doute à une source latine, est le Pauvre Henri. Le chevalier Henri d'Aue, atteint de la lèpre, ne pourra guérir que s'il trouve une vierge qui consente à lui donner son sang. Désespéré, il distribue tout son bien, à l'exception d'une métairie où il vit dans la plus complète solitude. La fille de son métayer se dévoue; elle part avec lui pour Salerne; le docteur la couche sur une table, le corps nu, mains et jambes liées, et déjà il aiguise le couteau. Mais Henri, resté dans une chambre attenante, voit à travers une fente l'innocente victime, il entre, et il ramène en Souabe la jeune fille qui le traite de lâche. Il est assez éprouvé; Dieu le guérit, et le chevalier prend pour femme celle qu'il nommait plaisamment sa fiancée. Hartmann se garde de peindre les effets physiques de la lèpre. Mais les sentiments de Henri qui négligeait son salut, sa tristesse, sa résignation, son humiliation, sa soumission envers Dieu, tout cela, Hartmann l'a décrit sans trop de longueurs en son style pur et toujours aisé. L'héroïne excite l'intérêt autant que le a pauvre Henri » : elle veut échapper aux misères terrestres, sauver son ame, gagner par son sacrifice la vie éternelle. On ne lui reprochera que de faire de graves discours à ses parents : elle a douze ans !
Hartmann est doux, sage, plein de cette mesure, de cette mdze qu'il regarde comme la première vertu du chevalier. S il n'a pas une grande faculté d'invention.
s'il est parfois subtil et recherché, s'il abuse des sentences, il s'exprime gentiment, non sans bonhomie ni malice, avec autant d'élégance et de finesse que de clarté. Il n'est pas énergique, pittoresque, puissant comme Chrestien. Mais il est aimable, enjoué, gracieux, et, ainsi que disait Gottfried de Strasbourg, son style a la transparence du cristal.
De même que Hartmann a traduit Chrestien de Troyes, de même Gottfried a dans le Tristan traduit le poète anglo-normand Thomas, qu'il nomme Thomas de Bretagne. S'il y a dans l'œuvre allemande une fine psychologie, le mérite en revient d'abord à Thomas. C'est Thomas, et non Gottfried, qui a créé les personnages du Tristan, pénétré jusqu'au fond de leur cœur, rendu leurs sentiments intimes.
Du reste, on ne sait rien de ce délicieux Gottfried, sinoq qu'il a composé soq poème vers 1215, qu'il était laïque, qu'il avait une très grande instruction et qu'il possédait le français. Nos mots, nos expressions foison? pent dans son Tristan. Il ne se contente pas de faire un vers comme celui-ci : mit fierer contenanze, « avec fière contenance » ; il cite des vers entiers en notre langue.
Il a des défauts et il ne manque pas de copier les subtilités de Thomas. L'allégorie lui plaît, et il dira que des vêtements ont été désirés par Fierté, payés par Richesse, coupés par Raison et cousus par Courtoisie; que le combat entre Tristan et Morolt avait lieu entre huit hommes puisque Morolt valait quatre guerriers et que du côté de Tristan luttaient Dieu, le droit, le courage et Tristan lui-même. Il prodigue les jeux de mots et les jeux de rimes, il tombe parfois dans le précieux, et à
force de développer soit la pensée, soit la description, il devient diffus.
Mais Gottiried a corrigé son devancier et dissipé ses obscurités; il a mieux motivé les actes des personnages et il a mis en plein relief le caractère de Brangain et celui du sénéchal Mariadoc; il a souvent ajouté des traits ingénieux et des détails charmants à son original; il a voulu faire ce que Hartmann, selon lui, avait déjà fait, donner au « livre welche » plus d'éclat et plus de couleur, et il y a réussi. Nul au moyen âge allemand n'a plus d'esprit, plus de goût, plus de fraîcheur, plus d'harmonie que Gottfried. Quelle suite d'images brillantes et variées dans le passage, qui, sûrement, n'appartient qu'à lui, sur les poètes de son temps! Il use habilement de toutes les ressources de la langue; il ne se borne pas à filer de belles périodes symétriques; par la répétition, par l'interrogation, par l'exclamation il imprime à son récit une allure vive, un élan lyrique, et, si scabreuses que soient les situations, sa touche est légère, délicate, décente; pas de plaisanterie, pas d'équivoque.
Aussi, l'œuvre de Gottfried, quoique inachevée, forme un attrayant ensemble. Elle a conféré l'immortalité à Iseult et à Tristan II regarde les deux amants comme le modèle des nobles cœurs et il prend parti pour eux contre le roi Marc. A qui la faute, sinon au philtre qu'ils ont bu? Leur passion est fatale, irrésistible, indestructible, et rien ne prévaut contre elle. Selon Gottfried, ni Tristan ni Iseult n'ont trompé Marc; ils s'aimaient; ils avaient et bonheur et honneur; c'est Marc qui menait une existence déshonorante puisqu'il aimait Iseult et qu'il savait qu'elle ne l'aimait pas ! L'amour, aux yeux de Gottiried et de ses contemporains, est donc souverain, cet amour dont Gottfried célèbre l'empire par toute sorte
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d'épithètes, cette Minne qui tend des embûches k tous les hommes, qui les domine tous, les trouble, les enlace et les enduit de sa glu, cette Minne qui dans « la grotte des amants » offre à Tristan et à Iseult la vie idéale, le Wunschleben !
Wolfram d'Eschenbach (1170-1220), chevalier bavarois qui possédait un petit bien près d'Ansbach, est le plus original, le plus allemand des poètes du moyen âge. Il n'a pas la culture classique de Hartmann et de Gottfried et il assure qu'il ne sait ni lire ni écrire. Mais il n'ignore pas le français, bien qu'il commette parfois d'amusants contre-sens ; il a tâché de s'instruire et prêté curieusement l'oreille à tout ce que chantaient et contaient jongleurs et vagants; il a guerroyé, parcouru le sud et le centre de l'Allemagne; il connaît les hommes et le monde chevaleresque.
Il est poète lyrique et, dans ses aubades, il exprime en images énergiques et hardies l'inquiète tendresse de l'amant. Dans Titurel il rend avec charme l'ardent amour de Sigune. Dans Willehalm^ inachevé du reste et composé d'après notre poème d\4.leschans, il montre de louables sentiments de mansuétude et de tolérance, relève les païens que son modèle abaissait, ennoblit le Renouard de la geste française.
Le ParzwalQsi son œuvre principale . Le héros, Parzival, a pour père Gahmuret, roi d'Anjou, et pour mère Herzeloyde, reine de Valois. Gahmuret périt dans un combat; Herzeloyde, qui veut soustraire son fils aux dangers de la vie chevaleresque, se retire avec lui dans la solitude en pleine forêt. Mais un jour Parzival rencontre des chevaliers aux brillantes armures et, malgré Herzeloyde, il les suit à la cour d'Arthur où il débute par un coup de
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maître. Son oncle Gurnemanz lui enseigne les devoirs d'un chevalier et l'engage à ne questionner indiscrètement personne. Fort de ces conseils, Parzival court le monde. Il délivre la reine Condwiramur de ses ennemis et l'épouse. Puis, ressaisi de la soit des aventures, il part à la recherche de sa mère. Il entre au château de Montsalvat. Par malheur, il n'oublie pas à propos la recommandation de Gurnemanz : il voit un page porter une lance sanglante dont la vue afflige les assistants; il voit la sœur de son hôte Anfortas apporter le Oral qu'il suffit de placer sur la table pour qu'elle se couvre de mets; il voit Anfortas malade et malheureux ; il entrevoit sur un lit un vieillard plus gris que le brouillard, et il ne fait aucune question. Le lendemain, lorsqu'il part, le chàteaU est vide, et bientôt il apprend que son silence lui coûte le bonheur. Il regagne la cour d'Arthur et il aperçoit sur la neige trois gouttes de sang. A cet aspect il se rappelle Condwiramur au visage blanc et rose, il se perd dans ses pensées et il ne revient à lui que lorsque Gauvain jette sur les gouttes de sang son mouchoir. Le souvenir de Condwiramur a sauvé Parzival du désespoir et il est reçu chevalier de la Table Ronde. Mais Kondrie la sorcière lui reproche dans les termes les plus cruels sa conduite h Montsalvat et assure au roi Arthur que l'honneur de la Table Ronde est désormais souillé. Parzival s'éloigne et, au bout de cinq ans de prouesses, il rencontre l'ermite Trevrizent qui lui révèle le mystère du Gral. C'est une pierre précieuse tombée du ciel; ses gardiens, auxquels elle fournit d'inépuisables richesses, sont les Templiers; ils doivent être pieux et chastes; seul, le roi peut vivre en état de mariage; le vieillard que Parzival n'a fait qu'entrevoir est Titurel, et Tilurel a deux petits-fils, Anfortas et Trevrizent; infidèle h son serment, Anfortas a été blessé par
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une lance empoisonnée et il ne guérira que lorsqu^un chevalier l'interrogera sur la cause de ses souffrances. Encouragé par Trevrizent, qui lui remet ses péchés, transformé, régénéré, Parzival marche dorénavant d'un pas ferme vers le but qu'il s'est fixé. Il triomphe de l'invincible Gauvain ; il combat son frère consanguin Feirefiz, né de l'union de Gahmuret et de Belakane, reine des Maures; il entre à Montsalvat; il interroge Anfortas qui guérit aussitôt ; il se fait couronner avec Condwiramur, et son fils Lohengrin lui succédera comme roi du Oral.
Ainsi, après de longues épreuves, le héros devient l'oint du Seigneur. C'est d'abord un simple, inmp\ puis il se jette dans le monde et il passe à côté du vrai bonheur; il sacrifie l'humanité au respect des formes courtoises, il perd le Oral et, tout en reconnaissant sa faute, il s'abandonne au doute et à l'orgueil au lieu de s'amender. Enfin, à la voix de Trevrizent, il se réconcilie avec Dieu dont il s'était détourné, et il obtient la plus belle royauté.
A Parzival s'oppose Gauvain. Le poète représente dans Parzival et Gauvain deux types de chevalier : Par^ zival, sérieux, grave, pensant aux choses du ciel; Gauvain, léger, volage et attaché aux choses de la terre. Autour d'eux se groupent les autres personnages : du côté de Parzival, Gurnemanz et Trevrizent, sa mère Herzeloyde, sa femme Condwiramur, sa cousine Sigune et la sœur d'Anfortas, Repanse de Joie, dont l'àme est si noble que le païen Feirefiz, pour l'épouser, abjure sa religion; du côté de Gauvain, de belles dames gracieuses, fringantes, mais capricieuses, coquettes, altières, amères dans leur douceur, hi der sueze al sû?\
Ainsi, le Parzival est un tableau de la chevalerie. La plupart des personnages ressemblent à ce Gahmuret qui
sent sa mamelle gauche se gonfler d'un désir de gloire, et tous souhaitent, comme s'exprime l'un d'eux, qu'on les loue devant les dames. La vie chevaleresque, voilà pour Wolfram la seule vie enviable, et il chevalerise toutes choses. II voit dans les premières étoiles les fourriers qui préparent le logement de la nuit et dans la terre au printemps un faucon qui mue. C'est des tournois et des fêtes qu'il tire ses images, et il dira, par exemple, non qu'il dicte des règles, mais qu'il dresse des buts. Mais, s'il décrit avec complaisance le « jouter » et le « poindre », s'il doue ses héros d'une âme hardie et belliqueuse qui répudie l'inaction, il ne cesse de prêcher l'honneur, la werdekeit, et, bien qu'il soit quelquefois cru, il vante les femmes sages et chastes, il nomme la pudeur la serrure de toutes les vertus, il exalte le mariage.
Graves sont les défauts du poème. Wolfram ne marque pas assez nettement le conflit des passions terrestres et des aspirations idéales dans le cœur de Parzival et la métamorphose qui peu h peu s'accomplit en lui. L'histoire de Gahmuret est trop longue et l'épisode de Parzival délivrant Condwiramur ne fait que rappeler l'épisode de Gahmuret délivrant Belakane. Trop souvent Gauvain est, pour parler comme l'auteur, le maître du récit et celui qui tient l'aventure dans ses mains. Enfin, Wolfram n'a pas la belle clarté de Hartmann et de Gottfried; il est fréquemment obscur et Gottfried disait déjà qu on ne pouvait le comprendre sans commentaire. Et pourtant, qui ne rendrait hommage à l'élévation de sa pensée, à l'originalité de son style, à la force de cet esprit qui sut traiter d'un bout à l'autre un sujet si vaste, exécuter habilement la plupart des détails, dominer l'ensemble de l'ouvrage ! Qu'il ait emprunté sa matière h Chrestien de
Troyes, puis à cet introuvable Kyot ou Guyot qui remanie et continue Chrestien, il possédait en tout cas une prodigieuse mémoire, une intelligence puissante, l'âme et le talent d'un grand poète.
Les trois grands maîtres de l'épopée courtoise, élèves des Français, eurent des élèves à leur tour.
Le lourd Lanzelet d'Ulrich de Zatzikoven; le Wigalois de Wirnt de Gravenberg qui imite le Guinglain de Renaud de Beaujeu; le Wigamiw d'un médiocre poète qui fait de son héros un chevalier à l'aigle comme Wirnt avait fait de son Wigalois un chevalier à la roue et Hartmann de son Ivain un chevalier au lion; le Gauriel de Conrad de Stoffel qui, lui, fait de son héros un chevalier au bouc; la Couronne de Henri von dem Tûrlin qui retrace en rimes pures, mais sans aucun plan, les aventures de Gauvain : voilà les disciples de Hartmann d'Aue.
Wolfram compte le plus d'adeptes. On le regarde comme le poète par excellence, et Wirnt assure que jamais bouche de laïque n'a mieux parlé. Ses principaux imitateurs ont été : le Bavarois Albert, auteur d'un Titurel , dit le « petit Titurel », œuvre lourde et pédantesque qui paraphrasait le Titurel de Wolfram et qui fut attribuée à son grand devancier; le Pleier qui dans trois romans arthuriens vastes et diffus inséra sans vergogne des vers et des passages entiers du seigneur d'Eschenbach ; Ulrich von dem Tiirlin qui voulut composer une introduction au Willehalm et raconter les amours de Guillaume et de Guibourg; Ulrich de Tûrheim qui continua le Willehal/n; les deux Thuringiens qui firent, l'un, la Guerre de la Wartbourg en l'honneur du landgrave
Hermaiin de Thuringe, l'autre, le Lohengrin^ qui fut, à la fin du siècle, longuement développé par un poète bavarois ; le plat et prolixe Ulrich d'Eschenbach qui narre la conversion de Guillaume de Wenden et met en vers V Alexandre latin de Gautier de Châtillon.
Conrad Fleck, Ulrich de Tûrheim, Henri de Freiberg, Conrad de Wûrzbourg, Rodolphe d'Ems, le Stricker forment l'école de Gottfried.
Il y a dans le poème de Fleck, Floire et Blanchefleur^ de l'agrément et de la fraîcheur.
Ulrich de Tûrheim et Henri de Freiberg continuèrent le Tristan d'après Eilhart d'Oberg et des rédactions françaises. Mais le premier est froid et vulgaire; il ne sent pas avec ses personnages; il donne à Cardin, compagnon de Tristan, le ton d'un Sancho Pança; il souhaite que Tristan aille d'enfer en paradis. Le second, qui composa son œuvre vers 1290, a de l'aisance, de 1 abondance, de la vivacité. Tous deux racontent que le roi Marc fit enterrer les amants à côté l'un de l'autre et planter une vigne sur la tombe d'Iseult et un rosier sur la tombe de Tristan, que les deux arbustes se rejoignirent et que leur feuillage se confondit ; mais Ulrich de Tûrheim dit sèchement qu'il ne croit pas à ce miracle; Henri de Freiberg assure que les arbustes s'entrelacent amoureusement parce qu'ils étaient enracinés dans les cœurs des deux amants où le breuvage fatal couvait encore.
Conrad de Wûrzbourg, Rodolphe d'Ems et le Stricker ont des traits communs. Ils se piquent d'être savants; et pourtant leur talent est habile et souple ; après avoir tenté de grandes œuvres, ils comprirent peut-être que leurs visées étaient trop hautes et, incapables de cueillir la paljne épique, ils abordèrent des genres plus humbles où ils réussirent.
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Conrad de Wiirzbourg (mort à Baie en 1287) a inauguré dans le Tournoi de Nantes la poésie héraldique. Il a traduit notre Parténopeus de Blois ainsi que notre Cheçaher au cygne et composé d'après Benoît de Sainte-More, avec force additions d'Ovide et de Stace, une Guei^re de Troie. Il a versifié des légendes latines, entre autres celle de saint Alexis, ce héros de Dieu, dont il retrace avec complaisance le glorieux abaissement, et il a fait dans la Forge d'Or un panégyrique de la Vierge. Son talent se déploie surtout dans des nouvelles, dans Otton à la barbe, dans l'histoire de la dame qui mange sans le savoir le cœur de son amant et le trouve doux comme sucre, dans Engelhard et Engeltrute qui traite la légende d'Amis et Amiles. Son Salaire du Monde représente Wirnt de Gravenberg qui lit dans sa chambre un récit d'amour et qui voit soudain apparaître une femme merveilleusement belle : c'est le Monde, cette dame Monde, Frau Welt, que Wirnt a louée, désirée, et puisqu'il l'a si fidèlement servie, elle le récompense, elle se tourne, elle montre son dos. Quel spectacle! Des ulcères, des crapauds et des serpents, des mouches et des fourmis, des vers qui rongent une chair puante, une robe fanée, usée! Et Wirnt qui ne veut pas se damner, renonce au Monde et part pour la croisade. La Plainte de Vart offre pareillement une allégorie : douze Vertus sont assises dans une clairière; Art, frappé d'une flèche aiguë par Pauvreté, porte plainte contre Largesse qui le laisse aller indigent et nu. Mais Conrad ne sait résister à la manie d'amplifier; sa poésie, facile, gentille, jolie, a trop de mollesse et de nonchalance; elle ne touche pas, elle n'émeut pas; c'est une suite fatigante d'images qui se pressent sans aucun ordre. Quelle prolixité dans son Parténopeus où il semble n'avoir d'autre souci que
d'ajouter les vers aux vers, dans sa Forge d'Or où il entasse litanie sur litanie, dans sa Guerre de Troie où il range les Allemands sous les drapeaux des Grecs et envoie contre Ilion païens et musulmans! Conrad est verbeux, et de tous les poètes du moyen âge, celui peutêtre qui dit le moins de choses avec le plus de mots; il accompagne chaque substantif d'une épithète vague et banale ; pas un arbre qui ne soit vert, de chant qui ne soit doux, de feu qui ne soit chaud, de glace qui ne soit froide, de pierre qui ne soit dure, de douleur qui ne soit cruelle, de malheur qui ne soit amer, de beauté qui ne soit impériale. 11 a, comme Gottfried, célébré l'amour; mais où est la flamme, où est le prestige de Gottfried?
Rodolphe d'Ems (1220-1254) a jeté dans son poème inachevé à^ Alexandre une foule d'épisodes et de détails tirés de toutes parts, et il commet de singuliers contresens, prenant Lesbos et Halicarnasse pour des noms d'hommes, transformant en rivière la ville de Memphis. 11 a fait un Barlaam et Josaphat, clair et judicieux abrégé d'un original latin, un Guillaume d' Orléans dont le style est parfois aimable et aisé comme celui de Gottfried, et une Chronique du Monde qui enseigna aux laïques l'histoire de l'xVncien Testament. Sa meilleure œuvre est le Bon Gérard, récit simple, attachant, comparable au Pauvre Henri, remarquable par le langage modeste et digne du héros, par le contraste entre l'empereur et le bourgeois, entre celui qui donne bruyamment et celui qui donne en secret.
Le Stricker qui écrivit entre 1225 et 1250 est l'auteur d'un poème arthurien, Daniel de Blumenthal, sec et dénué d'intérêt. Il a remanié le Roland du clerc Conrad, et son style, plus agréable et plus net que celui de son devancier, a moins de vigueur et de nerf. Finit-il par
s'aviser qu'il s'élevait au-dessus de sa sphère et qu'il devait descendre? Quoi qu'il en soit, il composa des contes et s'il redit des choses connues, s'il est négligé, s'il se répète, sa langue a beaucoup de naturel et de grâce. Un voleur qu'un paysan prend pour saint Martin; une femme qui persuade à son mari qu'il n'est plus en vie; une autre qui fait croire qu'elle est morte et que son brutal époux courtise sans la reconnaître ; le curé Amis, ce fourbe insigne qui court le monde, dupant et bafouant grands et petits : tels sont les sujets que le Stricker a traités.
Le Stricker avait, ainsi que Conrad de Wûrzbourg, introduit le genre delà nouvelle en vers. Nombre de nouvellistes le suivirent, et si Ton ignore l'auteur de VEper^ f^ier^ du Leçraut^ de la Méchante femme, on connaît le Styrien Herrant de Wildonie dont le Mari trompé est assez plaisant, et un Bavarois, Wernher le Jardinier, qui fit après 1250 le poème de Helmbrecht. Fils d'un riche paysan, orgueilleux, coiffé d'une belle toque de soie, coquettement attifé, Helmbrecht entre au service d'un chevalier-brigand. Il a pour compagnons Avale-agneau, Avale-bélier, Sac d'enfer, Remue-l'armoire, Mangevaches, Vole-calice, Gueule de loup, et lui-même prend et mérite le surnom d'Avale-pays. Au bout d'un an, il revient au logis paternel ; il a les façons brusques et mêle à sa conversation des bribes de français et de tchèque; il raconte sa vie à son père qui frémit d'horreur; il emmène sa sœur qui épouse Avale-agneau. Mais au milieu du repas de noces apparaissent le juge et les archers. La mariée est dépouillée de ses vêtements. Les bandits sont envoyés au gibet. Seul Helmbrecht obtient sa grâce et il eût préféré la mort : le bourreau lui crève les yeux
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et lui coupe une main et un pied; son père le chasse et le maudit; un paysan Tinsulte, le frappe et le pend à un arbre. Wernher narre, dit-il, ce qu'il a vu, et sa brièveté, sa simplicité, le sérieux qui l'anime, tout fait de ce poème une attachante et instructive lecture.
A cette sombre histoire s'opposent de vives et spirituelles descriptions, le Voyaiie des Viennois et le Weinsdiwelg. L'auteur du Voyage, le Freudenleere ou le Sans- Joie, met en vers une anecdote qui lui fut contée à Vienne par un burgrave; mais le récit est d'origine plus ancienne, et Athénée l'attribue à Timée. Une nuit, des bourgeois de Vienne, échauffés par le vin, s'imaginent qu'ils sont partis pour la Terre-Sainte et qu'ils naviguent en pleine mer; la tête leur tourne, et ils croient qu'une tempête assaille leur vaisseau; pour apaiser Dieu, ils jettent par dessus bord, c'est-à-dire par la fenêtre, un de leurs compagnons qui gît sous un banc.
Le Weinschwelg est plus invincible au vin que les Viennois. Possédé d'une soif monstrueuse, il boit, non dans un gobelet, mais dans un grand pot, et il boit à outrance, sans se lasser, comme ne burent jamais l'aurochs et l'élan, avalant rasade sur rasade, prônant à chaque coup ce breuvage qui « salue son cœur et allonge sa vie », glorifiant ce « doux flot qui balaie le chagrin », assurant qu'il no pourchasse que ce gibier, faisant craquer son banc, criant que nul en Allemagne ne rivalise avec lui et lorsque sa ceinture se rompt, lorsque sa chemise se déchire, revêtant, pour que le vin ne puisse le forcer et l'ouvrir, un justaucorps de buffle et, par-dessus, une cuirasse de fer. C'est le type de la beuverie allemande, et ses prouesses bachiques, narrées avec verve, sont bien dignes d'un pays où boire est, comme dit Borne, une affaire, une étude, un service divin, et où Ton
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compte par centaines les mots qui signifient boire et être ivre.
Telles sont au xiii^ siècle les principales œuvres de la poésie chevaleresque qui déjà s'embourgeoise. La poésie ecclésiastique florissait encore; mais elle imitait la poésie courtoise. On ne cite ici que des noms : Conrad de Fussesbrunnen qui compose une Enfance de Jésus; Conrad de Heiniesfurt qui chante l'ascension de Marie et la résurrection du Christ; Reinbot de Durn qui célèbre saint Georges avec emphase et diffusion; Henri de^ Krolewitz qui commente l'oraison dominicale; Lutw^in qui consacre un poème à Adam et Eve; Lamprecht de Ratisbonne qui fait une vie de saint François; un anonyme qui, dans des vers contre la cour et les chants d'amour, essaie vainement d'atteindre l'énergie de Henri de Môlk ; Brun de Schonebeck, riche marchand de Magdebourg, qui élucubre en plus de douze mille vers dans un style médiocre une paraphrase du Cantique des Cantiques (1276).
Même les historiographes du temps imitaient la poésie chevaleresque, et que de chroniques rimées sur le modèle de celle de Rodolphe d'Ems : la Chronique du monde où un bourgmestre de Vienne, Jansen Enikel, recueille anecdotes et nouvelles, et son Livre des princes qui glorifie les archiducs autrichiens ;la Chronique d^ Autriche^ d'Ottocar de Styrie; la Chronique de Cologne, du greffier Hagen; la Chronique de Livonie^ qui retrace les combats de l'Ordre Teutonique!
La littérature lyrique allait au xiii'' siècle de pair avec la littérature épique, et, sous l'influence de la France,
s'était développé le Minnesang ou poésie d'amour. La forme même de cette poésie était française. Après avoir employé la strophe dite des Nihelungen avec des rimes simples, les miunesinger imitèrent les troubadours et les trouvères : tripartition de la strophe, enlacement des rimes, répétition de la même rime dans toute la strophe.
ils n'avaient pas d'abord exprimé les mêmes idées. Dans les vers attribués à Kûrenberg la femme prie l'amant d'être fidèle ; elle pense en rougissant au beau chevalier; elle regrette ce faucon qu'elle élevait et qui s'est envolé loin d'elle, et l'amant fait seller son cheval pour échapper à sa maîtresse exigeante. Dans les vers qui portent le nom de Dietmar d'Eist, dans les strophes de Meinloh et du burgrave de Ratisbonne, l'amante appelle celui qu'elle n'a pas vu depuis mille ans au moins, elle l'exhorte à fuir les autres femmes, elle assure qu'avec lui est partie toute sa joie. Ces premières poésies du Minnesang, brèves, énergiques, passionnées, ont un accent parfois âpre et rude dans sa fierté; l'homme ne se plie pas encore aux règles de la courtoisie; la femme s'humilie devant lui comme devant le seigneur de sa pensée.
Mais bientôt la lyrique allemande subit l'influence étrangère, et Lessing faisait preuve de sagacité lorsqu'il disait qu'elle s'était trop formée d'après le siècle français. Comme nos troubadours et nos trouvères, les minnesinger taisent le nom de la femme qu'ils aiment ou lui donnent un nom fictif. Leur « chant du jour » ou tageliet, où le guetteur annonce au chevalier que le jour vient et qu'il faut s'échapper malgré les larmes de la dame, n'est autre que 1' « aubade » des Français et r « alba » des Provençaux.
Sous cette influence les minnesinger font de la femme
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leur souveraine. Ils chantent, non leurs inimitiés, leurs luttes, leurs aventures de guerre et de croisade; ils ne chantent, comme l'indique leur nom, que l'amour, la Minne; ils vantent leur dame, sa beauté, sa grâce — la beauté, dit Walther, passe après la grâce — et même sa bonté; ils assurent qu'ils l'aiment éperdument; ils envient le pré qu'elle touche de ses pieds. Non qu'ils soient tellement platoniques : ils sollicitent, et quelquefois crûment, le prix de leur constance, et lorsque Glymène les rebute, ils se retournent vers Jeanneton; ne pouvant aimer à la cour ou au château, ils aiment au village. Ils ont deux amours : le haut amour et le bas amour, la Itohe Minne qui s'adresse aux nobles dames et la niedere Minne qui s'adresse aux jeunes filles de modeste condition; ils ne se contentent pas de courtiser la frouwe\ ils donnent rendez-vous sous le tilleul à la frowelin plus libre et plus facile ; ils s'entretiennent à la fontaine avec d'accortes servantes, et, pour parler comme l'un d'eux, leurs maîtresses labourent et vont à l'herbe. Mais ils célèbrent surtout le haut amour, et ils le célèbrent froidement. Ils ne détaillent même pas la beauté de leur dame; ils disent simplement qu'elle a la bouche rose et les dents blanches. Ils lui témoignent le plus profond respect; ils essuient avec patience ses rebuffades; elle est leur reine et ils obéissent à ses caprices. Leur amour est un amour de convention, un jeu de l'esprit, une mode. Aussi, c'est presque toujours un amour malheureux, élégamment transi. Ils ont beau se plaindre du « nenni » de la dame; on sent que leur douleur n'est pas sincère et elle dure trop longtemps : l'un soupire sept ans sans parlera celle qu'il aime, l'autre ne l'entrevoit que deux fois en un an, un autre grisonne à son service et ses lecteurs lui demandent malicieusement
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quel Age elle peut avoir. Pourtant, si le MinnesaDg manque de chaleur et de vie, il adoucissait les mœurs de l'époque et les ennoblissait : la dame qui résiste h Johansdorf lui promet qu'il n'en aura que plus d'honneur.
Faut-il énumérer tous ces chanteurs d'amour? Ils se ressemblent à peu d'exceptions près et leurs pièces ont un caractère uniforme. Le feuillage qui jaunit, la tristesse de l'hiver, le mai verdissant, les Merker ou espions chargés par le mari jaloux de surveiller la dame, les messagers dont se servent les amants, voilà les sujets qu'ils traitent, sans éclat d'ailleurs et sans originalité. Citons les plus intéressants et prenons le dessus du panier.
Frédéric de Hausen, qui périt en Terre Sainte (1190), a fondé la lyrique chevaleresque et courtoise. S'il ne rime pas avec pureté, il use de l'antithèse, il raisonne, il demande ce que peut bien être l'amour, il imite Folquet de Marseille et Bernard de Ventadour.
Il fit école et il eut des disciples, Gutenburg, Bligger de Steinach, Bernger de Horheim. Comme lui, le comte de Neuchatel, Rodolphe de Fenis, prend pour modèles des Provençaux, Folquet et Peire Vidal, et comme lui, il est subtil et froid. De même, le Souabe Henri de Rugge.
Le Bavarois Johansdorf a plus de vivacité, plus de passion.
Le Thuringien Henri de Morungen et l'Alsacien Reinmar le Vieux sont, avant Walther, les plus grands des minnesinger. Morungen est né poète, et lui-même dit qu'il vintau mondepour chanter. 11 varie les comparaisons lorsqu'il célèbre la beauté de sa dame qui, comme l'elfe, l'a fasciné du regard. Il l'invoque et l'évoque; il voit
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son corps plus blanc que neige briller à travers la nuit; il se figure qu'elle entre dans sa chambre, qu'elle le prend par la main, le conduit aux créneaux de la tour. Il assure que, si l'on ouvrait son cœur, on y verrait l'image de la belle. Il veut qu'on écrive sur sa tombe qu'il fut dédaigné de celle qu'il aimait tant, et le passant saura les torts qu'elle eut envers lui.
Tout en suivant la voie tracée par Ilausen, Reinmar le Vieux a la rime pure et il passa pour un maitre de la forme. Gottfried de Strasbourg compare sa langue à celle d'Orphée et le nomme le chef du chœur, le porte-drapeau. Mais il manque d'aisance, de souplesse, d'harmonie. Il ne chante guère que les émotions de son cœur et il les chante longuement, sans nul relief, d'une façon vague, abstraite. Subtil et entortillé, il est plus psychologue que poète. La note triste domine dans ses vers; il ne sait prendre d'autre ton que le ton de l'élégie, ne sait que pleurer, gémir, soupirer, et il s'en fait gloire. Mélancolique de parti pris, il dira que le souci est bon et qu'être sans souci, c'est être sans mérite. Il fut le poète attitré de la cour d'Autriche, d'une société déjà raffinée qui goûtait le genre sobre, discret et mesuré.
Après la mort de Reinmar le Vieux, s'écrie Gottfried de Strasbourg, celui qui doit porter la bannière et guider la troupe sacrée, c'est Walther de la Vogelweide! Et Walther est en effet le plus grand et le plus populaire des lyriques de son temps. Nul ne s'exprime alors avec une aussi vigoureuse brièveté. 11 imita dans ses poésies politiques les sirventes de notre Midi, traitant les mêmes sujets que les troubadours, usant des mêmes ! expressions, les combattant quelquefois, par exemple, lorsqu'il riposte aux injures que Peire Vidal dit aux
Allemauds. Mais ces poésies, ces SpriicJie ou Proverbes, courtes, vives, ardentes, portaient sur leurs ailes les cris douloureux ou triomphants du patriotisme teutonique. Elles avaient autant de retentissement que certains articles de nos journaux de jadis, et à cette voix vibrante répondaient des milliers de voix. Il était de pauvre noblesse et il alla longtemps de cour en cour jusqu'à ce que Frédéric II lui fit don d'un petit fief (1215). L'Empire en lutte avec la papauté n'eut pas de plus ardent, de plus éloquent champion. Il attaque Innocent III, ce Judas, ce nécromant, ce suppôt de l'enfer, qui perd la chrétienté et qui devrait laisser à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est h Dieu, les cardinaux qui couvrent leur propre chœur tandis que le saint autel subit une méchante ondée, le clergé qui n'a plus la vie simple et la pureté dantan. Walther sait varier l'invective et la dramatiser. Il montre le pape riant avec ses Welches des Allemands qui saccagent l'Empire pendant qu'il remplit ses caisses, de ces fous d'Allemands qui jeûnent pendant que les prêtres d'Italie mangent du poulet et boivent du vin. Il apostrophe le tronc. Sire tronc, où les fidèles déposent le denier de la guerre sainte. Il met en scène un pieux ermite qui pleure dans sa cellule et prie Dieu de sauver le monde. Il se représente lui-même assis sur une pierre, appuyant le coude sur le genou et la main sur la joue, méditant dans cette attitude sur la situation de l'Allemagne, ou bien, quand les princes hésitent à conférer la royauté h Philippe, il entend bruire un ruisseau et il pense aux poissons qui nagent dans l'eau, à tout ce qui rampe, vole et marche. Quoi! tous les êtres ont un seul roi, une seule loi, et la nation allemande n'a pas de souverain, et les princes orgueilleux tardent à élire Plulippe, et de pauvres roitelets — les
rois de France et d'Angleterre — prétendent h l'Empire! Que la nation allemande les fasse reculer et qu'elle mette la couronne impériale et son diamant l'Orphelin sur la tête de Philippe!
Les lieds de Walther le placent au premier rang des minnesinger. Déjà ses Proverbes contiennent d'imposants tableaux, comme l'entrée du roi Philippe dans l'église de Magdebourg : le monarque, sceptre en main et couronne au front, avançant avec lenteur, sans se presser, et derrière lui, glissant sur le sol, la reine, rose sans épine et colombe sans fiel. De même, dans ses lieds. Pour revoir une jeune fille qui lui est apparue dans un rêve, il court les bals en priant les dames de relever leur chapeau. Dans une autre pièce, une belle raconte son rendez-vous : c'était dans une prairie et l'on peut remarquer près d'un buisson de roses l'endroit où reposait sa tête; mais personne ne saura ce qu'elle faisait, sinon elle, lui et un oiselet. La joie mutine de l'amoureuse, la naïveté de son aveu, l'harmonie du vers et sa légère allure, le tandaradei qui revient en refrain à la fin de chaque strophe, tout donne à ce petit poème je ne sais quoi d'allègre et de tendre. Comme tous les minnesinger, Walther associe le printemps et l'amour. Il appelle de ses vœux la venue du seigneur Mai et des fleurs rouges qui luttent de longueur avec le trèfle; mais il veut qu'en même temps des jeunes filles lancent la balle sur le bord du chemin. Une belle femme est pour lui ce qu'il y a de mieux au monde et il la préfère à tout l'éclat du renouveau.
L'exemple de Walther entraîna les princes. Un duc d'Anhalt, un duc de Brabant, un duc de Breslau, un margrave de Brandebourg, le roi Wenceslas II de Bohème, Conradin, le dernier des Hohenstaufen, furent minne-
sincrer. iNIais le meilleur élève de Walther, c'est Reinmar le jeune ou Reinmar de Zweter. Lui aussi mania le Spruch politique. Il n'a pas toutefois la passion, la violence de son maître; il pratique plutôt l'ironie que l'apostrophe et il est plus réservé, plus froid. Comme Walther, il chanta Dame Honneur jadis puissante, aujourd'hui chassée, vagabonde. Il y avait en lui une veine didactique : il composa des fables, des énigmes, de petits récits; il vanta l'amour dans le mariage, et, quand il serait quelque peu philistin et pédant, il a traité toute sorte de sujets dans une langue simple et claire, bien qu'un peu gauche et heurtée.
Du milieu de la foule des minnesinger — et nous ne devons oublier ni Veldeke ni Hartmann d'Aue ni Wolfram d'Eschenbach — se détache encore un trio remarquable : Neifen, Winterstetten et Hohenfels. S'ils n'échappent pas aux fadeurs du genre, ils visent parfois à rendre la réalité.
Gottfried de Neifen se répète et il semble avoir peu d'idées; mais son style est pur et sa rime raffinée. Il met en scène de belles paysannes qu'il courtise et il rappelle ses déconvenues avec un franc sourire.
Ulrich de Winterstetten a le ton rapide et gai. Il lait parler des jeunes filles avec une attrayante naïveté : l'une raffole de ses chansons, l'autre traite de « méchant petit amoureux » un amant sincère.
Burkart de Hohenfels a composé, de même que Winterstetten, des chansons de danse, et un heureux choix de mots, un rythme léger, une mélodie riante leur donnèrent des ailes. Tantôt il célèbre l'hiver et la danse dans la chambre, sourires, clignements d'œil, furtifs regards. Tantôt il peint deux jeunes filles, l'une pauvre et qui court au bal, l'autre riche et que sa tante enferme.
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Ah! si sa tante mourait! Son amie lui propose de venir le lendemain couper le blé avec elle; elle accepte et jure de se venger, de « prendre un homme de peu ».
La poésie villageoise s'annonce. Neidhart de Reuenthal (mort vers 1250) la représente avec le plus d'éclat. Il n'a guère fait que des chansons de danse : celles d'été et celles dliiver. Les premières ont l'allure plus dramatique; elles invitent les belles h serrer sur la hanche leur chemise blanche avec une ceinture de soie et à danser sur le pré à l'ombre du tilleul ; elles se terminent par un dialogue. Les secondes qui retracent le bal entre quatre murs, finissent par une historiette satirique. Neidhart aime à montrer deux jeunes filles échangeant des confidences. L'une se plaint des hommes qui sont ou volages ou engourdis, l'autre lui répond qu'il y en a encore qui servent volontiers les belles, et elle nomme Neidhart. Ailleurs une autre avoue que les chants du chevalier de Reuenthal ont touché son cœur. Souvent le poète introduit dans ses lieds la mère et la fille : celle-ci veut aller au bal et danser avec Reuenthal qui soupire pour elle et la tient pour la plus belle femme qui soit de Bavière en Franconie, et vainement la mère cache la robe de sa fille dans l'armoire et refuse la clef, vainement elle s'arme de la quenouille et du râteau, l'enragée enfonce l'armoire avec un pied de chaise, met sa robe, et vole au bal. Mais parfois la vieille désire tâter des mêmes joies; elle s'attife, elle aussi; elle court à la danse, elle saute comme un cabri. Les chansons d'été ont le ton libre et licencieux; Neidhart y parait en don Juan; il est la coqueluche des villageoises. Celles d'hiver décrivent plutôt les querelles des paysans : ils se pavanent comme s'ils étaient chevaliers, ils trépignent, ils crient à pleine gorge, puis l'un jette un œuf à la tête de l'autre, et les voilà qui prennent un
fléau OU un bâton et qui frappent en aveugles autour d'eux. Neidhart raille donc les manants, ces coqs de clocher qui serrent leur chef dans un bonnet pour ne pas déranger les boucles de leurs cheveux et qui ne sont, malgré leur superbe accoutrement, que des lourdauds et des rustres. On l'applaudit, on l'imita, et, parce qu'il était le maître du genre, ces pièces satiriques furent appelées des « neidharts ». Il devint le type de l'ennemi des paysans; il passa pour un bouffon de la cour de Vienne et au xv^ siècle un livre de chansons parut sous son nom. Mais le vrai Neidhart avait de la grâce et de la vigueur; on louera toujours le frais coloris de ses tableaux, sa gaillardise, sa verve maligne, l'élégance et l'harmonie de sa langue.
Il eut de nombreux élèves en Bavière, en Autriche, en Suisse. L'un des plus connus, le Tannhâuser, parodie la pastourelle française et retrace comiquement sa pauvreté. 11 se moque des minnesinger et de leur culte pour une grande dame hautaine et impérieuse : sa bienaimée, à lui, veut, par exemple, qu'il détourne le cours du Rhin, qu'il vole dans les airs, qu'il lui donne le Gral, la pomme de Paris, le manteau de Vénus, l'arche de Noé, que sais-je encore?
Les Suisses forment un groupe à part. Ils célèbrent plutôt l'estomac que le cœur; ils chantent la bonne chère et les franches lippées; ils préfèrent aux senteurs du printemps l'odeur de la cuisine.
Le Thurgovien Steinmar dit bien qu'il croit être maître du Gral quand il voit sa mie. Mais il est réaliste à la façon de Neidhart. Il compare son cœur inquiet au porc qui s'agite et se débat dans un sac. Il parodie l'aubade et montre un valet dormant sur la paille auprès d'une fille et réveillé par la voix du berger. Il conte ses liai-
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sons avec des paysannes. Il déclare hautement qu'il renonce à l'amour, qu'il se jette dans la crapule, et il jure de faire bombance, de vider les flacons et les plats, d'engloutir une oie. Son style est d'ailleurs très correct et son vers, aisé.
Le Zurichois Hadloub, lui aussi, est réaliste. Comme Steinmar, il compare le cœur de l'amant au porc qui se démène et qui grogne dans un sac. Comme Steinmar, il chante la moisson propice aux amoureux. Comme Steinmar, il vante les joies de l'automne où foisonnent jambons et saucisses. Il se pique d'être goinfre, frdz,, et s'enferme dans une chambre bien chaude pour s'en- Sfraisser. Pourtant il a célébré une femme de haut lignage qui restait insensible à ses vœux et il conte avec grâces les innocentes amours de son enfance : une petite fille qu'il adore et qui le déteste, qui lui refuse un salut, lui mord la main et lui jette une boîte d'épingles en guise de cadeau.
Ces tableaux aimables reparaissent dans une charmante poésie de Maître Alexandre. Il rappelle ses jeunes années, le temps où l'on cherchait la violette, où l'on s'asseyait parmi les fleurs pour les comparer et trouver la plus belle, où l'on courait les bois pour cueillir les fraises jusqu'à ce que le gruyer vînt au soir crier à travers le feuillage qu'il était temps de rentrer. Et les enfants rentraient lentement, et l'un d'eux, marchant dans l'herbe, croyait voir le serpent, la vilaine, la maudite bête, qui naguère avait piqué le poulain. Et ils avaient peur d'être surpris par la nuit, car on leur avait dit que des filles s'étant égarées dans les prés, le roi leur ferma la porte du palais et les gardes leur ôtèrent leurs vêtements.
Mais déjà la poésie d'amour, dans ce qu'elle a de noble et de chevaleresque, décline et déchoit. Le Frauendienst
OU Serçice des dames d'Ulrich de Liechtenstein qui fut achevé en 1255, est l'œuvre où se peint le mieux la décadence. Ulrich (1200-1276) fut le don Quichotte du Minnesang. A douze ans il aime la dame dont il est page et il emporte, pour la boire avec délices, l'eau qu'elle a versée sur ses mains. Plus tard, pour plaire à une châtelaine qui lui trouve la bouche disgracieuse, il subit une opération qui l'alite six semaines. Il compose des vers eu son honneur et quelquefois elle lui répond; mais il ne sait ni lire ni écrire, et il est fort embarrassé lorsqu'il n'a pas son secrétaire auprès de lui. Pour la mériter, il court les tournois, risquant sa vie, gaspillant sa fortune. Un jour, il a le doigt fracassé; il mande l'accident à sa maîtresse qui ne le croit pas; afin de la convaincre, il lui envoie dans une cassette le doigt qu'il s'est fait couper! Une autre fois, accompagné de deux amis et d'un cortège de pages et de valets habillés de blanc, vêtu lui-même d'une robe blanche, coiffé d'un chapeau blanc orné de perles, deux tresses noires lui tombant à la ceinture, comme s'il était dame Vénus, il provoque tous les chevaliers qu'il rencontre, de Venise à la frontière de Bohême. En récompense, la belle lui donne un rendez-vous : il doit, déguisé en lépreux, se mêler aux malades et aux mendiants qui, le dimanche, se présentent à la porte du manoir; il vint, il voulut entrer par la fenêtre en se hissant à l'aide de draps liés ensemble; il tomba dans le fossé. Dépité, il quitta celle qu'il avait servie durant treize années, et, pour une autre dame, organisa une autre mascarade : le roi Arthur qui reparaît pour rétablir la Table Ronde. Et il avait femme et enfants ! Son livre est mi-prose mi-vers; la prose a de la rudesse; les vers sont faciles et agréables.
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Il y a peut-être dans le Service d'amour autant de fable que de vérité. Mais ce mélange de fiction et de réalité annonce la décadence. Bientôt les minnesinger ne sont plus des chevaliers, ou, s'ils appartiennent à la chevalerie, ils traitent, comme Neidhart et les Suisses, des sujets qui n'ont rien de « courtois )>. Le Minnesang tombe entre les mains des bourgeois ; il devient didactique ; ce n'est plus le Minnesang, c'est le Meistergesang, et, si cette nouvelle poésie garde scrupuleusement les formes de l'ancienne, elle manque d'intérêt : les meistersinger ont beau s'appliquer; ce qu'ils font sent l'efifort; rien d'aisé, d'heureux, d'entraînant.
Cependant, ce genre didactique ojBPre au xiii® siècle des œuvres qui méritent encore l'attention.
Déjà deux poètes, Herger et Spervogel, qui sortaient du peuple, avaient, sur un ton populaire, dans des proverbes ou paraboles, prêché la morale, et Spervogel compare au porc l'homme qui délaisse sa femme; il ne connaît rien de pire, et il dit, comme Brantôme plus tard, et dans les mêmes termes, que c'est négliger un beau et clair courant d'eau pour un sale bourbier.
Un Souabe, le Marner, qui se nomme l'élève de Walther, compose des proverbes de toute sorte : c'est un satirique et un moraliste, mais qui fait un trop grand étalage de sa science.
Kanzler et maître Boppe dans le sud, Rumezland et Regenbogen dans le nord, Frauenlob dans le centre de l'Allemagne^, sont, comme le Marner, les représentants de cette poésie bourgeoise qui vise à la profondeur et affecte une allure savante.
Frauenlob ou «Louange des dames », de son vrai nom Henri de Meissen, qui courut toute l'Allemagne et finit par s'établir en 1312 à Mayence, doit son surnom à ses
panégyriques du beau sexe et surtout à la dispute qu'il soutint contre Refjenboffen : il mettait le mot Frau « dame » au-dessus de Weib « femme », en opposition à Walther qui donnait la préférence à Weib. Aussi, lorsqu'il mourut h Mayence en 1318, les dames, dit-on, voulurent porter son cercueil. Emphatique, prétentieux, Frauenlob n'avait pour ses devanciers que du mépris, et ce ton d'assurance, ainsi que son vaste savoir, imposait au public.
Regenbogen, lui aussi un bourgeois, rencontra Frauenlob à Mayence. Il est moins docte, moins obscur que son rival; mais ses vers ont de la rudesse. Il est un des premiers à parler des trois états, de ce qu'on appela plus tard le Lehrstand, le Wehrstandy le Nàhrstand, et il demande que le prêtre, le chevalier, le paysan soient compagnons, que l'étole, l'épée, la charrue s'unissent fidèlement.
Il y a même au xiii* siècle de grands poèmes didactiques, et, tout d'abord, une traduction rimée du recueil des Distiques latins connus sous le nom de Caton.
Un seigneur de Windesbach en Bavière, le Winsbeke, fit un poème pour enseigner à son fils sur un ton grave etquelquefois touchant les devoirs du chevalier : respecter les femmes, prendre pour ami un homme de basse condition qui vit avec honneur plutôt qu'un grand seigneur qui vit sans honneur.
A l'exemple du Winsbeke, un poète, de moindre mérite, composa dans la même forme strophique l'enseignement qu'une mère, la Winsbekin, donne à sa fille.
Un chanoine très instruit, Thomasin de Zirclaere ou de Cerchiari dans le Frioul, rédigea en 1215, dans l'espace de dix mois, un code de la courtoisie et des bonnes manières. Il intitula son œuvre V Hôte italien (Der v\'dlsche
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Gast) parce qu'elle venait d'Italie et demandait accueil en iVlleniagne. Thomasin savait l'allemand moins bien que ritalien, il rime mal et avec force chevilles, il écrit lourdement et sans grâce, il est banal. Mais il a l'accent pénétrant de l'homme qui connaît le monde. Il ne se borne pas à blâmer les dames qui croisent les jambes lorsqu'elles sont assises ou les chevaliers qui gesticulent eu parlant. Tout en conseillant aux gens d'un Age miir de ne pas lire les romans d'aventures, il exhorte la jeunesse à prendre pour modèles soit Andromaque, Enite, Pénélope, Blanchefleur, soit Gauvain, Erec, Ivain, Arthur, Charlemagne, Alexandre, Tristan. Il met ses lecteurs en garde contre l'inconstance et l'immodération, Vunstœte etVunmdze. C'est un pessimiste; tout lui semble sens dessus dessous; le fou fait taire le sage, le jouvenceau prend le pas sur le vieillard, les méchants ont tout pouvoir, les bons sont abaissés, et les arbres de la montagne descendent dans le marais.
Freidank, qui fit la croisade de 1228, a réuni sans aucun ordre sous le titre de BescJieidenheit [Discretio en latin Qi discernement ç^nir^inQjaàs) des maximes et des proverbes, des épigrammes, des fables, des énigmes de sa propre invention et de celle d'autrui. Pendant plus de quatre siècles son succès se soutint, et il le méritait, car sa morale est saine, élevée, sans rien de vulgaire ou de trop tendu, et Bon style a de grandes qualités, une forte brièveté, de la verdeur, de 1 esprit.
Hugo de Trimberg, directeur de l'école d'un faubourg de Bamberg, a composé de 1296 à 1300 et remanié maladroitement en 1314 un poème de plus de 24 000 vers qu'il intitula le Renne?' ou le Coureur parce que le livre devait courir par tous pays. Il Qtait savant et possédait une bibliothèque de deux cents volumes. Aussi recueillit-il dans
son ouvrage sans nul plan et nulle méthode une foule d'anecdotes et d'extraits de la Bible et des Pères. On le lit volontiers; il est clair, facile; il conte des fables; il prodigue les dictons. Mais il fait trop de morale et il abonde en diirressions. Il est bourg^eois; s'il aime Walther, il aime davantage Freidank et il condamne les épopées courtoises, l'idéal chevaleresque, les tournois, les aventures et le service des dames.
La satire politique fleurit en même temps, surtout chez les Autrichiens.
Vers 1270, Conrad de Haslau, dans son Jouvenceau^ déplore la décadence et l'attribue à la mauvaise éducation de la jeunesse qui n'aime que les dés et le vin.
Vers 1290, dans un dialogue entre un chevalier et son valet, en vers très réguliers, l'auteur du Petit Lucidaiius qu'on nomme k tort Seifried Helbling, se plaint de tout et de tous, du duc Albert d'Autriche et de ses avides entours, de la cour de Vienne où il y a tant d'étrangers qu'on n'y trouverait pas sept bons Autrichiens, des chevaliers qu'il ferait tous brûler s'il était prince, du peuple qui change comme le vent, des femmes oisives, coquettes, semblables à des poules qui de la fenêtre appellent les coqs. Il blàmc le mélange des conditions et il s'indigne que les paysans riches épousent des filles de la noblesse, qu'ils portent l'épée au lieu de gourdin et des gants de Venise au lieu de moufles, qu'ils mangent du poisson le vendredi et du gibier les autres jours.
Sermon et satire sont synonymes. C'est au xiii' siècle que se forme et se déploie, grâce aux sermonnaires, la prose allemande. Deux franciscains la manient habilement : David d'Augsbourg et Berthold de Ratisbonne, qui meurent tous deux en 1272. David a fait quelques traités d'une langue simple, lucide et qui ne manque pas
j de chaleur. Berthold est le plus grand des prédicateurs , du moyen âge, non seulement par son franc-parler et par sa connaissance profonde du cœur humain, mais par son [ éloquence. 11 combat avec force les vices de ses contemporains, surtout la cupidité, et il guerroie implacablement contre les plaisirs de ce monde. Sa langue a de l'aisance et de l'ampleur; rien d'abstrait; un développement clair et abondant ; des expressions vives, familières, saisissantes qui rappellent le style de l'épopée populaire; des exemples et des images; parfois une dramatique mise en scène, des apostrophes à l'assistance, des objections que l'orateur réfute après les avoir posées lui-même. On comprend que certains auditeurs, entraînés par cette voix puissante, aient avoué leurs péchés, rejeté loin d'eux leur parure et restitué des biens mal acquis.
Le latin perdait donc de plus en plus du terrain. A la fin du xiii^ siècle les chartes sont fréquemment rédigées en allemand, et la langue nationale devient la langue de la justice et du droit. C'est de 1230 que date le Miroir des Saxons ou Sachsenspiegel composé par Eike de Repkowe sur le désir du comte Hoyer de Falkenstein, son seigneur. Eike de Repkowe a le style bref et vigoureux. Son œuvre servit de modèle au Miroir des Soiiabes, et c'est aussi un Repkowe qui, après 1237, écrit la première Chronique en prose.
Pendant que s'épanouissait l'élégante poésie des conteurs épiques et des chanteurs d'amour, la vieille poésie germanique reparaissait et ses personnages avaient le costume, le ton et l'allure des chevaliers; remaniée,
transformée par les jongleurs, remise à la mode et adaptée au goût du public, la légende héroïque reprenait une nouvelle vie.
C'est ainsi que renaissent Ortnit, où abondent les réminiscences des croisades et où le père du héros, le petit être, de?' Kleiney qui dirige tout, représente la victoire de l'adresse et de la ruse sur la force brutale; Wolfdietricli, où brille le caractère du fidèle Berchtung; la Fuite de Dietî-ich, qui retrace surtout sa généalogie; la Bataille de Raçenne et la Mort d' Alphart^ deux poèmes où il y a de dramatiques épisodes : Dietrich poursuivant jusque dans la mer le redoutable Wittig qu'une ondine dérobe a sa vengeance; Helche pleurant ses deux fils, victimes de Wittig; Alphart, type du preux, exempt de blùme comme de crainte et qui succombe en écrasant de son méjDris la félonie du vainqueur; le Biterolf iplein de mêlées et du bruit des armes, de gedranc et de doz; le Jardin des Roses où le ton est souvent comique et où se détache la figrure du moine Ilsan, exigeant de Kriemhild autant de baisers qu'il a tué d'hommes et prenant plaisir h déchirer les joues de la capricieuse dame; le Lauririy légende tyrolienne qui raconte les combats de ce roi des nains contre Dietrich; Virginal; Goldeniar; Sigenot; Ecke,
Deux grandes épopées ont fait oublier tous ces chants des jongleurs : Gudritn et les Nibelungen.
Gudrun ne nous a été transmise que par un seul manuscrit. C'est une léfjende des Vikinefs. Elle narre des événements qui se sont passés très loin de la Haute- Allemagne et comme dans les brouillards de la mer du Nord; elle renferme des contradictions de détail; elle a subi des interpolations; elle comprend trois parties ([ui
ne sont pas liées. Mais elle est remarquable d'un bout ù l'autre par la simplicité d'une langue qui trouve toujours le mot juste. Il y a dans la deuxième partie un admirable endroit, celui qui traite du séjour des trois envoyés de Hetel à la cour de Ilagen, du vieux Wate au rude langage, à l'épée invincible, et de son neveu Horant h la voix si merveilleuse qu'elle est la perle de toutes les joies : chaque matin, lorsque chante Horant, les oiseaux se taisent dans les buissons, les gens endormis se réveillent et se lèvent pour Tentendre, Hageii et sa femme se rendent pour l'écouter sur la plate-forme du palais, leur fille Hilde assure qu'elle n'a jamais ouï sur la terre un chant plus beau. Enfin, la troisième partie contient des passages saisissants. Gudrun est fiancée au roi Herwig de Seeland; mais Hartmut, roi de Normandie, la capture après un terrible combat et sept ans s'écoulent avant que les guerriers de Herwig soient mûrs pour l'épée, swertmaezic, et prêts à la vengeance. Gudrun a refusé d'épouser Hartmut, et la vieille Gerlinde, mère du roi, une « louve », une « diablesse », impose à la jeune fille les travaux les plus durs, l'oblige à laver le linge sur la grève. Un matin qu'elle est venue pieds nus à travers la neige sur le rivage, Gudrun voit apparaître, au milieu des glaces que charrie la mer, une barque montée par deux hommes. Elle s'enfuit parce qu'elle a honte de laver le linge comme une vile servante. Les hommes la hèlent, et la voici debout devant eux^ vêtue d'une chemise, trempée d'eau, grelottante de froid, les cheveux épars au vent de mars. Alors se produit une scène semblable aux scènes les plus émouvantes de la tragédie grecque. Les deux hommes sont Herwig et ' Ortwin, le fiancé et le frère de Gudrun. Herwig la reconnaît, la nomme, et elle, désirant l'éprouver, répond que
LITTERATORB A.LLBMÀMDI.
Gudrun est morte. Il éclate en larmes et montre son anneau de fiançailles. A son tour, Gudrun montre avec un sourire la bague qu'elle a gardée. Herwig voudrait l'emmener aussitôt. Ortw^in déclare qu'il faut la reprendre comme elle a été prise, par la force et selon l'honneur, le glaive en main. Les deux hommes s'éloignent; Gudrun jette le linge à la mer, elle ne servira plus, elle a reçu les baisers de deux rois! Dans la nuit même, Herwig et Ortwin livrent l'assaut; Hartmut tombe dans leurs mains; Gerlinde a la tête tranchée. Le charme de l'œuvre, c'est le mélange de la joie et de la douleur, liebe et leid. Le poète rapproche sans cesse ces deux sentiments et ces deux mots. Que de douceur et d'amertume dans l'amour de Herwig et de Gudrun ! Quand ils se revoient sur la grève normande, que de mélancolie dans leur bonheur! Lorsque Gudrun est délivrée, elle ne peut dans son triomphe s'empêcher de pleurer à la vue des fureurs de Wate. Et quand elle rentre dans sa patrie, elle pleure encore, parmi les cris d'allégresse qui s'élèvent de tous côtés, parce que sa mère refuse d'embrasser Ortrun, la sœur de Hartmut, qui avait eu compassion de son infortune. Gudrun est d'ailleurs un des plus beaux caractères de la poésie allemande. Elle ne pardonne pas à Gerlinde qui lui demande grâce, et dans sa résignation elle a quelque chose d'apre et d'un peu dur. Néanmoins elle est femme; elle recourt à la ruse; elle ne cache pas sa joie lorsqu'elle rentre au château après avoir vu ses sauveurs; elle s'apitoie sur les vaincus. Ce qui fait sa grandeur, c'est son indomptable fierté, son inébranlable constance, et surtout sa fidélité : elle garde, comme dit Geibel, son cœur et son serment.
Le poème de Gudrun, composé sans doute en Autriche
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vers 1220, est postérieur aux ISibelungen dont il imite la forme strophique avec quelques changements qui donnent au vers je ne sais quoi de plus doux, de plus abondant, de plus varié. Mais le poème des Nibelungen l'emporte sur Gudrun par les énergiques figures qu'il évoque. Le moyen âge ne le cite pas et ne fait que des allusions à ses personnages. On ne connaît pas son auteur. On ignore même ce que signifie Nibelungen : Siegfried est un Nibelung et règne sur les Nibelungen, les trois rois burgondes sont aussi des Nibelungen, et il semble que ce nom s'attache au possesseur du fameux et fatal trésor. Toutefois Tœuvre fut très répandue puisqu'elle nous a été conservée dans de nombreux manuscrits — le plus ancien et celui qui s'écarte le moins du texte primitif, est le manuscrit B — et, probablement, l'auteur est un jongleur qui, vers 1200, en Autriche, rassembla et raccorda tant bien que mal les chants de ses devanciers. La légende avait peu à peu grossi et de nouveaux personnages y étaient entrés : Hagen de Tronje, son frère Dancw^art, son neveu Ortv^in de Metz, son ami Volker d'Alzei, célébrés par des jongleurs rhénans; Irnfried et son compagnon Iring ainsi que les margraves Gère et Eckewart, célébrés par des jongleurs thuringiens; l'évèque Pilgrim de Passau et le margrave Rùdiger, célébrés par des jongleurs autrichiens. Tous ces chants ou groupes de chants, remaniés, arrangés déjà par d'autres, un dernier arrangeur les a réunis, retranchant ou ajoutant des strophes, corrigeant, changeant çà et là. Aussi est-il inconnu : il ne pensait pas à la gloire, il ne croyait rien faire d'original, il ne voulait que compiler de « vieilles histoires » et en former un tout. Quoi qu'il en soit, il eut le mérite de s'efiacer derrière ses personnages : pas d'apprêt ; peu de com-
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paraisons ; un style simple, sobre, qui ne ^ise pas à Teffet.
Il faut analvser, résumer ce poème que Hebbel a nommé le poème le plus immortel de TAllemag^ne.
Kriemhild, sœur de Gunther, roi des Burgondes, qui règne à Worms, rêve qu'un beau et vigoureux faucon, quelle avait élevé, est déchiré sous ses yeux par deux ailles. Elle raconte ce songe à sa mère qui l'explique ainsi: elle sera la femme d'un noble guerrier, mais elle le perdra bientôt. Ce guerrier, c'est Siegfried, fils du roi Sigemund qui règne à Xanten. On lui a dit que Kriemhild est belle et il se rend à Worms pour la demander en mariage, après avoir assuré à Sigemund qu'il saura la conquérir par la force de son bras, s'il ne peut l'obtenir de bon gré. Xul ne le connaît à Worms et il n'a que douze hommes avec lui. Hagen le devine; il rappelle ses prouesses aux rois burgondes et conseille de le recevoir avec de grands honneurs. Siegtried commence par déclarer insolemment qu'il yient combattre les plus braves des Burgondes et ravir leurs terres; mais on le flatte et l'apaise. Une année se passe en divertissements et en tournois : Siegfried est celui qui jette le plus loin la pierre et la lance, celui que les dames regardent avec le plus de complaisance, et dans une guerre contre Saxons et Danois, il prend de sa main leurs deux rois. Au retour de l'expédition, il voit Kriemhild pour la première fois. Les frères de la jeune fille, Gunther, Gernot et Giselher, la présentent à Siegfried qui s'incline en rougissant et Kriemhild le félicite de sa vaillance : pendant douze jours, au milieu des amusements et des joutes, Siegfried est constamment auprès d'elle.
De Worms le poète nous mèoe en Islande, à Isenstein, au château de BrQnhild. Aussi robuste que belle,
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habile à se servir de la lance, la reine provoque au combat tout chevalier qui lui demande son amour : elle épousera le vainqueur, mais elle fait couper la tète au vaincu. Gunther ne veut pas d'autre femme que Brùnhild. Il prie Siegfried de l'accompagner en Islande et lui promet Kriemhild en récompense. On part. Dès que Briïnhild aperçoit Siegfried, elle s'imagine qu'il vient la combattre et l'épouser. Il la détrompe : c'est Gunther qui la recherche en mariage, et Gunther est un roi puissant et son propre seigneur. La lutte s'engage entre Brùnhild et Gunther. Mais Siegfried a revêtu le manteau enchanté qui le rend invisible, la Tarnkappe. Vainement Brùnhild, plus belle que jamais sous sa cuirasse d'or, tenant d'une main l'écu et de l'autre le javelot, porte à Gunther des coups terribles; Siegfried, debout aux côtés du roi, sans que personne le voie, manie le grand et large bouclier de Gunther, frappe la reine non avec la pointe, mais avec la hampe du javelot, l'étourdit, la renverse. Vainement Brùnhild se redresse aussitôt la colère dans le cœur, et vainement elle jette une pierre énorme que douze héros auraient peine à soulever, puis, d'un vigoureux élan, saute et dépasse la pierre. Siegfried, plus fort et plus agile, lance la pierre et prenant Gunther dans ses bras, bondit plus loin encore. Gunther a triomphé; les assistants se prosternent devant lui; Brùnhild avoue sa défaite; Siegfried, qui court incontient porter dans son navire le manteau merveilleux, feint de croire que la lutte n'a pas commencé. Le récit de ce combat est un des meilleurs passages de l'œuvre. Gunther fait les mouvements et les gestes, mais Siegfried seul agit; le poète ne cesse de répéter que, sans Siegfried, Gunther était perdu, que Siegfried était un plus rude compagnon que
Gunther, que les témoins de la scène voyaient Gunther et non Siegfried.
Un double mariage a lieu. Gunther épouse Brùnhild et Siegfried, Kriemhild. Au repas de noces, Brùnhild pleure et demande à Gunther pourquoi Kriemhild se mésallie, puisque Siegfried n'est que l'homme lige du roi; Gunther lui ordonne de se taire. Mais la nuit, lorsqu'il approche de Brùnhild et l'embrasse, elle lui déclare qu'elle restera vierge tant qu'elle ne saura pas pourquoi Kriemhild a épousé Siegfried. Il veut recourir à la force. Brùnhild, prenant sa ceinture, lie au roi les pieds et les mains et l'attache à un clou fixé dans le mur. A l'aube, elle le décroche et il se couche à côté d'elle, à distance, sans oser la toucher. Il révèle sa honte à Siegfried, et, la nuit suivante, les lumières éteintes, pendant que Gunther ferme et verrouille la porte, le héros, revêtu du manteau qui le rend invisible, entre dans la chambre royale : il étreint Brùnhild; repoussé, et avec une telle vigueur qu'il tombe à la renverse, il revient à la charge; elle le repousse encore, le presse entre le mur et un bahut, lui serre les mains si violemment que le sang jaillit des ongles. Enfin il est le plus fort; il la ramène au bord du lit, épuisée, domptée, jetant de grand cris. Gunther prend sa place et Brùnhild cède. Avant de s'éloigner, Siegfried enlève à la reine sa ceinture et son anneau d'or qu'il donne à Kriemhild. Est-ce par orgueil, dit le poète, depuis mal lui en arriva.
Bientôt éclate la querelle des deux femmes. Un aprèsmidi qu'elles regardent un tournoi, Kriemhild loue étourdiment son mari; qui peut s'égaler à lui? Brùnhild répond que Siegfried n'est que l'homme lige du roi des Burgondes. Kriemhild réplique qu'elle n'aurait pas épousé le vassal de son frère, et le jour même, en entrant
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à la cathédrale, elle prend le pas sur Brunhild, lui montre la ceinture et l'anneau d'or, l'appelle la concubine de Gunther : « Mon Siegfried a été ton amant! » Brunhild se plaint à son mari; Gunther demande à Siegfried s'il s'est jamais vanté d'avoir eu les faveurs de la reine; le héros jure qu'il n'a pas tenu de semblables propos, et le roi croit h son innocence.
Mais Hagen promet à Brunhild de la venger. La mort de Siegfried est résplue. De faux envoyés des Saxons viennent défier les Burgondes, et, comme toujours, Siegfried olTre son secours à Gunther. Déjà les guerriers s'arment et ils attachent les bannières a la hampe. Hagen prend congé de Kriemhild. L'imprudente lui découvre le secret de Siegfried : lorsque le héros se baigna dans le sang du dragon qui le rendit invulnérable, une feuille tomba d'un tilleul entre ses épaules; c'est donc à l'omoplate que ses ennemis peuvent lui porter le coup mortel et c'est l'endroit que ses amis doivent préserver de toute blessure. Sur le perfide conseil de Hagen, Kriemhild coud à cette partie des vêtements de Siegfried une petite croix blanche. Dès le lendemain Hagen voit ce signe : il aposte de nouveaux envoyés des Saxons qui font des assurances pacifiques, et il propose à Gunther de changer en une partie de chasse la guerre qui devient inutile.
Siegfried accompagne les veneurs. En vain Kriemhild éplorée essaie de le retenir et lui conte qu'elle a vu dans un rêve deux sangliers lui donner la chasse et les fleurs se rougir de sang. Siegfried part; il n'a jamais été plus confiant et plus vaillant; il plaisante, il joue des tours à ses compagnons, et l'on croit entendre les éclats de sa bonne humeur et de sa grosse gaîté. H prend un ours tout vivant, l'attache à la selle de son cheval et le
•lâche au lieu du rendez-vous. L'animal met en fuite les cuisiniers et court vers le bois parmi les chaudrons renversés et les plats gisant dans la cendre. Mais Siegfried le rattrape et le tue d'un coup d'épée. Il revient au bivouac, il a soif, et le vin manque : Ne fallait-il pas, dit-il à Hagen, amener sept bêtes de somme chargées d'hydromel et de clairet, ou du moins camper plus près du Rhin? Hagen connaît une source non loin de là; il offre à Siegfried d'y aller et de lutter de vitesse avec lui. Le héros accepte; il consent même à rester armé, pendant que Gunther et Hagen ne garderont que leur chemise : « en toute chose il emportait le prix». Les deux Burgondes courent comme des panthères à travers le trèfle; Siegfried arrive avant eux à la source. H laisse le roi Gunther boire le premier, puis il se penche. Hagen le frappe h la place où Kriemhild a cousu la croix. Le guerrier, mortellement blessé, trouve encore assez de vigueur pour se relever; il terrasse Hagen; mais, épuisé par ce suprême effort, pâle, couvert du sang qui sort de la plaie à grands flots, il tombe et meurt. Les plaintes qu'il exhale sont un peu longues, mais dignes de lui; il rappelle aux Burgondes ses loyaux services, il leur reproche leur félonie et leur prophétise le déshonneur, il envoie ses adieux à Kriemhild, h son fils et à son père. On le met sur un bouclier, on convient de dire que des brigands l'ont tué dans le bois, et on le dépose de nuit devant son palais. Kriemhild, sortant pour aller à matines, apprend qu'un chevalier est couché sans vie sur le seuil. Elle songe aussitôt à Siegfried et défaille, criant : « C'est Siegfried, mon bien aimé; Briinhild a tout conseillé, et Hagen a tout fait! » Revenue à elle, elle soulève de ses mains blanches la tête du héros et la reconnaît sous le sang qui la couvre. Le cadavre, lavé, est porté h l'église, et là, à l'approche de Hagen,
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comme pour l'accuser, le sang jaillit des blessures. Guniher proteste que des brigands ont assassiné Siegfried. « Ces brigands, répond Kriemhild, me sont bien connus; Guntheret Hagen, c'est vous qui avez commis le crime ! » Trois jours se passent; avant d'inhumer Siegfried, Kriemhild veut le revoir, lui dire adieu; elle ouvre le cercueil, soulève encore dans ses mains la tête de son mari, baise une dernière fois le « noble et bon chevalier » ; il faut l'arracher de la fosse.
Sur les instances de Giselher, elle refuse d'accompagner à Xanten le père de Siegfried et lui laisse son enfant. Elle demeure à Worms, pleurant, repoussant toute consolation, évitant Hagen et Gunther, allant chaque jour prier à l'église et sur la tombe de Siegfried. Enfin, au bout de trois ans et demi, à la sollicitation de Giselher et de Gernot, elle se réconcilie avec Gunther, mais elle ne pardonne pas à Hagen. Elle fait venir à Worms le fameux hort ou trésor des Nibelungen qu'elle avait reçu de Siegfried; elle distribue de l'or aux pauvres et aux riches; elle attire auprès d'elle une foule de guerriers. Hagen conçoit des craintes. Il enlève le trésor et le cache au fond du Rhin, en un endroit que lui seul connaît.
La première partie du poème est terminée, et la seconde commence, celle que Bodmer intitula justement en 1757 la Vengeance de Kriemhild. Etzel, roi des Huns, envoie h Worms le margrave Rùdiger de Bechlarn demander la main de Kriemhild. Seul, Hagen s'oppose au mariage. Kriemhild a répondu d'abord par un refus. Mais l'habile Rùdiger lui fait entendre qu'Etzel est assez fort pour châtier ceux qui l'ont offensée. Elle ne résiste plus; lorsque Rtidiger a juré qu'il sera le premier à la défendre, elle part, malgré Hagen, pour ce pays des Huns qu'arrose le Danube, et le poète décrit complaisamment sa marche
à travers son nouvel empire, le magnifique accueil quelle reçoit à Passau, à Bechlarn et h Vienne, le fleuve qui semble terre ferme tant il est couvert d'hommes et de chevaux, le cortège d'Etzel où se pressent des guerriers de races et de croyances diverses, les noces qui durent dix-sept jours, les divertissements qui ne cessent jamais à la cour d'un roi généreux. Mais au milieu des banquets et des tournois, Kriemhild se cache pour pleurer sur Siegfried, et au sein de sa puissance, elle se rappelle qu'elle a des ennemis; ah! si elle pouvait leur rendre mal pour mal! Au bout de sept ans, elle invite les Burgondes et les fait inviter par son mari.
Ils acceptent l'invitation, et la 25° « aventure » — le poème en compte 39 — retrace leur voyage. Aucune ne renferme plus de légendes et d'antiques souvenirs, présages, songes, êtres surnaturels. Vainement Ute, la mère des trois rois, a rêvé que tous les oiseaux du ciel étaient morts. Vainement le maître-queux Rumolt déclare que l'invitation de Kriemhild cache un piège. Les Burgondes ou, comme le poète les nomme aussi dans cette seconde partie, les Nibelungen partent avec Hagen, le ménestrel Volker, 1060 guerriers et 9000 valets. Hagen est le chef réel de la troupe; il connaît la contrée, il marche le premier, et son énergie, sa froide résolution, ce qu'il a de rude, de fier et de provocant donnent à la chevauchée des Nibelungen quelque chose de sinistre et de fatal; bien qu'ils aient l'humeur joyeuse et l'allure superbe, on pressent qu'ils vont h la mort. Au bout de douze jours, ils arrivent au Danube; le fleuve a débordé, son courant est très rapide, les barques manquent. Hagen longe la rive pour trouver des bateliers. Soudain l'eau s\ngite; il voit des ondines qui se baignent; il s'approche doucement. Mais elles le remarquent et elles fuient
aussitôt en planant sur les flots comme des oiseaux. Il s'est emparé de leurs vêtements. Une d'elles, Hadeburc, les réclame en promettant de lui révéler l'avenir, et elle l'assure qu'il sera reçu chez les Huns avec les honneurs les plus grands. Il rend les habits. Alors une autre ondine, Sigelint, l'avertit que Hadeburc a menti : « Retourne, lui dit-elle, il est encore temps ; quiconque entrera dans le pays d'Etzel doit mourir; le chapelain seul échappera. » Hagen n'a cure de cette prédiction, et il prie les ondines de lui donner le moyen de gagner le bord opposé. Elles lui répondent qu'il y a plus loin un passeur; mais cet homme est d'un caractère sauvage et Hagen fera bien de l'adoucir par un salaire et en prenant le nom d'Amelrich. Il s'incline et se met en quête. Il hèle le passeur, lui montre au bout de l'épée un bracelet d'or, lui dît que son nom est Amelrich. Le passeur s'approche; il ne reconnaît pas Amelrich et il refuse ses services à l'étranger. Hagen saute dans la barque et coupe la tête au passeur. Au même instant l'esquif est entraîné en pleine rivière; Hagen tente de le pousser vers la grève; la rame se brise en ses mains; il en rattache les morceaux avec la courroie de son bouclier et, redoublant d'efforts, il rejoint ses compagnons. La barque est pleine de sang; mais il nie hardiment le meurtre, et c'est lui qui, de son bras infatigable, transporte les Burgondes de l'autre côté. Subitement il se rappelle que le chapelain seul doit échapper au désastre. Il jette le chapelain dans les flots et défend de le repêcher. Le malheureux ne sait pas nager; pourtant il se débat à la surface de l'eau, il atteint avec l'aide de Dieu la rive qu'il avait quittée, et on le voit de loin prendre terre et secouer sa robe. Les ondines disaient vrai! Hagen brise la barque et crie dès que tout son monde s'est ébranlé :
(( Chevaliers et valets, nous ne reviendrons plus au pays des Burgondes! »
A cette scène d'une sombre poésie succèdent de radieux tableaux. Les Nibelungen arrivent à Bechlarn où Rûdiger les défraye et les fête. Ils sont comblés de présents. Gernot reçoit une épée et Hagen, un bouclier. Giselher se fiance avec la fille du margrave. Quand ses hôtes s'éloignent, Rùdiger les accompagne avec cinq cents hommes.
L'accueil de Kriemhild est bien différent. Dès les premiers instants, elle ne dissimule pas sa haine. Elle n'embrasse que Giselher, et, comme pour lui répondre, Magen serre plus fort la mentonnière de son casque. Elle demande pourquoi Hagen ne lui apporte pas le trésor des Nibeluiigen, et Hagen riposte qu'il a jeté le trésor au fond du Rhin, qu'il n'apporte que son casque et sa cuirasse, son bouclier et son épée. Elle prie les Burgondes de déposer leurs armes avant d'entrer dans la salle, et Hagen déclare qu'il veut être son propre camérier. Elle lance à Hagen un regard de colère, et Hagen, insolent, hautain, sans se lever de son siège, étale sur ses genoux l'épée de Siegfried. Elle lui reproche le meurtre du héros, et Hagen se fait gloire de son crime. Ici se produit un bel épisode. Au soir, après avoir banqueté dans le palais d'Etzel, les Burgondes fatigués se couchent. Hagen veille sur leur repos. Volker monte la garde avec lui; assis sur un banc de pierre, le ménestrel tire de sa viole des accents si tendres qu'il charme ses soucieux compagnons et les endort doucement; puis, prenant son bouclier, il se met devant la porte en sentinelle vigilante. Au milieu de la nuit, il voit briller des heaumes dans les ténèbres : Kriemhild envoie les siens assaillir les Burgondes. Mais le casque de Volker étincelle dans l'obscurité, les Huns
effrayés s'éloignent et il leur crie qu'ils sont des lâches.
La lutte va s'engager, et de toutes les œuvres du moyen âge, le poème des Nibelungen est celui qui rend avec le plus de force et de grandeur l'aspect et les péripéties d'une bataille acharnée.
Le lendemain de leur arrivée, les Nibelungen et les hommes d'Etzel vont à l'église : mais les premiers, sur l'ordre de Hagen, ont gardé leurs armes, et dans le tournoi qui suit la messe, Volker transperce de sa lance un des plus nobles d'entre les Huns. Une clameur s'élève, les parents de la victime veulent tuer le ménestrel; Etzel intervient et ses hôtes burgondes l'accompagnent au palais. Kriemhild tente alors de gagner à sa cause Dietrich et Hildebrant. Elle essuie un refus; mais son beau-frère Blodel lui promet sa vengeance, et pendant que les Nibelungen s'asseoient à la table d'Etzel, les neuf mille valets qu'ils menaient avec eux sont attaqués dans leur logis. Ils se défendent soit avec l'épée soit avec de lourdes chaises et de longs escabeaux; tous y laissent la vie. Dancwart, qui fend le crâne à Blodel, est le seul qui s'échappe; l'épée à la main, il se fraye un passage à travers les Huns, et fuyant comme un sanglier devant les chiens, marquant sa route par le sang de ceux qui veulent l'arrêter, il arrive au palais d'Etzel. Aussitôt Hagen se lève; il frappe le jeune fils d'Etzel et de Kriemhild, Ortlieb, et la tète de l'enfant vole sur les genoux de la reine; il frappe le gouverneur d'Ortlieb; il frappe le ménestrel Werbel. Puis, tandis que Dancwart et Volker se placent sur le seuil l'un au dehors, l'autre en dedans, Hagen et les trois rois burgondes parcourent la salle, brandissant leur épée et brisant les casques. Le combat cesse un instant à la voix de Dietrich. Le héros obtient une trêve ; il quitte l'édifice avec Riidiger,
prend à son bras Kriemhild toute tremblante et emmène Etzel. Mais les Nibelunijeu interdisent au reste des Huns de sortir ; la porte fermée, ils recommencent leur massacre, et « de tous ceux qui demeuraient dans la salle, aucun ne lut sauvé ». Les vainqueurs jettent au bas des degrés sept mille morts et blessés.
Ils sont derechef assaillis par les Huns ; Etzel lui-même veut combattre; Kriemhild offre à celui qui lui apportera la tête de Hagen tout l'or que peut contenir le bouclier du roi, et Iring de Danemark, Irnfried de Thuringe, Hawart se précipitent à l'envi. Les Nibelungen triomphent encore; Iring est tué par Hagen, et Irnfried par Volker; le silence se fait et de toutes parts le sang ruisselle par les ouvertures de la salle. Pendant que les Biirgondes s'asseoient sur les cadavres de leurs adversaires et, le casque délié, se reposent de leur labeur meurtrier, Etzel et Kriemhild se lamentent.
Sur le soir, la reine ordonne un nouvel assaut que les Nibelungen repoussent avec la même bravoure. Néanmoins, ils se sentent las. Les trois rois, souillés de sang et noircis par l'acier de leur cuirasse, sortent de la salle et demandent la paix. Etzel répond qu'après regorgement de son fils et de tant de ses proches, il ne peut entrer en accommodement. Ils proposent de combattre en rase campagne. Kriemhild réplique vivement que les Huns sont perdus s'ils laissent ses frères venir au vent et rafraîchir leur armure; qu'on lui remette Hagen, et les autres auront la vie sauve. Les Nibelungen se récrient : plutôt mourir tous que de livrer un seul de leurs hommes et de trahir leur foi! Exaspérée, Kriemhild fait refouler les Burgondes dans la salle et allumer le feu aux quatre coins. L'incendie dure toute la nuit, et les Burgondes, environnés de flammes, aveuglés par la fumée, presque
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étouffés par la chaleur, mourant de soil, souffrent une torture sans pareille. Sur le conseil de Hagen, ils boivent le sang des blessés et, de leur bouclier, ils écartent les brandons ou les écrasent sous leurs pieds. Au jour, ils sont encore six cents.
Enfin, Rûdiger, après de longues et douloureuses hésitations, se jette dans la lutte. Giselher qui le voit s'avancer, pousse un cri de joie; il s'imagine que le margrave, son futur beau-père, vient au secours des Burgondes. Riidiger vient en ennemi; il s'immole à l'obéissance féodale, et vainement les trois rois lui rappellent leur amitié: « Que Dieu, dit-il, aie pitié de moi! » et déjà il lève son bouclier pour s'élancer. Hagen l'arrête; les Huns ont brisé l'écu qu'il avait reçu de la margrave pendant son séjour à Bechlarn et il souhaite de posséder un bouclier aussi bon que celui de Rûdiger. Le margrave lui donne son bouclier : Hagen, ému, jure que sa main ne touchera pas Rûdiger, et Volker fait le même serment. Quelques instants plus tard, Gernot et le margrave s'entretuent.
Seul, Dietrich de Berne n'a pas encore participé à la bataille. Lorsqu'il entend les lamentations qu'excite la mort de Rûdiger, il envoie Hildebrant s'enquérir. Sur le conseil de son neveu Wolfhart, Hildebrant revêt son armure, et tous les hommes de Dietrich, épée au côté, bouclier en main, l'accompagnent jusqu'à la porte de la salle. Mais Wolfhart reproche auxNibelungen d'avoir tué Rûdiger, et Volker lui répond par des paroles offensantes. Voilà les Burgondes aux prises avec les Gots. C'est le suprême combat. A l'exception de Gunther et de Hagen, tous les Burgondes périssent, et Dancwart, et Volker auquel Hildebrant assène le coup fatal, et Giselher qui tombe sous l'épée de Wolfhart. Tous les hommes de
Dietrich succombent également; Wolt'hart est blessé à mort par Giselher; un seul échappe, Hildebrant qui le premier a monté les degrés, Hildebrant qui tente inutilement d'emporter Wolfhart dans ses bras, Hildebrant que l'épée de Hagen atteint à travers sa cuirasse. Le vieux guerrier, couvert de son propre sang, annonce à Dietrich que Rùdiger n'est plus et que tous les Gots sont occis. Dietrich s'arme contre les Burgondes; il blesse Hagen, puis Gunther, les garrotte tous deux et leà mène à Kriemhild qui promet de les épargner. ^lais Kriemhild somme Hagen de lui rendre le trésor des Nibelungen; il répond qu'il a juré de ne jamais révéler le lieu où le trésor est enfoui, tant que vivra un de ses maîtres. Kriemhild fait tuer Gunther et porter sa tête à Hagen. « Maintenant, s'écrie le guerrier, nul, sinon Dieu et moi, ne sait l'endroit où gît le trésor; femme d'enfer, il te sera toujours caché! » Hors d'elle-même, Kriemhild saisit l'épée de Siegfried et, la soulevant des deux mains, tranche le col de Hagen. A cette scène assistent Etzel et Hildebrant; Etzel est épouvanté: Hildebrant, indigné, frappe Kriemhild de son épée; la reine tombe en poussant un cri terrible. Ainsi se termina la fête qu'Etzel avait donnée, par les larmes, le désespoir et la mort; la joie ne finit-elle pas, dit le poète, par se changer en douleur?
Quels sont les mérites de cette épopée? Elle est foncièrement allemande : pas ou peu de noms étrangers; des aventures qui n'ont rien ou presque rien de fantastique et d'invraisemblable, des personnages qui disent ce qu'ils doivent dire. L'art n'est pas absent. La destinée de Kriemhild, voilà le sujet de l'œuvre, et ce sujet, le poète l'aborde aussitôt sans se perdre en paroles inutiles.
Il retrace brièvement la jeunesse de Siegfried et lorsqu'il lui faut parler du dragon et du trésor, c'est Ilagen qui raconte aux rois burgondes les prouesses du héros. Il s'arrête à temps; il se tait, dès que Hildebrand a occis la reine des Huns; il sent que son œuvre est achevée, que la mort de Kriemhild forme un digne dénouement. Il sait marquer des contrastes saisissants. Avant de narrer la mort de Siegfried, il le montre beau, superbe, monté sur un cheval rapide, abattant tous les fauves qu'il rencontre, souriant lorsque ses compagnons le prient de ménager le gibier et de ne pas faire de la forêt un désert. Avant de mener les Burgondes à la cour hostile de Kriemhild, il décrit leur séjour à Bechlarn, chez l'hospitalier Rudiger. Dans la première partie, les plaisirs de la paix, fêtes, tournois, chasses, beauté des dames; dans la seconde, les défis et les égorgements. Encore la lutte entre Huns et Burgondes est-elle interrompue par de touchants épisodes, adoucie à certains instants par des cris de pitié, par un rayon de chevalerie qui perce au milieu des scènes de carnage.
Les caractères, pris en gros, sont vivants, inoubliables. Siegfried, calme et souriant, se perd par sa confiance et sa bonté naïve. Il marche à travers la vie sans crainte des embûches et quand sa femme essaie de le mettre en garde contre les traîtres, il répond fièrement qu'il n'a fait de mal à personne.
Hagen offre un curieux mélange de perfidie et de loyauté. Il diffère trop de Siegfried pour ne pas le haïr, et il le tue traîtreusement. Mais il venge l'injure de sa suzeraine et, le crime commis, il l'avoue hautement et ^ tête levée. Il s'oppose au départ des Burgondes; mais i lorsqu'on l'accuse d'avoir peur, il les accompagne et il a dès ce moment un sombre et dur héroïsme, une
LITTEHATIRB ALLEMANDS.
farouche obstination contre le destin. Il sait la mort qui l'attend et il va la chercher avec un sourire railleur. Jusqu'alors armé d'adresse et d'astuce, il ne recourt plus qu'à la force, égorgeant le passeur, noyant le chapelain, révélant aux Burgondes la catastrophe certaine, tâchant d'entraîner les Huns dans le désastre, précipitant la lutte par ses sarcasmes, résistant à outrance, bravant Kriemhild même à l'instant suprême, animé de l'esprit indomptable de l'Hôgni Scandinave qui rit lorsqu'on lui arrache le cœur.
A côté de Hagen pâlissent les trois rois burgondes, le faible et docile Gunther, le belliqueux Gernôt, le jeune et sensible Giselher. Mais Volker, le Horant des Nibelungeriy est un des plus remarquables personnages de l'épopée germanique. Il joue de la viole avec un art merveilleux, il a les manières les plus courtoises, il charme la cour de Bechlarn par ses mots plaisants et lance aux Huns de mordants brocards, il est à la fois fine lame et fine langue; ce ménestrel bien disant est aussi un vaillant chevalier, plus fort encore que Hagen, son inséparable compagnon.
Rûdiger est le plus beau caractère du poème. Il a toutes les qualités, notamment la largesse, la Milde, et sa mort nous pénètre d'admiration et de pitié. Vassal d'Etzel, il a juré de le servir fidèlement; hôte des Burgondes, il les a festoyés et comblés de présents. Que faire dans la lutte enflammée par Kriemhild? Pour qui prendre parti? Pour son suzerain Etzel ou pour son futur gendre Giselher? Défendre sa reine qui lui rappelle le serment prêté à Worms ou défendre les Burgondes qu'il a suivis et jetés sans le vouloir dans un guet-apcns? Devenir parjure ou tirer l'épée contre ceux qu'il avait reçus à sa table et qu'il nomme encore ses amis? Son cœur est
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déchiré par ce terrible conflit; il veut rester neutre, il veut rendre son fief au roi des Huns et partir h pied pour l'exil. Mais Etzel et Kriemhild se mettent à ses genoux; Rûdiger reconnaît que son premier devoir est son devoir d'homme lige, il marche contre les Burgondes, et les Burgondes pleurent en le combattant. Quand il tombe, les deux camps louent d'une seule voix sa grandeur d'âme; tous l'appellent le noble, le loyal Rûdiger, et ces mots a noble » et « loyal » semblent attachés à son nom.
Brûnhild et Kriemhild sont les deux principaux personnages de femmes.
Brûnhild n'est pas tragique comme dans VEdda; elle n'a pas la passion profonde qui dans VEdda l'enchaîne à Sigurd et qui la fait errer le soir sur la glace et jeter au vent cette plainte désespérée : « Je veux revoir Sigurd ou mourir ». Elle est dans les Nibelungen pleine d'orgueil et de basse envie. La Valkyrie ordonne de tuer Sigurd parce qu'il l'a délaissée; elle ne peut souffrir que Sigurd appartienne à une autre et, Sigurd mort, elle meurt sans regret. La femme de Gunther arme Hagen contre Siegfried pour venger une blessure d'amourpropre.
Kriemhild n'excite Tintérêt que peu à peu. Elle est fière, querelleuse, indiscrète^, et Siegfried n'a pas tort de la tancer. Le malheur la transforme. Ce n'est plus la jeune fille qui refusait de se marier sur la foi d'un rêve, la femme qui se vantait d'avoir épousé le premier des héros. Avisée, circonspecte, elle entrevoit les représailles et déjà les prépare. Elle donne sa main à Etzel, elle quitte sa patrie pour aller vivre au loin, en un pays inconnu, mais où elle trouvera l'instrument de cette vengeance dont la pensée hante nuit et jour son esprit.
Enfin, après onze ans, elle jette le masque. Elle tient Hagen en son pouvoir; sa haine éclate, ardente, sauvage, formidable, dévorant tout, semblable à cet incendie qui s'allume sur son ordre dans le palais où s'entassent les Burgondes. Que lui importent les guerriers huns qui succombent sous ses yeux? Elle veut Hagen et ellemême lui coupe la tête. Le vieil Hildebrant la tue aussitôt. Mais n'a-t-elle pas atteint le but de sa vie? N'a-t-elle pas vengé Siegfried? Cet amour pour Siegfried atténue ce qu'elle a d'implacable et d'atroce dans ses actes. Lorsqu'elle tranche le col à Hagen, l'arme dont elle se sert est Balmung, l'épée de Siegfried : « Mon doux bien-aimé, dit-elle, l'avait lorsque je le vis pour la dernière fois ». Que de tendresse dans ces mots min holder Vriedel! y oiVà ce qui rend Kriemhild presque aussi touchante que terrible, ce qui la rend sympathique même au milieu de son œuvre de feu et de sang : le tenace, l'inébranlable amour qu'elle garde à Siegfried. La Gudrun de VEdda est pour ses frères contre son mari; l'héroïne allemande brise tous les liens de parenté, elle s'arme contre sa famille, elle ne connaît qu'un seul amour, l'amour conjugal, et venger l'homme de son choix, venger son époux et seigneur, est pour elle un devoir sacré. Volker et Dietrich la nomment une femme d'enfer. L'auteur de la Plainte — qui continue fort médiocrement les Nibelungen — la déclare innocente; selon lui, tout ce qu'a fait Kriemhild est légitime, et quiconque prétend qu'elle est allée en enfer, mérite d'y aller lui-même.
Toutefois ces personnages ne sont qu'esquissés, et le poète n'analyse pas les motifs qui les poussent. S'il montre Rudiger pris entre deux devoirs contraires, il n'indique pas comment la timide Kriemhild s'enhardit à
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braver Brûnhild et comment elle finit dans sa rage de vengeance par envelopper amis et ennemis dans la même catastrophe. Nous ne lisons clairement dans l'âme de Kriemhild qu'en un endroit, lorsqu'elle s'entretient à Worms avec Rûdiger avant d'épouser Etzel et nous n'entendons jamais une seule de ces plaintes qu'elle exhale soir et matin, spdt unde çruo, pendant son veuvage et même après son remariage : elle se contente d'agir. Tel est d'ailleurs Hartmut dans Gudrun. Il aime Gudrun, l'enlève, la retient prisonnière; mais quels sentiments agitent son cœur? Il recommande de bien traiter sa captive; puis il s'irrite des refus qu'elle lui oppose. Le poète ne s'explique pas davantage.
Faut-il ajouter que la forme ne répond pas toujours au fond? Cette forme est noble et belle; c'est la strophe dite des Nibelungen qui compte quatre vers rimes deux par deux; elle sied à la légende germanique comme l'hexamètre à l'épopée grecque. Mais il y a trop souvent du remplissage dans cette strophe de quatre vers; le poète se tire assez bien des trois premiers, mais au quatrième, pour ne pas rester court, il introduit un détail insignifiant, une réflexion oiseuse, ou annonce ce qui doit se passer : il dira, par exemple, et cela plusieurs fois, lorsqu'il parle des Burgondes allant chez les Huns, qu'ils ne soupçonnaient pas leur malheur et qu'ils furent regrettés plus tard.
Surtout, ce qui fait défaut au poème, c'est l'unité de composition et l'unité de ton. Il est inégal; il présente tantôt des scènes belles et dramatiques, tantôt des passages ternes et languissants; il a Fallure quelquefois rapide et quelquefois traînante. C'est qu'il se ressent de son origine, et que, comme on dit, plusieurs cuisiniers gâtent la sauce : si certaines parties sont adaptées avec
soin les unes aux autres, il y a fréquemment des raccords maladroits et des épisodes inutiles ou très faiblement liés. L'arrangeur a fidèlement suivi ses devanciers et, comme eux, il fait d'Etzel un roi pacifique et de Brûnhild une femme résignée. Mais la matière était confuse, compliquée, chargée d'incidents et de détails, et, partant, les Nibelungen renferment des redites, des obscurités, des invraisemblances.
L'œuvre porte la marque du xiii^ siècle. Déjà, dans la poésie des jongleurs, les personnages de la légende avaient sûrement, sous l'influence des romans chevaleresques, perdu ce qu'ils avaient de trop âpre et de trop dur. L'arrangeur n'a pas manqué de les adoucir encore. Ses héros sont élégants et ils vont à la messe. Avec quelle abondance et quel sentiment d'aise, il décrit les hûhurl et les hochzite, les joutes, les lances rompues après l'office et avant le souper, les princes prodiguant les cadeaux, les ménestrels profitant de l'aubaine, et le bruit joyeux, le schnl (\y\\ se fait entendre dans le palais! Il ne cesse de mettre en relief la courtoisie de ses « chevaliers », leurs manières agréables, leur bonne grâce, l'étiquette qu'ils savent observer. Les dames dans leur plus belle toilette s'embrassent en s'abordant et leurs révérences et salutations durentune heure entière ; les hommes cherchent à les divertir. Quel tableau galant que la présentation de Kriemhild aux Burgondes : les guerriers si heureux qu'ils refuseraient un royaume en échange; Kriemhild au teint de rose s'avançant « comme l'aurore sort des sombres nuages » ; Siegfried pâlissant et rougissant tour à tour lorsqu'il presse la blanche main de la jeune fille! Tout cela, sentimental, romanesque, plaisait au public du xiii' siècle; tout cela nous paraît aujourd'hui fade, banal, et dans ces descriptions d'armes, de vêtements et
de fêtes le poète manque de chaleur et d'essor. Mais, en revanche, que de récits brillants de couleur et de vie ! Que d'épisodes d'une sombre grandeur! Sous le vernis du détail moderne perce la crudité des anciens temps. Ces personnages si aimables et si charmants déploient quelquefois une énergie brutale et féroce; à certains instants leurs passions éclatent irrésistibles. Et voilà l'attrait des ^ibelungen. Au milieu des pompes de la cour de Gunther et d'Etzel subsiste l'esprit rude et violent des vieux âges. Les héros de la légende sont des Bitter, tout comme les héros de Hartmann d'Aue et de Wolfram d'Eschenbach, et leur aspect, leur attitude, leur langage ont changé, — non pas leur âme. Sous l'homme civilisé rugit encore le sauvage, et malgré la politesse des formes se déchaîne Tinstinct primitif.