CHAPITRE VI
Décadence. — Saint Grobian. — Remaniements et récits. — Contes plaisants. — Marolf; le Curé du Kalenbergi Neiclhart Fuclis ; le Cercle»
— Allégorie: Hadaraar; Cersne; Sachsenheim.; l'empereur Maximilien.
— Le fabuliste Boner. — Henri d'Alkmaer; Ammenhausen ; le Teichner; Sucbenwirt; Beheim. — Les maîtres cbanteurs. — Montfort et Wolkenstein. — Le chant populaire. — Le drame. — Drame latin. — Drame allemand. — Jeu de Pâques; Jeu de la Passion ; Jeu des cierges sages et folles ; Papesse Jeanne. — Comédie. — Jeux de carnaval. — Rosenplùt et Folz.
— Le roman. — Traductions. — Historiograpbie. — h'Eulenspiegel. — Ackermann. -^ Théologie : Eckart, Suso, Tauler, Henri de Nordlingen, Merswin. — Geiler de Kaisersberg. — Humanisme. — La comtesse Mathilde. — Nicolas de ^\'yl, Steinhôwel, Arigo. — Albert d'Eyb. — Henno.
— Les Universités. — Celtis. — Wimpheling. — Sébastien Brant.
Le xiv' et le XV* siècles sont une époque de décadence. Plus de goût, plus de correction, et même peu de décence et de pudeur; le peuple fête, comme on disait alors, un nouveau saint, saint Grobian ou saint Rustre.
Pourtant, çà et là, dans ces deux siècles, brillent quelques étincelles de poésie.
On remanie les vieilles légendes épiques et les légendes rimécs sur la Vierge et les saintes. Claus Wisse et Philippe Colin de Strasbourg continuent de 1331 à 1336, sur l'ordre d'Ulrich de Ribeauvillé, le Parzival de Wolfram, et leur œuvre paraît en 1477, L'Alsacien Jean de Biihcl
compose une Fille du roi de France (1401). Le peintre bavarois Ulrich Fùetrer écrit vers 1490, dans la strophe du petit Titurel, son Li^re des as^entures où il raconte à nouveau l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie, la légende arthurienne.
Ily a encore de petits récits poétiques : Jean de Biihel (1412) et un anonyme versifient l'histoire des Sept sages.
Mais ce que le public demande avant tout, c'est un conte plaisant ou une farce obscène.
Grégoire Haiden, traitant vers 1450 le sujet de Salomon et Marolf, fait de Marolf un paysan simple et fruste qui riposte vertement à Salomon.
Le Viennois Philippe Frankfurter narre vers 1470 les fourberies du curé de Kalenberg qui se gausse de ses paroissiens, de son voisin le curé, de son évêque; mais le grossier héros de Frankfurter n'a pas la finesse du curé Amis.
A la fin du xv* siècle paraît un recueil où Neidhart raconte les tours qu'il a joués aux paysans; mais ce Neidhart que l'auteur nomme Neidhart Fuchs, n'est que la caricature de l'aimable minnesinger.
Avant Neidhart Fuchs, au xiv*^ siècle, un poète inconnu avait, sur un ton comique, célébré les Noces de Metzi. Au milieu du xv"* siècle le Tliurgovien Henri Wittenweiler reprend ce sujet et le traite avec une verve géniale dans le poème du t'ercZe qu'il intitule ainsi parce qu'il prétend dire tout ce qui se passe dans le cercle du monde. Il est cru, mais spirituel, mordant, et il parodie agréablement le Minnesang; on ne peut lire sans gaité le récit du tournoi des paysans, de leur banquet et de leur bataille.
D'autres genres poétiques, plus sévères, sont à la mode : allégorie, fable, satire, poème didactique.
L'allégorie avait dès le xiii*^ siècle envahi la poésie.
Elle sévit dans les deux siècles suivants. Le public aimait les subtilités et, par exemple, donnait un sens aux couleurs : rouge signifiait amour; bleu, constance; blanc, espoir; noir, deuil; brun, discrétion; jaune, bonheur suprême.
Hadamar de Laber, auteur de la Chasse (1340), représente l'amour sous la forme d'un chasseur : avec son chien Cœur et d'autres chiens que des valets tiennent en laisse, Constance, Fidélité, Attente, le veneur poursuit un noble gibier. Malgré quelques traits aimables, Hadamar est monotone et maniéré.
Vers 1450 Everard Cersne de Minden expose la Régie de Vamour, comme avant lui, à la fin du xiii* siècle, Heinzelin de Constance avait disserté dans un roman en vers assez agréables sur la Doctrine de F amour
En 1453, le chevalier Hermann de Sachsenheim raconte dans la Maîtresse^ non sans diffusion ni froideur, qu'il est mené dans la montagne de dame Vénus, traduit devant un tribunal que le Tannhauser préside sous les yeux de Vénus, accusé par la Mauresse Briinhild et défendu par le vieil Eckart.
L'empereur Maximilien I*"" donne, lui aussi, dans l'allégorie. Le « dernier chevalier » se piquait de belles lettres et il faisait copier et recueillir les grandes épopées. Avec l'aide de son secrétaire Treizsaurwein il narre dans le Roi blanc — qui ne fut imprimé qu'en 1775, — en une prose très sèche, l'histoire de son père et la sienne propre : le roi blanc, c'est son père, et lui, Maximilien, il est le « jeune roi blanc » ; le roi de France est le roi bleu; le roi d'Angleterre, le roi rouge. Une autre œuvre de Maximilien, le Teuerdank^ imprimée en 1517, est en vers. 11 avait eu pour collaborateurs Treizsaurwein et Siegmund de Dictrichstein et il y retrace longuement,
ennuyeusement son mariage avec Marie de Bourgogne. Pas de rythme, ni de style, pas de composition, pas même de naïveté. Ce ne sont qu'aventures, que chasses, que tournois : Teuerdank ou Maximilien ne conquiert Ehrenreich ou Marie qu'après avoir échappé aux embûches de trois capitaines, Fûrwittig, Unfallo et Neidelhart, qui personnifient la témérité, le hasard et l'envie.
Le grand fabuliste de cette époque est un dominicain de Berne, Ulrich Boner, qui, dans la première moitié du xiv^ siècle, composa sous le titre de Diamant^ un recueil de cent fables très librement traduites du latin, et la clarté du style, la familiarité du tour, la saveur du dialecte bernois, la bonhomie de la morale lui valurent la vogue. Quelques-unes sont de petits récits comiques. Un curé croit avoir une belle voix et il interroge à ce sujet une femme qui pleure en l'entendant chanter : elle songe à l'ânon qu'elle a perdu. La fièvre et la puce changent de patient : la fièvre entre dans le lit d'une abbesse qui la reçoit sous des fourrures et avec du lait d'amandes et de grenades ; la puce passe la nuit sur une paillasse où couche une blanchisseuse qui dort à poings fermés et la laisse courir à l'aise en pays conquis.
Henri d'Alkmaer, Conrad d'Ammenhausen, Tauteur des Rets du diabley le Teichner, Suchenwirt, Beheim représentent la poésie satirique et didactique.
Henri d'Alkmaer remanie au xv* siècle le Reinaert composé par le Flamand Willem au milieu du xiii° siècle d'après la vingtième branche du Renart français et continué au xiv^ par un anonyme. C'est ce poème de Henri d'Alkmaer qui, traduit en bas-allemand, parut dans l'année 1498 à Lûbeck sous le titre de Reineke Vos, et le Reineke Vos, très adroitement fait, fut fort bien accueilli
et dans le texte original et clans la traduction en hautallemand qui parut en 1544.
Le moine suisse Conrad d'Ammenhausen traduisit en vingt mille vers dans le Livre de Véchiquier (1337) le poème latin de Jacques de Cessole sur le jeu d'échecs. Il est lourd et traînant. Mais lorsqu'il s'étend sur les pions, c'est-à-dire sur les paysans, les médecins et autres gens de métier, il abonde en détails curieux.
L'auteur des Rets du diable a sûrement copié le poème de Conrad : il retrace, sous la forme d'un dialogue entre le diable et un ermite, la dépravation des mœurs, et il passe en revue toutes les classes, du pape à l'anachorète et de l'empereur au marmiton.
Le Teichner (1350-1375) attaque de même la cour et les chevaliers qui vont en Prusse à la croisade plutôt que de soulager les misérables; mais il n'a pas la verve et l'éclat de l'auteur du Petit Lucidarius.
Suchenwirt — qui meurt après 1395 — se plaint que l'Honneur dépérisse et que la Foi, devenue boiteuse, ait besoin de béquilles, que les flatteurs à la langue de vipère l'emportent sur les bons chevaliers, que certains chevaliers prêtent de l'argent comme fait le juif. Il déplore le sort du peuple qui a l'estomac creux, et il annonce la révolte, montre la foule qui menace les riches, qui veut enfoncer leur porte et manger avec eux, qui préfère tomber sous leurs coups que de mourir de misère et de faim. Mais il est héraut d'armes. Il loue les hommes de cœur qui trouvent, comme il dit, et les cadeaux du prince et la faveur des dames. Il célèbre, non sans sécheresse ni monotonie, les ducs et les grands seigneurs de l'Autriche, et il décrit longtemps leurs armoiries. Aussi le nommait-on le maître des poètes héraldiques. Pourtant, il a retracé d'intéressante façon
la croisade prussienne d'Albert III, les marches à travers les marais par la pluie et le froid, le pays mis à feu et à sang.
Beheim (1416-1474) narra ses nombreuses aventures et les grands événements mémorables de l'époque. Mais, s'il a plus d'humour que Suchenwirt, son style est diffus, incorrect, rude, plein de chevilles et de méchantes rimes. Dans sa meilleure œuvre, le Livre des Viennois^ il raconte avec force détails le siège que Frédéric III soutint en 1462 contre les rebelles, les Impériaux mangeant les chiens, les chats et la croûte moisie qui leur semble douce comme sucre, tous, grands et petits, concourant à la défense, l'empereur pilant la poudre dans le mortier.
Ce Beheim était à la fois maître-chanteur et tisserand. La poésie, cultivée par les artisans et les ouvriers, devenait un métier, une corporation munie de règlements. Il y avait déjà à la fin du xiii'' siècle des sociétés de chanteurs. A Mayence où étaient nés Frauenlob et Regenbogen, à Worms, à Strasbourg, à Augsbourg la bourgeoisie, éprise d'une poésie morale, raisonneuse et pédantesque, avait fondé des Ecoles de chant. On y apprenait à faire des vers et à être maître^ selon les règles, selon la tabutature, dans des exercices et des concours que jugeaient les Mei^ker. Le poème du maîtrechanteur se nommait lied et plus XviTà par ou bar. Il se composait le plus souvent de trois couplets ou Gesàtze, et chaque couplet, ordinairement de neuf vers, se divisait en deux parties : 1° VAufgesang formé de deux Stollen, la strophe et l'anti-strophe, 2° VAbgesang ou épode. Mais, de la sorte, le Meistergesang était encore trop simple; il se compliqua, se raffina; on multiplia les vers, on les allongea, on les raccourcit, on varia le mètre, on combina savamment les rimes, on rechercha les difficul-
tés, et la poésie ne fut plus qu'un tour de force ou d'adresse. Aussi, de tous les maîtres-chanteurs, bien peu sont dignes de mention. S'ils ont répandu dans le peuple de saines et généreuses idées, ils manquent de goût, de talent, d'originalité. Les seuls qu'il faut citer sont Beheim, Henri de Mûgeln et Muscatblût : ils ont du moins le mérite de n'avoir pas toujours chanté la même antienne.
C'est avec une sorte de soulagement et de joie qu'on reporte la vue sur deux poètes, deux Tyroliens, deux gentilshommes, disciples attardés du Minnesang, qui vivaient à la fin du xiv" et au commencement duxv* siècle, Oswald de Wolkenstein et Hugo de Montfort. La poésie de Wolkenstein est rude, inculte, mais variée, et nul de ses contemporains n'éprouva plus de vicissitudes, n'essuya plus d'orages. Celle de Montfort, bien que négligée, obscure et lourde, a plus d'agrément; il est sincère, il aime la nature, il traite de graves sujets, et il sait ses défauts : en mai, dit-il, le coucou chante avec le rossignol.
Montfort et Wolkenstein ont souvent le ton populaire. C'est le temps du Volkslied. Au xiv*^ et au xv* siècles — ainsi qu'au xvi® — des chanteurs ambulants vont de ville en ville, de village en village. Ils chantent des chansons simples, légères, dansantes. On ignore qui les a composées. Les auteurs se nomment fréquemment dans la dernière strophe, mais d'une façon vague; c'est un libre cavalier, ou un bel étudiant, ou un homme qui est allé en France; ce sont deux compagnons ou deux lansquenets, et ils firent le lied en tel ou tel endroit à côté de la fille de l'hôtelier. Le poète anonyme jure un éternel amour au bon petit vin frais du Neckar qui lui réconforte Tàme et humecte la barbe. Il dit que la meilleure maîtresse —
c'est le tonneau — porte un surtout de bois et habite la cave. Mêmes procédés et mêmes motifs que ceux du Minnesang finissant. Il parle du faucon que les femmes caressent et des méchantes langues; il loue le printemps ou l'été, il promet de vivre au service de sa belle ou bien il vante l'automne, ses kermesses, ses gros plats et représente des scènes de la vie villageoise : des paysans sautent d'aise dans une salle d'auberge, survient un gentilhomme et les coups pleuvent; Fritz déclare à Grédel que l'amour lui détraque l'esprit, et Grédel répond qu'elle voudrait le manger tout vif. Mais le poète populaire a l'accent plus tendre, plus original que le Minnesinger. Il chante avec plus de chaleur et de sincérité celle qu'il aime, une jeune fille, non une dame, ses cheveux jaunes comme l'or et sa robe verte ; elle lui semble belle à peindre, aussi belle qu'une poupée et il la préfère à tous les trésors de l'empereur. Lorsqu'il la quitte, il lui fait d'émouvants adieux : c'est le cœur blessé qu'il s'éloigne d'elle, et elle, pleurant à mourir, prie Dieu de le protéger. Quelquefois pourtant il se plaint de sa mie : bâtir sur elle, c'est bâtir sur la glace; elle lui vide sa bourse; elle se gausse de lui, elle le trompe; bah! il en retrouvera d'autres! Quelquefois il pose et résout des questions, des énigmes. L'été n'est-il pas supérieur à l'hiver, et le saule au buis? Quoi de plus blanc que la neige? Le soleil. De plus rapide que le chevreuil? Le vent. De plus haut que la montagne? L'arbre. De plus noir que la nuit? La suie.
Chaque métier avait ses chansons. Celles du chasseur expriment l'allégresse de l'homme qui court à la poursuite du cerf et qui, rencontrant sa belle sous un arbre, étend son manteau sur le gazon pour s'asseoir à côté d'elle. Celles des reîtres ont beaucoup de saveur. Eux
aussi connaissent l'amour et un d'eux dit que, s'il pense à sa maîtresse, son cheval fait un bond. Mais il leur faut payer l'hôte en bons et rouges florins, braver givre et neige, coucher soit en plein air, soit sur la paille où les poux les dévorent. Les lansquenets se plaignent sur un ton plus rude et plus grossier ; mais eux n'ont pas de scrupule; ils prennent au paysan ses poules et ses oies; ils vivent de la guerre et, sitôt qu'elle éclate, ils partent avec une belle femme, un valet, un chien, et quand ils ne se battent pas, ils ont de quoi se distraire et s'ébaudir, les dés, les cartes et un vin excellent.
Le poète compose aussi des ballades. Il remet en strophes les récits et les nouvelles de ses devanciers, comme l'histoire de Pyrame et de Thisbé. Il raconte le châtiment d'un brigand, le dévouement d'une noble dame qui délivre son mari prisonnier, le suicide d'un chevalier qui refuse de survivre à son amante ou la fuite d'une nonne. Il évoque des Minnesinger, Brennenberg, Morungen, Neifen, le Tannhâuser. Le Brennenberg est tué par un mari jaloux et son cœur servi à sa maîtresse. Morungen, ouMoringer, revient de l'Orient le soir même où sa femme, qui le croit mort, doit épouser Neifen. Le Tannhâuser, après un an passé dans la montagne de Vénus, se confesse au pape Urbain; le pontife, crosse en main, répond que le pénitent n'obtiendra la grâce de Dieu que si la crosse verdoie; le poète retourne h Yénus, mais au troisième Jour la crosse reverdit : il n'y a donc pas de péché que Dieu ne pardonne au repentir sincère!
Ces chants populaires ont des défauts : langue triviale, rime inexacte, récit obscur. L'exécution manque. Mais d'ordinaire le début est alerte, rapide, dramatique. Chemin faisant, le poêle trouve des traits expressifs et sa brièveté, ses exclamations, certains mots qu'il répète
à propos, produisent par instants un grand effet. Il emploie des images saisissantes : l'amant qui part est un pauvre oiselet tombé de la branche et une amante infidèle, la pomme belle et rouge que rongeait un ver.
Du reste, au xiv*, au xv", au xvi" siècles, le Volkslied s'étendait à tout, à la religion, à la politique. Il célèbre Dieu, Marie, les fêtes chrétiennes. Mais il a de l'afféterie. Il fait de l'ange Gabriel un chasseur qui sonne du cor. Il décrit un repas sous l'arbre de la croix : des rameaux de l'arbre coule le vin, les anges servent les convives, Marie est sommelière, et l'Esprit saint, l'échanson.
Quant aux chants politiques, ce ne sont et ce ne seront longtemps que des récits de batailles, bourrés de noms et de détails, dénués de tout intérêt poétique : rien de vif, rien d'entraînant; de la prose rimée. Les meilleurs furent peut-être celui de Halbsuter sur la bataille de Sempach et celui de Veit Weber sur la bataille de Morat.
En même temps que le chant populaire, se développe le drame.
Il avait d'abord employé le latin. Le Jeu despj'ophëtes, représenté à Ratisbonne au mois de février 1194, est en latin. En latin, \q Jeu de VAntechristy ce /ew original qui forme un ensemble et allie la politique avec la religion. On voit l'empereur, le « roi des Allemands », soumettre le roi des Français, les rois de Grèce et de Jérusalem, le roi de Babylone. Puis apparaît l'Antéchrist, flanqué de l'Hypocrisie et de l'Hérésie; il séduit tous les monarques; seul l'empereur refuse ses présents. Furieux, l'Antéchrist lance les rois contre la Germanie; ils sont vaincus, car le teutonicus furor est irrésistible. Mais l'Antéchrist fait des miracles et à la vue d'un boiteux qui marche,
LITTÉRATCRT ALLIMAHOB. '
d'un lépreux qui guérit et d'un mort qui ressuscite, l'empereur reconnaît le nouveau Dieu. Il est temps que le Christ se montre, et il foudroie son rival.
Peu à peu la langue vulgaire se mêle au latin. Dans le Jeu de la Passion deBeuron, Marie-Madeleine chante en allemand et, dans un Jeu de Pâques de Trêves, les chants latins, prose ou poésie, sont toujours suivis d'une traduction en vers.
Au xiv^ siècle, l'allemand remplace le latin. On n'a que des fragments du Jeu de Pâques de Mûri; mais les vers rappellent ceux de la lyrique courtoise, et par la correction et la clarté de la forme ce fragment l'emporte sur les œuvres du même genre.
En revanche le Jeu de Pâques d'Innsbruck (1391) est écrit dans le style des jongleurs et semé d'effets comiques : Pilate dit qu'il vient siéger pour faire « suer » tous les Juifs; les Juifs jargonnent; le domestique d'un charlatan joue le rôle du bouffon et enlève la femme de son maître; le Christ livre au diable un savetier, un boucher et un prêtre qui confessent piteusement leurs péchés; saint Jean prie les spectateurs, s'ils veulent aller au ciel, de gratifier les acteurs qui sont des écoliers, d'un rôti et d'un gâteau.
Citons aussi le Jeu de la Passion de Vienne, qui représente l'histoire du salut depuis la chute jusqu'à la rédemption; le Jeu delà Passion de Saint-Gall, où paraît le juif Rufus, empressé, hâtant l'exécution, donnant un pourboire aux soldats, frappant le Christ d'une verge et lui tendant l'éponge ; le Jeu des fiertés sages et des cierges fol/es. Ce dernier drame fut joué en 1322 à Eisenach devant le landgrave Frédéric à la joue mordue, et lorsqu'il entendit Jésus dire aux vierges folles malgré l'intervention de Marie : « Allez, maudites, je vou»
LE XIV* ET r.K XV* SIÈCLES 99
chasse, allez clans le feu qui vous attend », ce prince se retira courroucé : qu'était-ce que la foi chrétienne, s'écriait-il, si les prières de la Vierge n'obtenaient pas la grâce du pécheur!
D'autres drames sont empruntés aux légendes : Jeu de sainte Catherine, Jeu de sainte Dorothée, Théophile, et une pièce du prêtre thuringien Schernberg sur la papesse Jeanne ou dame Jutta (1480), pièce naïve où manque la malice, où abondent chevilles et mauvais vers.
Tel est le drame religieux du moyen âge, grossier, élémentaire. 11 n'a ni style, ni composition, ni vraisemblance. Joué en plein air, sur la place publique, pour l'édification et l'amusement de la foule, il exige un jour, deux jours, même trois jours de représentation, et delà tant de personnages, tant d'épisodes burlesques et de pieux discours, tant de scènes insignifiantes et de détails inutiles, vulgaires qui s'entassent dans la pièce comme les spectateurs s'entassaient sur les échafauds. Un pareil drame pouvait-il aboutir?
La comédie, elle aussi, n'offre aucune œuvre mémorable. On n'a que soixante-deux lignes d'une pièc/e du xiv* siècle qui mériterait de s'intituler Sept femmes pour un mari : l'homme trop aimé opte pour celle qui parle la dernière. Mais on possède un grand nombre de farces ou de Jeux de carnaval du xv® siècle. Elles ont été jouées à l'époque du carnaval par des garçons de métier. Ce ne sont d'abord que de simples divertissements : des fous, des pèlerins, des paysans expliquent leur costume et racontent leurs aventures, leurs péchés grotesques, leurs exploits bachiques et amoureux; puis ils exécutent .des danses. Mais peu à peu la farce se dramatise; on réplique et on riposte ; on représente une demande en mariage, des scènes de ménage, des procès comiques,
des épisodes de la Bible, de la légende héroïque, des contes populaires, et rien de plus grossier, de plus obscène, de plus ordurier que le langage des personnages qui sans nulle vergogne nomment parleur nom les choses les plus secrètes et les plus intimes. Nous ne connaissons que deux auteurs de Jeux du carna^>al : Jean Rosenplût et Hans Folz. Ils appartiennent à la seconde moitié du XV* siècle et ils vivaient à Nuremberg. L'un, Rosenplût, chaudronnier et artificier, vante la bourgeoisie de la ville, méprise les chevaliers et déplore la corruption de l'Empire; l'autre, Folz, barbier et chirurgien, tourne mieux le vers que Rosenplût et il est plus correct, plus régulier, plus sérieux : dans le Jeu de V ancien et du nouveau Testament il fait disputer un docteur et un rabbin.
Le XIV* et le xv' siècles offrent donc des poésies de tout genre en grand nombre, mais ce ne sont pas des siècles poétiques. Par contre, la prose étend alors son domaine; elle prend pied partout, et bien qu'encore un peu raide et rigide, elle se fait, elle devient plus maniable, plus précise.
C'est au XIV* siècle que naît le roman allemand. Derechef les Français servent de modèles et leurs récits sont mis en prose comme en vers. Marguerite de Vaudemont, femme d'un duc Frédéric de Lorraine, traduit du latin en français (1405), et sa fille Elisabeth, comtesse de Nassau-Sarrebruck, du français en allemand Loher et Maller (1437). Cette même Elisabeth traduit Hug Schaj)lei\ notre Hugues-Capet ou Huon Chapet, ce fils de boucher qui mérite le trône par ses exploits. Eléonore d'Ecosse, femme du duc Sigismond d'Autriche, traduit Pontus et S idoine j et un margrave de Hochberg fait
remanier par le Bernois Tûring de Ringoltingen la légende de Mélusine (1456).
L'invention de l'imprimerie multiplie ces traductions. On met en prose allemande le Directorium humanœ vitse de Jean de Capoue, la Disciplina clericalis du Juif espagnol Pierre-Alphonse, \e Roman des sept sages, le recueil de nouvelles et d'anecdotes connu sous le nom de Faits des Romains et c'est dans ces traductions que les écrivains du siècle suivant iront chercher des sujets de drames et de nouvelles.
Pourtant, quelques œuvres sont allemandes. On remanie pour ceux qui n'aiment pas les « livres rimes » quelques vieux poèmes, le Siegfried corne, Wigalois, le Tristan d'Eilhard, Guillaume d^ Autriche.
L'historiographie continue à fleurir. Jacques Twinger de Kœnigshofen rédige vers 1390 la première version de sa Chronique d'Alsace; Jean Rothe achève en 1421 sa Chronique de Thuringe; Diebold Schilling décrit dans sa Chronique de Berne les guerres entre Suisses et Bourguignons.
A la fin du xv* siècle paraît VEulenspiegel. Le héros de l'œuvre vécut sans doute au siècle précédent; il serait né à Kneitlingen, dans le Brunswick, et enterré à MôUn. Son histoire fut mise par écrit vers 1483 et imprimée vers 1500. C'est le paysan narquois qui se donne l'air d'un imbécile et qui n'en fait qu'à sa tête. Son meilleur tour consiste h exécuter au pied de la lettre et par suite à contre-sens les ordres qu'il reçoit. Un tailleur lui conseille de coudre c( qu'on ne le voie pas », et il se glisse sous un tonneau pour n'être pas vu. Le même tailleur lui commande une de ces blouses qu'on nommait un loup; il découpe la blouse et façonne un loup véritable avec une tête, un corps et des jambes. Un brasseur le prie de faire bouillir
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le houblon, et il jette dans l'eau chaude un chien qui s'appelle Houblon. « Va au gibet », lui crie son maître en colère, et il conduit la voiture à l'endroit où se dresse la polence. Grossier d'ailleurs, sale, crachantdans la bouillie pour être seul à la manger, souillant les lits d'auberge. Le livre fut bientôt populaire; on le traduisit; on le mit en vers; espiègle passa dans notre langue pour désigner un fourbe ingénieux. Le personnage plaisait aux artisans parce qu'il faisait tous les métiers, aux paysans parce qu'il mystifiait les citadins, et aux gens de la ville parce qu'il était indécent et fêtait toujours saint Grobian.
Mais la prose a des textes plus délicats à produire : le Z)fa/o^we d'Ackermann et les œuvres des théologiens.
Jean Ackermann de Saaz compose en 1399, après la mort de sa femme Marguerite, un dialogue entre un veuf et la Mort. Ce veuf, c'est lui; il reproche à la Mort de l'avoir privé de sa compagne, la Mort lui répond, et Dieu tranche le débat. Ackermann est instruit; son style a de l'éclat, et il joint à l'abondance des images la gravité de l'accent.
Quant à la théologie du xiv* et du xv*^ siècles, elle déploie de grandes qualités, de la précision, de la vigueur.
Une école mystique s'était formée qui voulait l'union intime de l'âme avec Dieu et prétendait expliquer le dogme sans admettre de mystère et de révélation. Le dominicain Eckart (-{- 1327), dont quelques propositions furent condamnées par le pape, a fondé cette école mystique. Il est le plus grand prosateur du moyen âge. Son expression, abstraite et parfois trop élevée pour son auditoire, a souvent de la noblesse et de la poésie. Ce penseur, vraiment original, profond, audacieux, a créé une langue pour la philosophie et la théologie.
Les dominicains Suso (f 1366) et Taulcr (f 1361) furent
ses disciples. Suso a revêtu les idées d'Eckart d'une forme romantique, d'une forme claire, naturelle, mais qui trahit une vive imagination et une ardente sensibilité. Il personnifie par la Vierge ou par le Christ la Sagesse, la belle et éternelle Sagesse, et cette Sagesse, il l'aime, minnet und meinetj il s'incline devant elle, il ne lui demande qu'un oui d'amour et le « chapeau », cette couronne de fleurs que les jeunes filles de Souabe donnent à leur ami lorsqu'il vient dans la première nuit de l'année leur chanter des vers.
Tauler, esprit pratique, n'a pas la témérité de Suso et d'Eckart : il ne spécule pas et il prêche ce qu'il nomme la simple vérité, sans appareil scolastique et avec une chaleur pénétrante.
Sous l'influence de ces dominicains mystiques se fondèrent des associations dites des Amis de Dieu et composées de personnes de toute condition. Elles existèrent principalement en Alsace, en Suisse, en Souabe, et plusieurs de leurs membres méritent une mention : un prêtre de Francfort, auteur d'une Théologie germanique qui fut publiée par Luther et traduite en français ; Henri de Nôrdlingen, Rulman Merswin.
L'auteur de la Théologie germanique, composée à la fin du XIV* siècle, eut une certaine action sur les commencements du protestantisme.
Le prêtre Henri de Nôrdlingen correspondait avec une religieuse de Medingen, Marguerite Ebner, et les Révélations de Marguerite, bien que très gauchement rédigées, ainsi que les lettres de Henri, dans leur tendresse et exaltation, font connaître la vie mystique des couvents de femmes au xiv* siècle.
Rulman Merswin, riche marchand de Strasbourg (1308- 1382), composa, non sans longueurs et répétitions, le Livre des Neuf Rochers (1352), qui montre comment les
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amis de Dieu seuls surmontent tous les obstacles. Il eut même la hardiesse de créer de toutes pièces un personnage qu'il appela « l'ami de Dieu de l'Oberland » et à ce mystérieux laïque il attribua ses propres écrits, des traités édifiants et notamment une très curieuse autobiographie pleine de visions et d'extases.
Plus d'un siècle après, dans la ville natale de Rulman Mersw^in, paraissait un grand prédicateur, Geiler de Kaisersberg (1445-1510), qui devait, durant vingt-trois ans, prêcher du haut de la chaire de la cathédrale. Geiler abuse des divisions; il s'écarte volontiers de son sujet : il recherche de quelle couleur étaitle vêtement de l'ange qui apparut à Marie et de quel côté se trouve le trône de la Vierge; il compare le chrétien au lièvre et Dieu au pain d'épice. jNIais sa parole était claire etvivante. 11 veut parler au peuple, et il veut lui parler en termes simples, grossiers même, groblicJi. Il choisit pour thème de ses sermons des livres écrits par des laïques. Il dépeint l'avare et non pas l'avarice ; au lieu de blâmer la curiosité, il montre la religieuse qui met le nez à la fenêtre pour voir comment nichent les oiseaux, ou qui interrompt sa prière pour écouter un trompette, ou qui va dans la cellule de sa voisine pour demander le moyen de prendre les mouches égarées dans sa quenouille. 11 suppose un dialogue entre l'auditeur et lui; il cite des fables, des dictons, les bons mots du curé de Kalenberg; il emploie des images familières, frappantes. Forçait-il le ton? Jugeait-il ses contemporains avec trop de sévérité? Il condamne la société de son époque et il assure qu'il ne voit dans les couvents que vauriens et femmes perdues, Huren und Buben, que le clergé scandalise les laïques et leur donne le mauvais exemple, que du pape et des cardinaux jusqu'aux derniers clercs tous sont corrompus et pourris, que les
choses ne peuvent durer plus longtemps. Il a ainsi, sans le vouloir, et avec d'autres, provoqué la Réforme, et Jacques Sturm, le stettmestre de Strasbourg, aurait pu lui dire comme à Wimpheling : « Si je suis hérétique, c'est à vous que je le dois ».
La Réforme s'annonce donc dans les dernières années du XV* siècle. Elle a été précédée par l'humanisme, et les humanistes allemands ont rendu de grands services. Ils ont réagi contre la scolastique latine, contre la barbarie de la langue et la subtilité de la pensée. Ils ont propagé l'esprit critique, l'esprit de libre recherche et de libre discussion. Ils aimaient l'Italie, cette Italie où les murs, disait l'un d'eux, sont plus éloquents que les hommes le sont ailleurs, et plusieurs, Eyb, Reuchlin, y voyagent, y terminent leurs études, y nouent d'étroites relations avec les humanistes du pays.
La région rhénane, où le roman en prose avait pris naissance^ fut un des principaux foyers de l'humanisme allemand.
A Rothenbourg, sur le Neckar, la comtesse palatine Mathilde, la « demoiselle d'Autriche », témoignait un très vif intérêt aux choses de l'esprit. Elle contribuait à la fondation des Universités de Fribourg et de Tubingue. Deux poètes, Sachsenheim et Pùterich de Reichertshausen, lui dédiaient leurs œuvres. Ce fut pour son fils qu'Antoine de Pforr traduisit Jean de Capoue. Ce fut pour elle que Nicolas de Wyl entreprit quelques-unes de ses Translations (1461-1478) ou traductions d'Enéas-Silvius Piccolomini, de Pogge, de Pétrarque et d'autres Italiens; une histoire d'amour contée par Enéas-Silvius, Euriole et Lucrècey est celle qu'on goûta le plus.
A la cour des comtes de Wurtemberg vivait le médecin
Steinhôwel (1412-1482) qui composa une traduction du roman d'Apollonius, un Esop > qui contenait des fables et la vie du fabuliste, la Griselidis de Boccace et son livre sur les femmes célèbres. C'est un Italien, Arioro, qui traduit, lourdement, servilement, le Décaméron,
Albertd'Eyb (1420-1475) a plus d'importance qu'Arigo, Sleinhôw^el et Nicolas de Wyl. Il étudia en Italie, il reconnaissait Rasinus, le grand commentateur de Plante, comme son père intellectuel, et il fit en allemand un Livretda mariage^ qui eut de 1472 à 1540 douze éditions, et un Miroir des mœurs (1474). S'il n'a rien d'original, il est net, vigoureux^ et dans ses traductions des Ménechmes et des Bacchides de Plante, et de la Philogenia d'Ugolino (1511), il germanise les lieux et les noms, appelle ses personnages Heinz, Gôtz et Fritz, recherche l'expression populaire et crue, les dictons, les épithètes familières.
D'autres mettaient Térence en allemand : Hans Nydhart traduisait VEunuque (1486), et un anonyme, les six comédies (1499).
Reuchlin faisait représenter en 1497 par les étudiants une pièce latine Henno, imitée de notre Maître Patheliriy et cette pièce, qui fut plusieurs fois traduite ou remaniée, notamment par Hans Sachs, dépasse de beaucoup, grâce à Térence et au modèle français, les comédies latines ou allemandes du xiv* et du xv* siècles.
L'amour des lettres se répandait ainsi de proche en proche. Erasme n'écrit-il pas alors qu'elles sont la vraie richesse de l'homme, qu'elles ne vieillissent pas comme la beauté et ne s'allaiblissent pas comme la force du corps?
Déjà, depuis 1454, Peuerbach et, depuis 1461, Jean Mùller de Kœnigsberg. dit Regiomontanus, expliquaient à rUniversité de Vienne Virgile et Horace. D'autres
Universités, celles de Fribourgetde Tubingue, celles de Bàle, d'Ingolstadt, de Francfort-sur-l'Oder s'ouvraient h l'esprit nouveau. Les humanistes ou, comme on les nommait, les poètes, vont d'Université en Université commenter les classiques latins.
L*un d'eux, Conrad Celtis (1459-1508), couronné poète par Frédéric III et chargé par Maximilien I" de diriger à l'Université de Vienne un Collège poétique, a publié la première édition de Hrotsvith et trouvé la carte de Peutinger.
Mais les humanistes allemands n'ont pas les mêmes visées que ce brillant et aventureux Celtis. Avant tout, ils veulent réformer les mœurs. Le plus grand nombre procèdent de l'institut des Frères de la çie commune que le mystique hollandais Gérard de Groote avait fondé à Deventer au xiv' siècle. Groote désire qu'on enseigne le latin et le grec, non seulement pour cultiver l'intelligence, mais pour réveiller la vie intérieure, et la tâche essentielle qu'il assigne aux écoles, c'est de traduire les Ecritures en langue vulgaire. De ces écoles sortit Dringenberg, recteur de l'Ecole latine de Schlestadt, et le meilleur élève de Dringenberg fut ce savant Wimpheling (1450-1528) qui traita les sujets les plus divers et qui mériterait le nom de « praeceptor Alsatiœ » ; mais Wimpheling exclut des études la plupart des poètes païens, condamne Térence, préfère h Virgile Baptiste de Mantoue !
De même, Geiler de Kaisersberg, qui met saint Augustin et saint Jérôme au-dessus de tous les poètes latins !
De même, un compatriote de Geiler et de Wimpheling, le Strasbourgeois Sébastien Brant (1457-1521), dont Geiler avait, dans une série de sermons, paraphrasé le poème, le Narrenschiff. Cette Nef des FouSj l'ouvrage
principal de Brant, eut un très vif succès : elle paraît en 1494 et dès 1497 elle fut traduite en latin et en français. Mais Brant est trop savant pour être poète. Ses vers sont lourds, pleins d'irrégularités et de négligences. Pas le moindre souci de la composition. Il fait monter ses fous sur un vaisseau qui part pour la Narragonie; le navire étant surchargé, d'autres vaisseaux viennent recueillir le reste des fous, et plus n'est question du voyage. L'œuvre est donc décousue; Brant énumère sans suite aucune les vices et les travers des hommes; à mesure que tel ou tel se présente à sa mémoire, vite il l'ajoute à ceux qu'il a précédemment décrits, et dans ses descriptions il jette au hasard des passages de la Bible, des anecdotes historiques, des proverbes, des allusions. S'il a parfois l'humeur caustique, il cherche trop à éblouir le lecteur par son érudition et à l'édifier par des réflexions morales. C'est le type de ces humanistes allemands, précurseurs inconscients de la Réforme. Il met Pétrarque et Baptiste de Mantoue au même rang que les classiques latins. Prudent, timoré, il désire le progrès, et il refuse de rompre avec le catholicisme; il se plaint des abus de l'Eglise, et c'est un dévot de la Vierge et des saints. Pareillement, son ami Wimpheling avait attaqué les moines et les prêtres qui cumulent les bénéfices, avait déploré la misère des paysans pressurés par le clergé, et il se prononça contre la Réforme. Mais les humanistes avaient beau faire; ils ne purent arrêter le mouvement qu'ils avaient imprimé aux esprits.