CHAPITRE VII
Erasme. — Reuchlin. — Les Épitres des hommes obscurs. — Lullier.
— Murner. — Hutten. — Alberus et Waldis. — Hans Sachs. — Ring- ■waldt et Rollenhagen. — Fischart. — Pauli, Widmann et Wickram. — Le docteur Faust. — Le drame. — Naogeorg. — Frischlin. — ManueL
— Les comédiens anglais. — Henri-Jules de Brunswick. — Ayrer.
Le xvi" siècle est le siècle de la Réforme. Elle domine les événements comme les esprits et elle tue la Renaissance que l'humanisme avait suscitée.
Fut-ce un bien? Fut-ce un mal? Cette Renaissance allemande, si elle eût abouti, n'aurait-elle pas étouffé toute originalité? N'aurait-elle pas imposé l'imitation exclusive des anciens? Quand on pense qu'au xv!** siècle les maîtres des écoles n'inculquent aux élèves que le latin, que l'enseignement des universités ne se fait qu'en latin, que les deux tiers des livres imprimés sont en latin, que les savants ne voient dans l'allemand qu'un idiome barbare et ne goûtent le Narrenschiff' de Brant qu'en traduction latine, que, sous leur influence, une foule de mots tirés du grec et du latin s'introduisent dans la langue, ne faut-il pas admettre que le triomphe complet de l'humanisme aurait été d'un grand préju-
dice au développement de la littérature nationale ?
Quoi qu'il en soit, si nombre d'humanistes désapprouvèrent la Réforme, ils l'avaient préparée.
Erasme se sépara de Luther avec éclat. Mais il était à certains égards, et comme a dit Bayle, le Jean-Baptiste du Réformateur et ses contemporains répétaient volontiers que Luther avait couvé l'œuf qu'Erasme avait pondu. Le spirituel et prudent érudit n'avait-il pas conseillé de revenir à la source, au livre sacré, au texte de l'Evangile? N'avait-il pas publié cette édition gréco-latine du Nouveau Testament dont Luther se servit pour traduire la Bible en allemand, cette version qu'il jugeait plus fidèle que la Vulgate et qui, dans des notes habiles et subtiles, soulignait des obscurités, soulevait des doutes et inquiétait, menaçait la foi? N'avait-il pas attaqué dans ses Adages l'Eglise qui ne fait rien gratis et dans son Eloge de la Folie le charlatanisme et l'ors^ueilleuse ignorance des prêtres et des théologiens, le culte des saints, les indulgences, la confession, la pénitence, les moines, les évoques, les cardinaux, le pape?
UEloge de la Folie date de 1511. Deux années auparavant, s'était produite l'affaire Reuchlin. Un Juif converti, PfefTerkorn, proposait de brûler tous les livres hébraïques, à l'exception de l'Ancien Testament. Reuchlin protesta. Les dominicains de Cologne et l'inquisiteur Hochstraten lui répondirent. Une longue querelle s'engagea et des pamphlets s'échangèrent. Mais tous les humanistes, notamment ceux d'Erfurt, se prononcèrent en faveur de Reuchlin.
Deux de ces humanistes d'Erfurt, Crotus Rubianus et Ulrich de Hutten, publièrent une œuvre vraiment piquante, les Epitres des hommes obscurs. Crotus est l'auteur de la première partie (1515-1516), et Hutten, de
la seconde (1517). On y voit des moines qui racontent leur existence en leur latin de cuisine sur un ton naïf; ils ergotent sur des riens avec une logique toute scolastique; ils demandent si c'est un péché mortel de saluer un juif par mégarde; ils étalent la plus crasse ignorance de l'antiquité; ils festinent, ils font l'amour et ils se moquent du reste. Ces détails sont épars dans les Epitres. Mais elles se tiennent et se relient, parce qu'elles ont presque toutes le même destinataire, Ortwin GratiusdeDeventer, amant de dame Pfefferkorn, et l'ancien maître de nos épistoliers. En outre, elles renferment de fréquentes allusions à Reuchlin, et c'est un trait qui distingue les deux parties : Crotus parle peu de Reuchlin, et comme si la question n'avait pas d'importance; Hutten prend l'affaire au sérieux et presque au tragique.
C'est ainsi que Reuchlin et Erasme ont été les précurseurs de Luther. Aussi, dans une pantomime jouée à Augsbourg, devant Charles-Quint, le bûcher auquel Luther mettait le feu était-il préparé par Reuchlin et dressé par Érasme.
Inégal, extrême, plein de contrastes, passant des tendresses et des élans du mysticisme à de sauvages emportements, trouvant à l'occasion des paroles d'une simplicité charmante ou des accents d'une émotion profonde, et, toutefois, violent, brutal, grossier, exaspéré par la contradiction, incapable de garder la mesure, poussant à l'excès les procédés de sa polémique et les conclusions de ses principes, disant et faisant souvent — selon le mot et malgré le conseil d'Erasme — des choses qui respirent l'arrogance ou la dureté, enivré de son succès et déclarant, dans son orgueil, qu'il marchera seul contre tous, soutenant l'infaillibilité du docteur Martin avec
autant d'obstination qu'il combattait celle du Souverain Pontife, hanté par l'idée du démon, épouvanté dans ses dernières années par les conséquences de sa prédication et regrettant par instants son œuvre, mais hardi, impétueux, puissant, remuant les masses et leur imposant par sa rude grandeur, entraînant les esprits par la force de sa parole et par l'enthousiasme de son âme comme par son énergique et superbe vouloir, pensant à son peuple et non à lui-même, attaquant le papisme au oom de la nation allemande qui salue en lui son champion et son héros, tel est Martin Luther.
La Bible avait été mise en allemand par diverses mains et cette traduction était gauche, raide, obscure. Luther la remplaça par une traduction claire, aisée, nerveuse, klar und gewaltiglich. La tâche offrait de très grandes difficultés. Mais, pour disposer d'un vocabulaire étendu, Luther n'hésita pas, selon ses propres termes, à consulter la mère à la maison, les enfants dans la rue et l'homme au marché. Il faisait la chasse aux expressions familières et vivantes : « Ne me donnez pas, écrivait-il à un de ses correspondants, des mots de cour et de château! » Il demandait à un boucher qui tuait un mouton comment s'appelait chaque partie de l'animal, et avant de traduire certains passages de l'Apocalypse, il priait Spalatin de lui dénommer et décrire les pierres précieuses. Souvent, avec ses amis, durant quinze jours, durant trois, quatre semaines, il chercha le mot juste sans pouvoir le trouver, et il assurait qu'il avait passé quatre jours à tracer trois lignes, que, s'il avait fait un chemin uni, il avait dû bien suer et bien peiner pour écarter les pierres. Il aimait sa langue, et le mot « chère », liebe, lui semblait un mot tendre et joli qui pénètre et résonne dans le cœur par tous les sens.
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En 4522 paraissait le Nouveau Testament et, en 1534, la Bible entière. Ce fut l'événement littéraire le plus considérable du xvi* siècle : la Bible appartenait à tous; elle devenait vraiment le livre par excellence, le livre populaire ; chacun pouvait non seulement s'y édifier, mais y apprendre à parler et à écrire.
Luther avait pris comme type la langue des chancelleries de la Saxe et de la Thuringe. Cette région de l'Allemagne n'était-elle pas depuis longtemps la plus instruite? N'avait-elle pas des écoles et des universités florissantes? N'avait-elle pas une littérature et une langue supérieures aux dialectes locaux, une langue répandue par l'imprimerie, parlée par les savants et les gens éclairés? Luther se garda bien d'employer son dialecte natal ou l'allemand de Wittenberg. Il se servit, comme il dit, de la langue de la Kanzlei saxonne dont usaient les villes impériales, les princes et les rois. Et cette langue, cet allemand luthérien, ainsi qu'on la nomma, cet allemand que Luther s'efforça, d'édition en édition, de rendre aussi correct et régulier que possible, fit autorité. Dans les pays catholiques, en Bavière et en Autriche, le clergé la combattit. Mais les pays protestants l'adoptèrent; la grammaire que Clajus publia en 1578 était une PTammairc de la langrue de Luther — de cette langue, disait Clajus, naguère si lourde et si rebelle à toutes règles, et maintenant si pure, si fine et si originale, grâce aux écrits de Luther, ou plutôt du Saint- Esprit qui parlait par Luther. — La Bible du Réformateur s'imposa même en Suisse, même dans la basse Allemagne où le « platt » disparut bientôt de l'église, de l'école et de la littérature.
Les écrivains du xvii'^et du xviii*^ siècles surent voir tout ce que la Bible de Luther contenait de suc et de sève;
LITTLRAXURt: ALLCMAKOB.
elle fut pour eux un trésor d'expressions, et ils s'imprégnèrent de sa vigueur. Leibniz y trouvait une majesté vraiment héroïque et comme virgilienne. Schupp conseillait de la lire à qui voulait bien parler. Klopstock. disait qu'aucun homme chez aucun peuple n'avait fait autant pour sa langue que Luther; Herder, que Luther avait éveillé, délié la langue, ce géant endormi; Voss, qu'il fallait sans cesse feuilleter Luther pour avoir un style original. Schiller n'a-t-il pas, au témoignage de Korner, étudié l'allemand dans la Bible luthérienne, et que de réminiscences du livre des livres dans toute l'œuvre de Gœthe !
La Bible de Luther ouvre ainsi l'ère de l'allemand moderne, du nouveau-haut-allemand, du neuhochdeutsch. Non qu'il y ait de profondes dissemblances entre le moyen-haut-allemand et le nouveau-haut-allemand. Si la grammaire s'est simplifiée et si nombre de finales ont disparu, la langue n'a pas changé et Luther ne la renouvelle pas; il suit le mouvement sans le diriger, et son deutsch diffère même du deutsch actuel en quelques points. Mais sa traduction de la Bible est de si grande importance qu'elle doit inaugurer la période moderne de la littérature allemande.
Luther n'est pas seulement le traducteur de la Bible. Il a été sermonnaire, pamphlétaire, poète. Ses sermons sont simples. Il disait volontiers qu'il s'était élevé par la plume; mais il n'a rien du docteur en théologie; il ne cherche qu'à instruire ses auditeurs et il se soucie peu qu'un prince ou un Mélanchton l'écoute; lorsqu'il prêche, il ne pense qu'aux humbles, aux ignorants, et, clairement, familièrement, avec une sorte d'abandon, non sans anecdotes et dictons, non sans allusions h lui-même, il leur commente la Bible,
En revanche, dans ses pamphlets, il laisse libre cours à sa passion. C'est avec un accent martial qu'il recommande aux Allemands, à ses chers Allemands, d'être courageux et libres, de juger hardiment la papauté avec leur foi et leur intelligence de l'Ecriture. Il saisit les verges, dit-il lui-même, pour frapper le péché. Il prie Dieu de lui donner, pour renverser « le honteux et diabolique gouvernement des Romains », une des trompettes qui jetèrent bas les murs de Jéricho. Il parle haut et ferme, avec colère, avec cette bonne colère qui rafraîchit son sang et aiguise son esprit, déployant toutes les ressources de l'éloquence populaire, entassant les images, les proverbes et les mots crus, couvrant l'adversaire d'insultes et d'invectives, l'empoignant, le secouant d'une main que Zwingli comparait à la patte d'un ours, î3t Erasme n'avait pas tort de lui reprocher un penchant îffréné pour l'injure.
Ses cantiques, où Herder admirait la foule des inversons et des rejets, respirent la même vigueur. Mais là, :e n'est pas lui qui parle; il fait parler les fidèles assemblés, et ils expriment fréquemment, avec une simplicité f'rave et une forte concision, la terreur dont les frappe le nalin esprit, le repentir de leurs péchés, leur confiance t;n Dieu. Son chant le plus connu, c'est le chant Eine este Burg ist unser Gottj et il y a mis sa crainte du liable, qu'il sait puissant et rusé; il y a mis son espoir 11 Jésus-Christ, qui combat pour nous et qui doit gagner a victoire.
' La Réforme, elle aussi, grâce à Luther, gagna la victoire. Mais la poésie céda la place à la polémique. Rien égale la violence des haines religieuses dans ce tempsi. Catholiques et protestants s'exècrent et, malgré les
traités, se lont, plume en main, une guerre acharnée. Un catholique déclare que toute luthérienne est une courtisane, et un protestant riposte en affirmant que l'Eglise catholique est une fille de joie, et Rome le séjour des démons. Des imprécations furibondes se mêlent aux arcruments.
On était pour ou contre Luther et le Réformateur eut de redoutables adversaires, Eck, Emser, Cochlâus, et notamment le franciscain alsacien Murner (né et mort à Obernai, 1475-1537).
Vif, gai, spirituel, exempt de pédantisme, Murner est, par malheur, trivial, brutal, extravagant, et il versifie négligemment et à la hâte. Dans sa Conjuration des fous (1512), il énumère, comme Brant, les vices des hommes; mais il joint à d'ingénieuses moqueries des sarcasmes grossiers, des plaisanteries cyniques, et son poème est confus. Dans sa Corporation des coquins, il passe en revue les coquins qui l'ont choisi pour président et qui, l'un après l'autre, lui tracent leur propre portrait; là encore, des digressions, des répétitions et pas d'unité. Toutes ses productions offrent les mêmes défauts : le Pré des coucous, satire des efféminés et des femmes dont les « coucous )) sont les humbles serviteurs; le Bain spirituel, où Jésus-Christ est représenté comme un baigneur qui nous lave, nous frictionne et nous nettoie de toutes façons; le Moulin de Scliwindelsheini, histoire d'un meunier qui voit, sitôt qu'il est veuf, accourir les prêtres et les gentilshommes que sa femme avait trop aimés; le Grand fou luthérien, l'œuvre capitale de notre franciscain (1522). Ce « grand fou luthérien », c'est l'esprit de la Réforme. II porte en lui, dans sa tête, dans sa poche, dans son ventre, tous les fous qui combattent l'Eglise et il lance une armée, que Luther commande,
. contre la citadelle catholique que Murner défend. Murner épouse la fille de Luther et la chasse sur-lechamp; Luther meurt de chagrin et le grand fou expire peu après!
Mais le Réformateur trouvait h ses côtés de chauds amis et de vigoureux lieutenants. Le plus remarquable est le chevalier franconien Ulrich de Hutten (1488-1523). Il écrit d'abord en latin. C'est en latin qu'il célèbre
; Arminius et le met au-dessus des plus grands généraux de l'antiquité ; c'est en latin qu'il dénonce à l'Allemagne cette Rome où l'on ne désire qu'or vieux, femme jeune et courte messe; c'est en latin qu'il compose la seconde partie des Epitres des hommes obscurs, et il n'a pas autant de sel et d'humour comique que Crotus; il développe trop les motifs de son devancier, il est plus long,
' plus pesant. A la fin de 1520, il emploie sa langue maternelle. 11 ne la manie pas avec la même aisance que le latin; sa prose est lourde et ses vers sont rudes. Mais il a de l'invention et il trouve parfois des traits saisissants. Sa sincérité, sa joie de vivre à l'époque du réveil des esprits, son tempérament de batailleur, sa généreuse colère contre l'hypocrisie et le trafic des choses saintes, son mépris pour sa caste dont il raille l'ignorance et les mœurs centauresques, le rendent sympathique. Il aime la vérité nouvelle, il la possède et il jure de ne jamais l'abandonner; non, personne, pas même sa mère, ne le détachera de la vérité, et dans le frémissement et la fièvre de la lutte qu'il entreprend en l'honneur et pour le salut de la vérité, il appelle les Allemands aux armes. Qu'ils ne le laissent pas seul ! Qu'ils se lèvent avec lui pour défendre la vérité; qu'ils se lèvent pour conquérir la liberté! Il est temps; il faut, comme lui, marcher, aller en avant : je l'ai osé!
La poésie se mettait donc au service de la Réforme. I Speiigler, Speratus, Nicolas Ilermann, Ringwaldt, Knaust firent, à l'exemple de Luther, des chants religieux et des | cantiques d'église. La plupart ne sont que des psaumes versifiés ou des chants catholiques remaniés à la protes- | tante ou même des chants profanes, des chants populaires dont les paroles ont été modifiées.
Comme auparavant, la poésie doit édifier et instruire, i doit exposer la morale en la couvrant de fleurs ou, selon ' le mot de Fischart, d'une bouillie sucrée.
Aussi la fable fut-elle un des genres favoris du XVI* siècle. Luther l'avait recommandée et il projetait de purifier, de « nettoyer » l'Esope allemand et d'en faire un livre honnête et décent. Il retoucha même quelquesunes de ces fables ésopiques, évitant toute allusion religieuse, visant à la concision, terminant le récit par des proverbes, concluant h la fin du a Loup et de l'Agneau » que la force prime le droit, Gewalt gehet fiir Recht.
Les principaux fabulistes sont Erasmus Alberus et Burkard Waldis.
Alberus qui, parmi les luttes et souffrances de son existence vagabonde, garda l'humeur gaie, ne cesse de louer Luther et d'invectiver le papisme. Les adversaires du docteur Martin sont à ses yeux des Mamelucks et des monstres; l'empereur, un tyran; Maurice de Saxe, un Judas. Il guerroie jusque dans ses Fables (1534) et l'une d'elles compare l'âne que l'homme dépouille de la peau du lion au pape h qui Luther découvre des oreilles d'âne. Elles ont en nombre d'endroits une aimable naïveté. Il a puisé dans Esope et il se souvient du poème de Renart dont l'auteur lui semble un sage qui connaît le monde et la cour.
Comme Alberus, Burkart Waldis polémise dans les
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fables qu'il public sous le titre de Nouvel Esope (1548); il raille le culte des saints et le trafic des indulgences: il assure que sans Luther les hommes seraient pires que païens.
De même que Waldis et qu*Alberus, le Nurembergeois Ilans Sachs (1494-1576) a fait des fables, mais sans y mettre un grain de satire contre l'Eglise romaine. Pourtant il est partisan et admirateur de Luther. Il compose en l'honneur de la Réforme des hymnes et des dialogues en prose qui sont pleins de mouvement et de vie. Dans son poème le Rossignol de Wittenberg^ qui compte sept cents vers, clairement, et non sans vigueur, il explique la doctrine nouvelle et retrace les méfaits et forfaits de ce clergé qui « dévore le troupeau » ; mais le rossignol, ou Luther, d'une voix qui résonne par monts et par vaux, annonce l'approche du jour et la fin du règne de l'Antéchrist.
Hans Sachs est le plus grand des poètes duxvi' siècle. Après avoir fréquenté l'école latine, il se fit cordonnier, à l'âge de quinze ans, et, comme compagnon cordonnier, il parcourut la Bavière, la Franconie, le pays rhénan. Il apprit l'art des maîtres-chanteurs et il a été le plus fécond et le meilleur d'entre eux.
Il a d'ailleurs abordé les genres les plus divers : drame biblique et profane, comédie, tragédie, pièce de carnaval, conte plaisant, récit. Ses drames bibliques contiennent trop d'homélies sur la Rédemption, le péché originel et la grâce. Ses drames profanes, qui représentent des héros de l'antiquité et de la légende populaire, suivent rigoureusement, ligne par ligne, le texte original : pas un caractère dans ce théâtre tout primitif, et souvent des caricatures grotesques. Ses comédies, ses tragédies, ses
pièces de carnaval, découpées arbitrairement et nn hasard, ne sont que des narrations dialoguées et des contes dramatisés; les personnages entrent, sortent, voyagent sans nul motif, sans nulle vraisemblance. Ses contes plaisants se terminent par un enseignement, et, si gras et licencieux qu'ils soient, Sachs en tire une leçon. Ses récits sont confus, chargés de détails, gâtés de même par la morale. Mais il a de la naïveté, le ton cordial, une foule de savoureuses expressions, et il manie dextrement l'iambe. Il nous charme par ses anachronismes : c'est ainsi que Dieu, dans une pièce biblique, vient encourager Adam et Eve, les mettre en garde contre les faux docteurs; les enfants sont examinés sur le catéchisme; Abel sait sa leçon et Caïn répond mal. Ses contes et ses pièces de carnaval offrent une fidèle image de la réalité quotidienne. Sachs les a puisés, comme il dit, autant dans l'expérience journalière que chez ses devanciers. On y voit non seulement saint Pierre, présomptueux, indiscret et nigaud, non seulement le diable niais, impuissant, berné par le premier venu, mais des types de l'époque, le prêtre et sa cuisinière, l'écolier quelque peu fourbe, la femme querelleuse et portant la culotte, le mari crédule ou jaloux, les paysans badauds, voraces, stupides et, malgré leurs finasseries, bafoués par les citadins, dupés ou exploités par les soudards, par les curés, par les moines, par toutes sortes de parasites ambulants, et ainsi revit devant nous le Nuremberg du xvi*^ siècle et sa banlieue. A ces peintures de mœurs, Sachs ajoute son propre portrait. Son œuvre nous le montre attristé par instants, gémissant sur la méchanceté des hommes, comprenant que la Réforme n'a pas changé les âmes, faisant néanmoins le prédicateur, recommandant à ses contemporains le labeur régu-
lier, le mariage et l'amour du prochain, leur répétant que contentement passe richesse, tâchant aussi de les amuser, riant, gouaillant même, joignant à la solidité du caractère une robuste gaîté, une bonhomie malicieuse et parfois une fine ironie. Il est bien de Nuremberg, de cette ville que Mélanchton comparait à Florence et que Luther appelait l'œil et l'oreille de l'Allemagne, la ville où régnait un esprit fait de bon sens et d'humour, la ville du Mutterwitz.
Après Hans Sachs, la littérature poétique cite encore quelques noms, Ringwaldt, Rollenhagen, Fischart qui rappellent assez sa manière.
Ringwaldt, pasteur de la Marche (1530-1599), composa, outre des cantiques, deux poèmes didactiques, la Piwe Vérité et la Chrétienne Admonestation du fidèle Eckart. Il est diffus et plat; mais il parle la langue du peuple, il retrace les vices de son époque, et il ne ménage pas les grands de la terre. Sa comédie. Spéculum mundi, contient une vive satire de la noblesse toujours prise de boisson, un sombre tableau des persécutions exercées par les catholiques de Moravie contre les protestants et de touchantes scènes de famille.
Rollenhagen a plus d'art et de savoir que Ring^valdt. Il prétendit refaire la Batrackomxjomachie dans son Froschmeuseler ou « Guerre des souris, et des grenouilles )) (1595). Son style a du naturel, parfois de la grâce, et le poème offre de jolies descriptions et des traits spirituels. Mais l'auteur veut allégoriser l'histoire de la Réforme; il veut exposer ses pensées sur toutes choses, sur l'Eglise et l'Etat, sur la guerre et la paix; il veut montrer qu'il faut craindre Dieu, pratiquer le bien et vivre de peu. Son œuvre est longue, froide, pédantesque.
Fischart (né entre 1545 et 1550, mort en 1590 ou 1591) était de Strasbourg, à moins qu'il ne soit de Mayence. Il relève de Gaspard Scheidt, son parent et son maître. Scheidt était de Worms; il savait le français et il aimait la poésie populaire; il avait traduit, non sans l'augmenter, le Grobianus latin où Dedekind dictait avec une verve ironique aux rustres et butors du temps des principes de conduite. Fischart suivit la voie que Scheidt lui marquait. 11 exécutait un projet de Scheidt lorsqu'il versifiait YEulenspiegel. Comme Scheidt, il traduit du latin et du français en y mettant du sien : les opuscules de Canarius et de Pirkheimer sur la goutte, et des ouvrages de Rabelais, la Prognostication pantagruélique , le Catalogue des catalogues et le premier livre de Gargantua (1575). Il a su reproduire la verve rabelaisienne; car il avait, lui aussi, une verve étincelante, entraînante, exubérante, extravagante; il avait une gaîté plantureuse et luxuriante; il avait ce que nous appelons l'esprit gaulois. Par une foule d'artifices, par l'emploi de la couleur locale, par l'heureuse germanisation des noms propres, par des allusions et des citations, il imprime à son Gargantua l'aspect et l'allure d'une œuvre allemande. Il renchérit même sur l'original, amplifiant le texte de toutes façons et le délayant, détaillant ce que Rabelais n'avait qu'esquissé, ajoutant encore aux énumérations de l'auteur français et allonoreant ses catalofrues, rendant un seul verbe par trente verbes, accumulant à plaisir les diofressions, entassant les allitérations et les assonances, amoncelant les synonymes, amassant les calembours, forgeant des mots baroques et grotesques, maniant sa lancTue et la déformant, la disloquant avec une géniale hardiesse et un sans-gêne inouï. Et d'abord il nous étourdit, nous fascine. Que d'érudition et que d'esprit!
Quelle richesse d'expressions! Quel flux et quel cliquetis de paroles! Quelle profusion, quelle orgie de vocables! Que de folles inventions! Mais bientôt nous remarquons l'efTort. Si brillant et coloré qu'il soit, le développement languit et traîne. Souvent la facétie est par trop grosse, et l'exagération par trop burlesque. Tant de singularités, tant d'exorbitantes bouffonneries obscurcissentla pensée. Faut-il dire en outre que Fischart fait des contre-sens et qu'il n'a pas toujours compris le texte français?
Il ne ménage pas dans son Gargantua l'église catholique, et la plupart de ses œuvres en vers et en prose sont dirigées contre celle qu'il qualifie de Méduse et de Circé. Avant tout, il est pamphlétaire et polémiste. Il attaque le renégat Rabus, l'évêque Nasus, le pape, les Franciscains, les Dominicains, les Jésuites. Il traduit la Ruche romaine de Marnix et les brochures protestantes qui racontent les principaux événements de la guerre de religion, Saint-Barthélémy, désastre de V Armada /]o\\YJié.e des barricades, meurtre de Henri III, bataille d'Ivry. Il célèbre l'alliance de Strasbourg avec Zurich et Berne, et, dans le poème la Nef fortunée de Zurich [1576)^ il chante, longuement, trop longuement, l'exploit des Zurichois qui, dans l'espace d'une journée, vinrent en bateau de Zurich à Strasbourg et, pour montrer qu'ils sauraient rapidement secourir leurs alliés, apportèrent de leur ville une bouillie de millet chaude et brûlante encore.
Il était donc devenu le publiciste de la cause protestante. Quelquefois il se détournait cependant de la politique. Il écrivit une Exhortation sur l'éducation des enfants, un Liçret philosophique de morale conjugale, une Chasse aux puces ou Flôhhatz. Cette Chasse aux puces est en vers; elle a de l'humour et de la vivacité. L'auteur suppose qu'elle a été imprimée à Petit-Puce-
lange et il donne aux puces des noms expressifs : Glisse-au-val, Mords-dur, Pince-la, Pique -derrière, Rouge-trace, Sans-repos, Saute-en-jupe, Soif-de-sang, Tâte-doux. Certaines scènes sont vraiment comiques. Mais le poème, qui comprend deux parties, l'une où les puces se plaignent, l'autre ou les femmes leur répondent, manque d'unité.
Fischart a trop fréquemment des phrases embarrassées et des périodes filandreuses. C'est, en prose, un merveilleux joueur de mots : en transformant les termes, en les agglomérant, en les faisant allitérer ou rimer, il leur donne un sens plaisant, un air pittoresque ou drôle. Son vers, l'iambique de quatre pieds, est alerte, exempt de chevilles, bien que souvent trop facile. Mais Fischart n'a pas d'originalité. î^e fond de ses récits ne lui appartient pas. Il a besoin d'un modèle qu'il copie ou adapte. Son pamphlet contre les Jésuites n'est-il pas imité d'un poème protestant, le Bonnet carrè'i Enfin la mesure, le goût lui font défaut. Il a le style redondant, il appuie au lieu de glisser, il répète h satiété la même idée. Dans ses additions à la Ruche romaine^ qu'il paraît vulgaire à côté de Marnix! Que de vieilles machines poétiques, que de fantaisies étymologiques, que de choses puériles et froides dans la Nef fortunée \ Que de plates allégories dans V Alliance de 1588, où Zurich et Berne, le lion et l'ours, viennent respirer le parfum de Strasbourg, représenté par une fleur de lys!
D'un bout à l'autre du xvi" siècle règne l'influence de Luther, chez les prosateurs comme chez les poètes.
La Chronique baç^aroise de Turmair d'Abensberg ou Aventinus, la Chronique de tout le pays allemand de Sébastien Franck, la Chronique suisse de Tschudi, la
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Chronique poméranienne de Kantzow sont écrites dans une langue claire, franche et forte.
Les Mémoires du xvi^ siècle n'offrent pas les mêmes mérites de forme. On est aise toutefois de posséder ceux de Gœtz de Berlichingen qui, malgré leur prolixité, malgré ce qu'ils ont de rude et de hérissé, plaisent dans l'ensemble par leur naturel et leur bonhomie; ceux de Sastrow qui vit de grands événements et trace de curieux portraits; ceux de Schweinichen qui conte tant d'historiettes sur ses trois princes silésiens; ceux de Thomas et de Félix Flatter où revivent les mœurs de ces vieux étudiants, de ces Baclianten qui voyageaient d'école en école et subsistaient d'aumône, de rapine et de magie.
Le genre de la nouvelle et du roman fut représenté par Pauli, Widmann et Wickram.
Jean Pauli, juif converti qui devint carme, est l'auteur d'un recueil à' Histoires plaisantes et sérieuses [Schimpf und Ernst, 1522). Ce livre, d'un très bon style, contient les anecdotes et les récits que les prédicateurs employaient comme exemples, et Pauli en a tiré beaucoup des sermons de Geiler.
Achille-Jason Widmann a tenté de faire de Peler Leu (1557) un autre curé de Kalenberg; curé, lui aussi, et fort comme un lion, comme un Leu, le héros de Widmann dupe, lui aussi, le curé voisin et ses propres paroissiens.
L'Alsacien Georges Wickram a été le Hans Sachs du roman. Il a composé deux pièces bibliques, un poème didactique sur les péchés capitaux, un autre poème, le Pèlerin errant, dans lequel il attaque la papauté: il a fondé à Colmar une école de maîtres-chanteurs. Ses récits en prose l'emportent sur le reste de son œuvre. Il a des modèles, notamment Boccace; mais, parfois, il
invente et il a su peindre la vie intime, la vie bourgeoise de son époque. Son Rollwagenbiichlein (1555), — Pour lire en char à bancs, — en un style clair et vif, est peut-être le meilleur de ces recueils de facéties qui parurent dans la seconde moitié du xvi® siècle et qui servaient de çade-mecum aux voyageurs et aux joyeux compagnons de ce temps-là.
Comme toujours, le public goûtait les romans étrangers. Malgré ses 24 volumes (1569-1595), la traduction de VAmadis de Gaule faisait les délices de la noblesse allemande. Quant au peuple, il lisait nos romans de chevalerie et longtemps il les lira, ces Volksbiicher, ces « livres populaires » que Goethe dévorait dans son enfance et que les romantiques ont tant prônés, Fortunat, Fierabras^ les Quatre fils Aynion, la Belle Maguelonne, V Empereur Octavien.
Pourtant, à l'exemple de VEulenspiegel, en Allemagne même naissent des romans populaires : le Finkenritter qui rappelle notre baron de Crac, V Histoire de Jean Clauert de Trebbin, rédigée par Barthélémy Krûger, les Schildbïirger ou les Bourgeois de Schilda qui parlent comme des sages et agissent comme des enfants, et le Docteur Faust.
Il avait vécu réellement au commencement du siècle, ce docteur Faust. C'était un charlatan qui, pour duper les gens, leur promettait de renouveler les miracles de Jésus. La légende le métamorphose et le livre, imprimé à Francfort par Jean Spies, en 1587, le représente comme un grand savant aveuglé par l'orgueil et semblable aux géants qui voulaient escalader le ciel, se vantant de retrouver les comédies de Plaute et de Térence, ressuscitant les héros d'Homère aux yeux de ses élèves d'Erfurt, parcourant l'Europe sur le cheval ailé ou sur le manteau
j de Méphisto. Le livre est empreint de l'esprit de la Réforme; il appartient à cette TeufeUUeratur qui personnifiait et incarnait les vices dans des diables; il livre Faust à Satan et il montre qu'un homme qui ne croit plus au Christ et à la Sainte-Ecriture est perdu sans retour. On sait qu'il fut remanié, en 1599, par Georges
' Widmann, augmenté, en 1674, par le médecin Pfitzer, abrégé, en 1728, par un anonyme « aux intentions chré-
\ tiennes ». Mais déjà, dans les mains de îMarlowe, la légende était devenue drame.
Comme les autres genres, le drame avait, pendant le XVI* siècle, subi l'influence de Luther. Lui aussi était souvent un pamphlet; il louait la Réforme et injuriait le pape, il respirait l'âpreté des luttes religieuses. Il traitait des sujets bibliques : Luther n'avait-il pas dit que les livres de Judith et de Tobie offrent une suite de comédies juives? Judith tuant Holopherne rappelait les chrétiens immolant les Turcs. Tobie, de même que Rebecca et les Noces de Cana, glorifiait le mariage. Daniel combattait le culte des images. Abraham, Lazare, l'Enfant prodigue, démontraient la doctrine de la justification. Esther et Aman mettaient en relief la modestie de la vertu et le châtiment de l'orgueil. Vingt auteurs au moins ont traité l'épisode de Suzanne, la femme pure et fidèle, et trente, celui de Joseph, le chaste jouvenceau. ^
Ce drame était latin ou allemand, et dans l'une ou l'autre langue, comme dans les pièces de Hans Sachs, ce n'est qu'une esquisse aux simples contours; rien de développé; des situations indiquées, brusquées; pas d'action, pas de composition et peu de vraisemblance.
Latin, c'est un exercice scolaire taillé sur le patron de VHenno de Reuchlin, ou des pièces de Ilrotsvith, ou des
comédies de Térence, qui restait le favori des écoles.
Kirchmair ou Naogeorg et Frischlin ont fait les meilleurs drames latins.
Naogeorg a de la verve et une passion amère dans sa polémique contre le pape et les ennemis de l'Evangile.
Frischlin, professeur à l'Université deTubingue, spirituel, mordant, haï de ses collègues et de la noblesse, enfermé au château d'Urach par le duc de Wurtemberg qu'il avait offensé, essaya de s'évader et mourut misérablement en tombant sur les rochers (1590). Ses comédies furent représentées pour la plupart devant la cour de Stuttgart (1576-1585), et il y a du mouvement et de la chaleur dans le dialogue, delà 6nesse dans les réflexions, du naturel dans les personnages comiques. L'Ismaël de sa Rebecca est la vivante image du grossier gentillâtre de l'époque, et que de traits Frischlin décoche aux courtisans et aux nobles, ces Polyphèmes, ces Satyres toujours ivres et si cruels envers le paysan ! Il raille l'ignorance des médecins, Tavidité des avocats, le méchant latin des professeurs. Il exalte la victoire de Luther et de Brenz, le réformateur du Wurtemberg. Ce qu'il a fait de mieux, c'est son Julias redivwusy qu'il composa pour montrer qu'il avait l'âme vraiment allemande : César et Cicéron reviennent sur la terre, ils admirent la grandeur de l'Allemagne, ses armes et sa poudre, son imprimerie, ses savants innombrables, et ils ne voient, ils n'entendent qu'avec effroi leurs propres compatriotes, un marchand savoyard et un ramoneur italien!
Les drames allemands sont, de même qu'au xv' siècle, des mystères, des Jeuj; de la Passion, comme celui de Bozen, des Jeux de Pâques, comme celui de Lucerne, des Jeux du jugement dernier ou de V Antéchrist comme celui de Zacharic Bletz (1549), de ces Jeux religieux dont la
représentation exigeait plusieurs jours. Ou bien ce sont des drames bibliques, comme ceux de Hans Sachs, comme ceux de Frischlin — qui fit en allemand un Joseph, une Ruth et des Noces de Cana — comme le Tobie où Wickram dépeint selon sa coutume les menues réalités de la vie, comme V Enfant prodigue de Waldis (1527) et la Suzanne de Rebhun (1535), remarquables, l'un par l'aisance du vers, par la marche de l'action et par cette idée que, même sans la foi, les œuvres assurent le salut, l'autre, par sa solide structure, par la simplicité de sa langue et par l'emploi des chœurs à la fin de chaque acte. Ou bien ce sont des jeux de carnaval, comme ceux de Hans Sachs ou comme les pièces de Gengenbach et de Manuel.
L'imprimeur balois Gengenbach a fait de petits drames secs et décharnés; mais sa satire dialoguée les Mangeurs de morts (les prêtres catholiques qui vivent de la messe des morts) servit de modèle à Manuel.
A la fois poète, peintre, architecte, soldat et administrateur, le Bernois Nicolas Manuel (1484-1530), qui rappelle par son universelle activité les grands maîtres de la Renaissance italienne, a composé des dialogues et des drames. Deux de ses dialogues, la Maladie de la messe et le Testament de la messe, célèbrent avec assez d'humour et d'esprit le triomphe de la Réforme ; un autre, Barbali^ représente une jeune fille qui refuse d'entrer au couvent. Mêmes mérites dans ses drames : Le pape et le clergé ; la Différence du pape et du Christ, le Marchand d'indulgences. Rude, grossier, obscène, ^lanucl a de la verdeur, de la verve, et une énergique brièveté ; c'est un peintre de mœurs, et il esquisse ses personnages, curés, moines et nonnes, en traits rapides et vigoureux.
Ni Manuel, ni même Haus Sachs n'eurent d'action sur
LITTÉRATURE ALLBUAKOE. •'
le drame national. Il lallut de nouveau que l'influence élranorère vînt à la rescousse.
Dans les dernières années dn xvi® siècle — dès 1585 — se montrent en Allemagne des troupes de comédiens anglais. Peu à peu, des Allemands y entrent. Ils finissent même par remplacer entièrement les Anglais, et leurs « bandes », comme on disait, après avoir joué en anglais, jouent en allemand. Elles représentent d'abord des traductions libres, incomplètes, négligées, puis des pièces originales, et elles gardent ce qui faisait le succès des comédiens anglais, non seulement le fracas et les horreurs qui donnaient le frisson au public, assassinats, supplices, combats, mais les divertissements comiques, chants, danses, tours de force ou d'adresse, et surtout le rôle d'Arlequin, de Hanswurst ou « Jean Saucisse », de Pickelhering ou « Hareng salé », de Schambitasche ou « Jean Potage », de Jean Bouset ou de « Jean Punsch » ; oublier le bouffon dans une pièce, c'était oublier dans un repas la salade et le rôti.
Deux de ces troupes se mirent au service du landgrave Maurice de Hesse et du duc Henri-Jules de Brunswick-Lunebourg qui composèrent eux-mêmes les pièces qu'elles devaient jouer. On a douze drames de Henri- Jules (1593-1594). Ils sont en prose, et, de même que dans les pièces anglaises, les coups et les meurtres n'y manquent pas, non plus que le bouflfon qui parle en patois. Suzanne et Vincent Ladislas passent pour les meilleurs ; mais Suzanne n'est qu'un remaniement malhabile de la Suzanne de Frischlin, et le héros de Vincent Ladislas, qu'une pale copie du capitan italien.
Un notaire de Nuremberg, Jacques Ayrer (mort en 1605), entreprit de fondre et d'unir la manière des Anglais et celle de Mans Sachs. Il écrivit en vers de
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huit syllabes de nombreuses pièces sur des sujets divers. Si fécond et si varié qu'il soit, et bien qu'il puise à toutes sources, il n'a pas la verve et la facilité de Hans Sachs : il est lourd et grossier, prolixe et monotone. Mais il motive l'apparition du bouffon qui devient dans ses œuvres un messager, un serviteur, un fou de cour; il introduit comme intermèdes des chants populaires; il a même créé — dès 1598 — le genre de l'opéra en composant des piécettes dont les strophes devaient être chantées d'un bout à l'autre sur un air connu.
Peu à peu, bien que péniblement, l'art scénique du XVI® siècle a progressé. Le drame latin ou savant imité de l'antique, se corse et s'étoffe; le développement de ses situations se prolonge; ses personnages font moins de soliloques et apprennent à se donner la réplique; son [dialoofue s'anime et s'entremêle de sentences; son action se resserre. Et ces mérites du drame latin, le drame allemand commence à les acquérir. Mais, latin ou allemand, et si correct qu'il soit, le drame de cette époque ressemble, comme Agricola disait de son Jean Hussy autant à un drame qu'un corbeau k un cygne. Les comédiens anglais ont montré qu il faut, pour bien jouer une pièce, non pas des amateurs, mais des acteurs de profession. Ils ont enseigné la division en actes et en scènes Ils ont éveillé ce théîitre encore dans l'enfance. Leurs pièces n'étaient pas des leçons de morale; quels que fussent leurs défauts, elles avaient du mouvement, de la vie; elles offraient une action et une intrigue. Malheueusement, l'Allemagne n'eut ni un Shakespeare ni un Corneille, et elle n'avait et de longtemps elle ne devait ivoir une capitale, un Londres ou un Paris.