CHAPITRE VIII
La guerre de Trente Ans. — La langue. — Sociétés. — Opitz. — Fleming. — Les Silésiens. — Gryphius. — Seconde école de Silésie. — Hofmannswaldau et Lohenstein. — Poètes : Gerhardt et Spe. — Satiriques. — Romanciers : Moscherosch, Grimmelshausen, Weise, Reuter. — Savants : Pufendorf, Thomasius, Leibniz, Wolff. — L'Aufklàrung.
Le xvii^ siècle est un siècle d'imitation, et plus que tout autre siècle il subit l'influence étrangère. Déjà au siècle précédent, VAmadiSj le Pantagruel^ nos romans populaires, nos chansons, nos pamphlets étaient mis en allemand, et Paul Schede, dit Melissus (1572), puis un professeur de Konigsberg, Ambroise Lobwasser (1573), traduisaient les Psaumes de Clément Marot et de Théodore de Bèze dont Goudimel avait composé la musique. Déjà Sébastien Franck assurait que les Allemands reniaient leur langage et leur costume et que l'Empire était plein de Français, d'Italiens et d'Espagnols.
La guerre de Trente Ans (1618-1648) achève d'établirl* en Allemagne la domination de l'esprit français. Elle fait! du pays allemand, comme s'exprime Opitz, son propre adversaire et la proie des autres peuples. Les princes copient Louis XIV et les moindres d'entre eux donnent des fêtes et bâtissent leur Versailles. Partout dans lesl"
cours et les grandes familles, des Français, artistes, comédiens, aventuriers. Les Allemands deviennent, selon le mot deLogau, les singes de la France qui vit de leur folie. La langue se corrompt de plus en plus. Elle est envahie, inondée par les mots du dehors, livrée, dit un écrivain du temps, à Monsieur Gaston, à don Antonio et au signor Bartolomeo, à la France, à l'Espagne et à l'Italie. Un poète déclare que ses compatriotes se donnent l'air de ne plus la savoir, et il la compare à un égout qui reçoit les ordures des autres langues ou à une Ménade qui porte une toilette empruntée à tous pays, coiffure romaine, mantille espagnole, gaze italienne, robe française, péplum grec. Quel baragouin, quel jargon, quel mélange des idiomes dans la correspondance des généraux! Un commandant de forteresse doit se manuteniren, se defendiren avec Courage et Valor sans desperiren et à défaut de Suceurs, ou se retiriren sans Confusion ou negotiù^en, accordiren avec l'adversaire qui voudra peut-être le tractiren avec Courtoisie. Un général en chef ou General capo, avant de risquer son Armada, avant de rien tentiren, avant à^ai>anciren et à'attaquiren.^ doit tout consideriren, àoil ponderir en la situation, doit consultiren ses officiers, pour connaître son Avantage et
' son Disavantage', s'il a un Successus, s'il réussit dans son Impresa, il s'efforcera de continuiren, de prosequiren sa Victorie;i[ éveillera la Gelosia des ennemis et empêchera leurs Progresse-, il saura secundiren ses lieutenants s^ils periclitiren, saura les succuriren, les assistiren^ faire avec eux sa Conjunction. Wallenstein, lorsque les Intrighi de la cour ne l'ont pas encore disgustirt, écrit à
. Pappenheim que le commandement lui a été remittirt, et il Vavisiî-et d'obéir h ses Ordinanzen, de s'incaminiren in continenti et sans Dilation !
Pourtant, de généreux esprits travaillaient h régénérer la langue. En 1618, le Souabe Weckherlin publiait ses Odes et Chants, Il versifia dans le goût d'Horace et il fut admiré par un cercle de poètes qui s'était formé à Heidelberg et qui compta Zinkgref et Opitz parmi ses principaux membres. Dans l'appendice de son édition d'Opitz (1624) Zinkgref a reproduit huit pièces de Weckherlin. Lui-même a quelque talent; il exhorte ses compatriotes h « suer » pour l'honneur littéraire de l'Alleniagne; il les exhorte aussi, non sans vigueur, et à la façon de Tyrtée, à défendre bravement la patrie et il décrit assez bien le malheur de l'homme chassé de son foyer par la guerre.
La guerre chassa pareillement les poètes de Heidelberg. Mais ailleurs des sociétés entreprirent de purifier la langue.
La Société frugifére — ou V Ordre du Palmier parce qu'elle avait choisi pour symbole le palmier, le plus utile des arbres — fut fondée à Weimar en 1617 sur le modèle des Académies italiennes par le prince Louis d'Anhalt, présidée par lui, puis par Guillaume IV de Saxe-Weimar, puis par le duc Auguste de Saxe, et dura jusque dans les premières années du xviii^ siècle. Ses membres, princes, gentilshommes, gens de lettres, avaient des surnoms : le Nourricier, l'Espérant, le Savoureux, et, selon l'expression des statuts, ils regardaient comme leur principal devoir de respecter la langue maternelle et de la préserver des mots étrangers.
Les autres sociétés n'eurent pas la même importance et la même durée : la Société du Grand Sapin^ fondée à Strasbourg (1633); VOrdre des Cygnes de VElbe^ fondé à Wedel dans le Holstein par Rist (1656) ; la Compagnie des bons Allemands, fondée à Hambourg par Zesen (1643); la Société des bergers de la PegnitZy fondée à Nuremberg
par Harsdorfer, Birken et Klaj (1644), composée de membres qui s'affublèrent de noms de bergers, divisée en sections dites des roses, des lis, des œillets, ouverte aux femmes, à des « nymphes » dont la plus remarquable fut la savante Catherine de Greifenberof.
Ces sociétés rendirent peu de services; elles se livrèrent à des discussions subtiles; elles inventèrent des mots qui n'étaient pas viables ; elles finirent par s'accuser réciproquement de corrompre la langue.
Un homme qui joint le vouloir au savoir fait souvent plus à lui seul que toute une docte Société. Le Silésien Opitz (1597-1639) poursuivit avec succès la réforme mollement entamée par les Sociétés. Souple, habile, anobli par l'empereur qui lui décerna la couronne poétique, admis dans la Frugifère sous le nom de « Couronné », il sut plaire aux grands par ses louanges et nouer d'utiles relations avec de glorieux étrangers, Heinsius, Grotius, de Thou.
Il aborda presque tous les genres sans rien produire d'original. Ses chansons de société et certains de ses chants religieux eurent un succès mérité. Mais son Heî'cyjiie^ idylle en prose mêlée de vers, est ennuyeuse, et dans ses autres poèmes il se perd en fastidieux développements. Qu'il retrace l'éruption du Vésuve, qu'il célèbre le dieu Mars ou la naissance de Jésus, qu'il déroule les horreurs de la guerre et montre que le chrétien trouve encore en ce monde assez de consolation, Opitz est toujours froid et correct, toujours dépourvu d'inspiration personnelle : nulle grâce^ nulle naïveté, trop de longueurs, trop de fleurs, trop de parure, trop de mythologie.
Son influence surpassa son talent. En 1624, après
avoir publié sept années auparavant en latin un Aristarque ou du mépris de la langue allemande^ il fit paraître son Livre de la poésie allemande. L'ouvrage ne lui coûta que cinq jours. Mais Opitz a traduit ses devanciers, Horace, Vida et surtout Heinsius, Scaliger, Du Bellay et Ronsard. Selon lui, la poésie est une théologie cachée, elle doit instruire, et la lyrique, par exemple, veut être ornée de belles sentences et doctrines. Il prohibe les termes étrangers qui a souillent » la langue et il recommande d'employer le haut-allemand, cette langue luthérienne, comme il dit ailleurs, qui ressemble au dialecte attique chez les Grecs. Pureté, clarté, élégance, noblesse, telles sont, suivant lui, les qualités du style — et les qualités de son propre style. Le poète, dit-il encore, usera de belles épithètes et de mots composés; il nommera l'aquilon, à la façon de Ronsard, chasse-nue^ ébranlerocher ou irrite-mer \ il étudiera l'antiquité classique assidûment. Le plus important chapitre concerne la versification. Opitz en explique nettement les principes. C'est à l'accent^ c'est au Ton qu'on reconnaît quelle syllabe est haute ou basse, forte ou faible. Il n'admet d'autres pieds que l'iambe et le trochée, et parmi les vers iambiques, il donne le premier rang à l'alexandrin qui représente à ses yeux le vers héroïque des Grecs et des Latins. Enfin, il tient la rime pour indispensable.
Ces théories faisaient de la littérature une littérature savante, étrangère h la vie nationale. Opitz et ses disciples écrivirent en allemand comme ils écrivaient en latin ; fidèles à la tradition des humanistes, ils traduisirent ou imitèrent autrui; ils portèrent dans leur langue le style et la pensée des Latins, des Français, des Italiens. Nul commerce avec la poésie populaire qu'ils regardent, ces délicats, comme grossière et triviale.
On dédaigne les œuvres du xvi* siècle, a fables vides et sans art » ; on qualifie lîans Sachs de barbare, et Fisi chart semble, selon le mot de Zinkgref, appartenir aux ' temps antiques. On désire plaire, non au profane vulgaire, l mais aux grands et aux savants. Par suite, rien d'original, rien de naturel et de simple; des enfantillages, des ' compliments, des épithalames, des poèmes funèbres, des pièces de vers sur de minces incidents de la vie des ' cours; un style déclamatoire aux longues et solennelles périodes; pas d'autre mètre que l'alexandrin rimé, monotone, endormant, redondant^ plein d'antithèses. Mais la littérature pouvait-elle dès cette époque se développer librement? Ne devait-elle pas apprendre d'abord le sérieux, la dignité, le sentiment de la forme? Comme notre Malherbe, Opitz rappelait la poésie aux règles du devoir.
Son disciple, le Saxon Paul Fleming (1609-1640), est moins net et moins correct que lui; il a de l'emphase, de la froideur, de la subtilité. Mais il tire ses sujets du profond de son cœur. Il dit sans nul apprêt le vin et les joies de l'existence. 11 avoue qu'il aime la gloire et qu'il n'a dans ses voyages trouvé de cruelles ni à Reval ni en Russie. Avec quelle tendresse, il évoque les lieux où s'écoula sa jeunesse, le village de Hartenstein qui lui offrit le premier baiser, la Mulde où il nageait si gaiement ! Il sait donc composer, pour parler comme lui, des chants de doux repos et de douce vie, des chants où il y a du ciel. A l'occasion, il prend le ton vigoureux et viril. Il gourmande les Allemands, ces lâches qui n'ont plus leur âme acérée et leur sang guerrier, qui n'ont que la mine, l'apparence et le plumet, qui portent des cuirasses trop lourdes pour leur corps amolli, qui se coiffent du casque de leurs pères, et ce casque est trop
large pour eux! Dans ses chants religieux, lorsqu'il se soumet à la volonté de Dieu qui le console et le conduit en toutes choses, il a des accents fermes et pénétrants. Aussi, comme dit la fière épitaphe qu'il se fit, on le nommera toujours.
Mais Fleming tremblait devant Opitz qu'il regardait comme le prince des poètes et l'Homère de son temps. L'influence d'Opitz était si grande que ses élèves, bien qu'appartenant à toutes les régions de l'Allemagne, se donnèrent la dénomination de Silésiens : l'école d'Opitz, c'est l'école de Silésie.
Il y avait plusieurs Silésiens dans le nombre : Scultetus que Lessing édita ; Tscherning, Titz, Kaldenbach qui commentaient dans leurs cours à Rostock, à Danzig, à Tubingue les poésies du maître; Logau qui disait que, si les Latins avaient Virgile, les Allemands avaient Opitz.
Partout Opitz avait ses admirateurs.
C'étaient à Kœnigsberg, Robertin, Albert, Simon Dach et autres. Robertin fut leur excitateur et Albert mit leurs vers en musique. Le plus remarquable, Simon Dach, (1605-1659), doux et mélancolique, aisé, facile, souvent trop facile, est l'auteur de cette touchante Annette de Tharau^ cet hymne de l'amour conjugal qui se chante encore aujourd'hui, et il rappelle Fleming lorsqu'il retrace la joie de l'homme qui n'a que des amis fidèles et qui ne craint pas la mort parce qu'il soupire après Dieu et compte vivre à jamais dans la céleste patrie.
C'étaient à Halle le recteur Gueinz; à Weimar, la Fruorifère et son archiviste et historien Neumark; à Wittenberg, Auguste Buchner; à Nuremberg, Harsdôrfer; à Hambourg, Zesen; à Wedel, Rist.
Harsdorfer (1607-1658) s'attache aux Italiens plutôt qu'aux Français et il a dans son Entonnoir poétique des
vues ingénieuses et justes. Mais il est l'élève d'Opitz ; il veut que la poésie instruise et que le drame contienne force sentences et maximes ; il recommande les artifices du métier. C'est pourquoi les œuvres de ces poètes de Nuremberg sont puériles, insignifiantes. Ils peinent, les malheureux, pour faire des strophes qui commencent et finissent par les mêmes mots, pour répéter quarante fois la même consonne dans la même ligne, pour imiter par la disposition de leurs vers la forme des objets qu'ils décrivent, un cœur, une coupe, une croix, une balance !
Rist (1607-1667) est aussi un Opitzien, et ses poésies, ses drames eurent du succès. Que de vigueur dans son hymne sur l'effroi que l'Eternité lui inspire : « Eternité, mot de tonnerre, épée qui transperce l'ame, commencement sans fin! » Mais il avait trop de fécondité pour n'être pas médiocre, et sa pièce V Allemagne qui désire la vaix (1647) n'est qu'une froide allégorie.
Zesen (1619-1689), encore plus fertile que Rist, eut de l'imagination, du savoir et même du style. Son roman, V Adriatique Rosemonde (1645), est un roman de mœurs contemporaines. Deux amants sont séparés : la Vénitienne et catholique Rosemonde demeure à Amsterdam, et celui qu'elle aime jusqu'à en mourir, le protestant Markhold, part pour Paris; pendant l'absence du jeune homme, Rosemonde mène une vie pastorale; elle prend pour couleur le bleu mourant, le sterbeblau, et tout en elle et chez elle, vêtement, table, mur, plafond, parquet, est bleu mourant; Markhold revient et il rompt lorsque le père de Rosemonde exige qu'elle reste catholique et élève dans sa religion les filles qu'elle aura. Zesen traite ainsi la question des mariages mixtes et pour faire de sa nouvelle un roman, il développe assez habilement la
matière, prête à ses personnages de longues conversations, décrit toutes choses, paysages, maisons, meubles, tableaux et habits. Il prétendait joindre la pureté de l'expression à la solidité du fond; mais son érudition étouffe ce qu'il a de talent, et il voulait remplacer tous les mots d'origine étrangère par des mots allemands, Jupiter ^ar Erzgott, Pallas par Kluginne, Vénus par Lustinné, Vulcain par Glutfang, « Cabinet » par Beizimmer, « Fenster » par Tageleucliter, « Kloster » par Jungfernzwinger, « Natur » par Zeugemutter ou Geburtsarty « Theater » par Schauburg. En un langage mystique et sur un ton d'oracle il affirmait que le latin et le grec dérivent de l'allemand et il citait à l'appui de sa théorie le mot Heerkeule, « massue de guerre », d'où serait venu le nom d'Hercule !
Un seul homme parut alors balancer Opitz, son compatriote André Gryphius (né et mort à Glogau, 1616- 1664). On le nomma le père de la tragédie allemande et au siècle suivant Elie Schlegel le comparait à Shakespeare. Il eut longtemps une existence agitée et il vit de très près les fureurs de la guerre et, comme il dit, l'épée grasse de sang, les tours en flammes, et chose pire que mort, pire que peste, incendie et famine, nombre des siens qui se laissaient ravir jusqu'au trésor de l'àme! De là sa profonde tristesse. Dans ses poésies d'un style assez lourd et rude il ne parle que de sa lassitude de la vie et de l'instabilité du monde. Pour lui, pas de plaisir qui ne soit empoisonné d'angoisse. Il ne cesse de songer à la mort et il intitule un de ses recueils Pensées du cime' tiére et un autre Poésies du tombeau. Ce qui le soutient et le réconforte, c'est sa confiance en Dieu, en celui qui reste toujours roi; il assure que Dieu le console; il croit que
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Dieu lui tend la main et le suit du regard, le protège contre le prince de l'enfer.
Il a composé cinq tragédies en alexandrins rimes; Léon l'Arménien : Balbus, chef d'une conspiration, est arrêté, condamné, délivré, et il fait tuer l'empereur Léon ; — Catherine de Géorgie : le roi de Perse Abbas envoie au supplice Catherine sa prisonnière qui l'a dédaigné; — Cardenio et Célinde : Cardenio aime Olympia et veut assassiner son mari; Célinde, délaissée de Cardenio, recourt au sacrilège ; tous deux sont guéris de leur amour par la vue de la mort; — Chardes Stuart : le monarque est exécuté, malgré les ambassadeurs étrangers, sur l'ordre de Cromwell entraîné par Fairfax; — Papinien : Bassien ou Caracalla, meurtrier de son frère Géta, fait décapiter Papinien, qui refuse de justifier le fratricide. L'intrigue de ces pièces est simple. Mais elles ont cinq actes, et, pour remplir les cinq actes, Gryphius attribue un grand rôle aux confidents, évoque des esprits qui parlent et, marchent, introduit des chœurs lyriques qui moralisent à la fin de chaque acte sur les événements. 11 est long, languissant, monotone. Ses personnages, qui ne sont que des êtres de convention, débitent des monologues interminables. Et que de pensées recherchées, que de phrases prétentieuses! Les tragédies de Gryphius ne sont que des exercices de rhétorique; il a subi l'influence de Vondel et de notre Garnier qui, tous deux, relèvent de Sénèque le tragique: mêmes procédés; même style sentencieux, tendu, affecté; même goût de l'exagération, de la déclamation, de l'argumentation.
Ses comédies ont plus d'intérêt. Mais Gryphius n'avait pas la malice et le léger crayon que le genre exige; il tombe dans la farce et trace des caricatures. Le Peter Squenz^ imité d'une pièce du Hollandais Granis-
berger, rappelle l'intermède du Songe d'une nuit cCété : les habitants de Rumpelskirchen et le magister Squenz donnent à leur roi une représentation coupée de grotesques incidents, et le roi se fatigue plus à rire qu'à regarder. \J Horrihilicrihrifax n'a pas d'unité, pas d'action; les scènes se précipitent; le comique est souvent forcé, et les caractères, deux capitans ridicules qui panachent de français et d'italien tout ce qu'ils disent, un maître d'école qui parle grec et latin, un Juif qui farcit de termes hébreux ses moindres propos, une vieille entremetteuse qui rage de ne pas comprendre, sont bien superficiels. La meilleure production de Gryphius, c'est une comédie double : le Fantôme amoureux et VEsdaniine aimée. Les deux pièces, qui n'ont aucun rapport, se mêlent l'une à l'autre : dans la première, imitée de Quinault, des gens de haut parage qui se servent de l'alexandrin; dans la seconde, imitée de Vondel, des manants qui s'expriment en prose et en dialecte silésien. Eglantine offre des qualités rares, naturel, gaieté, connaissance de la vie populaire, observation des mœurs villageoises. C'est dans l'œuvre de Gryphius ce qu'est la Cruche cassée dans l'œuvre de Henri de Kleist, et il a peint de façon piquante le bailli Guillaume, pédantesque et rude, qui sait mater les paysans par ses décisions énergiques et les éblouir en même temps par les mots étrangers qu'il écorche.
Gryphius se rattache tout ensemble et h Opitz et aux successeurs d'Opitz, qui forment la seconde école de Silésie. Ces écrivains reconnaissent l'autorité d'Opitz; mais ils veulent mettre dans leurs productions plus d'imagination, de passion et d'élégance; suivant eux, Opitz n'a pas assez de couleur et de flamme, assez de
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gentillesse et de grâce. Leurs maîtres furent les Italiens, surtout Marino, et les Français. De là leur emphase, leur culture, leur boursouflure, leur Schwulst — c'est l'expression consacrée. — De là tout ce qu'ils ont d'affecté et d'affété.
Les chefs de l'école sont des Silésiens, Hofmannswaldau et Lohenstein, l'un, courant après le bel esprit, frivole et doucereux, flasque et mou, l'autre visant au sublime, mais pompeux, pesant et obscur dans son faste brutal.
Hofmannsv^^aldau (1617-1679) a composé des Héroïdes ou lettres amoureuses de couples célèbres, et il se vantait d'avoir introduit l'amour dans la poésie allemande. Mais l'amour, tel qu'il l'entend, n'est que la volupté, cette volupté qu'il appelle le sucre de la vie. Il mêle de lascives allusions aux fades galanteries. Un des personnages de ses Héroïdes, Emma, répond à une déclaration d'Eginhard : « A la poix de tes yeux mon œil reste collé » et après avoir souhaité que la faveur du ciel la parfume, elle et lui, de civette et de musc, elle conclut : « Je ferme mon billet et je t'ouvre ma chambre ! » Mais le poète ne dit-il pas à sa maîtresse qu'elle est le soufflet de ses soupirs, le papier-brouillard de sa tristesse, le sablier de sa peine, l'huile de sa douleur, la chaise percée de son repos, le clystère de sa poésie?
Lohenstein (1635-1683) fit et des romans et des tragédies. S'il a quelque talent, il manque, lui aussi, de goût. Il dira d'un beau sein que : « sur des globes de marbre le vermillon couronne le lait ». Son théâtre abonde en scènes soit hardies, soit cruelles. Dans Clèopâtre la reine, qui veut séduire Auguste, lui détaille les charmes de son corps blanc comme neige. Dans Agrippine Othon offre sa femme à Néron et Agrippine s'offre elle-même à son fils. Dans Epicliaris les conjurés boivent du saug pour
s'exciter au meurtre de l'empereur, et, lorsqu'ils sont arrêtés, on leur arrache les yeux et la langue, on leur ouvre les veines, on les bat jusqu'à la mort. Comme Hofmannswaldau, Lohenstein, bourgeois respectable et grave magistrat, croit faire œuvre sérieuse ; il se pique d'être érudit, il annote son texte et joint à chaque pièce un commentaire. Dans son vaste roman d'Ar/ninius et Thusnelda, qui parut en 1689 et compte plus de trois mille pages, il disserte sur tout, sur l'origine des croyances et les usages des peuples anciens, sur les doctrines des philosophes, sur les vertus et les vices, sur les gouvernements, sur la nature.
Ziegler (1653-1697) nomme Hofmannswaldau et Lohenstein ses modèles. Il écrivit des Hèroïdes qui commencent par la correspondance d'Adam et d'Eve, et un roman, la Banise d'Asie^ qui l'emporte de beaucoup sur VAnninius . Ziegler a l'enflure de l'école; une femme dira, par exemple, à un homme : « Jetez l'ancre de votre affection dans la mer de mon amour ». Mais il est court et plein de péripéties ; il mêle le plaisant et le sombre, le tendre et le terrible; pas de digressions savantes; pas de morale ennuyeuse; des batailles, des aventures, les mœurs du Pégou d'après Francisci, une princesse qui présente l'image de la perfection et qui défend son honneur le poignard h la main, un « prince complet », beau, intrépide et sensible, un valet fidèle et inventif, un despote buveur de sang. Le public fut ravi, et si Frédéric II récitait moqueusement à Sulzer le début emphatique de Banise^ Gottsched regardait l'œuvre de Zieffler comme le meilleur de tous les romans allemands, et le Wilhelm Meister de Gœthe faisait jouer parmi ses marionnettes le tvran Chaumigrem au cœur de tigre.
Tous les poètes de ce temps, même les plus licencieux, ont célébré le Christ et leurs sentiments chrétiens. Aussi, la poésie religieuse l'emportait sur la poésie mondaine, et le cantique protestant florissait. De même que Gryphius, Paul Gerhardt (1606-1676) met en Dieu son espoir absolu. Gryphius disait que Dieu montre sa gloire quand la nôtre défaille, qu'on le voit lorsqu'on croit qu'il s'est caché, qu'il doit prendre soin de nous qui sommes ses enfants. Pareillement, Gerhardt considère Dieu comme un père qui le mène et le guide. C'est à Dieu qu'il faut « confier sa route » ; c'est Dieu qui trouvera (( les voies où posera notre pied «; Dieu monte la garde à notre porte; Dieu nous défend de Satan qui nous convoite et qui cherche à nous dévorer; Dieu nous aide à combattre « en chevaliers » et à vaincre le démon, nous aide à mourir avec joie, à franchir le seuil du ciel, et Gerhardt ne cesse de louer ce Dieu dont le cœur est sans fard, ce Dieu qu'il nomme son trésor, sa lumière, la vie de sa vie, ce Dieu qui pour nous sauver se jeta dans la gueule de la mort, ce Dieu qui punit avec la verge et non avec l'épée, ce Dieu indulgent qui prend notre péché et le lance dans la mer. A Dieu toute gloire et tout honneur! Gerhardt veut, tant qu'il vivra, chanter et magnifier Dieu. Il n'est pas très varié ni très original; il paraphrase la Bible, saint Bernard et Jean Arndt, l'auteur d'un livre d'édification, le Vrai Christianisme (1605-1609), à qui son style agréable et clair valut longtemps de nombreux lecteurs. C'est à saint Bernard que Gerhardt emprunte le cantique : « 0 tête pleine de sang et de blessures, pleine de douleur et pleine d'opprobre ». Il est parfois prosaïque, parfois afifecté, et il prie Jésus d'étendre ses deux ailes pour abriter son poussin. Il manque de force, d'éclat. Mais il est naïf, sincère, tou-
LITTÊRATCRE ALLEMANDS. Iv
chant, plein d'onction, et il a de la grâce et de l'harmonie. Quel charme dans son Chant du soir qui retrace et le calme de son âme et le calme de la nature ! Tout repose, le monde entier sommeille, plus de soleil, la nuit a chassé le jour, les étoiles d'or resplendissent dans le ciel bleu, et lui, il élève sa pensée vers le créateur, et Jésus, cet autre soleil, vient luire dans son cœur. La douceur, voilà le trait marquant de Gerhardt, et il dit lui-même qu'il vise à la douceur, qu'il voudrait orner son cœur de doux et paisibles sentiments, mit stillem sanften Mut.
Gerhardt était inébranlablement orthodoxe. L'Alsacien Spener (1635-1705) voulut « bâtir une petite église dans l'église )) et il fonda le piétisme. Il n'a pas de talent, mais son influence fut grande. Sa doctrine régna bientôt à l'Université de Halle; de là, elle se répandit sur l'Allemagne luthérienne, et, comme on lit dans Wilhelm Meister, elle gagna non seulement les gens du peuple, mais des gentilshommes, des comtes, des princes.
Un des élèves les plus connus de Spener est le Saxon Arnold (1665-1714), auteur d'une Histoire des églises et des hérésies qui, selon le mot de Gœthe, donne une idée avantageuse des hérésies. Ses poésies offrent des gaucheries et des incorrections; il manque parfois de goût. Mais souvent il prend l'essor et, plein de l'amour divin, il s'élance loin des villes, dans le paradis de la campagne pour y mieux louer Dieu, s'élance loin de la terre, sa prison, et s'envole vers Dieu, s'attache à Dieu pour ne plus le lâcher : Dieu est son « unique bien », Dieu l'arrache à l'esclavage des sens.
L'église réformée eut aussi ses piétistes. Un d'eux, Neander (1610-1680), a laissé des chants religieux dont quelques-uns soutiennent le parallèle avec ceux de
Gerhardt. Comme Gerhardt, il nomme Jésus son désir, et il compte les jours, souhaite de paraître très prochainement devant le trône de Dieu. Le plus connu de ses chants, Loue le Seigneur^ compare le Tout-Puissant à un aigle qui porte l'âme sur ses ailes et à une pluie d'amour qui tombe du ciel par torrents.
Les catholiques ne restèrent pas en arrière. Il est dommage que le jésuite alsacien Balde, qui composa de si bons vers latins, ait manié gauchement sa langue maternelle. Mais un autre jésuite, Frédéric de Spee (1591- 1635) prouva, comme il dit, qu'un Allemand pouvait louer Dieu avec autant d'art que les étrangers. Il a lait un livre mi-prose mi-vers, le Lwre <Vor de la vertu, et un recueil de poésies religieuses qu'il intitula Malgré le rossignol parce que l'auteur chante — tels sont ses propres termes — malgré tous les rossignols avec une aimable douceur. Les deux ouvrages parurent en 1649. Le Livre d'or est plein des effusions du plus ardent mysticisme : Jésus est le fiancé de l'âme, et l'âme veut lui sucer ses blessures, veut s'enfoncer dans l'abîme de son amour, se consumer, s'anéantir avec lui. De même, le recueil Malgré le rossignol. Spee, s'inspirant du Cantique des cantiques, décrit l'union de l'âme avec Jésus et sa « douce peine ». La fiancée de Jésus brûle d'un feu, d'un « incendie » que rien ne peut éteindre; elle désire jouir de Jésus; elle demande à Jésus s'il aura pitié d'elle; elle supplie Jésus de la prendre, de l'apaiser; elle crie « Oh Jésus! », et l'écho de la forêt lui répond : « Oh Jésus! » jour et nuit elle soupire, et pleure, et gémit, et assure qu'elle est malade d'amour et que son cœur fond comme une cire molle, qu'elle a soif de Dieu et que la vue de Dieu lui enflamme le sang. Enfin, elle le trouve, le « beau héros », le « jeune homme », le « noble » dont les mains
blanches sont « sœurs des cygnes », et il l'embrasse, l'assied à côté de lui. Spee se complait à ces peintures d'un divin érotisme. Il montre également, non sans longueurs, Marie-Madeleine qui a bu le poison d'amour et qui se lamente sur Jésus disparu. Il fait parler Dieu le père et Dieu le fils comme deux amants qui se déclarent leur passion. La pastorale se mêle à ces pieux raffinements. Les étoiles sont des moutons d'or que la lune mène paître dans les champs bleus du ciel. Jésus est un berger qui conduit ses brebis au jardin des Oliviers sur le bord du Cédron, et il prie ceux qui l'assistent de laisser aller ses agnelets en paix. Spee le célèbre sous le nom de Daphnis; et la lune, le pasteur Damon, le Cédron déplorent le sort de ce Daphnis, le meilleur et le plus beau et le Dieu des bergers. S'il pouvait, Spee mettrait tout en églogue : il représente deux pâtres qui, soit durant la nuit, soit au lever du soleil, exaltent le Seigneur à l'envi. Il associe ainsi la nature à sa dévotion, et cette nature, il la représente au printemps et en été, lorsqu'elle est gaie et folâtre; ce ne sont que rayons d'or dardés par le soleil, brises légères à travers le tendre feuillage, prairies revêtues de soie verte, fleurs où butinent les abeilles bourdonnantes, frais ruisselets qui serpentent en souriant et jouent avec les cailloux, oiselets tirelirant sur les branches, rossignols chantant à se briser le cœur, luths et violons se promenant sous bois, et puisque règne la joie, puisque, avec l'hiver, s'éloigne la tristesse, Spee convie tous les instruments et toutes les voix des hommes à louer Dieu. Certes, il enjolive, édulcore, afï'adit les choses ; il emploie trop souvent les mêmes images; il abuse des diminutifs mionards et de certains mots comme Pfeil ou « flèche ». Mais il est ingénieux, gracieux; il manie assez habilement le vers, et, sans
connaître la poétique d'Opitz, il avait, dit-il dans sa préface, compté pour longues les syllabes sur lesquelles tombe l'accent, et pour brèves les autres.
Un médecin de Breslau, un protestant qui se convertit et se fit moine, Jean Scheffler, plus connu sous le nom d'Angelus Silesius (1624-1677), est plus curieux encore que le jésuite Spee. Il avait lu Jacques Bohme, le cordonnier de Gôrlitz (1575-1624) tourmenté par la pensée de l'infini et convaincu qu'il avait reçu l'illumination divine et qu'il pénétrait jusqu'aux mystères de l'être, Bôhme dont les œuvres sont un singulier assemblage de théologie et de métaphysique, Bohme, subtil, confus, obscur, mais dont l'allemand a de la vigueur. Dans une même année, en 1657, Angélus Silesius publia le Pèlerin angélique et les Saintes délices de Vâme. La première de ces productions contient des sentences souvent profondes et imprégnées d'un panthéisme dont l'expression a quelque chose de senti. La seconde est un recueil de poésies mystiques. L'auteur montre Psyché ou l'àme qui soupire après Jésus comme la tourterelle après le tourtereau, et qui le cherche partout; elle veut lui baiser la bouche; elle veut, s'il est blessé, qu'il repose sur ses seins. Mais Angélus Silesius touche parfois d'autres cordes et dans certaines pièces, lorsqu'il invite l'âme à lutter et à vaincre, ou lorsqu'il représente le Christ entraînant les chrétiens et leur frayant la route, il a le ton rapide et mâle.
Un capucin, le père Martin de Cochem, publia dans l'année 1691 une Vie du Christ en prose. Il n'épargne pas les descriptions pittoresques, les détails précis qui font impression, et son récit, tiré soit des mystiques du moyen âge, soit de sa propre imagination, est attachant par l'accent d'une émotion naïve et fervente, par la façon saisissante d'exposer les choses et de pousser à bout les
situations. Quand il raconte la naissance de Jésus, il dit que la grotte avait treize pieds de haut, que Marie aux beaux cheveux d'un blond doré ôta voile et manteau, et que lorsque Jésus vint au monde ce comme un fiancé couronné », le monde entier fut éclairé comme en plein jour. Il peint l'état d'âme de ses personnages : avant sa délivrance, Marie s'agenouille et s'excuse à Dieu de n'avoir ni soie ni velours pour envelopper l'enfant divin.
De même que dans la poésie religieuse, de même dans la satire et le roman plusieurs écrivains offrent les fortes qualités du xvi* siècle et la veine populaire.
Logau, Rachel, Lauremberg, Schupp, Abraham a Sancta Clara sont les principaux satiriques de l'époque.
Logau s'élève contre les gallomanes. Ses vers lourds et négligés renferment des expressions vieillies et des silésismes. Mais quelques-unes de ses trois mille Epigrammes qui parurent en 1654, une année avant sa mort, sont de bonne frappe. Il écrit que la France est le maître et l'Allemagne, le valet; que les Allemands, semblables aux enfants, imitent ce qu'ils voient de nouveau; que leurs mœurs sont à la mode comme leurs habits; que les hommes vont se changer en loups puisque les Allemands deviennent Français, et il nomme l'Allemagne le réceptacle du vice, de la honte, de l'infamie et de tout ce que les autres peuples jettent aux balayures.
Rachel et Lauremberg se sont, comme Logau, moqués de l'engouement des Allemands pour l'étranger. Rachel, qui publia ses vers en 1664, assure que si un Français s'avisait de mettre des éperons à son chapeau et des souliers à ses mains, un Allemand le copierait sur-lechamp. Lauremberg qui, malgré Opitz, se sert de son dialecte bas-allemand dans ses Quatre Satires (1652) et se
pique de faire des vers aussi simples que le bonnet de sa grand'mère, a plus d'esprit, plus d'humour et plus d*art que Rachel : il ne sait, lorsqu'il entend le jargon des Allemands, s'ils parlent de Pâques ou de la Pentecôte.
Schuppprononça devant lecongrès de Munster, en 1648, le Sermonpourla paix . 11 combat avec une verve sarcastique les vices de l'enseignement, le pédantisme, la tyrannie du maître qui nuit plus qu'il n'instruit, /;Zf/5 nocei quam docet. Ses prêches, comme ses écrits, entre autres VAmidansle malheur, fourmillent d'anecdotes, et on le surnomma le fablier.
L'Augustin Abraham a Sancta Clara (1642-1709) avait une vaste mémoire, une imagination féconde, une verve intarissable, et il sait peindre les passions et les vices, il conte spirituellement l'anecdote, il fait d'amusantes comparaisons, il a l'expression franche, familière, pittoresque, et ses sermons jettent un jour éclatant sur le Vienne de ce temps-là. Il y a en lui du Murner et duFischart. Mais son style manque de sérieux; il est trivial, bouffon même ; ce ne sont que calembours, que jeux de mots, que pointes et plaisanteries : il dira qu'un soldat ne doit avoir dans ses cartes que du cœur et il ajoute en vers de son cru qu'au militaire sied le courage, comme à la dame le page, comme au chapeau le plumage!
Un roman que les satiriques d'alors condamnent comme extravagant et immoral est VAmadis de Gaule. Il était depuis 1560 un guide du bon ton, un manuel du beau langage, et les dames le lisaient pour apprendre à faire des compliments. Au xvii* siècle d'autres romans le remplacèrent. Ce furent, outre \ Ai^genis de Barclay, outre l'^ls^réede d'Urfé, les œuvres de Gomberville, de La Calprenède et de M^'® de Scudéry. A
l'exemple des Français, les Allemands représentèrent la société de l'époque sous des noms antiques ou étrangers; | ils imaginèrent des intrigues surchargées de détails et enchevêtrées d'incidents de toute sorte; ils voulurent instruire le lecteur, mêler, comme disait Birken, au miel de la fiction l'aloès de la vérité, et ils mirent dans leurs romans tout ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils pouvaient, histoire, politique, religion, morale, géographie, astrologie.
De là, la Dianea où Diederich von dem Werder fit entrer les principaux événements de la lutte trentenaire; y Aj'amene du duc Antoine-Ulrich de Brunswick et sou Octa\>ie àonl un des innombrables épisodes, V Histoire de la princesse Solane, retrace l'aventure du comte de Kœnigsmark et de la princesse de Celle. De là les romans de Zesen, Moïse, Samson et cet Assenât où l'auteur, sous prétexte de narrer la vie de Joseph, décrit par le menu les antiquités égyptiennes. De là, les romans géographiques de Happel ; de là, les deux romans d'Hercules et d'Herculiscus où Buchholz, tout en mettant l'action au m* siècle de Tère chrétienne, raconte la grande guerre de son temps et parsème son récit de pieux discours et d'édifiantes dissertations; delà, VArminiusde Lohenstein et la Banise de Ziegler.
Mais à côté de ce roman héroïco-galant et politicoérudit existait un roman national, un roman qui n'avait rien ou presque rien de faux et de convenu, un roman qui faisait revivre sans déguisement et sans fard, sans docte appareil, la réalité contemporaine. Il était né sous l'influence espagnole : TEbre, dit un poète du temps, envoyait aussi son tribut. En 1615 Albertinus publiait une adaptation de Giisman (TAlfarache et en 1617 Ulenhart, une traduction de Lazarille de Tonnes. Ces romans pica-
rcsques suscitèrent dans la seconde moitié du siècle les œuvres de Moscherosch et de Grimmelshausen.
L'Alsacien Moscherosch (1601-1669) traduisit librement en une prose mêlée de vers, dans les Visions singulières et véridiques de Philander de Sittewald, le satirique espagnol Quevedo. Une de ses visions, la Vie des soldats, les montre cruels, impitoyables, lâchant la bride à leurs caprices, ne cherchant dans la guerre que leur profit personnel, ne pensant qu'à boire et à faire l'amour. Une autre représente Philander comparaissant au château de Geroldseck, sur une cime des Vosges, devant une cour présidée par Arioviste et composée d'Arminius, de Tuisto et de Witekind. A la mise et au parler de Philander, Arioviste le prend pour un Français et les vieux héros germaniques s'indignent contre les Allemands du xvii" siècle qui jettent leur or dans le gouffre de la France. Qu'on ouvre leur cœur; on y trouvera que les cinq huitièmes sont français, un huitième espagnol, un huitième italien, et à peine un huitième allemand. Ils préfèrent les langues étrangères à leur langue maternelle. N'est-ce pas une trahison et une honte? Veulent-ils plaire aux Français? Quel animal change pour plaire à un autre animal son langage et sa voix? Allemand et Welche sont comme chien et chat; est-ce que le chat aboie pour plaire au chien? Il y a dans ces Visions de Moscherosch beaucoup de décousu, et quel amas confus de citations! Mais quel chaud patriotisme et parfois quelle vigoureuse éloquence!
Grimmelshausen (1625-1676) a fait nombre de romans : Courage, histoire d'une vivandière ; Springinsfeld ou « Saute-en-plaine », histoire d'un soldat qui vagabonde et mendie ; le Nid d'oiseaux, histoire d'un talisman qui rend invisible celui qui le porte ; le Fainéant, histoire
d'un lansquenet qui conclut un pacte avec le diable et qui conquiert femme et fortune parce qu'il n'a durant ' sept ans ni peigné ses cheveux et sa barbe, ni coupé ses ongles, ni mouché son nez, ni lavé son visage et ses mains, ni eu d'autre vêtement et d'autre lit que la peau d'un ours. Il a, lui aussi, dans le Michel allemand^ déploré la corruption de la langue. Son œuvre principale, c'est le Simplicissimus (1668). Le plan manque. Après le cinquième livre, et bien que Simplicissimus, las de ses aventures, ait dit adieu au monde, Grimmelshausen le promène en Russie, en Asie, en Egypte. Des dissertations ou d'inutiles épisodes retardent la marche du récit. Mais la première partie de l'ouvrage, celle qu'on peut appeler la partie militaire et historique, ofl're un saisissant tableau, et le plus saisissant qui soit, de l'Allemagne pendant la lutte trentenaire. Simplicissimus a dix ans lorsqu'il assiste à des scènes affreuses : des soldats pillent et brûlent la maison de son père, ils maltraitent les femmes, ils torturent les hommes, et devant ces atrocités, l'enfant se demande pourquoi les soldats sont si barbares envers les paysans. Serait-ce qu'il y a deux espèces d'hommes comme il y a deux espèces d'animaux, ceux qui sont sauvages et ceux qui sont apprivoisés? 11 vit désormais parmi ces « sauvages » ; il les voit s'abandonner à toute sorte d'excès, s'enivrer, se quereller, se battre, se servir de dés pipés; il les entend jurer, sacrer, blasphémer, glorifier leurs débauches et leurs crimes; il les montre superstitieux et croyant aux sorciers, tendant des embuscades, rançonnant les voyageurs, cherchant et découvrant des trésors cachés : pas un détail de leur existence, pas un trait de leur caractère qui soit oublié. Simplicissimus a d'autres mérites encore. C'est un livre populaire, foncièrement allemand : pas de pédantisme, pas d'étalage de science, pas
de grosses invraisemblances, mais des aventures réelles, la vérité dans sa hideur, la misère poignante d'une époque où se déchaînent tous les mauvais instincts, où, selon le mot du héros, il n'y a rien de plus stable que l'instabilité. Le style est simple, clair, rapide; peu de termes étrangers, mais des expressions tirées du meilleur fonds indigène; parfois de longues périodes, mais d'ordinaire des phrases courtes, nettes, vives; des crudités, des obscénités, mais assez rares et inévitables dans une peinture de la soldatesque. Enfin, le personnage de Simplicissimus inspire l'intérêt et la sympathie. D'abord, ses entours lui paraissent horribles et il avoue avec efi'roi qu'il n'est pas au milieu de chrétiens. Puis, insensiblement, il cède au vice. Pourtant il garde un reste d'honnêteté et, par un effort de sa volonté et lorsque le malheur le persuade de la vanité des choses, il revient à la vertu.
Christian Weise (1642-1708) a été l'élève de Griramelshausen et de Moscherosch. Recteur du gymnase de Zittau, pédagogue et non poète, il veut que la poésie ne se distingue de la prose que par le rythme et la rime. Lui-même se vante de n'avoir usé, lorsqu'il versifiait, que des expressions de la conversation commune et il emploie la prose dans ses drames parce que les gens ne causent pas en vers! Ses pièces — on en compte cinquante-cinq — avaient pour but d'instruire la jeunesse scolaire et de l'exercer au maniement de l'idiome maternel, de lui délier la langue : de là le grand nombre de ses personnages. Il est souvent vulgaire et plat. Ses pièces bibliques ne sont que des histoires dramatisées, longues et ennuyeuses. Ses pièces historiques et politiques — il traite la chute du maréchal d'Ancre, celle du maréchal de Biron, celle d'Olivarès et la révolte de Masaniello — renferment d'heureux
dialogues et des scènes animées; mais pas d'action, pas de physionomies distinctes, rien de préparé, de motivé. Ses comédies, comme le Machia^>el de village, surchargées toutefois d'épisodes, offrent, avec une donnée originale, des traits spirituels et amusants : il avait, sinon de la délicatesse, du moins de la malice et de la verve. Mêmes défauts et mêmes qualités dans ses romans qui parurent de 1Ô71 à 1676. Ses héros voyagent pour chercher les trois plus grands fous ou les trois plus gratids sages de la terre, ou bien pour étudier les effets du Fo/m Hz, de la curiosité qui pousse 1 homme à courir après des plaisirs trompeurs ou des honneurs immérités. Là encore, Weise ne vise qu'à instruire, et, — c'est son mot, — qu'à faire réfléchir tous les intéressés, qu'à leur insinuer par une pieuse (raude, per piam fraudem, les règles d'une bonne conduite. Son récit n'est qu'une suite d'esquisses qui tiennent faiblement ensemble; mais Weise sait observer, il ne décrit pas un monde de fantaisie, et le comique de certains épisodes, la fraîcheur et la vie qu'il répand sur ces petits tableaux, le tour alerte et humoristique de sa phrase, la clarté, la familiarité, la popularité de son expression, tout justifie l'éloge de Grimmelshausen qui trouvait dans les romans de Weise de Tesprit, de la gaîté, delà couleur. Il était utile qu'un homme pratique, sensé, un peu étroit, simple et clair, comme il se qualifie luimême, einfdltig und deiitlicJi, vînt s'opposer à la pompeuse rhétorique des Silcsicns : il rampait, a dit Wernicke, mais Lohenstein se perdait dans la nue.
Christian Reuter rappelle W^eise. Il se moque dans le Schelmufjsky (1696) des mensonges dont foisonnaient les relations de voyages. Le héros, un Hambourgeois, est un enfant miraculeux qui rivalise avec Gargantua; il parcourt le monde, il fait naufrage, il tombe entre les
mains des pirates; partout, à l'entenclre, on l'admire et on l'aime pour l'élégance de ses manières. Ce ne sont que hâbleries et rodomontades. Mais il s'exprime sur un ton naturel, aisé, assuré; à chaque instant il jure qu'il est un brave garçon ; il revient volontiers sur l'histoire de sa naissance; il parle avec condescendance d'un sien camarade qui n'a pas eu sa chance; il se fâche contre un petit cousin qui se gausse de lui; et tout cela nous persuade qu'il a existé, qu'il a vu, exécuté les choses qu'il raconte, bien que le fieffé menteur ait simplement passé quinze jours à s'enivrer dans un village de la banlieue.
Le xvii* siècle n'est donc pas aussi stérile qu'on l'a dit. On croirait même que dans la seconde moitié de ce siècle l'esprit allemand essaie sur tous les domaines de réparer les maux de la grande guerre. C'est en 1667 que paraît la première édition des chants religieux de Paul Gerhardt. Quels que soient les défauts de Hofmannswaldau et de Lohenstein, ils cherchent l'originalité, ils veulent faire de l'effet et frapper fortement l'imagination. Les satiriques ont dans leur style la verdeur du siècle précédent. Grimmelshausen est un maître de la langue et nombre de romanciers tentent d'échauffer le patriotisme allemand soit en louant les prouesses des Germains, soit en critiquant l'imitation de l'étranger. En même temps se produisent des savants dont l'Europe entière connaît les noms : Pufendorf, Thomasius, Leibniz, Wolff.
Pufendorf (1632-1694) a fait en un allemand gauche et lourd une histoire des Etats de l'Europe; mais ses ouvrages en latin le rendirent célèbre : il critiqua, non
sans esprit ni colère, la constitution de l'empire germanique qui lui semblait un monstre, il fut un des fondateurs de la science du droit public, et ne disait-il pas que mieux vaut ne rien savoir que de savoir la scolastique?
Christian Thomasius (1655-1728), homme indépendant, hostile à tout formalisme, revendiquant les droits de la raison, résolu h ne se laisser mener par personne « comme une bête docile », déclara que la jurisprudence et la morale devaient se séparer de la théologie, j^rofesseur à l'Université de Leipzig, il fut le premier — dès 1687 — à faire des conférences en langue allemande. Il fonda une revue dirigée contre le pédantisme et l'hypocrisie, les Entretiens mensuels (1688-1C89), la première de ces revues qui mirent tant d'idées à la portée du public et unirent plus étroitement la littérature et la société. Dans sa dissertation sur Viinitation des Français (1687) il recommande d'imiter les Français, mais de ne leur prendre que leurs qualités, science, esprit, bon goût, politesse.
Leibniz (1646-1716), qui se servit du latin ou du français pour répandre sa pensée en Europe, ne dédaignait pas l'idiome maternel et il vante sa richesse, sa vigueur. 11 conseille d'éviter autant que possible les mots étrangers. Non qu'il soit, dit-il, un puritain, et qu'il répudie un terme français avec une crainte superstitieuse et comme péché mortel; mais il combat le Mischmasch. Il propose de fonder une académie et, selon les idées que le grammairien Schottel avait développées en 1663 dans un remarquable ouvrage, de rédiger un dictionnaire de la langue. Lui-même manie l'allemand avec aisance, son style a de la fraîcheur, de la vivacité, de la finesse.
Il se plaignait que Tallemand ne sût pas exprimer les choses qu'on ne peut voir et toucher et qu'on n'atteint
que par la réflexion. Son disciple Christian WolO", professeur à l'Université de Halle (1G79-1754), terne, traînant, eut au moins le mérite de donner à sa patrie cette langue philosophique qu'elle n'avait pas encore. Il mit en allemand la doctrine de Leibniz et il l'altéra, la rapetissa : il explique tout par la méthode géométrique; il use de l'argument des causes finales pour démontrer la Providence ; il n'insiste dans l'étude de l'ame que sur les facultés du raisonnement et dans sa morale il n'oublie aucun détail, pas même les règles de politesse et de propreté. Cette philosophie facile, accessible et qui pourtant imposait par son appareil logique, eut une considérable influence. C'est d'elle que procède la philosophie de VAufklàrung ou des lumières, le rationalisme, l'effort que fait la raison pour sortir de tutelle, pour ne recourir qu'à elle-même et pour agir, comme disait Kant, résolument, courageusement et sans se laisser diriger par autrui. Le rationalisme régnera sur l'Allemagne durant le xviii® siècle, et il rendra de grands services. Il répand le goût de la précision et de la clarté. Mais, en s'élevant contre les préjugés, il suscite d'autres préjugés. Lui aussi est intolérant et de lui vient cet esprit prosaïque, raisonneur, abstrait qui ne connaît d'autre muse que la muse pédestre, ne voit dans la poésie que l'auxiliaire de la morale, n'attribue à l'art d'autre mission que l'utilité. Il n'a que du dédain pour la lyrique, pour l'imagination et le sentiment, pour l'idéalisme, pour les choses supérieures à la réalité; il interdit l'espace à la pensée; aussi ses écrivains devaientils tomber dans le médiocre.