LA POESIE PENDANT LA DF.RNII-RE PERIODE COLONIALE
alTaiblissemenl sensible de cette préoccupation du salut dans le monde à venir, de cette saturation divine qui avaient répandu comme une teinte de poésie sur les annales des générations antérieures. De petites expéditions guerrières, d'habiles entreprises mercantiles, n'étaient guère propres à inspirer une littérature de grande valeur. Et ce ne sont pas les conditions d'existence des colonies du Centie et du Sud qui auraient pu produire ce désirable résultat, alors même que le développement de la société urbaine à Philadelphie eût pu encourager Franklin et un petit nombre de satellites à entrer dans cette voie. Querelles entre gouverneurs royaux et assemblées coloniales, conflits à propos de limites, défense de ses privilèges, efforts pour se soustraire aux règlements de la navio-ation, émission de papier-monnaie, tout cela n'avait guère le don de provoquer un chant lyrique. Quand les pirates furent anéantis, le pionnier et l'Indien restèrent presque les deux seules figures pittoresques, mais avant que Cooper vînt créer Natty Bumpo et Chingachgook, plus de soixante années devaient s'écouler. Certes notre imagination s'enflamme quand nous nous représentons le gouverneur Spotswood et son escorte d'explorateurs Cavaliers, Balboas au petit pied contemplant des hauteurs de la Chaîne Bleue la souriante vallée de Virginie; mais il n'y eut alors aucun poète pour chanter leur gloire. Bien plus, si l'on en croit l'histoire, le vieux gouverneur ne trouva qu'un roi soupçonneux et ingrat, qui ne se souciait pas de créer un nouvel ordre de Chevaliers du Fer-à-Cheval dans le pays vierge.
Cette allusion à George P'' nous rappelle d'ailleurs qu'un changement plus sensible encore était apparu dans la littérature de la mère-patrie. Lorsque le capitaine
John Smith écrivait sa True Relation, Shakespeare écrivait probablement son Antoine et Cléopàtre. Lorsque Cotton Mather écrivait ParentatoVy Pope s'occupait d'éditer Shakespeare. Shakespeare et Smith avaient des traits de ressemblance, de même que Smith et Mather, en matière de style; mais quels sont les points de ressemblance entre Pope et Shakespeare? Comme nous l'avons remarqué déjà, une étude minutieuse des écrivains coloniaux révèle, de l autre côté de l'Atlantique, des traces des nouvelles écoles littéraires, à mesure qu'elles se développaient en Angleterre. Waller et Dryden, plus ou moins indirectement, furent les maîtres des poètes coloniaux et ils cédèrent la place, plus tard, h Pope et même, hélas! à Blackmore. Mais on ne trouve pas entre les écrivains coloniaux du xvii^ et de la première moitié du xviif siècle une diiFérence aussi absolue d'esprit et de qualité que celle que l'on observe entre les écrivains britanniques contemporains de la vieillesse de Ben Jonson et les contemporains de la jeunesse de Grav. Ce qui n'est qu\in changement en Amérique l'ut une révolution en Ancrleterre. Les historiens ont remarqué que le solide John Bull est en somme une création du siècle qui suivit la restauration des Stuarts; Jonathan, le malin, se retrouve dans des hommes comme le Juge Sewall et Franklin, mais il est plus particulièrement la création du siècle qui suivit la révolution américaine. On prétend que les colons qui s'opposèrent à l'établissement des droits de timbre se rapprochaient davantage des Anglais récalcitrants \\ l'impôt pour la construction des navires, que la plupart des propres sujets de George III. Ce lait est probablement exact, ainsi que le reconnurent les patriotes eux-mêmes; et il est exact, non pas simplement parce qu'il n'y eut guère
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d'inlerruplioii dans la continuité tic la vie coloniale, mais encore parce qu'aucun idéal reçu ne fut aljandonné. La reconnaissance de Charles II comme roi fut sans doute une nécessité politique; mais le rejet méprisant des idées de Milton fut payé par une dégradation religieuse et politique compensée seulement en partie par les travaux de Wesley et les enseignements de la Révolution américaine. Les idées ne subirent aucune modification dans les colonies du Sud et du Centre et elles ne se transformèrent guère non plus dans la Nouvelle-Angleterre; c'est pourquoi les provinciaux américains eurent, h l'inverse de leurs contemporains britanniques, la possibilité de progresser méthodiquement, au moins en politique. Il serait pour le moins peu philosophique de regretter la révolution qui fut le résultat de ce progrès, ou de s'imaginer qu'elle dépendit de quelques détails qu'il eût été avantageux de modifier pour l'éviter. Inutile donc de s'étonner de ne pas rencontrer dans l'Amérique rurale du xviii*' siècle une littérature en tout comparable à celle que produisit l'Angleterre, littérature composée de satires et d'épîtres, de pastorales et d'élégies il l'antique, de drames principalement empruntés aux Français, d'essais et de pamphlets journalistiques assez originaux mais spécialement adaptés aux goûts et aux besoins d'une société sophistiquée. Cependant il y eut en Amérique une tentative littéraire de ce genre et nous allons en examiner la partie poétique, non sans remarquer qne la tâche de retracer les filiations britanniques de ces bardes coloniaux est plus agréable que la seule lecture de leurs œuvres; probablement est-ce aussi plus important.
Nous avons quitté la poésie de la Nouvelle-Angleterre sur le nom de Wigglcsworth, et la prose, sur celui de
Cotton Mather. Retournons un moment à un homme et à un liA'^re qui se tiennent à la limite de deux siècles, en faisant remarquer que Mather prononça l'oraison funèbre de Wigglesworth et qu'il rédigea son épitaphe, et qu'en outre les Magnalia renferment une quantité appréciable de vers composés par l'auteur et ses amis. Les élégies des Mas;nalia sont presque entièrement le produit de l'ancienne « école fantastique » de Quarles et consorts; mais le rythme, la mesure, et, jusqu'à un certain point, le style, semblent se ressentir de l'influence de Dryden. Ce grand satiriste n'est pas, h vrai dire, le barde favori de Mather, cet honneur étant réservé à Sir Richard Blackmore, qu'il qualifie d' « incomparable » et cite au moins deux fois, — c'est-à-dire aussi souvent que Milton! Mather paraît avoir correspondu avec le fameux médecinpoète, comme aussi avec le docteur Watts.
Mais si Mather est notre dernier « fantastique » dans le royaume de la prose, il doit céder le pas dans celui des vers au Rév. Nicholas Noycs (1647-1717), de Salem, qui partagea l'erreur commune concernant la sorcellerie, et celle, pire peut-être, de croire que le calembour est la principale fonction de l'homme. Noyés glorifie Dieu et son prochain en d'exécrables concetti. L'une de ses élucubrations les plus remarquables s'adresse à un ami affligé de la pierre; mais il est juste de dire que nulle part en traitant de ce mal il ne surpasse l'ode de Cowley au docteur Scarborough. Noyés donne une moins choquante manifestation de son talent dans l'élégie sur le Rév. Joseph Green, dont le nom lui sert à commettre neuf pages de calembours.
La ballade populaire intitulée Lo{>ewelVs Figlit donne à penser qu'il eût fallu beaucoup de temps en Nouvelle- Angleterre pour arriver à produire une Iliade ou une