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LA PROSE DE LA DERNIERE PERIODE COLONIALE

Pétulant trente-quatre ans, la vie de Franklin est désormais liée à l'histoire de Philadelphie, ou plutôt de la Pennsylvanie. Après un voyage en Angleterre et quelques caprices de jeunesse, il fixe son choix sur une existence où rintéret personnel, pour la plus petite part, et le souci éclairé des choses publiques s'harmonisaient heureusement.

En 173.3 il publia le premier almanach dans lequel l'immortel Richard Saundcrs adresse son salut à un monde extravagant, et commence h prêcher le bonheur dans la paix et le contentement. Environ quatre-vingtdix ans plus tard, Balzac ne trouva rien de mieux que de convertir le maiffre moraliste américain en un cfras vicaire français. Ceci est une preuve entre toutes que le créateur du « Bonhomme Richard » et du « Père Abraham » était déjà vraiment un homme de lettres, bien que ni lui ni les milliers de gens qui conviennent avec lui qu'un point l'ait ii temps en épargne neuf, ne s'en soient jamais doutés. Franklin s'appliqua h suivre les conseils de la simple sagesse, et on peut dire qu'il y excella. Mais ceux-là même qui l'admirent le plus doivent admettre qu'il céda à une lâcheuse inspiration quand il entreprit de reviser l'Oraison Dominicale.

Cette entreprise incompréhensible ne fut cependant au fond qu'une malheureuse manifestation de son humanitarisme. 11 faut modifier l'Oraison Dominicale, se disait-il, pour l'adapter aux besoins du jour. Quelque malencontreux qu'ait été ce raisonnement, ses critiques ne devront jamais oublier qu'il reste à son actif, outre son système pour arriver à la « perfection morale », l'établissement d'un corps de pompiers^ d'une bibliothèque publique, d'une académie, d'un collège et d'un office postal. Ils n'oublieront pas que s'il fit autant d'efforts

en vue d'améliorations matérielles qu'en vue d'améliorations morales, c'est encore lui qui sut « détourner la foudre du ciel et arracher le sceptre aux mains des tvrans».

Il est à peine besoin de parler des exploits internationaux de Franklin comme agent colonial à Londres, comme diplomate républicain assurant le triomphe du Nouveau-Monde sur les conservateurs de l'ancien. Il accepta avec tranquillité les honneurs dont on l'accabla, se montra l'égal des grands d'Angleterre et de France qui le reconnurent comme un distingué citoyen de la république de la pensée, de même que ses lettres, pamphlets politiques et dialogues satiriques prouvèrent la même maîtrise qu'il avait déjà révélée dans le domaine scientifique. A sa mort, en 1790, il s'était affirmé un non moins habile homme d'Etat. C'est le type accompli de l'Américain fils de ses œuvres, et de plus l'avocat de l'émancipation des droits de l'homme dans la meilleure et la plus entière acception du mot; sa mémoire demeure inséparable de celle de Lincoln.

Comme homme de lettres, Franklin est l'un des rares Américains qui peuvent prétendre au titre de classique universel, et cela bien qu'il ne se soit pas voué d'abord à la littérature. Ses écrits ont survécu, alors c[ue ceux d'écrivains plus soucieux de leur style sont oubliés; cela tient surtout h ce que, quand il se mêlait de prendre la plume, c'est sa personnalité tout entière, non pas seulement ses actes et ses idées, qu'il nous révélait. Le monde s'est toujours montré particulièrement reconnaissant de pareilles révélations; on continuera a lire Franklin, tout comme on lit Benvenulo Cellini, honorant l'un comme un sage et l'autre comme un artiste, sans se préoccuper de l'hommage qu'on rend aussi, chez tous les deux, à l'écrivain.

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De son humour, il suffira de dire qu'il lient le milieu entre la finesse de Lamb et la spontanéité d' « Artemus Ward ». De son absence de spiritualité, voire de sa faible conception de ce que l'on entend par ce terme, l'essai de correction de l'Oraison Dominicale, dont nous avons déjà parlé, peut servir d'exemple. Son système pour atteindre la perfection morale jette un jour éclatant sur son optimisme au sujet des choses de ce monde, et sa saine raison se manifeste dans des centaines de lettres et dans chaque page de son incomplète AutohiograpJty. Son indépendance, son intrépidité et sa dio-nité, heureusement harmonisées, sont bien mises en relief par sa fameuse Examination devant la Chambre des Communes.

En prenant congé de Franklin et de la littérature coloniale, nous remarquerons que Franklin représente le point culminant de cette littérature; ce fait est évidemment la preuve que les écrivains et les écrits que nous avons passés en revue étaient dignes d'attention. Après des débuts incohérents, un embryon de nation s'était formé qui trouve son complet représentant en Franklin, et plus tard son apogée en Washington. x\près 1749, quand les Français provoquèrent de sérieuses inquiétudes à l'ouest des Alleghanys, l'union pour l'indépendance allait naître.

La Période Révolutionnaire, dans laquelle Franklin a si remarquablement joué son rôle, fut rendue possible par la Période Coloniale, dont Franklin fut un produit parfait; cela est aussi clairement visible pour l'historien de la littérature que pour l'historien politique ou social. Les écrits des premiers Virginiens ou des premiers Ncw- Encrlandcrs diffèrent grandement de ceux de Franklin, mais au fond ils sont tous dominés par cette seule ten-

dance — instruire la génération grandissante de façon à procurer le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Le point de vue du chroniqueur de Plvmouth n'est pas celui de l'utilitarienne de Philadelphie, mais tous deux sont plus voisins l'un de l'autre que Milton et le Dr. Johnson — car Bradford et Franklin furent avant tout des citoyens, et leurs écrits, tout autant que ceux de leurs contemporains respectifs, étaient empreints de la « note citoyenne ». La littérature d'imagination, inspirée par le seul amour d'écrire n'existe pour ainsi dire pas durant la Période Coloniale. La littérature d'imitation, tant au point de vue des idées que du style, se montre partout. Les livres de cette époque n'en sont pas moins représentatifs de l'état d'âme de leurs auteurs, et ils n'en formèrent pas moins l'esprit des générations qui les lurent, contribuant ainsi h poser les bases de la nation qui devait surgir bientôt.

Quelque chose de cette nation future aurait pu être deviné par un contemporain de Franklin, s'il eût été capable d'apprécier tout le génie et le caractère représentatif de ce produit des conditions coloniales. La France n'a pas eu de plus « typique philosophe » que lui. Chesterfield lui-même ne fut pas un homme plus accompli pour le monde; Howard, un plus parfait philanthrope. Priestley ne prit pas à la science un intérêt plus approfondi, et Goldsmith même, bien qu'avec plus de charme, n'écrivit pas plus facilement. Burke fut un meilleur philosophe politique; Hume et Adam Smith furent de meilleurs économistes, mais Franklin aurait pu les dépasser tous trois dans l'art délicat de mettre les théories en pratique. Comme causeur, il va de pair avec Johnson et Morne Tooke ; et comme diplomate, Talleyrand ne l'eût pas dédaigné. Il possédait l'esprit civique

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d'un Turgot et la loice d'ànie d'un Voltaire. Et pourtant il était né avant tous ces hommes, sauf Chestcrficld et Voltaire. Il représente et résume éminemment la pensée de ce monde naissant que la vieille Europe observait d'un regard dédaigneux. Son mérite et son génie sont évidemment dus en grande partie à ses dons naturels et personnels; mais ce génie a été développé et mis en œuvre par les influences qu'il subit durant ses années de formation.

DEUXlÈiME PARTIE

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