PUBLICISTES ET PRÉDICATEURS
La période de riiistoire américaine qui commence avec l'Acte du Timbre et finit avec l'adoption de la Constitution des États-Unis, a naturellement, plus qu'aucune autre période, attiré l'attention du reste du monde aussi bien que des Américains eux-mêmes. Les hauts faits d'ordre politique, militaire et social, paraissent alors plus intéressants que les productions littéraires; et cependant celles-ci sont considérables de volume et de valeur. Il n'est pas exagéré de dire que de tout le tribut qu'apporta l'Amérique à la pensée universelle, l'élément le moins né'ïlicîeable est contenu dans les documents d'ordre public et les écrits politiques des meneurs de la Révolution.
Le caractère de George III, les circonstances (|ui ont
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accompagné son avènement au trône, et l'abandon forcé de l'empire colonial de la France en Amérique, furent les principales causes de la lutte entre des colonies sans cohésion réelle et la mère-patrie. Toutefois, en dehors de ces causes il en existait d'autres plus profondes. Les colons s'étaient accrus en nombre et en richesse, et, côte à côte avec leur loyalisme, un sentiment d'indépendance nationale avait pris naissance. Dans les démêlés irritants qu'ils n'avaient cessé d'avoir avec les représentants du roi, et dans leurs efforts pour maintenir les privilèges de la charte, ils avaient apprécié la valeur de leurs droits légaux et ils avaient aiguisé leur aptitude à les défendre. Leurs territoires sans limites et la liberté de la vie primitive ([u'ils menaient n'avaient fait qu'accroître l'esprit d'indépendance naturel a tout Anglo-Saxon; ils s'étaient aperçus depuis longtemps que seuls ceux qui étaient nés dans la colonie pouvaient juger des conditions d'existence et des besoins du pays et y remplir convenablement les hautes fonctions civiles et militaires. Bref, seule une modification très nette de l'état de dépendance des colonies aurait pu, après 1763, date de la Paix de Paris, conserver plus longtemps à la Grande-Bretagne sa prépondérance sur le Nouveau- Monde. Quand cette même année, George Grenville mit en vigueur ses désastreuses lois et voulut imposer les colonies pour l'entretien d'une force armée permanente dans ces mêmes colonies, la séparation devint inévitable. Des deux côtés, les malentendus furent seuls responsables du grand schisme qui devait mener à l'indépendance, mais les malentendus du fait de la Grande-Bretagne furent de beaucoup les plus coupables, puisqu'ils reposaient sur une ignorance presque absolue du caractère et des ressources des coloniaux.
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Le ministère anglais aurait pu mesurer la force de résistance qui l'attendait, s'il avait eu la fortune d'entendre la harangue de cinq heures que prononça, en février 1761, contre les mandats de perquisition ou « writs of assistance », James Otis (1725-78), savant homme de loi de Boston, qui l'année d'avant avait publié un ouvrage portant le titre pacifique de Rudiments of Latin Prosodij. Peut-être le mot « harangue » est-il un terme impropre pour désigner un discours qui exposa la (|uestion des relations de toute nature entre les colonies et la Grande-Bretagne, de si magistrale façon que John Adams, qui n'était pas toujours disposé h parler favorablement d'autrui, déclare que le chaleureux orateur « réunit Isaïe et Ezéchiel ».
Cependant il résulte du reste de sa mallieureuse carrière que dans le cerveau d'Otis se dissimulait un fonds d'insanité; une certaine turbulence de style se distingue dans ses pamphlets, comme par exemple dans sa réponse h Soame Jenvns, qui porte le titre de Considérations on Behalfof the Colonies, in a Letter to a Noble Lor<i(1765). Jenvns ayant employé l'expression « nos colonies américaines », Otis se met en devoir de demander : « De quelles colonies cet individu veut-il parler?» Cette question donne une belle idée du ton sur lequel s'engage cette grave controverse, mais une triste idée de la taçon dont l'auteur comprend le sujet développé par Jenyns.
Plus important que ses œuvres écrites est le rôle que joua Otis au congrès réuni, sur sa proposition, à New York en octobre 1765. Ce fut à peu près le dernier service qu'il rendit k la cause coloniale. En 1769 il fut blessé par un Ibnctionnalre des douanes avec lequel il avait eu une discussion, et depuis il ne retrouva jamais complètement la raison. Mais, dans sa folie, il conserva
LITTÉRATUUi; AMÉRICAINE. '
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sa passion patriotique; trompant toute surveillance, il alla se battre à Bunker Hill. Trois ans plus tard il trouva le trépas soudain qu'il avait souhaité — il fut frappé par la foudre et mourut sur le coup.
L'historien qui fait autorité en matière de littérature américaine de l'époque révolutionnaire, le professeur Tvler, consacre deux grands in-octavos aux vingt années comprises entre 1763 et 1783. Il n'est pas besoin de dire que l'intérêt porté à la plupart des écrivains et des livres — ou plutôt des pamphlets — si minutieusement étudiés, est historique et politique bien plus que littéraire. Nous passons donc rapidement sur cette période.
On trouve, parmi les auteurs de pamphlets, déjeunes avocats ambitieux, comme John Adams, plus tard second président des Etats-Unis, et des juristes de haut rang comme Daniel Dulany. En résumé, les discours, les essais de journaux, les pamphlets, auxquels donna naissance l'Acte du Timbre, prouvèrent que les colonies étaient plus intimement unies entre elles que ne l'avait laissé supposer leur histoire antérieure; l'état d'esprit colonial cédait la place à ce que Ton pourrait appeler par comparaison l'esprit national.
Les sermons de nombreux prédicateurs le montrent également, et c'est un fait dont il n'y a pas lieu de s'étonner, pour la Nouvelle-Angleterre du moins, si nous nous rappelons la part considérable du clergé dans les affaires. Ainsi Jonathan Mayhew (1720-66), de Boston, bien que sentant qu'il était de son devoir de se réjouir de l'apaisement provisoire amené dans l'esprit du peuple par l'abrogation de l'Acte du Timbre, écrivit, peu de temps avant sa mort prématurée, à Otis, que les colonies ne devaient pas s'endormir car elles auraient probablement « toujours quelque ennemi vigilant en Grande-Bre-
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tagne ». Le lecteur trouvera toute la pensée de Mayhew, dans son lameux Discourse concernim^ Unliinited Submission, discours prononcé à Toccaslon du centenaire de l'exécution de Charles l'"". Survivant de l'époque miltonienne, Mayhew mit toute sa loyauté au service de la liberté populaire, civile et religieuse, avec l'idée qu'il se faisait de ces libertés. Gomme avant lui Wise et après lui Witherspoon, il fut un exemple de la liaison essentielle qui existe entre le Calvinisme et les théories politiques libérales, pour ne pas dire radicales.
John Witherspoon (1722-94) fut l'un des hommes les plus remarquables de cette période. Il s'était distingué en Ecosse, à la fois comme prédicateur et comme écrivain, avant d'accepter la seconde offre qu'on lui fit, en 1768, de la présidence du Princeton Collège. S'il rendit de grands services à renseignement américain, surtout en introduisant au programme la métaphysique de Reid, son influence se fit encore plus sentir en politique. Il se donna éperdument h la cause révolutionnaire. Élu membre de l'assemblée qui donna une constitution d'Etat au New Jersey, et envoyé au Congrès, il signa la Déclaration d'Indépendance, non sans s'être irrité des lenteurs qu'on mit h la faire passer; durant plusieurs années, il apporta son concours à d'importants comités et il écrivit contre le papier-monnaie. Il consacra tout son zèle et son énergie à la prospérité de sa patrie d'adoption, et son exemple fut suivi, hàtons-nous de le dire, par bon nombre d'immigrants, tels qu'Albert Gallatin et Cari Schurz, pour ne nommer que ceux-là. On lui éleva une statue en 1876; mais il faut avouer qu'un autre monument, l'édition de ses œuvres en quatre volumes (1800-01^, fut moins lavorable à sa mémoire.
Quant aux autres prédicateurs patriotes de la Révo-
■^jnîvërsîtâe
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lution, dont les spécimens d'éloquence ont été réunis dans quelques recueils d'ailleurs ignorés, il est à peine besoin d'en parler . Quelques-uns apportèrent plus d'ardeur h dénoncer George III ou leurs voisins tories, que ne le requérait la charité; et les Tories ne ripostaient pas avec plus d'urbanité. Comme il fallait s'y attendre, les fidèles firent, à l'église, d'agréables incursions dans l'histoire Juive. La séparation des Tribus, la malédiction de Meroz, et, pour les loyalistes au moins, la vie d'Absalon et d'Achitophel furent des thèmes à érudition et à éloquence où durent se délecter les fermiers et les boutiquiers ébahis qui écoutaient ces sermons.
On croyait à la complète dépravation du peuple britannique; aussi est-il facile de s'expliquer l'âpreté de la résistance que rencontra, dans la pieuse Amérique, toute parole en laveur du système épiscopal dans lequel de tels vices florissaient. Le premier évêque consacré en Amérique, Samuel Seabury, avait montré, bien avant d'émerveiller le bon peuple du Connecticut par ses robes épiscopales, quelle corrélation il y a entre les anglicans et le conservatisme politique. Seabury, titulaire de Saint- Peter, à Westchester, New York, ému par le projet de loi sur la non-importation et la non-exportation proposé par le premier Congrès, fit paraître coup sur coup quatre pamphlets d'une violence remarquable, qu'en dépit de leur signature a Un cultivateur de Westchester », et de leur allure toute simple, rurale même, on ne manqua pas d'attribuer non à quelque fermier économiste, mais bien au recteur. Le vaillant clergyman annonçait qu'il possédait une bonne trique de noyer blanc à l'adresse de « tout monsieur du comité pragmatique » qui continuerait « à se donner des airs ». Naturellement, bon nombre de champions de la cause patriotique lui répon-
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dirent — le jeune Alcxander Ilamilton, entre autres; — mais la véhénicnce de son ;ilta(jue contre les meneurs révolutionnaires ne pouvait, aux veux de la populace, être vengée que par la violence physicjue, l'emprisonnement et les menaces de punitions plus sévères — toutes choses qui furent infligées à Seabury, an point de provoquer notre indignation.
^^'illiam Smith (1727-1803), proviseur du collège de Philadelphie, également évêque, prit une voie dllférente, tout en représentant encore, comme Seabury, les tendances conservatrices de son Eglise. Smith, auteur fécond, et orateur éloquent, attira vivement l'attention, en 1775, par de puissants sermons en faveur de la cause populaire, et l'année suivante, alors que l'indépendance semblait devenue inévitable, il retomba dans le silence. En sympathisant avec ses concitoyens enflammés, au point de souhaiter la dissolution des liens de l'union, il ne faisait pas davantage que maints royalistes qui, eux, ne se réfugièrent pas dans le silence. Les Tories, en tant que classe, aimaient l'Amérique et détestaient le cabinet britannique; cependant leur prédilection dominante allait à l'union de la mère-patrie et de ses colonies. L'association, même inégale, en vue de former un ensemble grandiose, leur semblait préférable à l'indépendance.
Dans sa paroisse de Maryland, le Rév. Jonathan Boucher ne songeait pas à prendre parti pour la population de Boston, lésée par le « Port Bill ». Ne croyait-il pas à l'origine divine du pouvoir, et le « l^ort Bill » n'était-il pas un acte légal? Du reste, comment s'empêcher de respecter le zèle d'un disciple de Sir Robert Filmer qui montait en chaire, un sermon impopulaire d'une main et un pistolet de l'autre. On aurait peine ii reconnaître en Jonathan Boucher le grand-père de ce délicat
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poète, Frederick Locker Lampson, sans les remarquables qualités littéraires qui distinguent son ouvrage : View of the Causes and Conséquences of the American Révolution (Londres, 1797). Encore Boucher, et Seabury, et Joseph Galloway de Pennsylvanie — auteur, entre autres œuvres, d'une très noble et Candid Examination et peut-être le plus influent de tous les royalistes — ont-ils dans leur caractère trop de traits communs avec Caton d'Utique pour mériter une universelle sympathie.
Le principal de ces interprètes des institutions anglaises est peut-être John Dickinson (1732-1808) qui, en plus de ses études de droit à Philadelphie, resta trois ans au Middle Temple de Londres où il rencontra peutêtre Cowper. Il commença à écrire contre la politique du ministère britannique après le vote de l'Acte du Timbre; ses œuvres les plus connues sont ses Letters froni Pennsyhania Farmer ta the Inhabitants of the British Colonies, qui parurent dans les journaux de Philadelphie en 1767 et lurent publiées en un volume Tannée suivante. Lors de l'abrogation de l'Acte du Timbre, les planteurs américains avaient porté la santé du roi avec du cidre aigre, et les étudiants avaient composé des essais de concours traitant « des avantages réciproques de l'Union perpétuelle ». Comment, alors, se fait-il qu'un homme qui — la suite de sa carrière le montre — fut essentiellement conservateur, ait employé sa sagesse, supposée bucolique, contre la cause royale que devait bientôt si résolument défendre cet autre pseudo-planteur, le Rév. Samuel Seabury? La réponse est bien simple. Charles Townshend avait mené à bien l'exécution de ses fameux Actes, créant une taxe de port, instituant à demeure des commissaires des douanes et suspendant la législation
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de New York. L'incendie reprenait de plus belle et John Dickinson écrivait ses lettres dans l'inlention de ramener le calme de part et d'autre et d'examiner posément des questions d'une grave importance pour la cause de la liberté de l'homme et pour celle de l'unité anglo-saxonne. Nous avons vu qu'il eut de nombreux lecteurs. Franklin, Voltaire et Burke font de lui un grand éloge. Quelques années plus tard, il eut l'honneur de rédiger le plus important des rapports officiels, celui par lequel le premier Congrès Continental témoigna devant l'Europe impartiale que les provinces américaines étaient susceptibles de produire des hommes d'Etat dignes de rivaliser avec les meilleurs de tous les temps et de tous les pays. Si, au point de vue politique, Dickinson a été le plus grand écrivain national qui ait précédé la Déclaration d'Indépendance, son influence n'est pas à comparer à celle du brillant avocat et politicien du Massachusetts, Samuel Adams. Longtemps Adams ne fit que de la politique locale, ce qui eut pour résultat de développer en lui des qualités personnelles — celles par lesquelles un homme est ce que nous appelons aujourd'hui un « boss » — et l'on peut expliquer par la le peu d'impression qu'il fit comparativement sur l'imagination populaire. Le talent de Dickinson fut un peu trop délicat, celui d'Adams un peu trop grossier, peut-être, pour exprimer exactement et de façon durable les pensées et les aspirations du peuple. Mais, comme le grand orateur virginien Patrick Henry, Adams se mit h la portée des masses et plus on examine sa vie, plus on en vient à le considérer, au moins pour la Nouvelle-Angleterre, comme le fontcntateur des mouvements compliqués de la décade qui précéda la Déclaration d'Indépendance. C'est aussi un écrivain, en même temps qu'un politicien. Il écrivit
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d'innombrables articles de journaux et rédigea d'importants documents dans un style clair et qui portait. Quand il se mêlait d'être sarcastique, comme en 1778, lorsqu'il composa une courte adresse aux commissaires de Sa Majesté ayant à leur tète le comte de Garlisle, il se montrait digne de Swift ou de Junius. Mais les Américains ont toujours eu un bon naturel, et nul doute qu'ils n'aient préféré la satire plus aimable de Francis Hopkinson, Pretly Story (1774), laquelle, s'inspirant de Vllistory of JoJin Bull, d'Arbuthnot, présente avec simplicité une allégorie où se déroulent les faits et gestes du roi et du Parlement, son épouse, dans leur antique manoir, l'Angleterre, et leur nouvelle ferme, l'Amérique. Ce troisième appel à la classe dominante, l'agriculture, eut beaucoup de vogue; nous aurons plus loin l'occasion de revenir sur le compte de son versatile auteur.
Les mesures et les propositions du premier Congrès Continental soulevèrent des protestations indignées de la part de royalistes tels que Seabury et Léonard; ce dernier ne s'affirma guère bon prophète lorsqu'il assura qu'il faudrait un miracle pour que les colons réussissent à gagner une seule bataille. Des Whigs tels que Hamilton et John Adams répliquèrent aussitôt; et des poètes satiriques tels que Philip Freneau et John Trumbull se mirent également en campagne contre les Tories. La plus importante recrue pour la cause révolutionnaire fut cependant, sans contredit, cet étonnant composé de pur génie et de philistinisme, Thomas Paine (1737-1809), qui en 1774 fit voile vers l'Amérique avec l'intention d'y refaire une fortune des plus compromises. Une lettre de Franklin lui permit de trouver à s'employer à Philadelphie, et il y fit rapidement son chemin, surtout
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foinine collaborateur clu Pennsylvania Magazine nouvellement lance. D'abord fabricant de corsets, marin à bord d'un corsaire, répétiteur, employé de l'accise et marchand de tabac, il devint le plus grand peut-être de tous les pamphlétaires, si le mérite en ce genre se mesure il riiabileté exigée pour se rendre terriblement influent par la force de la logique et la clarté du jugement.
Il semble que Paine ait tout d'abord pensé à la possibilité de maintenir l'union, mais les combats de Lexington et de Bunker llill lui montrèrent, ainsi qu'à d'autres penseurs libéraux, que l'indépendance s'imposait à l'Amérique pour échappera l'esclavage. Dès les premiers jours de janvier 1776, son pamphlet Common Sen.se démontrait par son titre le genre d'arguments qu'il pensait devoir convenir aux colons; en trois mois, 120 000 exemplaires en furent vendus en Amérique; et six mois après, la grande Déclaration était signée.
The Crisis ou, comme Paine l'appelle ensuite, Tlie American Crisis — peut-être pour la distinguer d'une publication anglaise qui l'avait précédée — fut publiée à intervalles irréguliers jusqu'en 1783, et son auteur semble avoir pris plaisir à la diviser en treize numéros — un pour chaque colonie. Il n'était pourtant pas séparatiste, car son dernier numéro montre qu'il appréciait la valeur de l'union tout autant que Webster, cinquante ans plus tard. Dans le numéro IV, au cours de l'adresse à Sir William Howe, Paine, eut l'occasion de rendre h l'Amérique un de ces services dont la valeur parait maintenant presque inestimable. Au plus fort de la cabale contre Washington, il démontra clairement qu'à ce dernier revenait riioniieur de la victoire sur Burgoyne à Saratoga ; il diminuait d'autant l'influence de Gates, qui projetait d'écarter l'indispensable commandant en chef.
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Paine eut le génie d'un polémiste et d'un homme de parti, mais il fut loin d'avoir les qualités d'un philosophe ou d'un critique.
Ce n'est pas ici I3 lieu de discuter la vie de Thomas Jefferson (1743-1826), qui eut la bonne fortune de rédiger cette Déclaration d'Indépendance que Paine était arrivé à faire accepter par plus d'un colon récalcitrant. Au point de vue du simple savoir, Jefferson eut peut-être des supérieurs parmi ses concitoyens, bien qu'il possédât des clartés à peu près de tout. Au point de vue du style, Franklin l'a certainement surpassé. Au point de vue de la noblesse de caractère, Washington le laisse loin derrière lui. Mais par sa vivacité d'esprit et par cette sympathie d'imagination qui permet de comprendre les pensées et les aspirations de toute une nation et par suite de les diriger, Jefferson fut unique h son époque et semble être unique encore aujourd'hui. Presque tous les grands hommes d'Etat de la Révolution ont laissé de volumineuses œuvres littéraires; toutefois l'amateur de pure littérature pourra certainement les négliger. Il pourra, par exemple, traiter de cette façon cavalière les longues séries des lettres de Jefferson, qui continuent à s'étendre bien après la période que nous considérons; mais il y perdra l'attrait d'un des caractères les plus habiles à se tirer d'affaire qui aient jamais existé. Jefferson eut beaucoup d'ennemis et on chercha bien souvent à diminuer son importance, mais il reste le personnage le plus merveilleusement complexe de l'histoire de l'Amérique — un homme entièrement sympathique à sa génération, quoique par l'esprit bien loin d'elle; et même, en certains points, bien loin de la nôtre.
En Jefferson, l'écrivain pàtit de ce fait que, à l'en-
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contre de Franklin, il n'a laissé aucun chef-d'œuvre sous lornie de livre. De ses Notes on Virginia, écrites en 1782, on ne peut dire qu'elles possèdent quelque importance littéraire. Pourtant, en son genre, la Déclaration est un chef-d'œuvre car, malgré ses erreurs et ses exagérations, elle n'est pas dénuée d'émotion. C'est une œuvre de rhétorique; mais de ce que l'on est forcé de faire une juste distinction entre les procédés de rhétorique et les éléments vraiment poétiques d'une composition, il ne s'ensuit pas que l'on doive employer la première expression dans un sens invariablement dénigrant. Les Etats ne ratifièrent pas tous les « Articles de Confédération » et se montrèrent peu capables de s'organiser. En vue de remédier h l'anarchie menaçante et de prévenir la ruine nationale, un groupe de personnages au nombre desquels furent Washington, Hamilton et Madison, réunirent, h Philadelphie, la grande assemblée de 1787 qui élabora la Constitution des Etats-Unis, après plusieurs mois de délibérations secrètes. Mais la tache d'imposer et de défendre la nouvelle Constitution se trouva aussi ardue que celle de la créer. Hamilton conçut le plan de publier une suite de lettres et d'essais sous la siornature « Publius » dans deux journaux de New York. Il se proposait de persuader les citoyens de cette ville et de cet Etat important aussi bien que ceux des autres Etats, et de leur démontrer la nécessité d'une union profitable. Il s'assura l'appui de Madison, celui, moins considérable, de John .lay, et dans plus de soixante-quinze numéros, du 27 octobre 1787 au 2 avril 1788, ils poursuivirent leur œuvre patriotique. Rassembles, l'année suivante, dans The Fédéra lisl, ces lameux articles furent portés au nombre de quatre-vingt-ciiKj. Sous l'une et l'autre forme, périodique et volume. Ils recueillirent une
grande approbation; mais il ne semble pas qu'ils aient atteint le succès des pamphlets de Paine, au point de vue de l'influence sur l'opinion publique.
On discute encore de la personnalité des auteurs de plusieurs numéros du Federalist et il est probable que la part la plus importante de la rédaction revient à Madison plutôt qu'à Hamilton. Quant au Federalist luimême, aucun éloge n'est exagéré, à condition de ne pas le comparer, comme quelques Américains l'ont fait, avec des compositions d'un ordre tout différent. En tant que produit de l'esprit pratique de l'Américain, susceptible de fournir une information logique, étendue et exacte, et de conduire sagacement a sa solution un problème donné, en tant que manifestation concrète de cet esprit civique qui, nous l'avons vu, caractérise si bien l'ensemble de la littérature américaine, le livre n'a probablement pas été dépassé. Il est absurde toutefois, à propos de cet ouvrage, de parler, comme certains l'ont fait, d'Aristote ou de Milton. Mais le jeune citoyen américain désireux de connaître la naturç du gouvernement créé par ses ancêtres ne pourrait mieux faire que de lire The Federalist .