‹ Littérature américaineChapitre 25 sur 58 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Bien qu'il convienne de faire ressortir le caractère essentiellement politique de la littérature de la période révolutionnaire eu examinant à part et tout d'abord les publicistes et les prédicateurs, il ne faudrait pas pour cela supposer que les versificateurs, les historiens et les auteurs divers de cette même époque se soient moins intéressés à la grande crise politique que traversait alors l'Amérique. L'ensemble de leurs œuvres accuse toutefois plus de qualités littéraires que le premier groupe et par là s'en distingue à quelques égards tant au point de vue de la forme qu'à celui du fond.

Les qualités littéraires dont fait preuve James Allen, modeste marchand de la capitale du Massachuscts, dans ses Vers sur le Massacre [de Boston] ne sont pas particulièrement apparentes. En efl'et, il est très probable que les grossières ballades et poésies qui parurent en nombre considérable dans les colonies après le début des hostilités réussirent mieux que les efforts appliqués d'Allen et autres bardes d'occasion, à donner du nerf aux troupes continentales pour la tâche qui leur incombait.

Il importe peu de comparer ces poèmes avec les ballades écossaises ou autres chants patriotiques. L'essentiel est de dire qu'il y avait autant de sincérité chez les patriotes qui les composèrent autour des feux du bivouac que chez les Tories qui, dans leurs réunions, improvisèrent des chants en harmonie avec leurs sentiments.

Parmi les écrivains dont l'œuvre comporte une valeur artistique, on peut ranger le royaliste Joseph Stansbury (1750-1809), qui ne put oublier son pays natal, l'Angleterre, et qui écrivit et soufirit pour la cause impopulaire. Le nom de Stansbury est généralement associé à celui du Rév. Jonathan Odell (1737-1818), de New Jersey, qui, en dépit de son ode pour l'anniversaire du roi George, fut moins un lyrique qu'un satirique du genre de Churchill. Les poèmes les plus soignés, The Congratulation et Tlie Feu de Joie, supportent la lecture et ne manquent pas de vigueur.

La contre-partie patriotique de ces auteurs royalistes se rencontre en Hopkinson, que nous avons cité, et en Philip Freneau, le seul vrai poète de l'Amérique antérieur au xix" siècle. Francis Hopkinson (1737-91) est généralement placé parmi les meilleurs écrivains de la Révolution; il le mérite d'ailleurs par sa connaissance des sciences et des arts et par les services qu'il rendit à la cause patriotique. Il signa la Déclaration d'Indépendance et s'efforça d'en répandre les termes et la portée par des essais tels que A Pretty Story et The Political Catechism. Mais, si l'on prend intérêt h sa vie, comme à celle de son père, Thomas, qui aida Franklin dans l'étude de l'électricité, et à celle de son fils, Joseph (1770-1842), auteur du poème populaire Hail Columbia (1798), il est permis de déclarer que le petit juge à la tête « pas plus grosse qu'une pomme » qui composait

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de la musique pour ses propres vers, jouait du clavecin et dessinait au crayon le portrait des « beautés à la mode », demeure plutôt comme une agréable figure dans une époque troublée que comme l'auteur des trois volumes d'œuvi-es qui furent publiés un an après sa mort à Plîilatlelphie, sa ville natale. A part son humoristique ballade « La bataille des Petits Barils », écrite en 1778 à propos de Talarme causée parmi les Anglais par quelques barils chargés, qui descendaient en flottant le cours du Delaware, les vers d'IIopkinson n'ont que peu de valeur. Quand l'édition très soignée des œuvres de Freneau, que l'on prépare en ce moment, verra le jour, il ne sera pas non plus nécessaire que le commun des lecteurs s'imagine la devoir lire sans en passer une ligne; ils ne pourront toutefois s'empêcher de conclure qu'ils se trouvent en présence du premier versificateur américain duquel on puisse dire qu'il est riche de talents et quelque peu de génie. Philip Frexeau naquit h New York, de parents huguenots, le 2 janvier 117^2; on le trouva mort sur une route du New Jersey le 18 décembre 1832. Pendant sa longue existence, le monde vit bien des changements et Freneau lui-même n'en fut pas peu touché. Diplômé en 1771, à Princeton, où il eut comme camarade de classe et de chambre James Madison, il tàta tout d'abord de renseignement, comme assistant de son condisciple 11. II. Brackenridge, qui était destiné à devenir (juelque peu homme de lettres. Puis il étudia le droit, mais abandonna cette carrière pour faire à Philadelphie du journalisme révolutionnaire. La déclaration do l'Indépendance tardant trop ii son gré, il accepta l'invitation d'un ami i'ixé à la Jamaïque et s'embarqua, probablement dans les premiers mois de 1776. Pendant la traversée, le second du navire mourut et Freneau prit sa

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place : il acquit ainsi des connaissances nautiques qui devaient plus tard lui être utiles. Il mena dans les Antilles une vie tout idyllique, visitant diverses îles et écrivant des vers; cette dernière occupation lui avait souri dès sa plus tendre enfance. La nouvelle de la Déclaration fut lente à lui parvenir et c'est seulement deux ans après qu'il retourna aux Etats-Unis. Ses biographes sont d'une imprécision désespérante sur le détail de ses actes. Il dut aider Brackenridge à fonder The United States Magazine, entreprise qui n'eut pas de suites. Il obtint un commandement à la mer et, en 1780, fit construire un navire qui fut capturé par les Anglais h sa première sortie. Freneau, pris pour un passager, fut rélégué avec les officiers et la troupe sur un fétide ponton-prison, dans le port de New York. Il a laissé deux relations de ses souffrances, dont Tune se classe parmi ses plus beaux poèmes, l'autre n'étant qu'un récit en prose plutôt remarquable par son absence de rancœur. Quand il fut relâché, en juillet 1780, il reprit son rôle de poète patriote qu'il remplit sans répit pendant plusieurs années, et, à la fin des hostilités, sa muse satirique s'attaqua à de notoires loyalistes comme les imprimeurs Rivington et Hugh Gaine. Il donnait aux journaux de nombreux articles, et, en 1786 et 4788, il réunit en volumes ses poèmes et mélanges. Entre temps, il fit des voyages en mer comme commandant à bord d'un brick, et poussa plusieurs fois jusqu'aux îles Madère. En 1789, il se maria, et deux ans après il prit la direction de Tlie National Gazette, à Philadelphie. Il obtint également, par Jefferson, un petit poste au Département d'Etat — « la place de Commis aux langues étrangères », et, après deux années de lutte contre Hamilton et Washington, il se fixa à Mount Pleasant, New Jersey. Là, au moyen

d'une presse lui appartenant, il publia une édition complète de ses poèmes (1795). Il fit aussi quelques traductions, imprima un almanach et dirigea pendant un an une petite revue hebdomadaire. Après avoir essayé du journalisme à iS'ew York, il prit encore une lois la mer. Son dernier vovage le mena justju'à Calcutta et il eût certainement fini ses jours comme marin si, en 1809, certaines lois n'avaient été promulguées qui portèrent grandement atteinte au commerce dé l'Amérique. La même année Freueau surveilla une nouvelle édition de ses poèmes, et, quand la guerre de 1812 eut pris fin, il célébra cet événement par deux nouveaux volumes de vers dans lesquels il célébrait les glorieux marins méconnus par leurs concitovens. Ce fut son dernier exploit notable. Sa mort tragique fut en harmonie avec son existence tourmentée. Revenant assez tard d'une réunion d'amis, il refusa l'ollVe, qu'on n'avait pas manqué de faire à un octogénaire, de l'accompagner; il se perdit dans la neige et, en tombant, se brisa la hanche. Le lendemain matin, on le trouva mort.

Bien que sa réputation d'écrivain soit incontestée, on nous permettra de ne pas nous arrêter aux œuvres en prose de Freneau ; quand ce ne sont pas strictement des articles de journaux, ce sont des imitations et des esquisses qui parurent soit par séries, soit réunies, sous le pseudonyme de Robert Slender. Lorsqu'on examine dans leur ensemble ses nombreuses poésies, et que l'on essaie de porter un jugement sur cet ensemble, — et non, comme on l'a fait souvent, sur les meilleurs passages de ses deux premiers volumes, de 1786 et 1788 — il est impossible de considérer Freneau comme un précurseur de Wordsworth et comme un poète vraiment original. On découvre chez lui sans doute de la diversité,

LITTÉRATUBE AMÉRICAINC. O

de la force et quelques jolies touches et, s'il semble juste de chercher h l'élever au-dessus de ses contemporains, il paraît l'être tout autant de le rattacher à ses modèles britanniques du xviii* siècle.

Si Freneau lut le plus habile satiriste de son temps, il ne fut pas le plus populaire. Le McFingal de John Trumbull (1750-1831) fut longtemps considéré comme le chef-d'œuvre de l'Amérique, daus un genre littéraire alors plus estimé que de nos jours. A quelques égards, cette réputation est assez justifiée ; son imitation (ïllndibras est plus réussie qu'aucune satire de Freneau et plus en accord avec le goût populaire. Trumbull naquit à Waterbury, Connecticut, d'une excellente famille. On dit qu'à l'âge de deux ans, il aurait pu répéter tous les vers de ce modèle de compilation qu'est The New England Primer aussi bien que les Divine Songs for Children du Dr. Watts. On raconte de son enfance bien d'autres traits étonnants; ne nous l'a-t-on pas représenté, à l'âge de sept ans, passant, assis sur les genoux d'un de ses camarades plus âgé, son examen d'entrée h Yale Collège? Mais son père le garda à la maison six années encore, pendant lesquelles il lut énormément. En 1763 il entra à Yale, fut bachelier en temps voulu, et y resta trois ans de plus comme candidat au diplôme de maître. Il y a lieu de se demander si lui et son brillant camarade de classe Timothy Dwight furent aussi versés dans les classiques ou dans la littérature générale que leurs jeunes contemporains d'Angleterre. Il semble qu'ils aient été tous deux de ces écrivains plus importants par l'influence qu'ils exercèrent sur l'esprit de leurs contemporains que par la valeur réelle des œuvres qu'ils laissèrent après eux. Trumbull, il est vrai, a peut-être en

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partie désappointé son entourage, car ses succès d'avocat et de juge, l)ien ([uen langage américain on les dise « éminents », ne furent pas extraordinaires. Peu d'hommes, néanmoins, auraient eu Ténergie, à l'âge de soixantequinze ans, de se retirera Détroit, qui était alors presque le désert. C'est la qu'il mourut six ans plus tard.

Trumbull débuta dans la carrière littéraire par des essais variés, dont les uns parurent dans les journaux et dont les autres restèrent en manuscrit. De même que Dwight, Joël Barlow et d'autres que l'on peut citer brièvement, il eut l'ambition d'enlever toute raison au reproche que l'on adressait à l'Amérique sur sa stérilité littéraire. Quand, en 1771, il devint lépétiteur à Yale, il ne devait guère avoir connu l'oisiveté. Qucl(|ucs-uns de ses essais poétiques de cette période lurent jugés suffisants pour être compris dans l'édition définitive de ses poèmes publiée près de cinquante ans plus tard; mais c'est être fort charitable que de voir dans ces essais autre chose que de très jeunes imitations de Gray et d'autres modèles anglais.

A la fin de 1773, Trumbull vint h Boston étudier le droit, auprès de John Adams. L'incident des cargaisons de thé et l'irritation causée par d'autres événements politiques durant son année de séjour dans cette ville l'indisposèrent contre la jeunesse de la Nouvelle-Angleterre et sa mauvaise éducation, et ses vers d'alors prirent un ton acerbe. A son retour h New Haven, il commença son McFiîigal dont la première partie fut publiée à Philadelphie en janvier 177G. Il est inutile de parler avec détails de cette œuvre qui eut son heure d'extrême popularité; nous nous contenterons de dire que la facture en est simple et que son principal intérêt — au moins pour la première partie — réside dans les longues

harangues du héros et de son antagoniste, Honorius, sous les traits duquel TrumbuU a peut-être voulu représenter John Adams. Il compléta son poème, en 1782, en prêtant h McFingal, — qui venait de subir la traditionnelle cérémonie consistant à rouler dans la plume le patient préalablement enduit de goudron — un interminable discours avant sa disparition définitive.

Si TrumbuU n'a pas créé une littérature américaine et s'il n'a pas tenu les promesses de son adolescence, il réussit a influencer son époque et à léguer à la postérité un poème héroï-comique qui n'est pas précisément à dédaigner.

Les œuvres littéraires les plus importantes produites par l'Amérique au début de son existence vraiment nationale sont dues à des élèves du Yole Collège, qui peut s'en glorifier. Aucun de ces auteurs, il est vrai, n'a gardé le rang de grand écrivain, et le simple lecteur ne rencontrera dans leurs productions ni poème ni livre de réelle importance. Il n'en est pas moins vrai que la consécration donnée par des citoyens influents à ce titre d'hommes de lettres maintint le niveau de l'esprit public, l'empêcha de se rabaisser jusqu'aux préoccupations d'une politique vulgaire, et favorisa le progrès littéraire pendant le premier quart du xix* siècle. Il est facile de mépriser ces écrivains amateurs du Connecticut, principalement la coterie connue sous le titre des « Beaux Esprits d'Hartford » ; mais on accueille avec reconnaissance la lumière, de quelque source qu'elle vienne dans la nuit noire, pourvu qu'elle ne soit pas « ignis fatuus ». Les plus connus des « Beaux-Esprits d'Hartford » furent TrumbuU et Barlow, le Dr. Lemuel Hopkins, le colonel David Humphreys, et plus tard Richard Alsop et Théodore Dwight, frère du fameux Timothv.

Les « Beaux-l"!sprits » le cèdent en imporljince et en intért>t au pasteur d'un village du inônie Etat. TiMOTHY Dwicur, né h Northainpton, Massachusetts, le 14 mai 1752, lut presque aussi précoce que TrumbuU, et, pctit-lils de Jonathan Edwards, il va sans dire qu'on l'envoya à Yale. Il est bon de remarquer que, comme beaucoup d'Américains de la province avant et après lui, Dwight était affligé de ce que l'on pourrait appeler une véritable nionomanic de distinction intellectuelle. Peut-être l'étendue de l'Amérique et l'absence relative de toute entrave dans rexistence menée par ses habitants sont-elles les causes principales de ce phénomène; cette explication serait d'autant plus satisfaisante que, à mesure que les anciens Etats ont perfectionné leur culture morale, cette tendance, atténuée, s'est manifestée plus visiblement dans les nouveaux. Quoi qu'il en soit, il y a lieu de penser qu'un plus grand nombre d'Américains seraient parvenus à une gloire durable comme écrivains et comme savants si leurs dispositions natives avaient subi jusqu'à complète maturité le frein salutaire de la culture d'un monde plus vieux, au lieu d'être encouragées h croître à l'état sauvage par des applaudissements de province.

Dwight fut nommé répétiteur h Yale en même temps que Trumbull, en 1771. Il commença aussitôt la composition de son poème épique, Tlie Conquest of Canaan, ([u'il acheva en trois ans mais ne publia pas avant 1785. \\.\\ 1777, il devint aumônier militaire, situation cju'il occupa avec succès, grâce surtout aux chants patriotiques qu'il fournissait en abondance aux soldats.

I>a mort de son père força Dwight à quitter l'armée en 1778; pendant cinq ans il aida sa mère à gérer ses biens, faisant preuve, dans la circonstance, de l'énergie et du

bon sens pratique de l'Américain et rappelant ainsi cet Ecossais, Wilkie, qui comme Dwight, gérait une ferme et écrivait un poème illisible. Sollicité de s'adonner h la politique, il préféra l'Église, qui tenait encore le sceptre dans la Nouvelle-Angleterre, et en 1783 il devint pasteur à Greenfield, Connecticut, où il se distingua comme prédicateur et où il dirigea avec succès une école, sans cesser de composer d'innombrables poésies. En 1795, il succéda au savant Dr. Ezra Stiles, comme président d'Yale Collège dont les finances étaient alors en pitoyable état. Grâce h ses capacités et à son activité, il remit le collège en convenable posture, trouvant toujours le temps d'enseigner, de prêcher et d'écrire, en même temps qu'il jouait le rôle de mentor et d'oracle dans toute la région. Il fut, en bien des sens, le premier des grands présidents de collège modernes; s'il vécut en un temps de petites choses, le grand nombre de celles dont il s'acquitta si bien nous oblige à l'admirer. Les histoires que l'on raconte sur la façon dont il confondit les incrédules du collèsfe, dont il diriuea des ouvriers qui creusaient un puits, en même temps qu'il dictait des sermons et des lettres, ne sont que des indications d'une activité variée, dont les maniiéstations peuvent être contestées, mais qui témoignent de son énergique personnalité. Quand il mourut, en 1817, on eut l'impression qu'il laissait un vide.

Si Ion retranchait l'ensenîble de ses écrits de la littérature américaine, il n'en résulterait actuellement pour elle pas grand dommage. Toutefois pourrait-on conserver son hymne 1 love the Kingdoni, Lord, et les quatre volumes posthumes de ses Tra^^els in New England and New York. Dans cette sorte d'encyclopédie, formée de plus de deux cents lettres à un correspondant anglais

imaorinaire, il rassemble des documents d'histoire locale et des stalisti({ues récoltées au cours des voyages qu il faisait l'été dans son cabriolet. Sa Theology Explained and Dcfendcd, en cinq volumes, et ses seimons ont été l'objet de hauts éloges; mais on ne les lit guère plus que ses poèmes, qui, sans mériter d'être excusés, comme on le fit jadis, représentent du moins les aspirations littéraires de leur époque. Il ne peut être question non plus de lire The Conquesl of Canaan, mais les strophes et les passages de description colorée y sont au-dessus du niveau de l'épique factice du xvni^ siècle.

En 1788, Dwight publia sous l'anonymat son poème The Triiimph of Infidelitxj, où il louaille de son ironie les ennemis de la foi chrétienne, et il dédia cette sotte composition au plus spirituel des humains, Voltaire. Le dernier de ses poèmes achevés, Greenfield Hill (1794), doit son plan à Denham et ii Pope, et chaque partie imite le style d'un poète favori de l'auteur.

JoEL Baulow (1754-1812) naquit à Reading, Connecticut. Après quelques années d'études au Dartmouth Collège, il prit ses diplômes, en 1778, à celui d'Yale. Puis il servit comme aumônier militaire, jouissant de la fréquentation des officiers et écrivant des lettres enflammées il la dame de ses pensées. En même temps il travaillait avec acharnement à un « poème philosophique » sur Christophe Colomb, poème (jui était désigné pour faire sa gloire et celle de l'Amérique. A la suite de son mariage secret, en 1781, il dut se démettre de ses fonctions sacerdotales; il s'établit alors h Hartford où il exerça la double fonction d'homme de loi et de directeur de journal, ce qui ne l'empêchait pas de continuer ;i écrire des vers, de reviser en même temps un recueil de

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psaumes dont l'usage fut longtemps officiel, et enfin de publier, en 1787, sa Vision ofColumbus, œuvre de près de 5000 vers qui eut peut-être autant de lecteurs émerveillés en Angleterre et en France qu'en Amérique. Puis il s'embarqua pour la France, comme agent de la « Scioto Land Company », société qui devait avoir une destinée scandaleuse. Barlow ne réussit que trop bien à persuader les Français que les déserts d'Amérique étaient un paradis terrestre, mais il ne semble pas qu'il doive supporter l'opprobre qui s'attache à quelques-uns de ses coUècrues dans cette affaire.

Pendant son séjour à Paris, il fréquenta beaucoup les chefs révolutionnaires et se départit bientôt de l'orthodoxie puritaine et du conservatisme politique dont il avait hérité. Puis il passa plusieurs mois en Angleterre dans la compagnie du D*^ Price, d'Horne Tooke et autres « amis de la liberté », occupant ses loisirs h écrire des ouvrages et des pamphlets politiques. Son Advice to tJie P/-ii>iIesicd Orders eut les honneurs de linterdiction et lui-même fut proscrit. La France le vit de nouveau; en retour il lui prodigua, sans beaucoup de succès, ses avis et ses exhortations. En même temps, il s'adonnait au commerce et à la spéculation, et amassait une jolie fortune. A la fin de 1795, il se rendit à Alger, chargé d'une mission auprès du dey, mission au cours de laquelle il réussit h faire relâcher les prisonniers américains et rendit divers autres services à son pays natal au prix de grands sacrifices personnels. Quand il en eut fini avec ces patriotiques labeurs, il se consacra aux travaux littéraires, h Paris, en spectateur tranquille mais attentif de la carrière débutante de Napoléon. Il traduisit Les Ruines de son ami Volney, prit un nombre considérable de notes pour une histoire de l'Amérique au point de vue pure-

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ment républicain, — ouvrage qu'il n'écrivit jamais, — et composa divers traités politiques. Entre temps, il contribua à écarter la guerre avec la France, qui tut si imminente en 1798. Enfin, au printemps de 1805 finit son exil qui n'avait probablement pas été une bien dure épreuve.

Pendant cette longue absence, l'Amérique s'était grandement modifiée, mais, si les Fédéralistes injurièrent Barlow, cela n'empêcha pas ses amis Républicains de lui faire fête et de lui oiirir des banquets. Il choisit sa résidence auprès de la toute neuve cité de Washington, et il y prépara la publication, en un in-quarto somptueux, de son fameux poème épique qui portait maintenant le titre orthodoxe de The Coliimbiad (1807). Les lettres qu'il écrivit, pour la défense de ce poème et sur d'autres sujets, sont plus intéressantes, surtout celle où il défend contre la calomnie et les préjugés la mémoire de Thomas Paine. En 1811, lorsque des complications survinrent dans les relations de l'Amérique avec Napoléon, il accepta, bien h regret, le poste délicat que lui confia Madison, et réussit à obtenir quelques bons résultats que contrarièrent les déplacements rapides de Napoléon. Après de nombreuses étapes, il rejoignit l'Empereur à Wilna, au milieu des horreurs de la retraite de Russie, et il mourut dans un petit village de Pologne le 24 décembre 1812, On laissa son corps en Pologne, et, seuls, en Amérique, ses amis du parti Républicain-Démocrate rendirent ii sa mémoire les hommages dus au patriotisme désintéressé.

Barlow n'est plus guère connu que par un poème qui mérite quelques éloges. Ce n'est pas sa Conspiracy of Kin^s (1792), pure rodomontade, mais le poème héroïcomique The Ilasli) l^iidding {il*ô^), qui doit son origine h ce ([uuu jour, à Chambérv, on le régala de ce plat

favori qu'il avait en vain réclamé pendant tous ses voyages.

Si nous nous tournons du côté des mélanges en prose de cette période, nous découvrons, comme on pouvait s'y attendre, une quantité de livres où commencent à se faire jour les idées générales d'un pays en voie de formation. L'un de ces auteurs mérite une mention. En 1766 un certain Jonathan Carver, résolu h découvrir le Passage du Nord-Ouest et à montrer au roi George quelle était l'étendue du territoire récemment arraché aux Français, quitta Boston pour un voyage vers l'ouest qui devait aboutir à l'exploration du Lac Supérieur. Quand il alla en Angleterre pour recevoir sa récompense, on lui permit gracieusement de publier ses Travels through the Interior Parts of North America (1778), ouvrage qui lui rapporta plus de renom que d'argent : on peut faire l'éloge de sa relation de voyage, intéressante, agréable à lire, et qui eut l'honneur d'inspirer le Nadowessiers Todtenlied, de Schiller.

Les historiens de cette période offrent à notre examen deux ouvrages intéressants. Le premier, The History of Massachusetts, fut écrit par le Gouverneur Thomas Hutchinson (1711-80). Tous les Américains connaissent sa carrière intéressante et mouvementée d'homme d'Etat. Grâce à son goût pour l'érudition, son caractère judicieux et les importants documents dont il disposait, Hutchinson était si bien qualifié pour sa tâche, qu'on le considère généralement comme l'historien le plus sérieux de l'Amérique avant le xix'' siècle. Le premier volume de son œuvre parut en 1764 ; le manuscrit de son second volume faillit être perdu lors de la mise à sac de sa maison par la populace, en août 1765, mais il fut retrouvé en grande partie, et la reconstitution en parut en 1767; le troisième volume, traitant de la période qui va

de 1750 à 1774, — année où il se rendit en Angleterre, — fut terminé en 1778, mais ne lui publié que cinquante ans plus tard. On a depuis longtemps reconnu que Ilutchinson fut un excellent homme, doué d'un esprit clair et judicieux, et, de plus, ingénieux et érudit. Mais il n'est pas le grand historien que quelques auteurs ont voulu voir en lui. Certains simples annalistes possèdent plus de charme littéraire (|ue lui, et il est fort dépourvu de cette imagination historique qui fait revivre les temps passés. L'auteur du second ouvrage que nous avons à citer, le Rév. Samuel Peters (1735-1826), eut plutôt trop d'imagination : après avoir mené une vie de grand seigneur, oflusquant gravement en cela les patriotes du parti whig, il publia anonymement à Londres, en 1781, une General Histonj de sa république natale, ce qui les offensa encore h'ien davantage. Que cette production, qui fut cause des fameuses « Blue Laws », ait voulu être une satire, ou que son auteur ait très sérieusement composé un tissu de mensonges qu'il prétendait faire accepter des étrangers, ou bien enfin que son esprit ait été la dupe de ses propres fantaisies, c'est là un point difficile à élucider; il y a probablement Heu de pencher pour la troisième de ces hypothèses, et dans ce cas nous pouvons nous laisser aller h sourire de ces pages qui offusquèrent longtemps bon nombre de dignes personnages.

Une autre catégorie d'ouvrages en prose prit, au cours de cette période, une extension qui ne surprendra pas, si l'on se rappelle que les patriotes ne séparaient pas dans leur esprit l'idée de révolution de celle de liberté. Nous voulons parler des brochures et ouvrages se rapportant à l'esclavacre et à la traite des noirs. Deux auteurs ici se distinguent. Le premier est Anthony Benezcl (1713-84), né

à Saint-Quentin, fils de huguenots aristocrates qui ayant fui leur pays natal, rejoignirent à Londres la Société des Amis et dans la suite émigrèrent à Philadelphie. C'est dans cette dernière ville qu'Anthony se distingua comme instituteur et comme philanthrope, se consacrant à la propagande de l'émancipation et distribuant gratuitement ses nombreuses brochures. Sa réputation fut éclipsée par celle de Johx Woolman (1720-72), qui eut la bonne fortune d'être vanté par Charles Lamb et Whittier, admirateurs de son Journal (1775). Né près de Burlington, New Jersey, il travailla d'abord dans une ferme, puis à vingt et un ans devint commis chez un marchand. Au lieu de rechercher la fortune et une haute position sociale, Woolmann se borna à des acquisitions toutes spirituelles, dans lesquelles, d'ailleurs, il fut tout aussi heureux à sa manière qu'aucun de ses voisins plus matériellement ambitieux. Il ouvrit bientôt une école pour les enfants pauvres, puis commença à « prendre la parole dans des réunions » ; après quoi il vovagea à travers les colonies, visitant les divers milieux quakers. Afin de gagner sa vie sans trop contrarier ses goûts nomades, il se fit tailleur. C'est probablement le seul tailleur qui se soit jamais montré hostile h l'usage des vêtements faits d'étoflTes teintes. Cet usage lui paraissait un luxe opposé à la vraie sagesse. Aussitôt après une visite aux Carolines, en 1746, il s'occupe activement de la question de l'esclavage; non seulement il n'approuve pas l'habitude qu'ont certains Quakers de léguer leurs esclaves à leurs héritiers, mais il se prononce nettement contre cet usage déplorable, surtout dans les deux parties de son ouvrage Some Considérations on the Keeping of Negrocs (1753-62).

Woolman continua longtemps à errer partout où le poussa son inspiration; enfin, en 1772, il s'embarqua

pour l'Angleterre, afin d'y poursuivre son œuvre parmi ses frères; il fit le voyage comme passager d'entrepont pour éviter les dépenses excessives d'une traversée à bord du somptueux navire. Etant h York où il assistait à une réunion, il attrapa la petite vérole — ce fléau des voyageurs américains du xvin^ siècle eu Angleterre, surtout des candidats à l'ordination dans l'Eglise anglicane. 11 mourut laissant derrière lui une réputation de piété et de bonté incomparables.

Les écrits de Woolman révèlent sa vie et son caractère avec une rare fidélité; c'est le meilleur éloge qu'on en puisse faire : ils devraient prendre rang parmi les classiques, mais il n'en est rien et le conseil de Charles Larab : « Apprenez par cœur les œuvres de John Woolman », pas plus que la poétique déclaration de Whittier — que l'on croit respirer h la lecture de Woolman, « un parfum comme de violettes », n'assureront jamais à leur favori ni popularité ni rang bien élevé. 11 eût d'ailleurs été le dernier à réclamer l'un ou l'autre, et son Journal est d'autant plus cher à ses admirateurs qu'il n'est pas des livres que chacun lit.

Les Lelters of an American Farmer de J. Hector St-John DE Crevecœur, passent pour offrir un plus grand nombre de pages délectables qu'aucun autre ouvrage écrit en Amérique durant le xviii^ siècle, sauf YAutobiograpliy de Franklin. Crevecœur naquit en Normandie, d'une famille noble, en 1731; il reçut une partie de son instruction en Angleterre, puis passa en Amérique en 1754; il se maria, dirigea une ferme et peutêtre vint rejoindre les « Amis » en Pennsylvanie. Il fut emprisonné pendant la Révolution, ayant été pris pour un espion. Puis il fit un voyage en Europe,

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et apprit à son retour que les Indiens avaient dévasté sa ferme. Ses enfants avaient cependant été recueillis par un généreux marchand et Crevecœur put s'établir dans ses nouvelles fonctions de consul de France à New York. Il resta en Amérique environ dix ans, après quoi il retourna en France. Le restant de sa vie jusqu'à sa mort, en 1813, n'est guère marque que par la publication de trois intéressants volumes écrits en français et intitulés Voyage dans la Haute Pennsylvanie et dans VEtat de New York (1801), qu'il prétendit avoir traduits mais qu'il composa sûrement.

Le principal ouvrage de Crevecœur, ses Lelters of an American Fariner, fut publié à Londres en 1782; une traduction française par l'auteur parut en 1784; elle fut suivie trois ans après d'une édition considérablement augmentée. Des traductions en allemand et en hollandais attestent la popularité de l'ouvrage, qui tomba, par la suite, dans un curieux oubli. Peut-être cette œuvre suggéra-t-elle à Soulhey et à Coleridge leur grand projet d'une « Pantisocratie » ; peut-être influença-t-elle le génie de Chateaubriand; toutefois, on prétend qu'il incita bon nombre d'infortunés Européens à venir chercher des demeures idylliques dans le pays sauvage où ils ne trouvèrent qu'un tombeau.

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