‹ Littérature américaineChapitre 26 sur 58 · ÉCRIVAINS DE TRANSITION · texte numérisé non relu

ÉCRIVAINS DE TRANSITION

Quoique l'année 1789, qui vit acclamer Washington Président de la nouvelle République, soit d'une considérable importance pour qui étudie l'histoire politique de l'Amérique, il est possible d'en désigner de plus notables au point de vue de la culture littéraire. Le peuple qui venait de refuser son obéissance à la Grande-Bretagne et qui, après une courte période d'anarchie, commençait son apprentissage de vie républicaine, n'avait pas essentiellement changé de caractère, malgré l'agitation des événements auxquels il avait participé. 11 s'était, il est vrai, développé en lui un très important esprit de parti, en corrélation principalement avec la Révolution Française, qui n'avait lail qu'accroître son optimisme et sa confiance en soi; mais même au commencement du

nouveau siècle, alors que Jefferson fut élu Président et inaugura ce que les historiens ont consacré sous le nom d'une « révolution » en faveur du gouvernement démocratique, le peuple américain, pris dans son ensemble, formait encore à peu près la même nation de fermiers primitifs, lents et conservateurs, qu'il était avant d'avoir tiré, à la bataille de Concord, le coup de canon qui retentit de par le monde.

Il s'en remettait encore à l'Ang-leterre du soin de lui dire comment il devait se vêtir et ce qu'il devait lire; il restait colonial dans ses opinions, son ignorance et sa sensibilité.

Jefferson, par son acquisition de la Louisiane, ouvrit de larges horizons à l'imagination de ses concitovens en les gratifiant d'un domaine où leur activité pouvait se déployer. Les inventions d'Eli Whitney et de Robert Fulton et la rupture des relations commerciales avec l'Europe — conséquence de l'Embargo et de la Guerre de 1812 — déterminèrent la création de nombreuses manufactures et poussèrent la population à la recherche d'une fortune rapide, alors que Franklin ne lui avait conseillé que l'économie. Il s'ensuivit des spéculations et de téméraires extravagances, et, avec les années, la honte de l'esclavage s'appesantit plus lourdement sur la jeune République. Mais la générosité de la nature est inépuisable, et l'énergie pas plus que le vif optimisme de la population, surtout après les fortes immigrations d'étrangers, ne furent ébranlés d'une façon sensible.

L'évolution que nous venons d'esquisser est naturellement d'ordre politique, industriel et social; mais la littérature, les beaux-arts et la science pure y eurent également leur part, et le développement de chacune de ces branches est digne d'étude. Dans le domaine des lettres,

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c'est, tout d'abord, une série de stériles pastiches comme pendant la Période Coloniale. Cependant un écrivain au moins lait preuve de quelque puissance imaginative, et l'on parvient à découvrir de très passables représentants de cette « littérature documentaire » si précieuse pour un peuple jeune et neuf. La phase suivante est encore une phase d'imitation, mais elle l'ait preuve de vitalité et de puissance en changeant ses modèles littéraires et en produisant des auteurs que l'on lit encore à plus de deux générations d'intervalle. De là, nous arrivons à une littérature principalement due à la Nouvelle-Angleterre; elle se distingue par une originalité et une force très réelles qui lui permettent d'exercer une influence au dedans et d'imposer le respect au dehors. En résumé, on pourrait presque dire que cette période, où prédominent au début les gestes politiques et des productions presque méprisables, s'achève de façon toute contraire. La période des polémiques à propos de l'esclavage est l'âge d'or des lettres américaines.

Dans ses Chronological Outlines of American Literature, le professeur S. L. Whitcomb, que l'on ne peut cependant pas accuser de manquer de patriotisme, ne réussit à trouver que dix ouvrages à relever pour l'année 1789. Encore, sur ces ouvrages, un seul peut-il prétendre appartenir à la littérature dans le sens strict du mot — c'est la partie de V Autobiography de Franklin qui traite des deux dernières années jusqu'où parvient le livre. On pourrait repêcher, par charité, deux pièces comptées au nombre de ces ouvrages. Le reste, qui suffit à montrer l'embarras où se trouve l'annaliste, se compose des Disconrscs on Davila de John Adams, d'une adresse et d'un article de journal, par Franklin, d'un discours de Washington, d'une histoire sommaire de la Révolution

LITTÉRATUBE AMERICAINE. i

américaine, d'un volume d'essais médicaux, et des Dissertations on tJie English Language de Noah Webster. Pourtant, à cette époque déjà, les Américains promettaient de se distinguer dans un autre art. Benjamin West s'était fait connaître comme peintre d'histoire, et John Singleton Copley et Gilbert Stuart, comme portraitistes; quelques années plus tard Edward Malbone devait illustrer l'art de la miniature. Les contributions h la science, de Franklin, de Benjamin Thompson {Count Rumford), de Rittenhouse, de John et William Bartram, pour ne citer que ceux-là, les rapports officiels et les essais politiques des représentants des pouvoirs publics sont la preuve de la haute activité intellectuelle de l'époque. Pourquoi, alors, dans le domaine de la littérature pure, ne trouve-t-on guère que des imitateurs et des amateurs? Il serait oiseux de prétendre que les Américains étaient trop occupés à diriger leur énergie dans d'autres voies, car nous savons que rien ne tenait plus au cœur des plus capables d'entre eux que le succès littéraire. La vérité, c'est qu'il était particulièrement difficile à la littérature de s'affranchir. Les ouvrasfes ansflais restaient les maîtres du terrain et devaient, grâce à une déplorable législation sur la propriété littéraire, conserver longtemps encore leur privilège.

Pendant les vingt années qui nous occupent ici, la prééminence littéraire, si tant est qu'il y ait prééminence en ce temps de petites choses, appartient, comme pour la Période Révolutionnaire, à Philadelphie. Après 1810, c'est New York qui l'emporte pour la production littéraire, aussi bien que pour la population et l'activité commerciale. Boston aussi s'éveille de sa relative torpeur intellectuelle. Mais s'il est possible d'admettre que la cité de Franklin continue quelques années après sa mort à

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conserver un certain prestige, on doit aussi constater, en se plaçant ix un plus haut point de vue littéraire, que l'avance acquise par les œuvres de Godirey et Evans n'y fut pas maintenue. Toutefois, c'est à Philadelphie que vécurent le Dr. Richard Rush (1745-1813), iecond écrivain en matières médicales et sociologiques, Mathew Carey (1760-1839), publiciate plus fécond encore, et le romancier Charles Brockden Brown.

Carey, émigrant irlandais, fut imprimeur, éditeur et directeur du magazine populaire The American Muséum. Le Dr. Rush, outre qu'il apposa sa signature h la Déclaration d'Indépendance et se fit la réputation d'un philanthrope, signa aussi des essais traitant non pas simplement de la médecine, mais encore de l'éducation, de la législation pénale et d'autres questions sociologiques. Par beaucoup de ses idées, il se place bien en tête de sa génération et quoique ni lui ni Carey n'aient échappé aux funestes effets de cette versatilité qui si longtemps caractérisa l'esprit américain, tous deux furent de très utiles citoyens qui ne ménagèrent pas leur plume pour le plus grand bien du plus grand nombre. Ils sont donc bien loin de mériter les grossières invectives de l'excentrique \Yilliam Cobbett dont les pamphlets Peter Porcupine forment une de ces parties de la littérature américaine que nous abandonnons avec plaisir à nos cousins britanniques. Parmi tous leurs ouvrages, cependant, il n'y a lieu d'en citer qu'un — Vindiciie Hibernicœ, — de Carey (1819), rélutation des accusations de carnage portées contre ses ancêtres irlandais de 1641. L'auteur distribua gratuitement, à grands frais, les nombreuses éditions de son livre, et en 1837 il pouvait déclarer n'avoir jamais écrit une ligne pour de l'argent. Un pareil effort littéraire, s'il a peu d'importance pour l'art,

est significatif, par contre, au point de vue du caractère moral.

Tandis que Rush et Carey gardaient la tradition utilitaire et philanthropique de Franklin , un gentilhomme aisé, Peter Markoe, travaillait assidûment à maintenir la tradition littéraire de Godfrey. Lui aussi, il écrivit des odes et une tragédie en vers, The Patriot Chief, en même temps que d'autres morceaux qu'il vaut mieux laisser sommeiller dans les limbes de l'oubli. Il n'existe pas trace, en Markoe, de la fraîcheur d'esprit que l'on trouve chez Evans et chez Godfrey; on n'en rencontre guère davantaoe dans les vers des magazines de ce temps. Il s'en peut trouver, cependant, dans les poèmes de William Clifton (1772-99) qui, peut-être, représente le mieux, pour la fin du siècle, la poésie du groupe de Philadelphie. Son lyrisme est naturellement imité; il rappelle tantôt la grâce aisée de Gay, tantôt le charme de Collins,

Son œuvre la plus accomplie, The Group, une attaque contre la démocratie, mérite d'être citée; elle montre que, malgré le souci de morale qu'affichaient les premiers Américains, leurs écrivains, loin d'être prudes, se montraient souvent parfaitement grossiers. On pouvait voir un grave périodique littéraire imprimer une plaisanterie obscène ou le récit circonstancié d'un cas scandaleux de divorce en Angleterre, à quelques pages de poèmes choisis, avec force éloges, dans le recueil des Lyrical Ballads.

Clifton ne fit qu'imiter beaucoup d'autres écrivains qui usaient de leur talent, à la façon de Thersite, au profit des deux partis rivaux : les fédéralistes conservateurs, ayant à leur tête Hamilton, et les républicains-démocrates, plutôt radicaux, commandés par Jefferson. De

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ces satiristes nous ne nommerons que Thomas Green Fessenden (1771-1837), natif du New Llampshire, qui, après avoir été journaliste,- lut, au début du nouveau siècle, l'un des premiers promoteurs en Angleterre des inventions américaines en mécanique. Il fut plus visionnaire que sagace, perdit sa fortune et tenta de se remettre à flot en écrivant un poème hudibrastique intitulé Terrible Tractoration (1803), satire contre les médecins qui s'opposaient à l'emploi des « tracteurs métalliques » de Perkins. Ce livre inepte eut un retentissement considérable en Angleterre, et Hawthorne ne dédaigna pas d'écrire, quelques années après, un essai sur son auteur. Les poésies variées et autres compositions que Fessenden publia après son retour en Amérique offrent çà et là une certaine vigueur, mais il serait h peine digne de ce court aperçu s'il n'était l'auteur d'une Democracy Unveiledy or Tyranny stripped of tlie Garb of Patriotism, by Chrislopher Caustic, LL. D., ouvrage publié à Boston en 1805 et qui représente excellemment l'esprit de parti de l'époque. Il serait difficile de se faire, par d'autres exemples, une idée meilleure du manque tout particulier de dignité, pour ne pas dire de décence, qui caractérise les auteurs de cette période.

Toutefois le temps de la grossièreté tire à sa fin, car les femmes commencent h disputer aux hommes les honneurs littéraires. On peut, en effet, nommer cinq ou six personnalités littéraires féminines qui parfois nous rappellent Miss Seward et d'autres contemporaines anglaises. Une seule est encore lue : Susanna Rowson (1762-1824), de nationalité anglaise, après une existence variée d'actrice et d'écrivain, ouvrit à Boston une école de filles qui prospéra, en même temps qu'elle coiUiiuiait a écrire pour l'édification du public. Ses poèmes, ses

pièces, ses romans et autres œuvres sont maintenant oubliés, à l'exception de CltarJotte Temple (1790) et de la suite à ce récit, Lucy Temple (1828). Le premier « conte vrai », rapporte, dans une phraséologie des plus prétentieuses mais avec une intention éminemment morale, un cas de séduction dans lequel un parent de l'auteur a joué le vilain rôle. Le sentimentalisme didactique a rarement été poussé plus loin que dans ce livre, que l'on trouve encore dans des éditions à bon marché ^ Mais, pour l'élégance du style et le sérieux de l'intention, autant que pour l'intérêt passionnément dramatique, Mrs. Rowson et les autres membres de son groupe doivent s'incliner devant Mrs. Mercy Warren, du Massachusetts (1728-1814). Cette femme érudite était la sœur du fameux orateur James Otis, et l'amie intime d'une femme au talent bien plus vivant dont les lettres comptent parmi les meilleures qu'ait produites l'Amérique, Abigail Adams, femme et mère de Présidents. Mrs. Warren écrivit deux pièces où elle déguise à peine des personnages de la Révolution, mais son principal droit à la renommée consiste en deux tragédies publiées avec ses Poems, Dramalic and Miscellaneous (1790), aujourd'hui fort oubliés. \JHistorij of the American RevoliLlion de Mrs. Warren, en trois volumes, est d'un style aussi pesant que ses tragédies, mais, grâce h la parfaite connaissance qu'elle mani-

1. Charlotte Temple n'est pas à beaucoup près aussi intéressante, à plusieurs points de vue, qu'un roman (sous forme de lettres) à présent moins lu, The Coquette, or The Ilistory of Eliza Wharton, a Noi>el founded on Fact. By a Lady of Massachusetts (1797). Cette imitatrice américaine de Richardson fut Mrs. Hannah Webster Foster (1759-1840), femme d'un clerg-ymaii, qui utilisa dans un but moral un scandale public. Pour les détails sur ce sujet, les curieux peuvent consulter le Romance of the Association (187.'j) de Mrs. C. H. Dali.

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feste des chefs du moiivenieiit politique, elle conserve encore quelque valeur. Sa lourileur même est préférable il la suffisance que l'on rencontre dans les poèmes de Mrs. Sarah Wentworth Morton, également native du Massachusetts, qui eut l'honneur d'écrire ce qui fut peut-être le premier roman américain et de représenter dans son pavs natal les principes quintessenciés de sentimentalité de l'Académie délia Crusca. Sous le nom de « Philenia », elle échange des compliments en vers avec le poète de l'autre sexe le plus important de son temps, et elle lut par lui désignée à la postérité comme « la Sapho d'Amérique », compliment qu'elle retourna en des termes non moins ampoulés.

Mais quel était le « Menander » de « Philenia »? Nul n'aurait posé pareille question à Boston en 1812, quand parurent, en un in-octavo de plus de 500 pages, The Works in Verse and Prose of the late Robert Treat Paine, Jitn., Esq., avec des notes et une longue introduction biographique. Paine (1773-1811) s'était distingué, comme étudiant à Harvard, pour ses « devoirs de collège » dans lesquels il est aujourd'hui difficile de distinguer autre chose de plus méritoire que les promesses d'une jeune intelligence. Il obtint dans la suite quelque réputation avec un prologue qu'il écrivit pour l'ouverture du premier théâtre de Boston et avec quelques poèmes de circonstance, comme The Invention of Letters dédié h Washington, qui remplit avec quelque efTort le rôle d'un Cincinnatus-Mécène. De la réputation, il passa à la célébrité, quand, en 1708, au moment des difficultés avec la France, il lança son ode martiale Adanis and Liberty. Des odes et des chants pour anniversaires de sociétés locales de pompiers, des discours, des critiques théâtrales et autres compositions

de cette sorte, voilà ce que l'on réclame dès lors constamment du poète.

Fils d'un signataire de la Déclaration d'Indépendance, Paine naquit à Taunton, Massachusetts. Il fut baptisé Thomas, mais en 1801, par un acte légalisé, il prit le nom de son père afin d'éviter qu'on le confondît avec l'autre Thomas Paine dont la réputation, du moins parmi les orthodoxes, n'était pas excellente. Après ses études, il essaya du commerce, mais ne tarda pas à s'adonner au journalisme et à défendre les premières tentatives de production dramatique. 11 gagna beaucoup d'argent avec ses poèmes de circonstance — qui lui rapportaient parfois plus de cinq dollars la ligne — ce qui prouve à quel point les Américains se montraient assoiffés de littérature nationale. Mais son existence privée était déplorable et son mariage avec une actrice lui attira les malédictions de son père. Alors il se mit h étudier et h exercer le droit et, chose étrange à dire, il se fit une nombreuse clientèle dans cette population dont l'obstination et la sagacité sont proverbiales. Mais il préféra la société des acteurs et des bons vivants et, quelques années avant sa mort (à Boston, le 13 novembre 1811), il laissa les siens dans un complet dénûment.

L'intérêt que Paine manifesta à l'égard de l'art dramatique nous conduit naturellement à dire quelques mots de la naissance en Amérique de ce genre littéraire. Les bibliographes ont découvert une ou deux compositions dramatiques antérieures au Prince of Parthia de Godfrey, et nous avons mentionné quelques-unes de celles qui suivirent, tous ouvrages d'ailleurs sans valeur au point de vue littéraire comme au point de vue scénique. Il n'est pas surprenant que le drame se soit développé assez tard dans les colonies, puisque les Puritains

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do la Nouvcllc-Anfrleterre le réprouvaient et que les Cavaliers du Sud manquaient des éléments matériels propiees à son développement. On ne rencontre pas d'acteur digne de ce nom avant 1752. Le 5 septembre de cette année, une troupe anglaise représenta, sur une scène improvisée à Williamsburg, le Marchand de Venise de Shakespeare et Lethe de Garrick. Peu après, des théâtres permanents furent construits, le premier à Annapolis, le second h New York. Baltimore et Philadelphie suivirent et, en dépit des fulminations du Congrès continental, l'avenir de la scène fut bientôt assuré. L'opposition légale s'étant atténuée, un théâtre permanent fut établi h Boston en 1794. Sept ans auparavant, la première pièce américaine, interprétée en public par une troupe d'acteurs de profession, avait obtenu des applaudissements au théâtre de John Street, à New York (16 avril 1787). C'était The Contrast, comédie qui tirait son titre du sujet traité, le contraste entre le rude américanisme et la frivolité de la société à l'étranger telle qu'elle était représentée par les modes et les manières des vovageurs au retour de ces contrées. Cette pièce avait pour auteur Royal Tyler (1757-1826), plus tard juriste de renom à Vermont. Tyler écrivit encore d'autres pièces, un roman dont on parlera plus loin, des poèmes de circonstance parmi lesquels une lougueuse protestation contre les absurdités de l'Académie délia Crusca, et des critiques littéraires rédigées pour le plus grand bénéfice des lecteurs du Portfolio où elles parurent.

Si, après un début aussi plein de promesses, le drame américain n'a pas lait les progrès que l'on pouvait espérer, ce ne fut pas la faute de Royal Tyler, ni celle de William Dunlap (1766-1839), dont la comédie The

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Fatlier, or American Shatidyism, fut écrite en 1789. Dunlap, né à Perth Amboy, New Jersey, fut un auteur des plus influents et des plus versatiles. Après la Révolution, il étudia la peinture avec Benjamin West, à Londres, où il devint un fervent du théâtre. A son retour, le succès du Contrast l'encouragea et, après une tentative malheureuse, il fit un assez bon début avec sa comédie The Fatlier, qui, bien que moins originale que celle de Tyler, révèle peut-être plus de connaissance de l'art dramatique. Dunlap produisit pendant sa longue existence plus de soixante pièces, dont beaucoup n'ont jamais été imprimées. On pourrait assez bien le définir un adaptateur américain de Kotzebue, et sa tragédie André (1798) est son œuvre principale. Malheureusement, il se chargea de la direction d'un théâtre, et ayant subi de grandes pertes d'argent, il se remit à la peinture, non sans succès, et créa une Académie Nationale de Dessin. Mais il est plus connu aujourd'hui par d'importants traités en prose, les vies de l'acteur Frederick Cooke (1813) et du romancier Charles Brockden Brown (1815), et surtout par une History of thc American Théâtre (1832).

Le drame ne fut pas la seule forme littéraire qui prit son essor pendant cette période. Jusque-là, bien que Defoe, Richardson, Fielding et leurs émules fussent morts depuis longtemps, nous n'avions eu encore à enregistrer, dans la littérature américaine, aucun ouvrage de fiction, au sens exact du mot, sauf les timides essais des femmes de lettres. Les préjugés puritains contre une littérature aussi légère s'étaient cependant suffisamment affaiblis avant la dernière décade du xviii" siècle, pour permettre l'apparition de quelques romans dignes d'attention -

Nous avons vu que la Charlotte Temple de Mrs. Rowson

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fut présentée comme un avertissement aux jeunes filles sans expérience; le premier roman important — s'il mérite ce titre — qui suivit prétendit mettre en garde les citoyens inexpérimentés contre les séductions de la démocratie. Ce fut une extravagance satirique intitulée Modem Chwalry, or The Adi'entures ofCaptain Farrago and TeagueO'Regan, his Servant. L'auteur, Ilugh Henry Brackenridge (1748-1816) — déjà cité en même temps que son camarade d'études Freneau — fil paraître son roman en deux parties, avec un intervalle entre elles de dix ans (17961806). Les prétentions exagérées de la démocratie s'y trouvaient tournées en ridicule par des inventions fort simples. Le livre fut apprécié, mais, quoique habile, il ne saurait donner au lecteur actuel une bonne idée du réel talent de l'auteur. Par certains côtés, Brackenridge fut un homme remarquable. Enseignant à Maryland, il écrivit pour ses élèves un drame intitulé Bunker Hill (1776), dont le moindre mérite fut de considérer les autorités britanniques comme des êtres humains. Une seconde pièce fut moins libérale de ton. Par la suite, Brackenridge accepta la direction d'un magazine et un poste d'aumônier aux armées de la Révolution. Puis il étudia le droit et, en 1781, se transporta à la ville frontière de Pittsburg (Pennsylvanie) où l'énorme clientèle qu' il se fit devait le désigner plus tard à la magistrature suprême de l'Etat.

Cet autre juriste littérateur, Royall Tyler, dans son histoire en deux volumes intitulée The Algerine Captive (1797), conçut le salutaire dessein de donner à ses compatriotes une fiction qui se rapportât plus à l'Amérique qu'à l'étranger. Malheureusement Balzac n'était pas né encore et raiii!)iticux Yankee fut contraint de se contenter de Smollett comme maître. Il en résulta un

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conte très humoristique, au début, dans sa description satirique de l'éducation donnée à Harvard et de l'existence des villes et villag-es de la contrée, et surtout dans ses attaques dirigées contre l'insuffisant savoir du corps médical. Mais quand le héros, le Dr. Updike Underhill, qui se fait chirurgien de marine, finit par être capturé par les Algériens, l'auteur se croit obligé de donner au lecteur une telle quantité de détails sur les mœurs des vainqueurs qu'on a tout lieu de se croire hors du domaine de la fiction.

L'année où parut le roman de Tyler fut encore marquée par la venue d'un nouvel auteur qui devait être le premier écrivain original des nouveaux États-Unis de lanorue

anglaise. En 1797, Charles Brockdex Broavn (1771- 1810) fit paraître son Alcuin, discussion assez osée des misères qu'entraîne, surtout pour les femmes, le mariage indissoluble. Brown, qui était né à Philadelphie d'une bonne famille de Quakers, avait montré des dispositions presque aussi précoces que celles de Trumbull et de Dwight. A l'école de Robert Proud, l'historien de la Pennsylvanie, il s'était surmené de travail et sa santé s'en ressentit jusqu'à la fin. Puis, — c'était inévitable, — il lui fallut s'adonner à la versification avant d'entreprendre l'étude du droit. Cependant la littérature l'attirait davantage et bien qu'elle ne constituât pas une occupation sérieuse aux yeux des Américains énergiques et fut regardée comme un métier de paresseux, il l'adopta sans hésitation, malgré les protestations de sa famille.

Peu de temps avant qu'il eût commencé à écrire son Alcuin, Brown vint se fixer à New York, où il se lia d'amitié avec son iulur biographe, William Dunlap, et vécut sur un pied d'intimité avec le Dr. Elihu H. Smith,

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jeune médecin qui écrivit un opéra et fit paraître la première anthologie de vers américains. Ces amitiés stimulèrent ses dispositions littéraires, bien que Smith dût bientôt succomber à la fièvre jaune. Après quelques autres essais, dont un ou deux romans qui échouèrent, Brown connut le succès en 1798 avec Wieland, or tlie Transformation. Jusqu'en 1802, quoique travaillant avec peu de méthode et menant de front plusieurs compositions, il avait publié cinq autres romans : Ormond, or The Secret Witness (1799), Arthur Mervijn (1800-01), Edgar Huntleij, Clara Howard et Jane Talbot (1801). Eu outre, il donna le jour à un nouveau magazine, et peu après retourna h Philadelphie où il en créa un autre qui réussit à vivre cinq années. Puis il parut avoir épuisé toutes les ressources de son imagination, car le reste de sa courte existence fut consacré à l'édition d'un Annital Résister, à la publication de pamphlets politiques, de brèves ébauches de mémoires et d'autres productions variées; il se consacra également à de minutieux travaux de géographie et d'histoire qui restèrent inachevés.

Quand Brown revint à Philadelphie, en 1801, ce ne fut pas sans y rencontrer un formidable rival. On peut dire, en elTet, que sa réputation se trouva partiellement éclipsée par celle de Joseph Dennie (1768-1812). Ce dernier était né à Boston ; diplômé d'Harvard, il délaissa le droit pour la littérature et, vers 1796, il réussit à lancer une feuille locale, The Farmers Weekiy Muséum, qu'Isaiah Thomas avait fondée h W'alpole, New Ilampshire. Le jeune rédacteur réunit autour de lui un petit groupe littéraire, avec le concours de Fessenden et de Royal Tyler, et acquit lui-même une certaine réputation par sa série d'essais intitulée Tlie Lay Preacher (1796). Que de si petites choses aient pu paraître si importantes,

c'est lii une preuve de la médiocrité du niveau littéraire d'alors; mais il faut avouer que le style de Dennie était suffisant dans son genre et qu'il traita avec assez de facilité des sujets dignes de l'attention de ses concitoyens. Il les mit en garde contre le charlatanisme, leur reprocha leur paresse et leur intempérance, se lamenta sur la décadence du collège d'Harvard et soutint le conservatisme britannique contre le radicalisme français; mais des difficultés surgirent, et Dennie, après avoir essayé de prendre part au Congrès, dut se contenter de retourner h Philadelphie comme secrétaire particulier de Timothy Pickering, secrétaire d'État, fédéraliste à outrance et partisan de tout ce qui venait de l'Angleterre. Bientôt, cependant, le journaliste et le moraliste reprirent leurs droits, et, le 3 janvier 1801, sous le pseudonyme d'Oliver Oldschool Esq., il reparut comme directeur d'une grande feuille hebdomadaire de huit pages intitulée The Portfolio. Le programme publié par cet Addison américain, comme ses admirateurs se plaisent ii le nommer, est un curieux document, au style guindé, surchargé de consciencieux renvois, rempli de citations poétiques, plein de respect pour la métropole et d'admiration pour des écrivains tels que Christopher Smart et Soame Jenyns. Pour que la Jeune Amérique pût rivaliser avec les productions de ces célébrités, Dennie appela à son aide les « maîtres-esprits de la nation ». Ce qu'il obtint fut loin d'être magistral. Il publia ainsi anonymement les impressions que John Quincy Adams avait notées au cours d'un voyage en Silésie. Quant aux autres collaborateurs, il faut convenir que l'examen des premiers volumes du Portfolio ne donne pas la curiosité de connaître les noms véritables des personnages, hommes et femmes, qui signèrent de noms romains. Dennie lui-même pour-

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