‹ Littérature américaineChapitre 27 sur 58 · ECRIVAINS DE TRANSITION · texte numérisé non relu

ECRIVAINS DE TRANSITION

suivit dans le journal la publication de son Farrago et de son Lay Preacher, mais il fut souvent contraint de remplir ses colonnes avec d'amples extraits de nouveaux livres de Londres, et avec les lettres de Cowper. Réactionnaire d'opinions et de goûts, il guerroya contre les néologismes, annota Shakespeare, et défendit avec intransigeance ce qui restait encore de « colonial » dans l'Amérique nouvelle. Il mourut assez jeune, en 1812, à temps pour ne pas être témoin de la seconde guerre avec la Grande-Bretagne. Son journal qui, au bout de cinq ans, était devenu mensuel, lui survécut quinze ans; il mérite quelque crédit, tout autant que la Monthly Anthology de Boston, pour avoir tenu l'étendard des idées conservatrices dans une période de transition.

Dennie et le Portfolio nous font ressouvenir d'un coryphée mi-oublié du Fédéralisme dont ils déploraient la mort avec des lamentations exagérées. 11 s'agit de Fisher Ames, du Massachusetts (1758-1808), membre du Congrès sous le gouvernement de Washington et, suivant l'opinion de ses contemporains, écrivain et orateur d'une rare éloquence. Au moment où Fisher Ames cesse de se lamenter sur la décadence de son pays natal, un Virginien instruit, John Randolph de Roanoke, s'adonne h la polémique avec une rare vigueur dans l'invective. 11 atteint même à la forme de l'invective littéraire quand il s'élève contre la « coalition de Blifil et Black George [J. Q. Adams et Henry Clay] — combinaison inconnue jusqu'ici de Puritain et d'escroc ».

A côté de ces auteurs, tous réactionnaires, d'autres écrivains montrèrent une foi solide dans l'avenir. Parmi ces esprits pleins d'espoir et d'énergie se range Noah Webster (1758-1843), du Connccticut, le fameux lexicographe. Nous n'avons pas à nous occuper de son impor-

tant dictionnaire de 1828; nous ne pouvons non plus retracer l'existence, aussi variée que fructueuse, qu'il mena depuis qu'il obtint son diplôme à l'Yale à côté de Joël Barlow. Gomme Rush et Carey, Webster donna son opinion sur une multitude de sujets. 11 composa des pamphlets politiques, émit des théories sur les épidémies, discuta sur les banques et les assurances, rédigea un syllabaire dont on a peut-être bien vendu 70000 000 d'exemplaires, et publia des essais sur l'hygiène, l'étymologie, les droits d'auteurs, la pédagogie, etc.

L'avertissement de Webster sur les dangers de l'imagination fut certainement pris à la lettre par un autre fabricant d'ouvrages classiques, presque aussi fameux que lui — Lindley Murray (1745-1826), dont la fameuse grammaire écrite et publiée à York, en Angleterre (1795), fut mise entre toutes les mains. L'Amérique peut revendiquer les autobiographiques Memoirs (1826) de Murray, œuvre pieuse, presque aussi majestueusement parée que les mémoires de Cellini le sont peu; et son œuvre se complète par des éditions des classiques soigneusement « purifiées » par ses soins.

On trouve dans la littérature américaine de cette période une moralité de convention assez sévère. Nous l'avons signalée dans les romans; nous la voyons, portée h un degré ridicule, dans les biographies si populaires du « curé » Mason L. Weems (1760-1825), de Virginie, qui, dans sa Life of George Washington (1800), inventa la célèbre histoire du cerisier et de la hache afin d'inculquer à ses jeunes lecteurs la passion de la véracité. Le traitement qu'il fait subir aux matériaux qui lui furent fournis pour sa biographie du général Francis Marioii (1805) est plaisamment naïf, mais il ne fit jamais que prendre les libertés que tout le monde s'accordait alors, et

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il connaissait si bien son public que ses livres se vendent encore ii des lecteurs (jiii représentent aujourd'hui le niveau intellectuel moven d'il y a un siècle.

Nous nous sommes aventurés bien loin pour rallier au troupeau littéraire des noms tels que ceux de Webster, Murray et Wcems. II nous reste h donner un bref aperçu de la littérature éparse dans les Etats du Sud. A part Raiulolph etWeems et le Dr. David Ramsay, l'historien de la Caroline du Sud, il y a pénurie d'auteurs. De 180 i à 1825 un Virginien occupa le fauteuil présidentiel; les États du Sud furent représentés au Congrès et leurs représentants occupèrent de hautes situations dans le cabinet. Mais bien qu'ils fussent souvent assez lettrés, comme Randolph, ils ne traitèrent guère que des sujets politiques. Ça et là, un poème s'égare tel que les Days ofmy YoiitJi, du juriste virginien St George Tucker, beau-père de Randolph. Un ou deux livres sérieux s'offrent au chroniqueur — par exemple, une Life of George Washington, où l'auteur, le magistrat John Marshall, donne en cinq gros volumes une histoire assez médiocre des colonies, ainsi qu'une l'elation minutieuse de la Révolution et de la présidence de Washington.

Un autre magistrat de renom, William Wirt (1772- 1834), natif du Maryland, qui résida longtemps en Virginie, fait montre de qualités plus littéraires et acquit une réputation d'éloquence avec le réquisitoire qu'il prononça lors du procès d'Aaron Burr. Au début de sa carrière, Wirt avait collaboré à des péridioques et il réunit plus tard ses essais et articles en deux volumes : Letters of the British Spy (1803) et The Old Bachelor (1810). En 1817, il publia : Sketches of the Life and Character of Patrick Henry, et l'énorme popularité qu'eut alors cette œuvre dure encore aujourd'hui. S'en rapportant à la

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mémoire incertaine de JefTerson et à sa brillante imagination, Wirt entreprit une peinture inexacte du grand orateur, et les biographes mieux informés qui vinrent plus tard furent impuissants à la détruire. La propagation de l'erreur n'est pas le principal but de la littérature, mais peut-on nier les qualités littéraires d'un livre qui crée une légende? Le caractère aimable de Wirt et ses mérites réels ressortent plus nettement, cependant, dans celles de ses lettres qui ont été publiées. Il est évident, somme toute, que l'éloquent avocat fut un peu plus, en littérature, qu'un amateur instruit et habile; toutefois, quand on compare les milieux littéraires de Richmond, de Charleston ou de Baltimore à cette époque avec celui d'Edimbourg aux temps de Mackenzie et de Blacklock, on s'aperçoit que les effets de l'isolement provincial sont les mêmes par tout le monde, bien qu'ils aient été plus longtemps sensibles en Amérique et surtout dans le Sud esclavagiste.

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