ÉCRIVAINS D'IMAGINATION
L'année 1809 est une date importante dans l'histoire du développement national de l'Amérique. Elle vit la publication de la délicieuse History of New Yorlc, by Diedrich Knickerbocker, le premier ouvrage où l'on rencontre une originalité réelle et un charme particulier. Cette même année, Jefferson est contraint de renoncer à la neutralité vis-à-vis des contestations de Napoléon et du Royaume Britannique, et l'administration qui arrive au pouvoir sera finalement contrainte d'entreprendre cette guerre de 1812, d'où sortit la nation des États-Unis. Madison et ?>Ionroe, représentant les traditions révolutionnaires, allaient siéger à la Maison Blanche pendant seize années, à la suite de la retraite de Jefferson à Monticello ; non pas que ce dernier eut le moins du monde perdu de son influence, mais parce que la conduite des affaires devait revenir à de plus jeunes mains : Henry Clay, Andrew Jackson, John C. Calhoun, Daniel Webster — tous hommes qui allaient substituer un américanisme intense aux tendances britanniques ou françaises qui avaient tant divisé la génération alors
finissante. Ce n'est pas par une simple coïncidence que Washington Irving, James Fenimore Cooper et William Cullen Bryant, ces fondateurs de la littérature nationale, se sont trouvés les contemporains de ces hommes d'Etat, plus jeunes et plus ambitieux. Il est certain que, pas plus en littérature et en politique que dans la religion et les mœurs, la scission avec le passé n'a été aussi nette que semblent l'impliquer les termes même les plus soigneusement choisis des historiens. John Randolph, par exemple, tint bon contre Clav en plus d'une circonstance, et des écrivains du xviii* siècle comme Noah Webster et Caray continuèrent à instruire leurs concitoyens longtemps après qu'Irving eût commencé à les charmer. La prétentieuse Columbiad de Joël Barlow ne précéda que de deux ans la plus modeste histoire de « Mr. Knickerbocker »; mais, si l'ancien état de choses survivait, il perdait peu à peu du terrain. Aussi bien la victoire de la politique nouvelle survint avant celle de la littérature. La nomination d'Andrew^ Jackson à la Présidence, en 1829, qui précéda de peu le bill de réforme, signala surtout un grand progrès de la démocratie. Les auteurs américains, tels qu'Irving et Bryant, n'ont pas accusé le même progrès sur leurs prédécesseurs du xvin'^ siècle, ni si complètement représenté une nouvelle nationalité; cependant, ils ont été de l'avant d'une façon très marquée et avec une dignité que Jackson et ses successeurs démocrates eussent pu imiter avec avantage.
Le lecteur des jolies lettres d'Irving comprendra tout de suite pourquoi, bien qu'il se soit toujours montré vrai patriote et qu'il ait marché de pair avec sa génération, il tendrait à paraître moins autochtone qu'Andrevs^ Jackson et, pour bien des gens, quelque chose de très comparable à un Goldsmith américain.
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Washington Iuving est né à New York le 3 avril 1783. Son prénom dénonçait les alHliations de sa lamille au parti whig; cependant son entourage, pendant toute sa jeunesse, lut réellement britannique. Son père était de bonne lignée écossaise, sa mère la fille d'un clergyman anglais, et c'est d'elle sans doute que tenait le jeune garçon, ainsi que ses frères et sœurs. L'élément maternel explique peut-être ses visites clandestines au John Street Théâtre, lorsqu'il était gamin, son goût pour des livres comme la traduction, par Hoole, de VOrlando, et l'impression qu'il ressentait à la vue du fleuve Hudson et des monts CatsklUs. Ce fut peut-être le sang paternel qui le rendit fidèle à sa patrie malgré de longs séjours à l'étranger, et, en définitive, fidèle à son génie, en dépit de sa constante inclination à se contenter d'une vie trop facile. Du jeune homme délicat qu'était Irving, avec ses ascendants et son éducation, on ne pouvait attendre une personnalité violemment démocratique. 11 n'aurait jamais pu devenir un Jackson ou un Walt Whitman. Mais il représente bien les idées de la classe dont il était issu, idées qui, pour être héritées de la tradition anglaise, n'en étaient pas moins sincèrement américaines.
Sa santé précaire fit négliger son instruction, et on ne l'envoya pas au collège. Par contre il voyagea, poussant jus([u'au Canada, et il s'amusa à publier des essais, signés avec à-propos « Jonathan Oldstylc ». Ces essais lui valurent une visite intéressée du clairvoyant Charles Brockden Brown, mais il se trouva trop malade pour continuer à écrire et on l'envoya en Europe en 1804, non pas pour y mourir, comme en était convaincu le capitaine du paquebot, mais pour v reconquérir une bonne dose de santé. Le récit de ses aventures en France et en Italie, dont il donne le détail dans
ses lettres, mérite d'être lu. D'autres jeunes Américains, parmi lesquels Washington Allston, qui faillit persuader à Irving de se faire peintre, quittaient aussi la prosaïque Amérique, pour aller chercher en Europe l'inspiration et la lumière; mais ceux qu'ils laissèrent derrière eux ne manquèrent pas pour cela d'inspiration ni parfois de fraîche et saine indépendance, et c'est un groupe de ces jeunes qui reçut Irving à son retour; les relations qu'il eut avec eux lui fournirent plus tard une partie des matériaux de son Salmagundi. Avec son frère aîné, William, et le beau-frère de ce dernier, James Kirk Paulding (1779-1860), Irving entreprit, en janvier 1807, la publication de mélanges intitulés Salmagundi qui eurent le don d'amuser à la fois la ville et leurs pétulants auteurs. L'éditeur empocha les profits pécuniaires de l'entreprise, mais Irving et Paulding en eurent sans aucun doute le bénéfice moral au point de vue de leurs carrières littéraires respectives. Le lecteur d'aujourd'hui n'est pas obligé de parcourir les vingt numéros des Salmagundi, qui furent réimprimés par la suite, et où l'on ne trouve que d'heureuses indications d'un humour aimable à une époque de lourde gravité. Douze ans plus tard, Paulding qui avait dans cet intervalle écrit des parodies et satires très réussies, — parmi lesquelles The Diverting History of John Bull and Brother Jonathan, œuvre qui fit plus pour la guerre de 1812 que la Pretii/ Story d'Hopkinson n'avait fait pour la Révolution, — composa ii lui seul une seconde série de Salmagundi. Mais les temps étaient changés, et la tentative fut un échec. Paulding ne réussit jamais complètement à sortir de l'ombre où le réléguait la renommée des deux principaux auteurs de Knickerbocker, Irving et Cooper, tous deux plus jeunes que lui. Il écrivit
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beaucoup, s'essayant à la poésie, à la prose, à la satire, à la biographie, à la défense de l'esclavagisme, au roman; mais quand il mourut, une nouvelle et plus grande littérature avait grandi autour de lui, tout comme d'énormes cités, telle Chicago, se sont élevées à côté des villages créés par les vieux pionniers des débuts. Quelques-uns de ses romans — comme Westward Ho ! récit d'avenixiies au Kentucky, et surtout son Dutchmans Fireside (1831), histoire du vieux New York — olTrent encore quelque intérêt.
Peu de temps après la publication des Salmagundi la chance parut se détourner d'Irving. La séduisante jeune femme à laquelle il s'était fiancé mourut, et sa nature impressionnable en fut profondément atteinte : sa vie et sa mort furent fidèles à la mémoire de sa fiancée, et les résultats sur sa carrière en furent probablement avantageux, tout au moins en ce qui concerne sa réputation vis-à-vis de ses contemporains. Il semblerait, en effet, qu'un sentiment plus imprégné de douceur ait pris la place de sa vivacité primitive, et c'est sans doute ce sentiment, tel qu'il se manifeste dans The Broken Heai-t, qui le rend cher à beaucoup de ses lecteurs d'aujourd'hui.
L'histoire burlesque de New York, signée du pseudonyme Diedrich Knickerbocker, reste pour bien des gens la première œuvre américaine lisible après VAutobiograj)hij de Franklin. Irving la commença, en collaboration avec son frère Peter, dans l'intention de parodier The Picture of New York du Dr. Samuel Latham Mitchill, homme d'un savoir encyclopédique, qui joua dans sa ville d'adoption à peu piès le même rôle (jue le Dr. Rush h Philadelphie. Mais, sur ces entrefaites. Peter Irving partit pour l'Europe, et Washington abandonna la parodie pour une histoire comique de la colonie hol-
landaise peu connue qui occupait « la célèbre lie de New York ». 11 inventa une figure de vieil antiquaire aussi naïf que loquace, Dledrich Knickerbocker, et lui attribua son œuvre; au demeurant il utilisa également l'histoire véritable; il fit preuve, dans cet ouvrage, de connaissances multiples en même temps que d'une subtile philosophie. Depuis le 6 décembre 1809, date de sa publication à Philadelphie — Irving avait choisi cette ville afin de ne pas dévoiler sa véritable origine — jusqu'à ce jour, l'œuvre n'a pas cessé d'être admirée. Peu de temps après son apparition, Walter Scott la lut à haute voix et déclara que l'auteur lui rappelait, par beaucoup de traits, Swift et encore plus Sterne. Irving n'était pas sans avoir contracté quelques dettes vis-à-vis de ces maîtres, mais il devait surtout son succès à ses dispositions heureuses et bien dirigées.
Après avoir posé sans s'en douter les bases de la littérature américaine moderne, Irving prit un repos qu'il prolongea plus que ne l'aurait exigé un génie réellement fécond. Il semblerait qu'il ait partagé cette aversion alors assez commune pour le métier d'auteur, et plutôt que de dépendre de sa plume ou de s'en tenir à l'exercice de la carrière du droit, il devint, sans grand enthousiasme d'ailleurs, l'associé de ses deux frères dans une maison de commerce. Il apporta pendant quelque temps son concours à l'édition de VAnaleclic Magazine, de Philadelphie; il rendit quelques services dans l'organisation de la milice de New York, mais à la fin des hostilités, en 1815, il fut heureux de retourner en Angleterre où il retrouva un frère, une sœur et des amis. Les affaires de son entreprise commerciale, qui fit faillite en 1818, l'occupèrent un moment mais ne le touchèrent que peu. Sans renier son pays, il se retrouva parfaitement heureux