CHAPITRE XII
UNITARISME ET TRANSCENDANT ALISME LEURS ORIGINES ET LEURS REPRÉSENTANTS
Si la littérature de la fin de la période coloniale marqua le déclin de la théologie et des théologiens, ce ne fut pas faute de bons écrivains dans le genre sacré; ce ne fut pas non plus que lu population américaine eût tout entière déserté l'orthodoxie chrétienne. Il faut en chercher la cause dans le changement de direction que subit le courant littéraire. Pendant, et tout de suite après la Révolution, les ressources littéraires s'employèrent principalement à des fins politiques et utilitaires. Avec le début du xix" siècle, cependant, la « littérature-énergie », pour employer l'expression même de De Quincey. commençait il rivaliser d'importance avec la « lilléraluresavoir )>. Cet cll'ort pour parvenir ii une vraie littérature
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de création s'unit à d'autres efforts parallèles, en vue de spiritualiser et de rendre plus libérale encore une théologie déjà libérale; il en résulta le plus grand mouvement intellectuel et le plus imposant monument littéraire qu'on rencontre dans l'histoire de l'Amérique. Ce fut ce qu'on a appelé le mouvement transcendantaliste, | synchronique au mouvement politique pour l'abolition de l'esclavage — avec lequel il finit par se confondre — et ce que l'on pourrait dénommer l'épanouissement litté- \ raire de la Nouvelle-Angleterre. Il est trop tôt encore pour juger de l'importance de ces mouvements, mais il est indispensable d'exposer dans quelles conditions ils se produisirent.
Comme les autres provinces, la Nouvelle-Angleterre n'avait pu sortir des luttes de la Révolution sans que ses idées en fassent profondément modifiées; mais si considérables que fussent ces modifications, comme dans le cas de l'aristocratie de Boston, elles eurent en somme en Nouvelle-Angleterre moins d'importance que partout ailleurs. Après les premières étapes, la guerre s'était pratiquement localisée dans les États du Centre et du Sud. La Nouvelle-Angleterre souffrit donc peu de perturbations sociales et d'instabilité financière. Elle eut ses Tories; le Massachusetts eut plus tard le soulèvement connu sous le nom de « Shays Rébellion w, mais les désastres consécutifs à une guerre civile furent circonscrits dans l'Est et le Sud. Quant aux luttes de l'esprit démocratique contre l'aristocratie reléguée dans ses retranchements, surtout au point de vue religieux, ce furent les planteurs virginiens qui en subirent les plus rudes assauts, et non les marchands confortables ni les solides fermiers du Massachusetts et du Connecticut.
Bien qu'ils aient subi l'envahissement de la démo-
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cratie jeffersonienne les New Englanders furent pour la plupart dépourvus de préoccupations politiques au temps des Présidents virgiiiiens. Certains de leurs dirigeants caressaient un projet de séparation aussi prématuré qu'injustifié, et leurs sentiments loyalistes eurent à soullVir au cours de la guerre de 1812. Ils virent avec regret se reculer les frontières de la République par l'achat de la Louisiane; l'afTaiblissement de leur marine marchande pendant les brouilles avec la drande-Bretagne et la France les remplirent d'appréhensions plus cruelles encore. Mais tandis que les New Englanders étaient devenus moins fanatiques eu matière de religion, plus portés à apprécier et a acquérir les biens de ce monde; tandis qu'ils se désintéressaient de plus en plus de la politique et, h bien des égards, du développement de la République, ils n'avaient rien perdu, ou très peu, de leurs vertus originelles : piété, épargne et énergie. Quand leurs bateaux et leurs 3ébarca^Jères commencèrent l\ se pourrir, ils se mirent à construire des factoreries, et ayant alors besoin de travailleurs, arrêtèrent le courant de l'émigration vers l'Ouest. Ils prospérèrent au lieu de s'appauvrir et, plutôt que de s'abandonner à leur mécontentement politique, ils inaugurèrent une nouvelle phase d'activité pour les journaux et la littérature, prêtant leur attention aux réformes philanthropiques et s'intéressant de nouveau aux controverses religieuses. Et c'est de cette manière qu'en 1828, lorsque Jackson fut élu Président, la Nouvelle-Angleterre était habitée par une population compacte, homogène, douée de nombreuses qualités morales et intectuelles, d'un caractère entreprenant, intéressée il ses affaires et n'ayant que dédain pour les « barbares » du dehors.
Nous avons vu que, sous le règne des Malher, l'ortho-
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doxie puritaine perdit de son ardeur et que la société tendit visiblement à se séculariser. La seconde génération du XVIII* siècle fut témoin du Grand Réveil; elle vit aussi en Jonathan Edwards le plus philosophique des commentateurs du Calvinisme. Mais ni lui, ni \Yhitefield, ni aucun des émouvants prédicateurs de cette époque n'aurait pu ramener l'acre d'or de la théocratie et faire de la religion le centre et la circonférence de la vie de tout être pensant. Dès 1744, le Réveil avait perdu de sa force, à la grande joie de controversistes comme l'infatigable Charles Channcy; et Edwards, vers la fin de sa vie, eut à se préoccuper non plus d'exhorter les âmes mais de tâcher d'enrayer les progrès des Arminiens. Dans les années qui suivirent sa mort, la rupture se fit avec la mère-patrie et les questions politiques ne tardèrent pas à dominer tous les esprits. Mais si même les prédicateurs, d'un bout à l'autre du pays, semblent s'être transformés en politiciens, les controverses théologiques ne cessèrent point et l'agitation publique n'eut pas raison des zélés Baptistes, des Méthodistes et des Quakers, surtout dans les Etats du Centre et du Sud, pas plus qu'elle n'empêcha la Nouvelle-Angleterre de se vouer assidûment aux spéculations théologiques. Jonathan Mayhew, prédicateur patriote, avait, avant la mort d'Edwards, hardiment exprimé des opinions sur la nature du Christ qui n'étaient rien de moins que ce que l'on appelle le Haut Arianisme, s'enrôlant ainsi, comme pionnier, dans le long cortèore des théologiens libéraux de la Nouvelle-Angleterre, dont le plus grand peut-être fut Théodore Parker. Le père de Mayhew et deux ou trois autres ecclésiastiques avaient déjà, par leurs publications, éveillé les soupçons et le courroux de leurs Irères orthodoxes, dont quelques-uns avaient répondu par de véliéments pam-
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phlets. Toucht'S par les arguments des déistes britanniques, les théologiens hétérodoxes se firent les interprètes des doctrines d'Arminins et d'Arius, fort en vogue parmi les dissidents et que n'ignoraient pas les adeptes de r « Église établie ». Whiston, Samuel Glarke et John Taylor sont les autorités dont se réclamaient les hétérodoxes américains, et les doctrines de ces Ano-lais obscurs étaient familières aux prêtres et aux laïques du Massachusetts vingt années encore après la fin du Grand Réveil. Ces Américains libéraux que la politique radicale de leur temps dut encourager dans leur indépendance théologique, furent les pères de l'Unitarisme qui durant la première moitié du xix*" siècle régna sur Boston et sur toute la contrée; mais ils n'ont somme toute que peu de rapports avec l'Unitarisme, plus rude, mieux défini, représenté par Priestley et sa suite.
Le Calvinisme, qu'Edwards avait développé et défendu, n'était pas hors de combat. Il fut soutenu avec beaucoup d'autorité par le propre fils d'Edwards, par Joseph Bellamy, prédicateur émérite, par Samuel Hopkins (1721- 1803), qui dégagea des écrits de son maître une « Théologie Hopkinsienne », et plus tard par Nathanael Emmons et le fameux Timothy Dwight. Ces hommes et leurs coadjuteurs ont véritablement rallié à l'orthodoxie toute la Nouvelle-Angleterre en dehors de la région de Boston, bien que, dans le Connecticut, quelques Arminiens aient trouvé un refuge au sein de l'Eglise épiscopale. Ils n'eurent pas à tenir tête uniquement aux Hauts Ariens ou aux Libéraux; une nouvelle secte était née, celle des Universalistes ; il leur fallut alors discuter sur les « moyens de la grâce », avec une constance et une subtilité qui, pour le lecteur moderne, sont aussi étonnantes que fastidieuses. Tandis qu'ils discutaient sur les
moyens, la grâce elle-même ne paraissait pas spécialement les favoriser; mais il est juste de remarquer qu'une région où pouvaient prendre naissance de semblables discussions ne devait pas manquer d'accueillir avec faveur l'enseignement du svstème transcendantal de régénération; et il est certainement permis d'admirer la stabilité de l'austère système calviniste, qui ne perdit pas pied a un moment où la politique était en pleine transformation et où les principes utilitaires, déistes et jacobins opéraient des conversions de tous côtés.
On convient généralement de faire remonter à Tannée
1785 les débuts officiels de l'Unitarisme dans la Nouvelle-Angleterre. King's Chapel, h Boston, la plus vieille église épiscopale des États de l'Est, avait perdu son recteur pendant la Révolution; quand la paix fut rétablie, on voulut le remplacer par un jeune homme, James Freeman, qui n'avait pas reçu les ordres. Or, Freeman et son parti trouvèrent la liturgie anglicane trop trinitaire, et ils y apportèrent des modifications, avec le concours de William Hazlitt, le père du célèbre essayiste. Une légère discussion s'ensuivit, pour cette autre raison aussi que, n'ayant pas réussi à obtenir une ordination épiscopale, le jeune homme se contenta de celle que lui administrèrent ses paroissiens. Pourtant, si hardie que fût cette attitude, elle ne paraît pas avoir éveillé beaucoup le goût de la proscription chez les orthodoxes, ni celui de la propagande chez les hétérodoxes. Trente années, toutefois, devaient s'écouler avant que le terme d' « Unitaires » ait défini les révoltés du Calvinisme et avant que les rapports avec les Congrégationalistes aient abouti à une séparation irrévocable.
L'inquiétude religieuse qui s'empara des esprits en Nouvelle-Angleterre au commencement du xix^ siècle
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ressort nettement de la correspondance échangée entre le Rév. Joseph Biickminster (1751-1812), pasteur congrégationalisle éiocjuent, de Ne^v Hanipshire, et son lils, le Rév. Joseph Stevciis Buckminster (1784-1812), pasteur plus éloquent encore, à Boston. Buckminster vint trop tôt; il brilla dans une ville trop provinciale pour qu'il put y exercer la même influence que ses successeurs, Channing et James Freeman Clarke; mais, s'il avait vécu (ce pasteur épileptique mourut à vingt-huit ans), il aurait probablement pu rivaliser avec le premier, et sous bien des rapports il rappelle les grands Calvinistes du xvn* siècle.
Parmi ces Unitaires vient en tète William Ellery Chanxing, né à Newport, Rhode Island, en 1780, L'influence de Samuel Ilopkins, qu'il subit d'abord, fut un peu contrariée à Harvard par ses lectures ; puis, deux années de résidence comme précepteur en Virginie lui élargirent l'esprit, tout en le remplissant de l'horreur de l'esclavage. Sa nature extrêmement sensible l'attira vers les spéculations des radicaux anglais de son temps; mais il trouva de bonne heure sa vocation dans le ministère religieux, où il oscilla entre une jhéiiLQgie rationjaell©-t4-»«e- théologie mvstic[U£..Channing lut un vrai libéral qui ne cessa de dénoncer l'étroitesse du calvinisme; mais aussi longtemps qu'il le put, il évita de se proclamer unitaire et, en conséquence, visa les caractères essentiels plus que la forme doctrinale du Christianisme. En 1812, un honorable clergyman de Boston, le Rév. Francis Parkman, avait honnêtement essayé d'atténuer l'hétérodoxie de son confrère dans un sens qui parut trop indulgent à plusieurs. Mais une absence aussi anormale de vivacité hostile en matière de polémique ecclésiastique ne pouvait continuer longtemps. Aussi les Congrégationalistes,
OU calvinistes orthodoxes se séparèrent-ils bientôt des Unitaires (1815) qui furent forcés, dans leur propre intérêt, et pour leur propre défense, de se réunir sous un titre commun pour un commun dessein. Ce fut le frêle et invalide Channing qui devint leur porte-parole, à la suite de l'allocution qu'il prononça à Baltimore à propos de l'ordination de Jared Sparks, le 5 mai 1819.
Les écrits de Channing traitant de sujets sociaux, les seuls que nous signalerons ici, furent traduits en diverses langues, et quoique, comme l'a fait remarquer Renan, un initiateur de la démocratie primitive ne put avoir un mandat bien important auprès de la complexe civilisation de l'Europe, ses idées paraissent avoir exercé quelque influence en France et dans d'autres pays. Ce fait n'a pas lieu de nous surprendre si nous nous rappelons que, dans la religion comme dans la politique, le libéralisme poursuit plutôt des réformes intérieures d'ordre pratique, dont il fait son principal acte de foi. L'Unitarisme de Boston, nous l'avons vu, a toujours été intimement lié avec l'utilité civique, avec l'amélioration locale. Même lorsque le distingué professeur d'hébreu a Andover, Moses Stuart, et d'autres controversistes orthodoxes, jugèrent qu'il y avait peu d'espoir d'arrêter l'hérésie dans le Massachusetts oriental, ils se consolèrent avec cette constatation, que si les églises unitaires étaient installées çà et là parmi les New Englanders établis dans le pays, la secte cependant était loin de déployer le moindre prosélytisme ou même de faire le moindre efï'ort pour s'adapter aux besoins de la population. Réellement, on doute que l'Unitaire bostonien, du type représenté un peu plus tard par des hommes comme le Dr. Holmes, se soit jamais soucié, quelle que fût son abomination du Calvinisme, de répandre au loin sa doctrine. Les Uni-
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taires, à leurs plus beaux jours, de 1825 à 1840, semblent avoir formé, non pas tant une Eglise ou une caste, qu'une petite classe aristocratique aux vues théologiques assez vagues, classiques quant au goût littéraire, quelque peu cérémonieux, avec de belles idées sociales et civiques. Financièrement, ils étaient très aisés, et bien prédisposés I moralement et intellectuellement — ce qui, par l'effet de la loi de réaction, devait contribuer h la naissance du transcendantalisrae. Il est très naturel que beaucoup de bons Unitaires aient imité Satan en refusant de reconnaître par la suite leur propre progéniture; mais les Unitaires antérieurs à Emerson, Ripley, Iledge et autres ne peuvent être mis en cause. Il semble d'ailleurs raisonnable de croire que si l'Unitçixisme n'avait pas secoué le joug du dogmatisme, la philosophie allemande et le romantisme en général n'eussent pas séduit autant d'esprits en Nouvelle-Angleterre , et que si l'Unitarisme n'avait en quelque sorte tari les sources de l'émotivité, on n'aurait pu expérimenter aussi à fond chaque phase d'un idiialisme purement théorique. On ne peut en effet expliquer convenablement le Transcendantalisme sans ' tenir compte du penchant imaginatif de l'esprit de la Nouvelle-Angleterre, dont l'évidence se manifesta dans la lutte contre la prétendue sorcellerie et dans le Grand Réveil. Mais quelle explication réelle donner de ces faits et du chaos religieux où se mêlèrent à un moment donné, dans la Nouvelle-Angleterre et ailleurs, christianisme, spiritualisme, bouddhisme, rilualisme et le reste? La seule explication raisonnable est dans l'esprit autoritaire et l'égoïsme moral d'une religion qui, s'assimilant à une philosophie sans base positive, était inévitablement destinée tôt ou tard h se dissocier.
Il est temps de dire quelques mots du 'Iransccndan-
talisme, maintenant que nous avons examiné le terrain dans lequel il fut semé. Il n'est qu'un point sur lequel toutes les autorités s'accordent, c'est qu'il est absolument interdit aux profanes de comprendre ou de décrire exactement cette évolution.
Il n'y a, par bonheur, que peu de faits auxquels nous devions nous arrêter. Kant avait déjà jeté les bases d'une \ philosophie d'intuition plus attirante pour les esprits ' ambitieux que la philosophie sensualiste de Locke ; Jacobi, Fichte, Schelling et Hegel avaient également développé leurs systèmes, dont quelque connaissance était parvenue à un petit nombre de New Englanders. Les écrits de Schleiermaclier s'étaient répandus, et la littérature romantique de l'Allemagne, interprétée par Carlyle, était l'objet d'une avide curiosité. Nous avons déjà constaté la popularité, avant 1830, des poésies de j Wordsworth, qui offrent des éléments de transcendan- ' talisme; quoi d'étonnant dès lors que l'on ait accordé un considérable crédit à Coleridge, qui subit plus ou moins l'influence allemande. Une édition des Aids to Beflectioii de ce dernier fut publiée en 1829, alors que l'on pouvait lire les essais de Carlyle dans les numéros de VEdinburgh Review, avant qu'Emerson les eût rassemblés en volume (1838). Il est probable que, dès 1820, les jeunes gens qui recherchaient des émotions plus vives que celles que pouvait leur offrir l'Unitarisme et qui se sentaient peu d'inclination pour les classiques anglais du xviii" siècle, se sont jetés avec avidité sur tout ce qu'ils purent rencontrer de littérature romantique et de philosophie transcendantale. Mais l'Angleterre, et indirectement l'Allemagne, ne furent pas seules à alimenter leurs lectures; la philosophie éclectique de Cousin fut aussi accueillie à cœur ouvert et, un peu plus tard, le système social de
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Fourier trouva au moins des oreilles respectueuses. A vrai (lire, si grande l'ut, à ce moment la curiosité pour la liUéiiature étrangère, que le Dr. Nathuniel Peabody et sa fille Elisabeth, — celle-ci bien connue par la suite pour ses œuvres d'éducation et de littérature, — ouvrirentdans leur propre demeure une bibliothèque étrangère et un salon de lecture où l'on put rencontrer à tous moments des célébrités comme Washington Allston, Emerson, Hawthorne, et d'autres. C'est là qu'une brillante jeune femme, dont nous parle le Dr. Ilalc, connut pour la première fois la Revue des Deux Mondes, et déclara que sa lecture constituait une œuvre « d'éducation libérale » ! (}œthe est probablement le seul écrivain allemand dont les œuvres lurent lamilières à beaucoup de transcendantalistes, y compris Emerson. Quelques personnages, toutefois, parmi les(|uels le Rév. Georges Ripley et le Rév. Frédéric Henry llcdge, ne se contentèrent pas d'étudier avec zèle la littérature et la philosophie allemandes, mais en firent profiter leurs concitoyens par des traductions, comme la série d'ouvrages de Ripley intitulée Spécimens of Modem Standard Literalure (1838). A leur retour de Gottingen, trois brillants jeunes gens
— Edward Everett, George Ticknor et George Bancroft
— avaient contribué à mettre a la mode l'étude de la langue allemande, et, vers 1825, Harvard avait eu aussi la bonne fortune de s'attacher un remarquable professeur de cette langue, qui paraît avoir exercé un grand ascendant sur ses élèves. Ce lut le mouvement vers une plus grande liberté de vie sjntituelle qui donna le ton à la plupart des ouvrages des transcendantalisles, à ceux d'Emerson aussi bien qu'à ceux d'Alcotl et de Thoreau; et c'est ce besoin général d'une plus large culture (jui intéresse surtout des écrivains comme l^ongfellow, lequel
se tint relativement à l'écart des enthousiasmes intellectuels et politiques de l'époque, et comme Lowell, qui les dépassa bientôt. Rarement peuple fut aussi pénétré de zèle pour les choses de l'esprit que le furent les New Englanders de 1830 à 1870, Hommes et femmes, dont les revenus ne suffisaient qu'à pourvoir au nécessaire de l'existence, comptèrent au nombre des choses nécessaires les traductions des classiques des principales littératures. Il est peut-être permis de sourire du sérieux avec lequel la philosophie de Platon et les livres sacrés de l'Orient furent discutés par les Occidentaux, dont les descendants ont, dans certains cas, accepté d'une foi aveugle les doctrines mystiques dont se riaient leurs ancêtres.
C'est la combinaison de ces deux mouvements, l'un moral, l'autre intellectuel, qui fait l'unité du Transcendantalisme. Il ne faut pas y voir une phase de l'histoire de la philosophie, comme en Allemagne, ou simplement une phase de l'histoire de la littérature, comme en Angleterre. Le mouvement dirigea les actes tout autant que les pensées. Il fut une religion, un élément de vie. Cette influence fut possible, nous l'avons vu, parceque l'Unitarisme avait ruiné le dogmatisme calviniste, sans réussir il satisfaire les besoins spirituels des nouvelles générations qui réclamaient des débouchés aux émotions éveillées par la littérature de la période romantique.— —
Le 19 septembre 1836, Emerson, Hedge, Alcott, James Freeman Clarke et le professeur Convers Francis se réunirent dans la demeure de George Ripley et formèrent le noyau d'un groupe généralement connu sous le nom de Club Transcendantal. Il s'augmenta bientôt de nouveaux membres, parmi lesquels il faut citer Orestes A. Brownson, qui allait créer la Boston Quarterlt/ Rei'ieiv et, par la suite, se convertir au catholicisme romain,
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Margaret Fuller et Théodore Parker (1810-60), celui-ci l'un des lliéologiens et réformateurs les plus radicaux de cette radicale époque, au demeurant homme de grand bon sens et d'activité pratique, écrivain de mérite et le plus érudit du groupe.
Pendant quelques années, l'œuvre du « club » se borna à des réunions, des échanges d'idées et, de ci, de là, un pamphlet ou un livre d'actualité; mais, en 1841, l'un de ses principaux membres fit un pas qui ne sera probablement jamais oublié. Geor<;e Ripley, avec l'aide de quelques zélés commanditaires, fonda la « Brook Farm Association ». Né à Greenfield, Massachusetts, le 3 octobre 1802, Ripley fit h Harvard des études préparatoires au ministère religieux, et, en 1826, prit la direction d'un groupement unitaire qui s'était récemment formé à Boston. Il épousa alors une certaine Miss Dana, et se consacra partie à son œuvre de pasteur et partie aux études philosophiques, amassant, au cours de ses recherches dans cette dernière branche, une collection d'ouvraaes français et allemands considérable pour l'époque. Peu à peu, et très posément, le prédicateur théoloofien se transforma en réformateur social. Cette évolution fut encouragée par son enthousiaste épouse, et tous deux résolurent de faire, sans plus tarder, de leurs théories humanitaires, si bien en accord avec l'esprit du temps où vivaient Owcn et Fourier, une application pratique. On s'assura les souscriptions d'amis et de parents, Ripley engageant sa bibliothèque en garantie de 1 500 dollars et, le 29 septembre 1841, les « Statuts de l'Association des Souscripteurs à l'Institut d'Agriculture et d'Education de Brook Farm » étaient signés par dix personnes représentant 24 parts de chacune 500 dollars.
La lecture de ces statuts donne la conviction ([uo, toute
impraticable qu'ait été l'expérience, elle fut entreprise par des Américains qui n'avaient pas perdu tout sens commun ni toute capacité pour les affaires. Chaque porteur de parts devait recevoir un modeste intérêt, et sa responsabilité était strictement limitée. Si l'acquisition d'une ferme médiocre à West Roxbury, à neuf milles de Boston, et l'intention d'en tirer profit peuvent être invoquées pour diagnostiquer la folie des promoteurs de l'entreprise, on peut aussi arguer qu'une telle folie caractérise encore des milliers d'Américains, qui font preuve d'assez de bon sens à bien d'autres égards.
L'établissement simultané d'une école n'était pas si mal conçu, comme plusieurs institutions l'ont démontré dans la suite; et de ce côté l'entreprise réussit. Le succès fut également atteint pour lo principal objet que se proposèrent les fondateurs, h savoir : la simplification rationnelle et heureuse de l'existence. L'adoption des principes de Fourier (1844), loin d'amoindrir les difficultés, ne fit que les accroître, et les bénéfices résultant de l'oroanisation d'un organe littéraire, The Harbin^er, ne suffirent naturellement pas à payer la réédification du phalanstère, non achevé d'ailleurs, et dont les bâtiments n'étaient pas assurés quand il brûla le 3 mars 1846. Les Ripley eux-mêmes et le fidèle John S. Dwight furent forcés de reconnaître que la réorganisation de leur société dépassait de beaucoup ce qu'ils avaient rêvé.
Les « Brook Farmers », déchus du primitif état d'innocence et de sincérité qui leur avait attiré des élèves comme George William Curtis et son frère, suivirent chacun leur voie. Ripley, peu de temps après, trouva un débouché à sou inlassable activité dans des articles de critique érudite qui remplirent les colonnes de la Tribune de New York, dont l'excentrique direc-
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leur, Horace Greeley, s'était montré chaud partisan de la Brook Farm, pendant la phase louriériste. Ripley dirigea aussi avec Dana la iXew American Cyclopu'dia (1857-63). Mais bien qu'à sa mort, le 4 juillet 1880, il ait paru un personnage lilléraire de quelque importance, ses écrits ont été plus éphémères qu'on ne pouvait s'y attendre, et il survit uniquement comme le fondateur de la Brook Farm.
La vie en communauté ne fut pas particulière aujljians- CQndjuUâliinie ni sa caractéristique absolue. Emerson, vivant plus ou moins à l'écart, à Concord, et confiné dans une sorte de banquise morale que ne parvenaient pas à fondre les efi'usions de Margaret Fuller, fut un transcendantaliste tout aussi typique que l'altruiste Ripley. Mais l'ami d'Emerson, Amos Bronson Alcott, la figure la plus excentrique de cette période, poussa l'idée de communauté, comme il fit de beaucoup d'autres, jusqu'à l'extrême limite de l'absurdité. Alcott était né dans une ferme du Connecticut, le 29 novembre 1799. A l'âge de quinze ans, il entra dans une fabrique de pendules, mais il ne tarda pas à se mettre en route comme colporteur en librairie. Pendant quatre ans, il fit des tournées en Virginie et aux Carolines, dans l'intention de s'instruire, mais toujours forcé de colporter, tantôt gagnant de l'argent, tantôt démuni de tout pécune à cause de sa mauvaise santé ou de ses extravagances. Son principal souci était d'aider son père, mais il revint de son dernier voyage endetté de plus de quatre cents dollars.
A vingt-six ans on le trouve instituteur au village de Cheshire, Connecticut. Avec de vagues connaissances des théories de Pestalozzi, il entreprend des réformes qui bientôt le désignent à la fureur de ses chefs conservateurs. Enfin, en 1834, il établit son école modèle au
Masonic Temple, à Boston, et il put croire au succès. Mais, au bout de cinq ans, il avait fait faillite et il dut se retirer à Concord, où la seconde de ses filles, Louisa May (1832-88), décrivit la douce et simple existence menée par elle et ses sœurs, dans une série de livres très lus, dont le premier, Little Women (1867), est le plus populaire.
Il est aisé de comprendre pourquoi ce réformateur enthousiaste et sincère échoua. Ses longues conversations avec ses élèves et les questions dont il les accablait sur la Bible et la théologie étaient assurément maladroites, et il fut plus maladroit encore de publier les Conversations witli CJiildren on the Gospel (1837) et surtout d'y comprendre quelques discussions sur le phénomène de la génération. Dans ces conditions, les mauvaises langues avaient beau jeu. Il n'est pas étonnant que les journaux aient attaqué Alcott ni que la foule ait voulu le lapider.
Plus tard, il voulut établir à « Fruitlands » une communauté plus idéale que la Brook Farm. Entre autres innovations, il interdisait l'emploi des engrais et la plantation de tout ce qui pousse sous la terre au lieu de s'élever dans les airs, et il recommandait de ne pas inquiéter les vers rongeurs. II se déclara prêt à mourir après l'échec de « Fruitlands », mais sa femme lui persuada de vivre. Et, à la vérité, il prit tant à cœur ses conseils qu'il continua d'idéaliser pendant près de quarante ans encore et ne mourut réellement que le 4 mars 1888.