CHAPITRE XIII
LE TRANSGENDANTALISME. — SES INTERPRETES
Si Alcott fut le grand-prêtre du Transcendantalisme, Parker son défenseur militant et Ripley son initiateur pratique, Emerson et Margaret Fuller en furent, l'un Ijnterprète moral, l'autre Tinterprète social et critique. Nul ne s'identifia mieux avec ce mouvement que cette femme intéressante, et nul probablement ne personnifie plus absolument aux yeux du public ses prétentions et ses faiblesses. Ses amis eurent pour elle une admiration louable bien qu'exagérée, tantôt pathétique et tantôt ridicule; mais ses critiques nettement hostiles (et sa langue acérée lui en valut un bon nombre), concentrèrent sur elle leur fureur et saisirent si bien toutes les occasions de la dénigrer qu'ils finirent par lui dénier même ses réels mérites d'analyse pénétrante, de culture intellectuelle, et même ses titres à une très authentique noblesse d'àme. L'effort loyal de quelques amies dévouées ainsi que de son biographe, le colonel Thomas Wentworth Higginson, n'a pas suffi à lui assurer dans l'histoire de la littérature américaine le rang qui lui était dû.
Sarah Maugaret Fuller était née le 23 mai 1810, à
Cambridgeport. Son père, Timothy Fuller, homme de loi et congressiste démocrate, semble avoir possédé une âme de Romain, ce qui en fit un fort mauvais éducateur pour sa fille dont l'esprit était, par nature, romantique. II la poussa vers les études, le latin surtout, au détriment de sa santé, et avec les meilleures intentions il rendit son enfant malheureuse, comme elle le relata plus tard dans un chapitre d'une autobiographie restée inachevée. Plusieurs années d'école ne purent triompher des dispositions morbides qui s'étaient développées en elle ; elles ne modifièrent pas non plus de façon appréciable ses tendances à l'excentricité et sa sensibilité exagérées. Un physique plus engageant l'eût sans doute disposée à accorder moins de temps h l'étude du grec et de l'allemand, et en aurait fait un moins formidable personnage aux yeux de ses relations de l'autre sexe; mais c'était la mort et non l'amour qui devait rendre la limpidité à son âme trouble.
La mort de son père, en 1835, transforma ce phénomène et fit de la déconcertante jeune personne une femme de talent. Elle se consacra dès lors l\ sa mère, à SCS frères et à ses sœurs et, dans l'excès de son dévouement, compromit sa santé. Elle renonça à ses projets longtemps caressés de voyages en Europe et, après une courte période de préparation qu'elle consacra à des lectures et à des méditations devant la nature, elle commença à enseigner dans la fameuse école d'Alcott. Mais cette malheureuse entreprise commençait à péricliter et Miss Fuller en fut bientôt réduite à accepter à Providence une situation qu'elle semble avoir remplie avec satisfaction, quoique avec trop d'esprit personnel — sa correspondance de cette période en est une preuve.
Renonçant à l'enseignement comme profession régu-
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Hère, Miss Fiiller vint s'établir avec sa famille a Jamaica Plain, un faubouror de Boston. Dans cette existence nonvelle, elle put se livrer avec ardeur au Transcendantalisme, entretenir avec les chefs du mouvement des relations étroites, Nous ne citerons que pour mémoire qu'elle dirigea pendant plusieurs années les « Conversations », une réunion de femmes instruites de Boston.
Le fameux organe du Transcendantalisme, The Dial, qui naquit des discussions tenues aux assemblées du « Club », doit retenir un instant la critique. Le caractère indigne et servile de toute la littérature américaine en dehors de celle des membres du groupe, fut naturellement un premier article de foi; nos enthousiastes étaient convaincus que la nouvelle ère littéraire qui s'annonçait réclamait un avant-coureur. Ils crurent l'avoir trouvé dans un magazine dirigé par l'Anglais Heraud, ami de Carlyle et plus tard critique dramatique de peu de relief. Mais cet espoir fut déçu; la Boston Quarterlij, de Brownson, était trop étroite pour eux; et finalement, après maints tâtonnements, ils lancèrent leur périodique. Alcott le baptisa et le gratifia de quelques-unes de ses élucubrations les plus énigmatiques, mais c'est surtout à l'énergie de Margaret Fuller, à son habileté littéraire éclairée, et à son acuité d'esprit que le nouvel organe dut l'existence.
Le premier numéro, qui comprenait 13(3 pages in-8, porte la date de juillet 1840; il avait pour rédacteur en chef Miss Fuller, qui réussit à conserver son poste ardu et peu lucratif pendant deux ans. Emerson en prit ensuite la charge, et, malgré de croissantes difficultés, maintint l'entreprise deux années de plus. Le public se montrait indifférent; les abonnés restaient peu nombreux, et rares étaient les écrivains sur lesquels on pouvait compter, qui
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collaboraient pour l'amour de la cause; même, il survint des défections dans le clan transcendantaliste. Alcott trouvait les articles incolores et conventionnels, alors que la plupart des gens les trouvaient idiots et insensés, surtout quand y prenaient place les Orphie Sayings dWlcott. Toujours est-il que les transcendantalistes — Emerson, Parker, le peintre poète Cranch, Thoreau, Margaret Fuller elle-même et nombre de moindres écrivains — consacrèrent généreusement leur temps et leur travail à cette publication, qui se fit un petit nombre de chauds partisans en Amérique et en Angleterre. Même si elle n'avait rien fait de plus que d'encourager le génie de Thoreau, son existence n'aurait pas été inutile. Mais elle fit beaucoup mieux. Elle stimula Margaret Fuller et peut-être Emerson ; elle nous a conservé quelques bons essais et poèmes qui autrement n'auraient pas été publiés; elle fut, pour beaucoup, une occasion de reconnaître que le Jranscendantalisme n'était pas aussi ridicule qu'on le pensait, et, ce qui est le plus important, elle donna un nouvel essor et, à certains égards, une nouvelle direction à l'énergie littéraire des Etats-Unis, particulièrement en Nouvelle-Angleterre.
Quand elle eut quitté The Dial, cessé ses visites h la tt Brook Farm », et renoncé à ses conversations — autrement dit, quand elle fut sortie du cercle transcendantaliste— Margaret entra dans la phase de beaucoup la plus intéressante de sa carrière. De juin à septembre 1843, elle parcourut ce qui était alors le « Far West » de rillinois et du Wisconsin, sans paraître avoir été troublée par la rudesse d'une civilisation encore toute récente. Ses expériences sont relatées dans le Summer on the Lakes, petite brochure de valeur inégale, écrite un peu en amateur, mais plus intéressante que ne le
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sont f^énéralcment les publications de ce frenre. A la fin de 18'/i, le diieelciir dt- l;i Tribune de New York, Horace Greeley, offrit à Margarct Fuller le poste de critique littéraire dans son journal. Après deux ans de cette collaboration, elle put partir pour l'Europe avec des amis, et elle adressa à la Tribune et à des correspondants particuliers une série d'intéressantes lettres dans lesquelles elle décrit agréablement les pays et les célébrités qu'elle rencontre. Mazzini, pour qui elle se prit d'une sincère amitié, est peut-être le personnage qui ressort le mieux de ces pages, dont toutefois le principal intérêt tient au caractère propre de leur auteur. Son patriotisme se rehausse, sa critique se fait plus ferme, ses appréciations des hommes et de la politique plus étendues, et son généreux amour de la cause de la liberté croit si intensément qu'il en devient communicatif. C'était d'ailleurs une époque communicative de révolutions et, comme elle passa les années de 1847 à 1850 en Italie et principalement à Rome, elle fut à même de jouer un rôle dans les événements qu'elle commentait. Son mariage romanesque et secret avec Giovanni Angelo, Marquis Ossoli, en 1847, et la naissance d'un fils en 1848, lui apportèrent une joie intime qui complétait la satisfaction intérieure qu'elle éprouvait à mener une existence qui offrait à son esprit avide un horizon plus large que la province américaine. Vint la révolution romaine de 1849, un nouveau pape adversaire du parti libéral, le siège de la ville par les Français : elle suivit la fortune de la cause populaire, h laquelle elle se consacra avec une héroïque énergie, se prodiguant surtout dans les soins aux blessés. Quand la ville fut prise, elle s'enfuit avec son mari et son enfant à Florence; plus tard, les exilés résolurent d'aller tenter fortune dans la
république natale de Margaret. Ils s'embarquèrent à Livourne en mai 1850. Après une pénible traversée, le port de New York était presque en vue, quand une violente tempête s'éleva et le navire alla s'échouer à l'île de Feu. Les détails du naufrage sont un peu confus, mais nous savons que les Ossoli y trouvèrent la mort et que seul le corps de l'enfant fut retrouvé.
Il n'est pas étonnant que le renom littéraire de Margaret Fuller n'ait pas donné toute satisfaction à ses amis. Ses lettres et souvenirs ne sont pas parmi les meilleurs du genre, et le meilleur de son œuvre est représenté par des articles de critique, forme de littérature qui ne saurait aisément prétendre à l'immortalité. Toutefois l'Amérique n'a pas produit de meilleur critique avant 1850 ; mais il lui manqua le don du style, la méthode et la profondeur.
De ses œuvres, qui forment quatre volumes dans l'édition de 1855, les plus importantes sont probablement Woman in the Nineteenth Century (1844) et Papers on Lilerature and Art (1840). Le premier de ces ouvrages est trop décousu et manque de méthode, la prose en est souvent trop poétique ; mais l'œuvre est pleine de saines pensées, convenablement exprimées. Le recueil d'articles révèle les qualités et les défauts de la critique au jour le jour, et les jugements et appréciations émis par miss Fuller ont rarement été confirmés par le temps.
Le premier et le plus complet essai de biographie consacré à Margaret Fuller est dû à trois de ses amis du groupe transcendantaliste : James Freeman Clarke, l'auteur des Ten Great Religions et des Antislavei-y Days\ William Henry Channing, biographe de son oncle le fameux Dr. Channing et orateur éloquent, et enfin Ralph Waldo Emerson, l'un des plus célèbres repré-
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sentants du Transcendantalisme et l'une des plus nobles figures de la littérature américaine.
Ralph Waldo Emerson naquit à Boston le 25 mai 1803. Son père, William, pasteur unitaire, possédait un certain talent littéraire; des deux côtés les ancêtres représentaient le meilleur sang et la meilleure éducation que put fournir la Nouvelle-Angleterre. William Emerson mourut prématurément, et le soin d'élever Ralph Waldo revint à une mère excellente et à une tante, Mary ^loody Emerson, femme d'esprit et de caractère. La famille était nombreuse, les ressources étaient faibles, et il fallut recourir à une sévère économie. Après avoir pris ses diplômes, Ralph Waldo Emerson parut destiné à s'éteindre en pleine adolescence, comme ses frères, mais un séjour dans le Sud eut raison de la maladie. Il ne se distingua pas spécialement pendant ses études à Harvard, où il reçut les leçons de Ticknor et d'Everett, et se prépara au ministère sacré de la secte unitaire.
Un court stage de maître d'école précéda son voyage dans le Sud; a son retour, il lui fallut, pour sa convalescence, passer quelque temps dans une relative oisiveté. Puis il devint le sufTragant et peu après le pasteur de la « Second Church » de Boston. 11 y servit avec conscience, mais sans éclat, jusqu'en 1832. A cette date, il se sépara de sa congrégation, n'étant pas d'accord avec elle au sujet de la communion sous les deux espèces. Il avait d'autres raisons de ne pas se sentir à sa place dans le ministère, et le lecteur de son sermon d'adieu n'aura garde de l'accuser d'insolence vis-à-vis des offices couramment réputés divins, car le manque d'intérêt qu'il professait à leur égard était dû en grande partie à ce détachement moral qu'il avait accusé dès sa jeunesse.
Comme tout véritable idéaliste, il ne sut pas se contenter d'une demi-séparation avec son Eglise, mais il se résolut, autant qu'il le pourrait, d'oublier son existence même. N'ayant rien d'un agitateur, il rompit tout simplement avec le Christianisme, et ce fait nous paraîtra moins surprenant quand nous saurons qu'au début de 1832 il avait perdu sa femme, épousée trois ans auparavant. Découragé et mal portant, il résolut de changer de climat, et l'hiver suivant il s'embarqua pour Malte.
Le journal qu'il tint met en lumière bien des aspects curieux de son caractère. Beaucoup moins séduit qu'Allston, Irving et Cooper par les charmes de l'Europe, il eut néanmoins le désir de se rencontrer avec quelques auteurs dont il appréciait les écrits — principalement Carlyle, avec qui il se lia d'une des plus belles amitiés qu'aient enregistrées les annales de la littérature. Il fait étalage de son américanisme dans la parfaite intrépidité et l'étroitesse toute partiale de ses jugements — à aucune des célébrités qu'il rencontre il n'accorde les honneurs de la première classe; — aucun de ces écrivains ne lui paraît posséder des connaissances exactes au point de vue de l'idée religieuse. En d'autres termes, il ne rencontra aucun « sage » tel que lui-même s'efforçait de le devenir, et il en fut désappointé. En octobre 1833, il revint vers la Nouvelle-Angleterre.
Après quelques prédications, il s'établit à Concord, où il fixa sa résidence habituelle et, pour augmenter ses revenus, il fit des conférences, choisissant d'abord des sujets scientifiques : choix heureux, puisque l'étude vers laquelle il le dirigea devait lui fournir plus tard de multiples occasions de s'illustrer, bien en rapport avec la nature de son activité et avec l'esprit pratique de ses auditeurs. A cette époque, en 1835, il contracta un second
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mariage avec miss Lidiaii Jackson, en compagnie de qui il vécut heureux jusqu'à sa mort, le 27 avril 1882.
Il n'est pas utile de retracer par le menu son existence d'ailleurs peu accidentée. Dès ses débuts, sa réputation de conlérencier s'accrut rapidement, et on comprend, d'après les pages brillantes de Lowell, Fenthousiasme qu'il commençait h soulever dans la jeune génération, en dépit de ses défauts d'élocution. En 1836 se place la première manifestation réellement concluante de son génie d'interprète clairvoyant du monde extérieur et d'éloquent prosateur : c'est alors qu'il publie son petit ouvrage intitulé Nature — rhapsodie transcendantaliste dont certaines parties, s'élevant presque à la l grande poésie, expliquent suffisamment la perplexité qui raccueillit tout d'abord. La même année, il composa son hvmne patriotique pour l'anniversaire de la bataille de Concord; il donna aussi une édition du Sarlor resartiis et, deux ans plus tard, des Miscellanies de Carlyle.
Il était déjà le centre du mouvement transcendantaliste ; Alcott, Margaret FuUer et Thoreau, pour ne nommer que ceux-là, s'étaient groupés autour de lui, bien que sa réserve naturelle les tint à une certaine distance. Qu'Emerson ait compris pour([uoi son tempérament lui imposait cet isolement relatif, c'est ce que l'on peut se demander; en revanche, on peut tenir pour certain que personne ne l'a compris ni ne le comprend. 11 n'était ni Dante, ni Milton, ni Swift; c'était un Yankee, rude et avisé, attentif à ses afTaires personnelles, d'ailleurs citoyen exemplaire, qui eut bien soin de ne jamais s'obstiner à faire obstacle aux courants d'idées de son temps. Quoi qu'il en soit, Emerson, mentor de son époque, honoré unanimement par ses concitoyens, est resté un être à part, un habitant dune autre sphère. Le
tenir pour un idéaliste n'explique pas le phénomène, pas plus que le prendre pour un mystique. Tout ce que l'on peut faire probablement, c'est de le prendre pour ce qu'il est — une figure originale et engageante qui a fixé sa demeure sur les confins du connu et de l'inconnu, qui tantôt fait une courte incursion dans l'au-delà, tantôt se retourne et vient à nous le sourire aux yeux et les lèvres prêtes à parler, mais qui prévient nos questions et se retranche derrière la barrière mystique, pour encore revenir et se retirer encore et ainsi indéfiniment.
L'Emerson de 1840 à 1860 ne fut pourtant pas, pour ceux de son groupe, une personnalité aussi fuyante qu'il semble l'être aujourd'hui pour certains d'entre nous. Au contraire, il leur fut un stimulant. On peut juger par un sonnet célèbre de Matthew Arnold à quel point il fit impression sur ses disciples. Ses Essays furent publiés en deux fois, en 1841 et 1844. En 1847, Emerson donna un recueil de ses divers poèmes, parus dans The Dial et autres périodiques. L'année suivante, il rendit pour la seconde fois visite à l'Angleterre, y faisant entre autres conférences la brillante série sur les Représentative Men, qui fut éditée en 1850, un an après l'apparition d'autres conférences célèbres, comme Man tlie Reformer, dans un volume de « Mélanges ». Les English Traits ne parurent pas avant 1856. Pendant ce temps il avait continué ses cours, s'intéressant de plus en plus à la politique — jusqu'à prononcer même des discours de propagande. Sa Conduct of Life, publiée en 1860, n'était cependant guère, à première vue, l'espèce de pronunciamiento qu'il eut fallu à cette époque de guerre civile. Ses conférences sur « la Destinée », « la Richesse », « la Culture », « l'Honneur », et autres sujets d'ordre général et anodin en apparence, ne contribuèrent pourtant pas peu au
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développement de la liUcratuie indépendante. De tels ouvrages Inculquèrent aux lecteurs, mieux qu'on ne l'avait jamais fait, bien qu'avec moins de véhémence peut-être que les Esnays, cet idéalisme patrioti(|ue sans lequel le peuple n'aurait pu conserver la république. Il est intéressant de noter que la première édition de ce dernier livre fut entièrement vendue en deux jours, ce qui, étant donnés les troubles de cette époque, est plus significatif pour l'historien que l'étonnement provoqué chez les lecteurs de VAtlantic Monthli/, nouvellement lancé (1857), par le poème mystique d'Emerson, « Brahma ».
Pendant la guerre, il prononça plusieurs discours et publia ensuite un nouveau recueil de ses premiers poèmes, que d'autres suivirent bientôt. Une suite de conférences mi-philosophiques, faites à Harvard, forma plus tard un volume posthume, Natural History of Intellect (1893). Deux volumes d'essais, Society and Solitude (1870) et Letters and Social Aims (1875), complètent le nombre de ses principales contributions à la littérature. 11 compila encore un Parnassns de la poésie anglaise et américaine; il revisa ses propres poèmes; quelques-uns de ses discours qui sont, comme la Fortune de la République, de pénétrantes critiques des mœurs méritent encore d'être considérés. En somme, ses vieux jours furent agréables. En 1872, un incendie détruisit sa maison. Ses amis se cotisèrent pour l'Indemniser généreusement, ce qui lui permit d'entreprendre un troisième voyage en Europe. A son retour, il reçut de ses concitoyens un accueil enthousiaste, mais leur sympathie fut Impuissante à enrayer l'aphasie graduelle et rafTalblIssement de la mémoire qui attristèrent ses dernières années.
La sérénité, l'urbanité, la bienveillance d'Emerson, son optimisme communicatif, ses qualités de critique,
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son habileté à analyser posément et bien h fond les défauts et les faiblesses de son époque et de son pays, son patriotisme, son amour du terroir, son vif sentiment de la nature et de tous les éléments de l'humanité — tout cela et bien d'autres choses, nous avons dû le laisser dans l'ombre, n'ayant pas le loisir d'y insister comme il faudrait. Or si l'homme et sa carrière ont été si pauvrement analysés, que dire en moins de lignes encore du philosophe, du poète, du moraliste, du prophète — bref, de l'écrivain que ses fervents admirateurs n'hésitent pas à placer en tète de tous les hommes de lettres américains?
Emerson fut-il, h proprement parler, un philosophe? Sa Natural History of Intellect, où il essaya de raisonner méthodiquement au lieu de s'en tenir à commenter pour ses lecteurs ou auditeurs quelques-unes de ses propres intuitions, diffère-t-elle beaucoup d'aucune des conférences décousues qu'il donnait en s'aidant des notes de son portefeuille. Il est vrai qu'il se vantait de son manque de méthode, ce que les émersoniens obstinés prétendent considérer comme une sorte de système. Il pensait que les poètes enseigneraient un jour la philosophie, et il fit de son mieux pour hâter la venue de ce jour. Mais son idéalisme, en partie stimulé par les découvertes scientifiques de son temps, ne répond pas à l'état d'esprit pratique et positif accru par ces découvertes; il était trop immatériel et trop froid pour satisfaire des âmes comme celles qui s'étaient soulevées contre la domination du concept matériel de l'univers. Comme les Unitaires auxquels il se substitua, lui-même a été abandonné pour des initiateurs plus trauscendantaux. Dans le sens où Marc Aurèle peut être appelé un philosophe, Emerson en lut un probablement; mais il est préférable de les