‹ Littérature américaineChapitre 34 sur 58 · I.E TRAXSCF.NDAXTALISME. SES 1XTEHPRETES · texte numérisé non relu

I.E TRAXSCF.NDAXTALISME. SES 1XTEHPRETES

ranger tous deux pariiil les moralistes, les grands pro- i moteurs de réthiquc. '

Si nous refusons à l'auteur des essais sur « Jhe Over- Soul » et de « Circles » le titre de philosophe, ne pourrons-nous lui accorder franchement celui de poète? Là encore l'émersonien outrancier est prêt à répondre par l'aHirmative. Pour certains lecteurs instruits et indépendants, les poèmes d'Emerson ont toutes les qualités requises de grandeur, s'ils ne sont pas au premier rang parmi les œuvres de leurs concitoyens. D'autres, tout aussi instruits, assurent que ces poèmes ne sont que les versions poétiques des essais en prose d'Emerson, et déclarent que, à quelques rares exceptions près, l'écrivain manque de passion, de sentiment, de simplicité; qu'il est gêné par la forme même qu'il emploie, et par les entraves qui surexcitent, au contraire, le génie d un vrai poète. On ne saurait nier que des poèmes comme « The Daeraonic Love » auraient tout aussi bien pu être traités sous une autre forme, que la vraie chaleur poétique est presque entièrement absente des vers d'Emerson et que la répétition incessante d'octosyllabes souvent faux a tôt fait de devenir fastidieuse. Parfois obscur jusqu'à l'irritation, parfois péniblement profond ou se complaisant dans la diflïision, il est rarement capable de se maintenir à un niveau élevé d'inspiration et d'expression.

Que dire de la prose d'Emerson? Matthew Arnold avait-il raison lorsque, en critique expert jugeant posénjent l'auteur favori de ses jeunes années, il niait que les Essays, les conférences et les English Traits réussissent à former un ensemble d'un mérite suffisant pour placer Emerson au rang des grands hommes de lettres? Il semble que le temps soit venu pour les compatriotes

d'Emerson d'accepter ce verdict. Par suite de ses faiblesses dans la forme et dans le fond, Emerson n'appartient pas h la peu nombreuse catégorie des grands maîtres de la prose. Son style est généralement celui du conférencier ou du prédicateur plutôt que celui de l'écrivain. S'il savait composer une phrase sonore, sa façon de coudre des notes les unes au bout des autres ne lui permit pas d'écrire tout un paragraphe, encore moins un essai entier, de main de maître ou même d'artiste.

Pour les idées également, il semble être moins grand qu'il ne le parut à ses contemporains. Cela tient beaucoup, et c'est chose assez paradoxale, à sa grandeur même. Il a vivifié à ce point la pensée de l'Amérique avec son suave idéalisme, avec sa foi splendide en la puissance, les droits et les devoirs sacrés de l'individu, avec son intrépide radicalisme démocratique, que le lecteur accepte maintenant comme banales outres naturelles des paroles qui jadis firent palpiter le cœur de la jeunesse américaine. Le prophète inspiré de la veille court le risque de passer le lendemain pour un vieux bonhomme charmant mais un peu radoteur.

Quoi qu'il en soit et quoi que nous pensions d'Emerson, philosophe, poète ou homme de lettres, il serait injuste de prétendre qu'il ne fut pas un grand écrivain, dans un sens très élevé et très particulier de ce mot. Parmi tous les Anglo-Saxons, il n'en est guère qui puisse l'approcher pour la valeur de ses indications morales et son influence stimulante. Son attitude et son caractère ne permettent pas de le comparer à Marc Aurèle ; il est probable qu'il ne saurait pas davantage être comparé au grand empereur comme écrivain, étant à ce qu'il semble moins simplement et pathétiquement noble, bien que sous d'autres rapports mieux doué — mais c'est en la

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société de Marc Auièlc et d'Epictète que certains de nous le placent, toutes restrictions laites, et nous sentons qu'il n'aurait rien souhaité de mieux.

Il n'est pas certain que la popularité d'Emerson ait augmenté depuis sa mort, mais ce fut le cas pour son ami Henuy David Thoiieau. Fort peu connu de son temps, Thorcau eut la bonne fortune de posséder des amis enthousiastes qui servirent utilement sa mémoire. Le temps lui fut propice plus qu'il aucun de ses amis du Dial. L'humanité est revenue de plus en plus vers la nature et, en même temps, elle a montré sa préférence pour l'interprétation minutieuse, mi-scientifique et mipoétique, que Thoreau était tout particulièrement propre h lui fournir, du caractère de la nature, en se détachant des élucubrations rhapsodiques et panthéistes d'Emerson et des autres transcendantalistes américains et anglais. Autrement dit, le « poète-naturaliste », comme fut très justement désigné Thoreau, possédait une érudition et une culture classique plus solides que celles de la plupart de ses collègues en idéalisme; il eut aussi plus de simplicité, plus de goût de terroir qu'aucun autre écrivain américain, h part Walt Whitman. Même ses excentricités, bien qu'elles lui aient aliéné quelques lecteurs, lui en ont acquis un plus grand nombre; et enfin, le style de sa prose semble plus soutenu, plus varié et plus complètement satisfaisant que celui de tous ses contemporains. Si ces points sont bien établis en sa faveur, il parait n'y avoir aucune raison plausible pour que sa réputation d'écrivain ne continue pas de s'accroître.

Thoreau naquit ii Concord le 12 juillet 1817 et il y mourut le G mai 1862. Du sang français et écossais coulait dans ses veines, ce qui explique peut-être en partie

le mélancre de libéralisme et d'étroitesse de son caractère. Il ap}3artenait à une famille simple et d'une humble condition. Après des études préparatoires aux écoles de Concord, il prit ses diplômes à Harvard en 1837 et fit de bonne heure ses débuts de maître de conférences au « Lvceum » de Concord. Un amour inné des livres, de la nature et de la liberté, et une méfiance tout aussi innée, quoique sans doute favorisée par les circonstances de la société organisée et conventionnelle, le poussèrent à rechercher, pour assurer sa subsistance, le genre d'occupations le plus simple et le moins assujettissant; il s'adonna a l'industrie familiale, la fabrication des crayons, et, selon l'occasion, pratiqua le métier d'arpenteur, de géomètre, ou tels autres similaires. On a prétendu, sans motifs bien sérieux, que la nécessité de travailler pour vivre lui était odieuse. Mais il désirait simplement gagner sa vie et en même temps mener l'existence de son choix, et il réalisa l'un et l'autre désir. De très bonne heure il commença à tenir un journal méthodique, dans lequel il transcrivait ses idées, ses pensées et les notes qu'il avait prises au cours de ses promenades et de ses excursions. Sur la fin de sa vie relativement courte, il avait amassé trente volumes de ces fragments de journal, dont il avait tiré de quoi faire ses cours et les quelques essais et ouvrages qu'il publia. C'est de ce journal aussi que l'on a extrait depuis une importante partie de l'édition autorisée de ses œuvres. Peu après sa sortie d'Harvard, il attira l'attention d'Emerson, et les deux hommes se lièrent si bien, qu'en 1841 Thoreau devint le commensal de son aîné, à Concord. Il y resta deux ans, se livrant au jardinage et à des besognes manuelles d'ordre pratique. De nombreux points communs rapprochaient les deux écrivains et on

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ne peut niei- ([uc hlen des passages des œuvres de Thoreau portent rem[)reinte d'Kinorsoii. Mais rclui-là était beaucoup plus réaliste, plus dogmatique et plus dispuleur que son hôte; tout aussi original dans ses théories, il s'écartait de lui par la nature de ses relations avec le monde. Aucun de ceux ([ui ont lu avec soin les lettres que Thoreau écrivit à cette époque ne peuvent le prendre pour un Emersonien à outrance. En 1843, il occupa pendant quelques mois un poste de précepteur dans la famille de William Emerson, à Staten Island, et la proximité de New York ne fit qu'accroître son dégoût des grandes villes. A la même époque, il sentait d'infructueux efforts pour augmenter ses ressources, ou plutôt pour satisfaire ses appétits d'auteur, en publiant des articles et chroniques dans les périodiques à destinée incertaine qu'on multipliait alors.

En 1844, on le retrouve fabricant des crayons dans la maison paternelle. L'année suivante, un peu sur l'avis du jeune William Ellery Channing, compagnon favori de ses excursions, il bâtit sa fameuse cabane de Walden Pond, où il vécut, à part quelques absences, pendant près de deux ans et demi. Il y paracheva son délicieux ouvrage Wee/i on tlie Concnrd and Merrimac Hivers (1840), et cet autre plus fameux qui commémore sa retraite : Walden, or Life in the Woods (1854). Il est préférable, h notre époque de socialisme, de considérer Thoreau, non pas comme un texte pour homélies, mais comme un génie un peu spécial pour lequel la race dont il a si remarquablement détaillé les laiblesses et les défauts ne peut avoir que de la reconnaissance. Partout où nous le rencontrons, canotant sur les eaux de la Concord, taillant les haies d'Emerson, ou correspondant avec Horace Greeleyà propos de la publication de ses articles

épars, conférenciant dans des salons ou du haut d'une estrade, construisant sa cabane et l'habitant, grimpant par des raccourcis jusqu'au sommet des collines avec son inséparable parapluie dépassant derrière son dos, cheminant le long des sentiers de Cape Cod, ou bien parcourant les forêts du Maine en compagnie de son ami l'Indien dont il parle avec tant d'enthousiasme, — partout, quoi qu'il fasse, et dans toutes les circonstances de sa vie, jusque dans la maladie qu'il supporta vaillamment et qui entraîna sa mort, il se montre toujours pareil à lui-même, avec le même caractère sincère, n'ayant rien à cacher de sa vie, n'ayant à s'excuser de rien de ce qu'il a exprimé dans ses écrits.

Les œuvres de Thoreau sont maintenant rassemblées dans une édition en onze volumes et il reste encore la matière d'autres volumes. Walden est sans doute le seul ouvrage de la collection qui puisse être strictement considéré comme classique, ou au moins comme un classique probable. Cela tient en partie h l'intérêt qui découle de l'expérience très particulière qu'il décrit, et aussi à ce que, mieux que partout ailleurs, la tendance moralisante de l'auteur est contrebalancée par le souci de rapporter ce qu'il a vu. Week on the Concord contient nombre de pages aussi charmantes que tout ce que l'on peut trouver dans Walden; il y a, en outre, plus de mouvement, et l'ouvrage y gagne en séduction.

Cape Cod est plein de bonnes choses — par exemple le récit du naufrage sur la côte — mais le développement est alourdi par des citations trop fréquentes empruntées à l'érudition locale . On reconnaît que Thoreau a beaucoup lu; on s'intéresse à l'exposé de ses préjugés sur l'Eglise et les autres institutions; on avoue que peu d'hommes ont fait preuve d'une observation

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aussi exacte. On admet qu'il savait rendre intéressantes do petites localités, tout comme Balzac certaines villes de province françaises. Mais ses partisans dévoués seront probablement les seuls à ne pas sentir qu'il y a des pages pleines d'insanités et que le livre eût été bien meilleur si Thoreau avait pu agrémenter sa sécheresse d'un peu de l'enjouement d'un humoriste génial comme Alphonse Daudet.

Un autre ouvrage, Maine ]]'oods, donne une délicieuse description d'une région pittoresque qu'apprécient de plus en plus les voyageurs. Stevenson, malgré son inclination pour Thoreau, est peut-être injuste en déclarant ennuyeux The Yankee in Canada. Quoi qu'il en soit, il est certain que le volume intitulé Excursions, qui contient ii présent ce voyage au Canada, renferme des essais qui, à bien des égards, marquent la plus haute expression du génie de Thoreau. Dans « A Win ter Walk », par exemple, le stvle est un admirable spécimen de prose aisée et cfracieuse, et « J'he Succession of Forest Trees » est plus simple, mais presque égal dans son genre. Les quatre volumes d'extraits de son journal, et ses Familiar Letters aident a comprendre celui cpii les écrivit. Celles-ci abondent en humour épigrammatique et en observations fines, parfois profondes, qui retiennent agréablement l'attention. Les poèmes de Thoreau, dispersés h travers ses livres et son journal, n'ajoutent pas beaucoup h sa réputation. Encore plus qu'Rmerson, Thoreau, qui ne fit ([ue peu de vers après la trentaine, offre ii ses lecteurs des sujets de poèmes plutôt que des compositions achevées. Ça et là on rencontre quelques strophes que l'on retient pour les relire, mais ce sont de minces trésors pour les anthologistes.

Essayer de résumer les caracl*'Mistiques du talent de

LITTKBATOBE AMÉnlCAINE. 1 r>

Tlîoreau serait quelque peu vain. Ce fut un moraliste, un naturiste, un idylliste, un philosophe tout ensemble des écoles cynique et stoïque, et de plus un transcendantaliste, un révolté, en de rares occasions un adorateur de héros, un humoriste, un excentrique — bref, un parfait original. « J'ai toujours trouvé très peu de profit h beaucoup frayer avec les hommes », écrit-il en 1864; pourtant peu d'écrivains parlèrent plus sagement de l'amour et de l'amitié. Comme moraliste, il a une portée moindre qu'Emerson et personne ne songerait à l'assimiler à Marc Aurèle ; mais c'est un penseur plus original et plus profond qu'Emerson et qui en impose plus fortement à certains esprits.

C'est l'écrivain plutôt que le penseur ou l'observateur qui, chez Thoreau, mérite l'admiration la plus sympathique. Nous pouvons, tant que nous voudrons, ne pas être de son avis quand il prêche ou quand il moralise; nous pouvons nous intéresser fort peu aux beautés et aux merveilles qu'il découvre dans les plaines, les forêts ou les étangs de Concord; mais si nous sommes amateurs de bonne prose, nous pouvons être certains de le lire avec presque autant d'intérêt et de plaisir que si nous étions d'accord avec lui sur chaque mot. Son imagination, son esprit nous réjouissent. Nous nous apercevons bientôt que chaque page recèle une provision de surprises h notre adresse. Tantôt c'est une fine épigramme, tantôt une pensée subtile, tantôt une profonde observation sur une phase importante de la vie ou de la nature. Ici, allant droit au but, sans détour; là, capricieux et plein d'humour, ou sarcastique, ou inspiré; puis, après un passage joliment écrit, c'est une négligence triviale, une plaisanterie outrée, ou une note de vulgarité. C'est un provincial-cosmopolite, un Grec de

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tlonconl, un laune — archange — autrement dit, un pur, inexplicable et inexprimable génie.

En plus des deux maîtres esprits engendrés par le Transcendantalisme et dont nous venons de parler, cette doctrine inspira à quelques moindres poètes le désir d'exprimer mélodieusement leurs âmes. Trois au moins des contemporains et amis d'Emerson valent d'être retenus par ses admirateurs. Ce sont Jones Very (1813- 80), Christopher Pearse Cranch (1813-92) et William EUery Clianning, le jeune (1818-1901). Le premier, qui passa presque toute sa vie à Salem, Massachusetts, fut probablement le plus parfait mystique religieux de son temps — un ecclésiastique d'une si spirituelle essence qu'il dépassa presque les bornes du bon sens. Il ne publia qu'un menu recueil d'Essays and Poems, qui ne s'adresse qu'à une élite restée peu nombreuse malgré de récentes rééditions de ce livre.

Cranch, qui lut en même temps un peintre, a joui d'une longue existence passée dans divers sites agréables ; il publia trois ou quatre volumes de vers dans lesquels se retrouve l'influence des maîtres qu'il admirait. Cranch traduisit aussi VEnéide et l'on peut retenir son nom comme celui de l'auteur des poèmes « The Rainbow » et « Aurora Borealis », dans lesquels le poète, le peintre et le transcendantaliste se fondent de façon charmante.

Le troisième membre du groupe, William Ellery Channing, neveu du grand-prêtre unitaire du même nom, est moins connu encore, si possible, que Very ou Cranch. Il avait épousé une sœur de Margaret Fuller et vécut de longues années strictement à l'écart, mais non sans avoir vu quelque chose du monde. Plusieurs volumes de prose et de poésie qu'il publia furent jugés par ses amis, y compris Ilawlliornc, d'un mérite remar-

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quable. Mais il ne fit aucune impression sur son époque, ni par ses essais dans The Dial, ni par ses délicates Conversations in Rome between an Artist, a CathoUc and a Critic, ni par son Thoreau^ tlie Poet-Naturalist, ni par sa demi-douzaine de recueils de vers. Dans le lugubre volume avant pour titre Tsear Home, on trouve des descriptions de la nature dont Cowper ne rougirait pas, de même que dans TJie Wanderei, qui fut honoré d'une Introduction d'Emerson'.

1. On constate, non sans plaisir, que ces poètes sont l'objet d'une attention croissante, Mr. Sanborn a publié un volume de vers choisis do Channinp, et Mr. George Willis Cooke a fait paraître The Poets of Transcendentalisin, qui est la première anthologie de ce genre (1903).

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