CHAPITRE XIV
Pendant la période à laquelle nous arrivons, Irving et Gooper, mûris par l'âge, poursuivirent leur œuvre; mais ils ne produisirent rien qui pût égaler ce qu'ont laissé ces deux autres auteurs considérés généralement comme les plus glorieuses illustrations de la littérature américaine : Ilawthorne et Poe. Les autres romanciers de la génération précédente lurent aussi supplantés par des écrivains qui, par le nombre et l'importance, marquèrent un réel progrès dans l'art de la fiction et qui promettaient mieux encore. Néanmoins, le lait marquant de cette période est la production des nouvelles de Poe et de IlaAvthorne. Ce n'est qu'en 1850 que lut publié, de l'un des auteurs nouveaux venus, Tlie Scarlet Leller, qui est le seul grand roman de la période, à part l'œuvre de Cooper. Au contraire, les contes de Poe ont vu leur réputation grandir sans cesse, et ceux de Hawthorne n'ont certainement pas perdu. Plusieurs raisons de cette supériorité de la nouvelle s'expliquent d'elles-mêmes. Irving avait iourni d'admirables modèles. Les nombreux ma<£azines d'alors, bien
que pour éphémères, et les recueils aniluels à la mode accueillaient toutes les œuvres de lonoueur movenne, alors que les éditeurs, qui pouvaient traduire ou démarquer à leur aise les romans anglais, étaient portés à voir d'un mauvais œil les longs manuscrits américains. Le succès des contes publiés dans le BlackwoocVs ne fut pas non plus sans influence; aux auteurs hésitant sur leur genre et se défiant de leurs aptitudes à rivaliser avec Walter Scott et Cooper, la nouvelle offrait une forme convenable et sûre. Hawthorne et Poe furent sans doute attirés vers elle à cause de ses ressources artistiques et par le penchant naturel de leur propre talent; mais les avantages que nous venons de rappeler ne furent pas non plus sans influence sur leur choix.
Dans l'étude de ces nouveaux auteurs, il est naturel de commencer par Natuaniel Hawthorne (1804-64); les dates extrêmes de sa vie renferment tout entière celle de Poe. Celui que l'on considère comme le plus grand interprète de la vie et de l'esprit de la Nouvelle- Angleterre était par ses ancêtres admirablement qualifié pour cette tache. William Hawthorne avait traversé l'océan avec Winthrop sur V « Arabella », et s'était fixé h Salem. Son fils hérita de son austère puritanisme et fut un magistrat impitoyable. Des fermiers et des capitaines au long cours constituèrent les traditions de la famille, sinon sa fortune, jusqu'en 1804, année où naquit, le 4 juillet, le fils qui devait l'illustrer. Son père mourut quatre ans plus tard dans le Surinam, laissant, outre son fils et homonyme, deux filles et une veuve qui passa dans la retraite la plus absolue tout le restant de sa longue existence. En dépit de la nature réservée dont il avait hérité, sinon même d'une certaine morbidité, et de l'influence peu favorable exercée par
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sa mère et sa sœur aînée, Ilawthonie, quoique cloue d'une imagination exceptionnelle, ne semble pas avoir eu une jeunesse aussi anormale qu'on aurait pu s'y attendre. A quatorze ans il passa une année dans les solitudes du Maine, et ce séjour contribua probablement il développer son physique et peut-être à stimuler son patriotisme démocraticjue. Deux années de séjour à Salem suivirent; puis il entra au collè^çe Bowdoin, h Brunswick, Maine. Il eut pour camarades Longlellow et deux autres bons amis, Horatio Bridge, dont Ilawthorne publia par la suite le Journal of an African Cruiser, et Franklin Pierce, plus tard Président des Etats-Unis. La carrière du collégien n'eut rien de remar- (juable, sinon, peut-être, que la société d'autres jeunes hommes ne l'excita pas à abandonner ses ambitions littéraires et à poursuivre par des voies ordinaires la réussite matérielle, qui a toujours prévalu aux yeux des Américains. Après son diplôme, en 1825, il retourna à Salem où il vécut dans la retraite pendant douze ans. Susceptible a l'excès, rêveur et sauvage, il écrivait seul dans sa chambre, faisait de longues promenades au crépuscule, ce qui est le lait dune imagination forte d'ellemême ou, si l'on veut, d'une sombre fantaisie, mais non d'un caractère misanthrope. En 1828, il donna un roman anonyme, intitulé Fanshawe, dont l'apparition passa presque inaperçue. C'était le récit, assez court, d'un mystérieux enlèvement ayant pour théâtre un collège de campagne dans lequel il est aisé de reconnaître le collège Bowdoin. Le héros, qui donne son nom au livre, est un jeune homme romanesque, mélancolique et timide, qui meurt jeune. On ne découvre dans cet ouvrage que de très faibles traces des qualités futures d'il.iwthorne. Après Fnns/iawe, il acheva une série de
nouvelles (ju'il ne réussit pas h faire publier. Ces insucccs ne le découragèrent pas et il continua d'écrire. En 1830, il trouva enfin en S. G. Goodrich un éditeur qui, sans être très généreux, sut du moins l'apprécier.
Cet éditeur inséra The Gentle Boy dans son recueil annuel The Token, et par la suite accepta d'autres nouvelles qui, si elles ne causèrent pas grand émoi, attirèrent du moins quelques amis à leur auteur. Dans l'intervalle, Hawthorue avait fait plusieurs voyages à travers la Nouvelle-Angleterre et poussé jusqu'à New York; par ces voyages et les études qu'il continuait parallèlement, il s'était familiarisé avec l'histoire et la physionomie de la région qu'il était appelé à célébrer dans des contes et des romans admirables.
En 1836, il collaborait h des magazines comme The Kjiickerbocker, de New York, l'un des meilleurs du temps, et cette même année, outre ce qu'il donna à Goodrich, il composa une histoire universelle que ce modèle des pourvoyeurs de littérature pour enfants estimait « assez bonne ». L'année suivante, avec l'aide secrète de son enthousiaste ami Bridge, Hawthorne fit paraître la première partie de Twice-Told Tales^ qui accrut sa réputation, sans toutefois atteindre le succès que ses quelques admirateurs prédisaient à une œuvre aussi charmante. Les directeurs de publications périodiques faisaient maintenant des efforts pour s'assurer sa collaboration, de sorte qu'il trouva bientôt dans la Démocratie Review quelque chose comme un organe, si tant est que l'on puisse employer un pareil terme par rapport à son délicat génie. Ses amis s'efforcèrent aussi de lui procurer quelque emploi officiel et enfin, en 1839, Bancroft, qui dirigeait alors la douane à Boston, le nomma aux Poids et Mesures. Hawthorne mesurant des
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Stocks de charbon et déambulant par les docks, voilà un spectacle qui nous donne une étrange idée de Torganisation sociale ; mais le maigre salaire qu'il recevait n'en était pas moins important pour lui, à ce moment là, car il s'était fiancé à une délicate et séduisante jeune fille infirme, iNIiss Sopliia Peabody, sœur de celle que nous connaissons déjà pour avoir été l'amie de Bronson Alcott. Leur attachement, sans être aussi romanesque que celui de BroAvning, fut aussi parlait, et les lettres qu'ils échangèrent se classent parmi les plus admirables du genre. Au bout de deux années, le parti démocratique auquel il appartenait, comme son père, fut détrôné par les \vhigs, et le jeune auteur perdit son poste. Il s'essaya alors à une tâche plus bizarre encore, à la Brook Farm; mais malgré toute sa bonne volonté, il ne put s'adapter à l'esprit de l'entreprise. Il vivait dans un monde idéal, mais ce n'était pas celui des transcendantalistes, dont le mélanae d'égoïsme et d'altruisme ne lui disait rien. Aussi se retira-t-il, ne prévoyant probablement pas que dix ans après, avec The BUtJiedale Romance, il allait largement récupérer la dépense de temps et d'argent risquée là. En juillet 1842, il se maria et emmena aussitôt sa femme, dont la santé s'était améliorée, à l'Old INIanse, de Concord, où ils passèrent quatre années de bonheur idyllique. La délicieuse introduction des Masses a rendu la vieille maison aussi chère aux lecteurs dHaAvthorne que l'est devenu le moulin de Daudet pour les amis de ce brillant écrivain. Il ne fallait pas s'attendre à de l'expansion ni à des relations de voisinage bien suivies, de la part d'un homme aussi réservé, mais Ilawthorne se réjouit à sa façon de la société d'EUery Channing, moins toutefois que de celle d'Emerson et de Thoreau; on réussit même à lui faire subir une entrevue avec Margaret Fuller. Il
vécut surtout pour sa femme et pour son art, et sa coupe de bonheur déborda quand naquit sa fille, Una.
C'est à Concord qu'il écrivit la plupart des meilleures pages qu'il publia dans la Démocratie Beview, là aussi, il composa la seconde série des Twice-Told Taies; et en 1846, l'année qui vit son retour à Salem, il rassembla les Masses from an OUI Maiise, ouvrage qui représente peut-être, avec des pièces comme « Rappaccini's Daughter » et « Young Goodman Brown », l'apogée de son génie de conteur.
Le parti démocratique ayant été réintégré eu 1845, les amis d'Hawthorne lui procurèrent de nouveau, l'année suivante, un petit emploi d'inspecteur de la douane à Salem. Il a décrit son existence de fonctionnaire dans l'introduction à la Scarlet Letter, composition comparable aux meilleurs essais de Lamb, si tant est qu'on puisse la comparer à quoi que ce soit. En 1849, il fut inopinément dépossédé de son emploi au beau millieu des travaux de son premier grand roman ; quelques mois après sa mère mourut. D'autres soucis l'accablèrent, mais Hawthorne s'acharna à une tâche qui, par la nature même du sujet, aurait suffi à troubler son âme sensible. On sait l'impression que fit la lecture de la Scarlet Letter, sur l'éditeur-poète James T. Fields. On sait aussi le succès que remporta cet ouvrage presque dès son apparition au printemps de 1850. Le renom d'Hawthorne était désormais établi partout où l'on parlait anglais, et, depuis lors, on a généralement estimé que son premier grand roman était la plus belle œuvre d'imagination produite en Amérique. Il n'y a pas lieu de discuter cette opinion; il est toutefois bon de rappeler que ce roman ne révolutionna pas la littérature, non plus qu'il ne marqua un grand pas en avant, comme l'avaient fait les ouvrages des
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prédécesseurs d'IIawthornc, Iiving cl Cooper; d'ailleurs, les contes fantastiques et impressionnants écrits dans une détresse cruelle par un génie qui était mort quelques mois auparavant à l'hôpital, ne font pas sur le monde, à ce moment-ci, plus d'impression que le chef-d'œuvre d'Hawthorne.
Après la publication de Tlie Scarlet Letlei\ le romancier partit pour Lenox, dans la belle campagne du Berkshires, où il vécut dans la société d'IIerman Melville, et c'est là qu'il acheva la délicieuse House of the Seven Gables (1851). Quelques mois plus tard, il charma les jeunes lecteurs, pour qui dix ans auparavant il avait écrit les histoires patriotiques intitulées GrandfatJiers Chair, en retraçant avec beaucoup de fraîcheur et de grâce des légendes classiques comme celles de Persée et de Midas. The Wonder Book qui en résulta ne constitue pas le moindre des titres d'Hawthorne à la renommée. Il réunit aussi son dernier volume d'esquisses et histoires : The Snoiv lina^e and olher Tn'ice-Told Talcs, et, s'étant fixé aux environs de Boston, il écrivit The BUthedale Romance. A son apparition, en 1852, ce livre confirma la renommée de l'auteur, et il n'a pas manqué depuis d'admirateurs, bien qu'il n'ait pas gardé la même réputation que les deux précédents. Cette même année, il vint de nouveau se fixer ii Concord, cette fois comme propriétaire de la résidence « The Wayside » ; et peu de temps après son ami Franklin Pierce fut élu à la Présidence des Etats-L'nis. \\n vue de servir la cause de son ami, Hawthorne avait composé un récit de la carrière de Pierce, au grand grief de ses amis anti-esclavagistes. Le livre était en lui-même une œuvre honorable et loncièrement honnête; il fallait s'attendre à voir Hawthorne, avec, tout son passé de démocrate et son horreur delà
discorde, appuyer un candidat qui était son ami personnel, et qui avait soutenu si énergiquement le Compromis de 1850, mesure qui, dans l'opinion des gens à courte vue, devait maintenir la paix entre les partisans de la liberté et ceux de l'esclavage.
Pierce éprouva le juste désir de faire quelque chose en faveur d'Hawthorne et celui-ci dutfinalement accepter le poste lucratif de consul h Liverpool. Il s'embarqua pendant l'été de 1853, après avoir publié une suite du Wonder Book, connue sous le nom de Tanglewood Taies. 11 garda son consulat pendant quatre ans, visitant beaucoup l'Angleterre et se mêlant à la société d'une façon qui prouve qu'au fond il n'était pas d'une nature insociable. Il ne perdit pas son habitude de noter consciencieusement tout ce qu'il voyait et c'est de ces notes que, quelques années plus tard, il tira la matière de son ouvrage descriptif, Oiir Old Home (1863). Bien que loin d'être aussi évocateur que les EngUsli Traits d'Kmcrson, ce livre qu'IIawthorne, en dépit des protestations, dédia noblement à l'impopulaire Pierce, est demeuré plus lisible et garde encore quelque valeur.
Après avoir quitté l'Angleterre, HaAvthorne passa avec sa famille à peu près un an et demi sur le continent, principalement en Italie. Comme av;uit lui Coopcr, il ressentit profondément le charme exercé par le plus ])eau des pays et les plus historiques des cités, et il réussit mieux que son prédécesseur à exprimer d'exacte façon ses sentiments. The Marble Faiin, commencé en Italie, mais terminé et publié en Angleterre sous le titre de Transformation (1860), met Hawthorne au rang des Byron, des Rogers et des Ruskin, comme interprète de l'art italien et, comme peintre des ruines et des paysages de l'Italie. Les FrencJi and Italian Note-Books, publiés après sa mort,