I.F.S nOMANCIEtlS
i'orn|tlrtiMit riiilorptétallon donnée clans le roman, fournissent une foule de portraits de personnages intéressants et constituent une source des plus utiles pour l'étude d'Hawthorne. Pourtant, il serait excessif d"v voir une très importante contribution littéraire — et la même remarque peut s'appliquer aussi bien aux American et aux Englis/t Note-Books.
En juin 1860, Ilawthorne revint en Amérique, moins dépavsé sans doute que C^ooper après un exil aussi long, mais avant certainement perdu le contact avec ses contemporains. Il s'établit à Concord d'où il vil venir avec affliction la crucrre civile. Il resta fidèle à l'Union, mais, désespérant du résultat, il évita les controverses politiques, bien qu'il se soit risqué .à commenter ce sujet dans The Atlantic Monthly. II fit, sans succès, plusieurs nouvelles tentatives dans le roman. Son esprit se troublait, la santé l'alKindonnalt, et il fut bientôt évident, avec Septinûus Felton, Dr. Grinisha^ves Secret et les fragments de Dolliver Romance, que son talent baissait en même temps que ses forces. Non que ces ouvrages soient totalement dépourvus de ce charme mystérieux qui lui fut propre, mais ils auraient pu rester en manuscrit sans grande perte pour le monde. En 1864, la santé d'HaAvthorne déclina rapidement, et le 24 mai, au cours d'une excursion dans les White Mountains, en compagnie de l'ex-président Pierce, il mourut subitement h Plymouth, New Hampshire. II fut enseveli h Concord, et son tombeau, de même que ceux d'Emcrson et de Thoreau,y est l'objet des hommages respecteux des amis de la littérature.
De tels éloges ont été accordés ;i Ilawthorne et ii son œuvre qu'il n'y a, pour ainsi dire, rien h y ajouter; il n'y a pas davantage à essavcr d'apprécier ces éloges,
tâche qui pourrait passer pour téméraire et peu opportune. Après tout il n'y a guère lieu de s'écarter de l'avis des plus élogieux de ses critiques, sauf sur un point peutêtre. Aucun pays ne peut offrir à l'admiration une plus belle figure morale que celle d'Hawthorne, une personnalité plus séduisante en elle-même, un génie plus authentique et plus unique. On peut se demander, cependant, si les admirateurs de l'homme et de l'œuvre — c'est dire presque tous ceux qui les connaissent — n'ont pas exafj-éré la force intellectuelle de l'homme et la portée philosophique de ses créations artistiques. Les lettres et les notes d'Hawthorne révèlent un noble caractère et une imagination subtile, mais peut-on y voir le penseur, le prophète que bien des gens y ont découvert? Ses contes, ses esquisses, ses romans dénotent une science étonnante du cœur humain, soit torturé par le remords, soit aux prises avec l'amour de soi-même ou d'autrui, ou bien avec des désirs inconnus, soit encore subissant l'influence heureuse d'une douce et naturelle affection ; mais avec toute leur imagination analytique, ces ouvrages suffisentils à nous convaincre que l'auteur « a vu la vie d'un œil calme et l'a vue tout entière », que sa vision fut aussi étendue qu'elle fut profonde, que, comme créateur de caractères, comme peintre et interprète de la vie, sa place est parmi les grands esprits de la littérature? Probablement beaucoup répondront qu'ils n'ont jamais songé à pareille revendication à propos d'Hawthorne ; la meilleure critique h faire de ces partisans enthousiastes, c'est de dire qu'en parlant de lui ils ont trop souvent usé de termes qui ne s'appliquent qu'aux dramaturges et aux romanciers les plus grands.
Mieux que tous les auteurs américains, Hawthorne possède le charme de faire revivre le passé et de parler
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dos générations ilisparnes. Ce n'est pas qu'il soit un peintre somptueux de décors, ni qu'il donne la vie à des caractères héroïques ou pittoresques; mais quand il dépeint les mœurs sévères de la Nouvelle-Angleterre et sa gloire puritaine, comme dans The Scarlet Letter, et dans quelques-unes de ses nouvelles, il semble que ses admirateurs n'aient pas exagéré. Vus chacun séparément, ces petits tableaux apparaissent comme des chefs-d'œuvre délicatement modelés, a The Gray Champion », « The Gentle Boy », les quatre « Legends of the Province House » et « Young Goodman Brown », pour ne citer que ceux-là, suffisent presque à nous mettre en communion sympathique avec les sombres générations dont rêva Ha^vthorne.
Il est unique aussi parmi les auteurs américains en ce qu'il s'approche des grands maîtres par la puissance artistique soutenue de son style et de sa composition aussi bien dans ses grands que dans ses courts ouvrages. Poe, dans ses poèmes et ses nouvelles possède un style aussi soutenu; mais Poe n'a pas à son actif de longs romans. Les œuvres d'Irving ne sont pas. en général, aussi soutenues que celles d'Hawthorne; quant h Cooper, malgré ses grands mérites, c'est un écrivain notoirement inégal. Ilawthorne est inégal aussi et seuls ses admirateurs irréfléchis peuvent prétendre qu'il sut jamais s'élever à des hauteurs extraordinaires, mais ses compositions les moins frappantes portent encore la marque de son crénie.
Hawthorne diffère de la plupart des autres écrivains américains, sauf Poe et Whitman, en ce qu'il est un génie isolé, unique dans son genre; cette affirmation tend à les placer tous trois au rang des génies originaux et universels de la littérature mondiale. Celui d'Hawthorne
est si personnel que l'épithète d' « hawthornien » comporte un caractère bien défini; que nous entendions ou lisions ce qualificatif, il nous vient aussitôt h l'esprit un roman ou un conte où se mêlent le mystère, le pathétique, la douceur, l'idée ingénieuse, le symbolisme, une psychologie morbide mais pénétrante, le goût du passé — mais à quoi bon tenter l'impossible tâche d'épuiser l'énumération, d'exprimer l'inexprimable?
Ses contes et esquisses paraissent être caractérisés par la crràce, l'ingéniosité, une humeur sereine et un faible pour l'allégorie, plutôt que par la puissance, l'imagination, la passion fiévreuse et le sens du réel et de l'inévitable. Il V a des histoires d'une grande puissance, telle « Ethan Brand », mais on perçoit que dans le fantastique, le terrible, l'insurmontable, Hawthorne est un maître moins frappant que Poe. Il n'a, de plus, ni l'art sûr de Maupassant ni l'art exquis de Daudet. Mais il possède un charme, une subtilité et une pureté qui lui sont propres et qui font de la suite de ses histoires un perpétuel délice. Il n'existe probablement pas de conteur moderne qui aille plus droit au cœur ou qui se soit fait plus d'amis, et il en est peu qui puissent offrir une plus grande variété de sujets traités dans une manière mieux appropriée.
Quant h ses quatre grands romans, on peut s'en tenir au jugement populaire qui met au premier rang The Scarlet Letter. C'est le seul dont le sujet s'adresse à tous. Cependant la réputation de ce roman ne s'est guère étendue au delà des frontières de la langue anglaise. The House of the Seven Gables aura toujours une portée moins universelle que The Scarlet Letter; toutefois il en a sans peine une plus personnelle pour bien des lecteurs, et par son action et ses personnages plus modernes, et
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par le caractère moins déchirant, encore très impressionnant, pourtant, de sa moralité. Dans nul autre ouvrage llawthorue n'a réussi aussi parfaitement h allier le charme à la puissance.
Il est difficile d'éprouver pour The Blilkcclale lioinance l'entraincmcnt auquel on cède volontiers pour The House of the Seven Gables, ou l'admiration que l'on ressent bon gré mal gré pour The Scarlet Letter. The Blitheddle Romance contient des scènes mémorables, comme la recherche de la noyée, d'après un incident vécu, et l'un de ses personnages, Zenobia, en qui beaucoup persistent à trouver de la ressemblance avec Margaret Fuller, est peut-être celui dans lequel llawthorne s'est le plus rapproché de la réalité, l.es autres sont pour la plupart ou pauvres, ou vagues, et les situations donnent l'impression d'un mélange insolite de réalisme et de romantisme dans la conduite de développement. Malgré tout, ce roman reste le seul mémorial littéraire de la Brook Farm et il n'a jamais manqué de chauds défenseurs ni d'admirateurs.
Le plus populaire de tous est sans doute The Marble Faim. Nulle part ailleurs les qualités d'extériorisation du génie d'Hawthorne ne se montrent avec plus d intensité; nulle part il n'excite plus délicieusement la curiosité, par les caractères et par l'intrigue. Donatello, Miriam, Ililda sont des personnages qui fournissent l'occasion de discussions intéressantes, d'interprétations sympathiques et admiratives. Ililda, pure, éthérée, semble créée spécialement pour inspirer les plus doux sentiments. Les descriptions de Rome ainsi que du château et des sites magnifiques de Monte Béni plaisent à ceux qui connaissent l'Italie et séduisent ceux qui ne la connaissent pas. Il n'est donc pas surprenant (|ue ce
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roman ait été populaire et que sa vogue n'ait décru que lentement, si tant est d'ailleurs qu'elle ait décru.
Les amateurs d'ironie feront bien de s'attarder sur la carrière et la mémoire d'EoGAR Allan Poe (1809-49). Peu d'artistes ont été plus détachés, dans leurs aspirations, des réalités de ce monde tangible ; peu, dans leur vie, ont eu plus à souffrir de ses vicissitudes. Peu d'écrivains ont eu après leur mort une réputation plus rapidement et plus nettement établie; peu de ceux dont les ouvraoes ont le plus honoré leur pays ont été plus exposés à la malignité, à l'incompréhension ou à la jalousie de la majorité de leurs concitoyens. Depuis sa mort, il a eu une influence plus puissante que n'importe lequel de ses compatriotes sur la littérature du monde, et sa suprématie sur eux est un fait indiscutable pour la critique étrangère. Cette suprématie a été qualihée de « perverse » par les critiques américains animés du courao-e nécessaire pour tenir tête à tout un continent. D'un autre côté, Poe a toujours été l'objet de l'affection et des hommages d'une respectable minorité aux Etat-Unis même; ses ouvrages ont été de mieux en mieux édités, et sa renommée s'est accrue au point qu'il est à présent possible d'affirmer sa suprématie dans la littérature américaine sans encourir le blâme. Il est évident que l'on ne peut encore attendre de ses concitoyens une critique désintéressée de l'homme et de son œuvre; mais il doit être possible de tenir un juste milieu entre le culte que lui vouerait un Français et le désaveu qu'en ferait un naturel de la Nouvelle-Angleterre.
Poe naquit naquit le 19 janvier 1809, à Boston; ses parents jouaient au Fédéral Street Théâtre de cette ville. Par la branche paternelle, il descendait d'une bonne
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liimillc tlu .Miirvlaïul ; sa inèro était un»; Anglaise du nom tllilizabclh Arnold. Son père et sa mère moururent avant 1812 et l^oe, avec un Irèrc aîné cl une jeune sœur, resta privé de ses protecteurs naturels. La ramille avait échoué à Richmonil où elle se fit de bons amis, parmi lescjuels Mrs. John Allan, lemme d'un Important négociant en tabacs, qui, désireuse d'avoir un enfant à soigner, adopta Edgar. Il lut élevé au milieu d'un très grand coniort et, eu 1815, les Allan l'emmenèrent en Angleterre, où ils restèrent cinq ans; le jeune Edgar lut mis à l'école à Stoke Newington. A son retour h Richmond, ou l'envoya de nouveau en pension où il montra des capacités naturelles pour les langues et la versification. Il se distingua aussi par ses exploits athlétiques et, comme Byron, fut un nageur remarquahlc. Il est plus important de menlionner qu'il donna de bonne heure des marques évidentes de réserve h la fois et d'acuité de la sensibilité ainsi que d'une tendance à la neurasthénie. Il conçut un attachement profond pour la mère d'un camarade d'école, et quand elle mourut il rendit visite à sa tombe chaque nuit pendant des mois.
I-^n février 182G, il s'inscrivit aux cours de l'Université de Virginie, récemment fondée par Jelïerson. Poe se lia avec plusieurs étudiants qui menaient une vie dissipée et, dans leur société, il perdit de fortes sommes. Cela ne l'empêchait pas d'étudier, de se passionner pour la lecture ni d'avoir de bonnes notes. Mr. Allan, ayant eu connaissance de ses dettes, refusa de les paver et retira Edorar de l'Université. On hésite à blâmer cette décision de son père d'adoption; il était fort à craindre que, dans la belle société de Richmond, le jeune garçon n'eût pas été précisément fortifié contre les tentations auxquelles son héritage de faiblesses le prédisposait spécialement.
On se demande quels effets auraient pu avoir un peu plus de précautions avant et d'indulgence après. Quoi qu'il en soit, Mr. Allan déshonora Edgar à ses propres yeux en le forçant à laisser ses dettes impayées. Déplus il le plaça dans ses bureaux, ce qui n'était certes pas un poste idéal pour un jeune homme qui se plaisait a parcourir seul les montagnes environnant l'Université. On pouvait s'attendre h ce qui arriva. Poe quitta secrètement Richmond, gagna Boston et lii, le 26 mai 1827, s'ensfaoea dans l'armée. Il imita curieusement la conduite de Coleridge, poète qui ne fut pas sans autres influences sur lui, en s'eniraffeant sous un nom d'cmprunt qui conservait ses initiales — E. A. Perrv.
Etant cantonné à Boston, il publia son premier volume de vers, l'anonvme TamerJane and ot/ier Poems, dont les rares exemplaires atteignent maintenant un prix qui aurait suffi à faire vivre le poète et sa jeune femme pendant plusieurs années. Vers la fin de 1827, il fut transféré au fort ]\Ioultrie, près de Charleston — changement de résidence qu'il utilisa plus tard dans la composition de « The Gold Bug ». Puis il servit à la forteresse Monroe, Virginie, où il se réconcilia avec les Allan, ou plutôt avec Mr. Allan, Mrs. Allan étant morte avant l'arrivée de Poe h Richmond. On lui trouva un remplaçant et on lui obtint son entrée à West Point; Edgar y fit ses débuts le P"" juillet 1830 — h un âge trop avancé, et avec un passé trop indiscipliné pour inspirer grand espoir de réussite dans le service en dépit de sa promotion récente au grade de sergent-major. Comme pour diminuer encore cet espoir, il avait, l'année précédente, republié h Baltimore, sous son nom cette fois, son recueil de vers, revu et augmenté, sous le titre AI Aaraaj\ Tainerlane, and Minor Poenis.
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'l'ont d'ahorcl le nouveau cadet se conduisit fort bien, mais il se fatigua vile et voulut démissionner; naturellement Mr. Allan ne l'entendait pas ainsi. Le jeune homme en arriva ii négliger tous ses devoirs, comparut devant la cour martiale et fut destitué en janvier 1831. II vint à New York et y publia un volume intitulé simplement Poems, qui n'obtint aucune attention, bien qu'il contint « Israfel » et « To Helen ». Il célébrait la gloire de la Grèce et la grandeur romaine, mais il n'était en présence que de l'Amérique positive et obstinée de l'ère jacksonienne, Mr. Allan s'était remarié et il eût été vain de compter sur son aide. Poe avait pour lui la jeunesse, un brillant génie, de l'ambition, une instruction considérable et une expérience variée; mais il avait contre lui une faiblesse morale innée, qui n'avait fait que croître dansfereusement, une sensibilité anormale, la conviction qu'on avait mal agi à son égard, et un entourage peu favorable à son tempérament.
Certes, les circonstances lui furent contraires dès le début et les critiques doivent en tenir compte pour se montrer plus svmpathiques et plus charitables envers lui, sans toutefois que ses admirateurs puissent s'en autoriser p(Hir fermer de parti pris les yeux sur les épisodes déshonorants et désolants de sa lamentable carrière.
De New York Poe s'en fut a Baltimore, où la sœur de son père, Mrs. Clemm, restée veuve, et sa fille Virginie devinrent ses véritables anges crardiens.
Il fit tous ses efTorts pour se ranger, mais sans y parvenir; sa première bonne chance fut un prix de cent dollars qu'il remporta en octobre 1833 avec son récit du « MS. fouud in a Bottle ». Son poème <( The Coliseum » lui aurait valu un autre prix, moins important, si le même concurrent avait pu en remporter deux. Parmi les
membres du jury se trouvait le romancier John P. Kennedy, qui aida Poe de diverses manières, et le recommanda à Mr. Thomas W. White, le directeur du Southern Literary Messeiiger, nouvellement créé. Poe assuma en réalité toute la charge de ce périodique en 1834, et demeura à Richmond jusqu'en janvier 1837. Entre temps, il rendit fameux le magazine en y insérant quelques-uns de ses meilleurs contes et en v analysant sans ménagements, et de façon souvent fantaisiste, les œuvres des contemporains; ces critiques, d'une compétence et d'une franchise indiscutables, furent des plus bienfaisantes à une époque où régnait la complaisance la plus ridiculement provinciale. Mais celui qui savait juger les travaux de son prochain était incapable de contrôler ses propres penchants; le sévère censeur littéraire était pour sa propre conduite un censeur assez relâché. Il épousa sa frêle jeune cousine, Virginie Clemm, et il continua h boire de temps h autre, malgré les remontrances affectueuses de son directeur. Il devint impossible pour White de le garder, quelque précieux qu'il lui fût; et Poe chercha un emploi h New York, laissant le magazine suffisamment lancé pour qu'il put continuer, pendant plus de vingt-cinq ans, à être l'organe des peu féconds écrivains du Sud.
A New York, la petite famille resta h la charge de Mrs. Clemm, qui prit des pensionnaires. Poe semble avoir rempli avec grâce le triste rôle de l'homme de lettres sans emploi; il paraît avoir été moins intempérant, sinon entièrement affranchi de son vice. Il ne put cependant conserver aucune situation durable et, après avoir publié en volume sa plus longue histoire, Tlie Narrative of Arthur Gordon Pym, il partit pour Philadelphie, alors centre important de périodiques. Il y resta, avec sa femme et sa
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belle-mère, pendant près île six ans, menant l'existence précaire de directeur, de rédacteur, de collaborateur occasionnel. Il avait réussi à obtenir la direction de l'important Grahani's Magazine, mais au début de 1842 sa funeste passion lui fit perdre son poste. Il en revint à son idée de fonder lui-même un magazine; h plusieurs reprises il lança des circulaires, sans aboutir au moindre résultat. Cependant, il poursuivait sa carrière de conteur.
Les Taies of the Grotesque and the Arabesque furent réunis en volume en 1839, et c'est à la période de son séjour à Philadelphie que l'on doit placer des chefsd'œuvre comme « Lio-eia », « The Fall of the House of Usher », « The Murders in the Piue Morgue » et « The (lold Bug )). Toutefois le public s'intéressa davantage h son article sur la « Cryptography », à sa solution de divers cryptogrammes et à son exacte prédiction de l'intrigue de Barnaby Rudge. Cet intérêt était légitime, car la puissance d'analvse de Poe tenait du merveilleux; mais il est regrettable qu'on n'ait pas davantage apprécié d'autres compositions qui sont probablement les plus étrangement attachantes de toute la littérature. Quoi qu'il en soit, Poe avait déjà conquis des admirateurs h la fois dans son pays et à l'étranger; il réussit môme à se faire de vrais amis qui étaient tout prêts à le soutenir s'il avait seulement pu se soutenir lui-même. Mais il n'y sut parvenir, en dépit, ou, comme il le prétendit, à cause de la santé chancelante de sa femme.
Au commencement de 1844, nouveau départ pour New York, où Poe s'assura du travail dans les journaux. En janvier 184."), la publication de l'immortel Rai>en (Le Corbeau) dans The Eçening Mirror le rendit vraiment célèbre. Il s'associa alors avec Charles F. Briggs pour la direction du Broadway Journal. Une querelle s'éleva et
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Poe, qui avait eiicoie accru sa mauvaise réputation en portant contre Longfello-sv de sauvages accusations de plagiat, se vit laissé seul avec la charge du périodique. Mais à la fin de l'année, la publication avait eu le sort de cent et cent autres magazines américains, et peu de ses contemporains se doutaient que, un demi-siècle plus tard, les historiens se pencheraient sur ses pages poudreuses pour y découvrir les traces de la plume de son rédacteur en chef. La fin de 1845 fut aussi marquée par la publication d'un recueil de poèmes, en tète duquel figure « The Raven ». Puis la famille se réfugia dans le faubourg de Fordham, où elle ne tarda pas à tomber dans le besoin; la pauvre jeune femme dépérissait de jour en jour. Il est impossible de ne pas s'apitoyer devant les souffrances de Poe, mais on ne peut s'empêcher de s'irriter de son obstination presque stupide à se faire des ennemis. Pendant qu'il s'efforçait de maintenir la fortune chancelante du Broadway Journal, ne s'avisa-t-il pas de vouloir imposer son a Al Aaraaf », comme un poème inédit, ii un auditoire de Boston, et de déclarer que cette œuvre de jeunesse était bien assez bonne pour des transcendantalistes? Pendant que sa femme s'éteignait lentement, ne fallut-il pas cju'il composât ses Literati — critiques qui malmenaient dans bien des cas des auteurs contemporains trop insignifiants pour mériter son attention, mais non pour nuire à sa réputation? Cependant, autant on doit regretter ses déplorables faiblesses de toutes sortes — il fut aussi faible dans sa coquetterie à l'égard des poétesses expansives que dans son impuissance à contenir son dépit envers les écrivains heureux de son sexe — autant il serait difficile de les lui imputer a crime. La révolte de son orgueil blessé h l'idée d'un appel à la charité publique; son chagrin maladif quand la femme
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([iiil avilit idéalisée inourul exactement deux ans après la publication de « The Raven », au refrain proplu'ti([UC ; ses nerfs torturés par le malheur et la maladie, autant d'excuses qui doivent écarter de lui, pour les esprits justes, toute idée de reproche.
Si Poe était mort en même temps que sa femme, sa réputation personnelle n'aurait eu qu'à y gagner, mais le monde eût perdu « Ulalume », « Annabel Lee » et « The Bells ». Cette mort nous eût épargné le spectacle d'une déchéance morale qui se manifesta non seulement par une aggravation de sa dipsomanie, mais aussi par des poursuites matrimoniales où sa sentimentalité tournait au ffenre larmoyant. Pourtant il faut dire h son honneur qu'il tenta un courageux effort pour se refaire une existence en reprenant son idée d'un magazine, en multipliant les conférences en faveur de son projet, et en développant ses audacieuses spéculations cosmogoniques, dont l'impossible mais intéressant Eurêka (1848) marque le point culminant. Il faut dire aussi qu'une sympathie féminine était, chez Poe, aussi nécessaire à l'homme qu'a l'artiste, et ses admirateurs pourront toujours alléguer que si le mariage avec sa vieille amie de Richmond s'était conclu, le reste de sa vie en eût été changé très avantageusement. Mais ce changement ne devait pas se produire en ce monde. Il quitta Richmond pour le Nord, en vue de tout préparer pour ses noces, et on le trouve à Baltimore, le 3 octobre 1849, gisant inanimé dans un café transformé en salle de vote, au moment d'une élection municipale. Transporté à l'hôpital où on le soigna p()ur une attaque de « delirium trcmens », il expira le dimanche matin 7 octobre. On a donne toutes sortes de récits contradictoires de sa mort et de ses causes; àw moins est-il certain qu'il mouiiit misera-
blement, victime de l'infortune et de sa folie, à un âge auquel, dans de plus heureuses circonstances, il eût pu être à l'apogée d'une carrière magnifique. Peu de morts, dans les annales de l'humanité, ont offert un caractère aussi tragique. Il n'est pas étonnant qu'à peine disparu on ait commence à discuter sa personne et à échanger à son sujet des jugements contradictoires. Mais il est surprenant qu'un intervalle de plus d'un demi-siècle n'ait pas apporté dans ces discussions un peu plus de charité et un peu moins de partialité.
Vovons maintenant ce que cet homme si infortuné dans sa vie fut au point de vue de l'art ? Doit-on donner raison à ces critiques de l'étranger qui prétendent qu'il apporta h. la littérature universelle un tribut plus important et plus original que tout autre Américain? Ou bien ceux de ses concitoyens qui disent avec Lowell que Poe, avec son « corbeau », comme Barnaby Rudge, est deux tiers de génie et un tiers de « truquage », sont-ils plus voisins de la vérité?
Avant de tenter de répondre h ces questions, exposons quelques-uns des motifs de cette embarrassante divergence d'opinions. Les inimitiés que suscita Poe et son existence irrégulière et douteuse indisposèrent beaucoup d'Américains non seulement contre l'homme, mais contre l'artiste. Cette hostilité s'accrut encore du fait que l'école d'écrivains, qui avait prédominé en Amérique pendant deux générations et (ixé les règles de la critique américaine, était restée impuissante h séparer l'art de la morale et assignait même une part prépondérante à cette dernière. Pour cette raison, les principes artistiques directeurs du génie de Poe — « le culte de la beauté » et « l'art pour l'art » — n'ont jamnis été admis par la majeure partie du public américain. Il est pour-
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tant possible d'apprécier l'œuvre Jun écrivain et d'ignorer ses principes; mais cela ne fut pas chose facile pour les Américains, plus ou moins empreints, eux et leur littérature, de puritanisme et d'utilitarisme. Comme nous avons eu constamment l'occasion de le signaler, les auteurs américains écrivent pour le plus grand bien du plus grand nombre. Poe, au contraire, n'écrivit pour le bien de personne. Ses écrits sont aussi éloignés de toute tendance moralisatrice qu'ils le sont de toute impure suggestion. L'Américain qui cherche dans ses lectures un amendement moral et intellectuel pour soimême ne rencontre guère dans Poe de quoi le satisfaire, tandis qu'il a beaucoup à prendre dans Ilawthorne et Longfellow. 11 n'y a pas lieu d'être surpris qu'il déclare aussitôt Poe « singulier » et assez insignifiant. De plus, si Poe afficha des théories d'art en opposition absolue avec celles qu'on admettait à cette époque, il passa aussi une grande partie de son temps à attaquer les théories ou la personne de ses confrères. Il n'est pas étonnant, dès lors, qu'il :ut récolté le fruit de son audace des mains de lecteurs et de critiques habitués à vénérer ses rivaux. Il ne faut pas, enfin, éprouver la moindre surprise que la recherche même de ses sujets en dehors de la vie courante ait limité la portée de ses œuvres pour un peuple qui, sans être dépourvu d'imagination, n'avait cependant pas encore fait grand effort pour la cultiver et l'alliner. Les lecteurs étrangers n'ont été influencés par aucune de ces considérations. Ils ne sont ni surpris ni offusqués d'apprendre qu'un grand artiste littéraire a pu mener une existence peu conforme aux usages conventionnels, et ils n'ont eu rien à voir dans ses querelles personnelles, lis n'ont pas l'esprit puritain et n'ont pas à se poser, en prenant un livjc, l'inévitable ([uestion de
savoir quel bénéfice ils pourront tirer de sa lecture; ils se contentent d'en éprouver du plaisir ou de l'émotion. Poe, avec la troublante mélodie de son vers, avec ses récits étranges, éthérés et terrifiants, sut h la fois les charmer et les émouvoir. En un mot, la civilisation vieillie de l'Europe a accueilli avec joie un génie littéraire original et neuf. A mesure que le pays natal de Poe marchera vers la complication et la recherche littéraire, son génie et sa puissance y seront de mieux en mieux appréciés.
L'œuvre de Poe a donc résisté mieux que celle de tout autre écrivain américain à l'épreuve de l'approbation universelle. Poe eut aussi, de son vivant, de fervents admirateurs, et sa renommée s'est élevée si rapidement en Amérique, qu'il ne serait pas impossible pour les critiques de prétendre que la supériorité de Hawthorne n'est plus un point suffisamment établi.
jNIais quelle fut le fondement de l'intérêt que lui portèrent ses admirateurs, compatriotes et étrangers? On ne peut mieux répondre h cette question qu'en répartissant ses œuvres en trois catégories : poésie, contes en prose et critique, et en essayant de définir de quelle façon il réussit dans chacun de ces genres Si l'on peut montrer qu'il a réussi excellemment dans les deux premiers, il s'ensuivra qu'il a plus de chances de survivre dans la postérité, car la belle poésie est ce qui a le plus de durée. D'autre part, ses romans et ses nouvelles lui donneront l'avantage sur des écrivains comme Emerson et Lowell, qui pourraient lui disputer le prix de la poésie, mais qui ne sont guère capables, par leurs ouvrages d'éthique et de critique, d'exercer dans le monde littéraire une inlluence bien durable.
Le faible volume de la production poétique de Poe
l'exclut des rangs îles graiuls poètes. 11 est possible de trouver « le (Corbeau » trop lacticc pour être considéré comme un poème du plus haut mérite; mais, d'autre part, on ne peut nier (juil n'ait atteint une popularité sans bornes, qui l'a rendu vraiment classique. Poe excelle dans un lyrisme mélodieux et saisissant avec lequel il exprime le regret des amours perdues et le mensonge de la beauté toujours enfuie. Quel que soit le degré poétique de son génie, dans son genre propre il lut un artiste plus parfait qu'aucun autre Américain dans n'importe quel genre. Aucun poète de langue anglaise n'a su user comme lui de la répétition poétique et du parallélisme ingénieux. Nul n'a retrouvé son harmonie intéo;ralement, ni ne l'a dépassée. Les thèmes sont peu nombreux, mais ils sont profondément émouvants pour beaucoup de lecteurs. Poe les a développés avec science, avec sûreté, avec une imagination étrange et prenante. Son influence sur la poésie de notre temps, pour la mélodie et la couleur, fut extrêmement féconde. Elle se manilesta également, avec moins de fruit peut-être, sur le iond même de la poésie moderne et sur les théories artistiques de ses partisans.
En d'autres termes, tout ce que fit Poe, il le fit presque à la perfection et avec le maximum d'eiTet. 11 ne lut pas certainement tout à fait original — l'influence de Shelley, de Coleridge et de Mrs. Browning, entre autres, se découvre dans son œuvre — mais il fut nettement original par comparaison avec ses contemporains, Emerson mis à part. Quelques années plus tard, Whitman put déployer une originalité plus sensible et plus réellement nationale, mais il ne fut pas artiste au même degré que Poe, et son influence sur les autres écrivains lut loin d'être aussi caractérisée, du moins eu matière de
technique. Ainsi, quoi que nous puissions dire du peu d'abondance de la veine lyrique de Poe et de la nature des sujets qu'il a traités, qui sont en dehors de la vie universelle et qui s'écartent des préoccupations usuelles de l'humanité, nous ne pouvons lui refuser la puissance poétique; et nous devons lui accorder l'influence qui s'attache à la parfaite possession d'un art-
Examinons maintenant l'œuvre de Poe au point de vue de la fiction et essayons d'indiquer dans quelle mesure elle doit survivre. Sa seule tentative de long roman, Tlie Narrative of Arthur Gordon Pym, n'est pas sans mérite, mais peu de lecteurs s'en montrèrent émus et ce n'est pas, après tout, un ouvrage de première valeur. On peut laisser aussi de côté ses nombreuses fantaisies dans le genre grotesque ou simplement humoristique. Elles ne le caractérisent pas suffisamment. C'est sur un certain nombre de contes sombres, troublants, éthérés, tragiques et morbides, tels que « Shadow », « The Fall of the House of Usher », « Eleonora », The Masque of the Red Death » et « The Black Cat », autant que sur les contes pseudo-scientifiques et de raisonnement subtilement ingénieux, tels que « Hans Pfaal » et « The Gold Bug » que se fonde sa réputation de conteur. Autrement dit, comme romancier, pas plus que comme poète, il n'a fait preuve d'une puissance de composition longtemps soutenue. Il est aussi peu comparable à Walter Scott, à Cooperou à Hawthorne, en prose, qu'à Byron, Shellcy ou Tennyson en vers. On ne peut que le mettre au rang des maîtres de la nouvelle, avec Boccace et Maupassant; il est certain que, comme influence littéraire et comme portée, ses contes, pris dans leur ensemble, lui assurent une place unique parmi les romanciers. Peu d'écrivains, s'il en est, savent empoigner leurs lecteurs comme Poe.