I.l'.S no.MANCIEnS
A ce point tle \{\e paiticullor, la puissance (renipi-isc de son art est véiilahlonient niervcillcnsc. Il n'a ;i son actil aucun roman ni aucune nouvelle d'importance soutenue; il n'a créé aucun grand caractère; il ne connaît pas le cieur humain comme Waltcr Scott et HaAvthorne, et ce n'est pas aux sentiments ordinaires qu'il s'adresse; il est relativement peu humoriste; il n'a pas même, si ce n'est dans ses meilleurs contes romantiques, un style de prose excellent; mais il possède une originalité, une méthode, une autorité telles que l'on oublie presque ses défauts. Aucun romancier ne l'a surpassé dans l'art de présenter une situation tragique — témoin « The Cask of Amontillado » : ou d'analyser un caraclcre perverti — témoin « William Wilson » : ou de rendre l'impossible vraisemblable — témoin la a Desccnt into the Maelstrom » : on d'éclaircir un mystère — témoin « 'l'hc Purloined Letler » ; ou de répandre un charme effrayant et ravissant — témoin « Liffea » et « Eleonora ». A ce point de vue, il semblerait oiseux de parler d'étroitesse à propos du génie de Poe. Il en est peu qui songent à nier son originalité ou au moins sa maîtrise dans tout ce à quoi il s'essaya; et personne, probablement, ne refusera d'admettre son influence sur la littérature romanesque moderne, qu'on approuve ou non cette influence.
Que les décadents de nos jours aient été influencés par l'œuvre de Poe, mais plus spécialement, peut-être, par ses théories d'art, cela chose facile à comprendre. Il ne vise pas ii traiter des sujets de haute portée morale. Il ne se préoccupe pas de laire la critique profonde de la vie, et de nous rendre meilleurs ou plus sages. Mais il nous fait voir et sentir la beauté, le mvstère, l'effroi, d'une façon poignante. Il y a place pour un art comme le sien dans tous les temps et dans tous les
pays. C'est un produit original, et non pas une forme d'emprunt, du génie humain, un produit des plus rares, et il y aurait pour le moins hérésie de la part d'un critique à vouloir en contester la valeur.
Les diverses autres œuvres en prose de Poe, comprenant son Etij'eka, ses lettres, ses conférences, ses essais et ses autres travaux critiques, sont aussi importantes pour l'étude de son art ou de son caractère que pour celle de la littérature américaine du second quart du xix'' siècle. Pourtant leur valeur intrinsèque est relativement minime. Eurêka paraît n'avoir aucun mérite scientifique ou philosophique; c'est l'œuvre d'un esprit hardi et brillamment analyste. Sa conférence sur « le principe poétique » a reçu de sérieux éloges; mais le mérite en est plus que balancé par l'étroitesse d'esprit et l'arrogance de l'auteur. Ses comptes rendus et appréciations critiques des ouvrages contemporains sont en général ou trop sévères ou trop élogieux. Cependant Poe eut une méthode d'analyse plus rigoureuse que tous les Américains qui accomplissaient leur besogne journalière dans les magazines; il fut utile à ses concitoyens en critiquant les auteurs mauvais ou médiocres à qui l'on décernait des éloges aussi pompeux que grotesques. Toutefois, bien que Poe .lit été peut-être le critique le plus utile de son temps et bien qu'il ait possédé assez de puissance d'esprit pour être en même temps un métaphysicien ou un érudit remarquables, il ne faudrait pas imiter ses plus outrés admirateurs en découvrant dans ses productions matière à louanges émerveillées autant qu'hyperboliques. D'un autre côté, il serait peu décent de déduire de ses erreurs et de ses façons de traiter cavalièrement des sujets dont il ne connaissait probablement que peu de choses, qu'il fut un simple char-
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l;ifan. La somme de ses connaissances était pins vaste quiMi ne le snppose parfois; et sa vigueur cérébrale permettrait d'excuser plus d'erreurs de stvle qu'on ne peut lui en trouver.
Mais maintenant que nous avons examiné tous les aspects de son œuvre, ([uel jugement porterons-nous sur l'écrivain? C'est un poète important, très classique et très original ; pourtant il est dilHcile de dire qu'il l'ut un grand poète. C'est un puissant romancier, mais il n'a h son actif aucun chef-d'œuvre soutenu. C'est un critique avisé mais inégal, une grande intelligence mais non pas une puissance dans le monde de la pensée. Si ces déclarations contiennent toute la vérité, un ne saurait évidemment lui attribuer un rang suprême ou même élevé. Mais il en ressort avec tout autant d'évidence qu'aucun auteur américain n'occupe, aux yeux de la critique étrangère, et souvent même de celle de son pays, une position aussi éminente, et que Poe est le seul Américain dont l'influence sur la littérature mondiale ait été aussi considérable. En raison de son influence, de son originalité, de son autorité, de sa possession parfaite des formes d'art où il s'exerça, et de sa double personnalité de poète et de romancier, il doit occuper un rang sinon suprême, du moins et certainement élevé, et ses admirateurs n'ont pas tort d'affirmer sa primauté parmi les écrivains américains. Cependant, n'oublions pas que le génie de Cooper est plus vigoureux que celui de Poe, celui de Wbitman plus autochtone, celui d'Emerson plus fécond en idées et celui d'Ilawtliorne plus humain et plus svmpathique. L'Américain (jui préférerait l'un de ces écrivains, ou tous les quatre, ii Poe ne serait pas si dénué d'esprit critique que certains étrangers le supposent; tandis que les étrangers qui proclament la supériorité
258 LA PÉIUODE LOCALE (1830-1865)
de Poe ont plus de raisons de le faire que ne l'admettent la plupart des Américains. Le rôle d'assigner à chaque auteur son rang est en réalité bien délicat — si délicat que beaucoup inclinent, à tort mais non sans motifs, à le considérer comme du temps perdu, et même comme quelque peu impertinent. Peut-être faut-il admettre que, par sa prééminence sur le continent européen, son influence sur la littérature moderne, sa perfection dans son double rôle d'artiste, et le développement rapide de sa renommée, Poe est l'écrivain américain qui parle le mieux au monde civilisé d'aujourd'hui et qui a le plus de chance de conserver, sinon d'étendre, son influence sur la postérité. Si cela revient à dire qu'il fut le plus grand auteur américain, il n'en ressort pas nécessairement qu'il soit l'auteur favori des Américains. Il faut distinguer la dévotion qui procède du cœur et l'admiration qui nait de l'esprit. L'une doit aller à Hawthornc et h Emerson; l'aulre revient h Poe.
Les nouvelles de Hawthorne et de Poe, tout en étant pour les lecteurs de nos jours les seules œuvres de fiction significatives produites pendant les vingt années antérieures h 1850, n'épuisent nullement la liste des ouvrages de cette nature dont doit tenir compte l'historien de la littérature américaine. A côté des vieux romanciers, Paulding, Mrs. Child, et d'autres qui ont été mentionnés en même temps que Cooper, il y eut une douzaine au moins de jeunes écrivains qui appartinrent plus ou moins à l'école du maître et eurent assez de talent pour se faire leur place. Ce ne furent pas de grands écrivains. Un seul d'entre eux, Herman Melville, a eu l'honneur d'être sérieusement estimé par la génération actuelle. Quatre seulement de ces demi-célébrités,