‹ Littérature américaineChapitre 43 sur 58 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Presque tous les auteurs que nous avons étudiés jusqu'ici, — à part Thoreau, Melville, Channing et quelques autres, naquirent avant I8i0. La seconde décade du xix'= siècle vit naître l'orateur Wendell Phillips, le politicien Charles Sumner, Harriet Beecher Stowe, John Lothrop Motlcy, Walt Whitman et James RussELL LowELL (1819-1891). Ce dernier naquit à Cambridge, le 22 février 1819, environ dix ans après Holmes, qui lui survécut pourtant de trois ans. Mais le groupe des principaux écrivains de la Nouvelle-Angleterre était si intimement lié d'amitié, formait — et forme encore — une telle unité aux yeux du public américain, qu'il est difficile de se figurer que la vie et les écrits de Lowell le rattachent à une tout autre génération que celle de ses collègues. Ni t.ongfellow, ni Whittier, encore moins Holmes, n'accusent dans leur poésie l'influence de Keats; chez Lowell, on la rencontre tout autant que chez Tennyson — en d'autres ternies, Lowell fut plus

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que ses amis un produit poétique du xix^ siècle, car s'il existe dans la poésie anglaise de ce siècle une influence prédominante, c'est certainement celle de Keats. En outre, Lowell s'affranchit de cet esprit de parti politique que la guerre civile avait inévitablement et universellement développé. Il devint un instigateur actif et influent du mouvement tendant à cette politique plus saine et indépendante qui marque la période comprise entre 1880 et 1890. C'est pour quelques-uns l'œuvre importante de sa vie, mais il lui eût été difficile de l'accomplir s'il avait eu dix ans de plus.

L'esquisse qu'on peut tracer de cette existence si intéressante et si exceptionnellement remplie paraît particulièrement maigre et peu satisfaisante. Comme Holmes, il était issu d'une famille « brahmanique » par toutes ses attaches, famille littéraire aussi, car son père, le Rév, Charles Lowell, fut quelque peu auteur et transmit son talent non seulement à James Russell mais à ses deux aînés, Mary et Robert Traill Spence Lowell (1816-91). A ce dernier il est indispensable de consacrer quelques mots. Il entra dans le clergé de l'église épiscopalc, et exerça son ministère aux Bermudes, à Terre-Neuve et dans divers Etats; puis il se tourna vers l'enseignement primaire et secondaire. En 1858, il publia un roman de quelque valeur sur son séjour à Terre-Neuve, The New Priest in Conception Bay. Ses autres œuvres d'imagination sont négligeables; sa poésie, de valeur médiocre, mérite au moins quelque éloge pour sa haute spiritualité et ses courageuses vitupérations contre l'esprit de lucre et d'orgueil.

James Russel Lowell vit le jour dans la demeure coloniale, Elmwood, qu'il rendit familière et chère à ses lecteurs, et passa une enfance idéale au village qu'il

décrivit si heureusement clans son essai « Cambridge Thirtv Ycars Ago ». A Harvard, où il prit son diplôme en 1838, il publia dans le magazine du collège des vers et de la prose fort remarquables. A la suite de négligences dans ses études et de quelques fredaines il dut, la dernière année, quitter temporairement rUniversitc. Envové à Conconi, il v connut Emerson — circonstance qui, sans faire de lui un transcendantaliste, doit avoir eu sur sou avenir une grande influence. A Concord, il écrivit son poème de concours qui fut imprimé, mais non prononcé par lui; il s'amusait h y faire irrévérencieusement la satire d'Emerson, de Carlyle et autres réformateurs qui offraient des cibles faciles à son esprit railleur. Il écrivit aussi des lettres pleines de vie, avant-garde des nombreux volumes de sa correspondance, qui, dès leur apparition, prirent place au premier rang des contributions de l'Amérique h la littérature épistolaire.

Le droit, la littérature, le lyrisme et l'amour emplirent son existence pendant les quelques années qui suivirent. Il lut reçu au barreau mais ne pratiqua pas. Epris d'une jeune femme ravissante autant que spirituelle, il écrivit en son honneur des poèmes un peu jeunes mais sincères, dont on peut trouver quelques-uns dans son premier volume, A Ycat's Life (1841). Maria White, que Lowell épousa à la fin de 1844, après cinq années de fiançailles, fut elle-même une poétesse qu'inspiraient les enthousiasmes de l'époque. Elle enflamma la délicate et impressionnable nature de Lowell, lui donna plus de prf)fondeur et de maturité et elle le poussa h mettre ses talents aux services delà cause anti-esclavagiste.

I.owell écrivit beaucoup de poèmes qu'il fit paraître dans des magazines pour le grand plaisir de ses amis, mais il n'en retint que très peu dans l'édition complète

de ses œuvres. A cette époque aussi, il donna plusieurs études sur un sujet qui devait rester son thème favori — les anciens dramaturges anglais. Ces travaux ne l'enrichissaient guère, mais il était courageux et plein de confiance. En 1843, il entreprit avec un ami de lancer un nouveau magazine. TJie Pioneer, qui eut trois numéros plus orthodoxes encore que The Dial, et laissa ses directeurs embarrassés de dettes. Lowell souffrit alors de sérieux troubles visuels, qu'il supporta vaillamment, et cette même année, il publia un volume de Poems qui fut fort remarqué et dénotait un talent plus mûr, encore qu'influencé par Keats.

Peu avant son mariage, Lowell avait terminé son premier livre de prose, Conversations on Some of the Old Poets (1845), œuvre imparfaite encore mais pleine d'idéalisme et de promesses. Evitant le mélange de sentiment et de sentimentalité de son temps, l'auteur sut exprimer avec poésie et clarté ce patriotisme dont il ne se départit pas et qui devait lui valoir le respect de ses concitoyens. Ensuite, il collalîora à un journal anti-esclavagiste de Philadelphie, et il écrivit aussi de nombreux poèmes et articles, surtout pour le Broad^vay Journal, que dirigeaient son ami Briggs et Edgar Poe. La création d'un nouvel organe, le Standard, lui fournit l'occasion de commenter la politique courante, en des articles qui furent un exercice excellent pour son œuvre future de diplomate et d'homme politique indépendant. Bien plus importants pour sa réputation furent les incomparables Biglow Papers, qui commencèrent à paraître dans le Boston Courier du 17 juin 1846. Dans l'intervalle, le jeune couple, revenu à Cambridge, avait repris sa résidence d'Elnnvood, où la vie leur était devenue plus facile à la suite d'un petit héritage. Une fille naquit, à la

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grande joie du père, mais elle lui fut ravie au bout d'un peu [)lus d'un an. Cette joie suivie si tôt de ce chagrin contribuèrent à mûrir profondément l'esprit de I.owell, comme le montrent « The Chaiiirelint^ » cl d'autres poèmes. Une seconde fille vint lui apporter le bonheur une fois encore, et son activité littéraire s'en ressentit aussitôt. Les Bii^Iow Papers furent repris et une seconde série de Poems parut; il écrivit de nombreux articles politiques pour le Standard et des essais littéraires pour de graves et importantes revues. Enfin, 1848 fut son anniis mirabilis, non seulement en lui permettant de profiter de l'esprit et de la sagesse du Rév. Homer Wilbur et des intéressants amis de ce dernier, Hosea Biglow et B. Sawin, Esq., mais aussi en poussant « G. P. Putnam, Broadway », h lui publier .4. Fable for Critics.

L'humoriste capricieux, spirituel et grave, le patriote intrépide, qu'avait si longtemps dérobé aux regards du pu})lick' Lowell s'elTorcant vers la beauté et vers la profondeur, se révélait enfin. Il avait découvert l'aliment littéraire qu'il pouvait le mieux s'assimiler. S'inspirant des humoristes américains qui l'avaient précédé, il place des discours et des jugements politiques dans la bouche des paysans de lu Nouvelle-Angleterre, pris sur le vif et parlant le meilleur dialecte vankee qui ait été noté jus(ju"ici pour le plus grand plaisir du genre humain.

Dans cette preniière suite des Bigloiv Papers triomphent sans contredit l'esprit satirique et la poésie humoristique de l'Amérique, et bien des regards depuis lors se sont tournés anxieusement vers cette œuvre, lorsque la nation parut s'écarter du droit chemin et qu'il n'y eut plus de Lowell pour la ramener par ses railleries.

294 LA PÉniODE LOCALE (1830-1865)

Mais Lowell fit plus encore; il ajouta à la collection de satires anglaises sur les poètes et leur poésie une satire qui n'est guère inférieure à aucune d'entre elles, mais d'un humour qui les dépasse toutes. A parler sincèrement, si la forme métrique, les traits, et jusqu'à un certain point la construction de A Fable for Critics, ne sont pas œuvre purement originale, Lowell a du moins créé un nouveau genre poétique, sorte de combinaison de panégyrique, de satire et de jeu d'esprit des plus étudiés. L'art du satirique n'est pas nouveau qui consiste à couvrir d'éloges choses et gens qu'il aime à seule fin de mieux flétrir ceux qu'il désapprouve, mais il semblerait que Lowell ait eu des intentions plus hautes. Une bonne moitié de son trop long poème n'est qu'un tribut respectueux, bien qu'humoristique, à ses amis, plutôt qu'une satire des rimailleurs recrutés par « Tityrus Griswold m. Comme toutes les satires, bien qu'à un degré moindre, — car Lowell eut la prudence de ne pas nommer la plupart des versificateurs qu'il tourne en ridicule, — bien des pages de ce poème, après deux générations, ont perdu tout le sel qu'elles avaient pour les contemporains de l'auteur.

Les agréables qualités aussi bien que les sérieux mérites des Bii^low Papers et la valeur moindre de la Fable for Critics ne nous feront pas oublier que l'année 1848 fut pour Lowell une date importante; il écrivit, pour paraître à la fin de cette même année, l'une des plus populaires de ses compositions plus strictement poétiques, Tlie Vision of'Sir Lannfal. La morale que préconise cette incursion à la Tennyson dans le domaine du Roi Arthur est assez significative et démocratique pour qu'on s'explique sa popularité; mais certains critiques ont peut-être eu raison de prétendre que le lecteur

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