‹ Littérature américaineChapitre 46 sur 58 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Lu période de près de quinze années qui s'étend depuis le compromis de 1850 jusqu'à la reddition de Lee à Appomatox, est naturellement plus remarquable dans l'histoire politique que dans l'histoire littéraire. En politique, c'est une période d'aveuglement populaire, de répugnance à regarder en lace les faits désagréables, d'arrogance croissante de la part des partisans de l'esclavage et de véhémence de la part des abolitionnistes, aboutissant rapidement, et forcément, h une gigantesque guerre civile de quatre années. Une fois le différend tranché, la république, bien que composée d'éléments discordants, était une nation, non pas unie h vrai dire, mais tendant à le devenir. Dans la littérature d'imaoination, cette période est marquée par la continuation, dans des conditions honorables, de l'œuvre des écrivains que nous avons passés en revue dans les cinq précédents chapitres, et auxquels s'ajoutent deux noms spécialement importants, ceux de Whitman et de Mrs. Stowe. En outre, nous verrons déljuter une quantité de jeunes auteurs au talent réel sinon de premier ordre. Certains

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cronlre eux vivent encore et peut-cire tous sont-ils tro[) rapprochés de nous pour porincttre une critique impartiale.

Mrs. Slowe et \\ liitnian étaient nés tous deux avant 1820 et sont en réalité contemporains des auteurs dont nous venons de parler. Bayard Taylor et ses conlrères, auxquels ce chapitre appartient de droit, sont nés après le début de la période de compromis moral et politique sur l'esclavage. La grossière époque jacksonienne les vit grandir; leurs premières œuvres furent composées au milieu de l'excitation produite par la guerre du Mexique, la découverte de l'or en Californie, le développemenl des chemins de fer et du télégraphe, et la confusion générale, politique et sociale, de la décade [)récédant la guerre civile. Ils furent plongés dans ce grand tourbillon, juste au moment où ils auraient pu mûrir leurs talents par l'étude et la réflexion ; ils furent condamnés à produire leurs principales œuvres dans cet horrible chaos de corruption politique et financière que fut la période de reconstitution. Il n'est pas surprenant que les résultats aient été médiocres.

Mais en dépit de tous leurs désavantages, les nouveaux auteurs rendirent de grands services h la littérature américaine. Ils maintinrent un idéal intellectuel et moral pendant une période de vulgarité générale; ils profitèrent des leçons d'art littéraire que leur offraient des écrivains anglais comme Tennyson et Thackeray; ils aidèrent à des mouvements d'éducation populaire comme la réforme des écoles publiques, l'extension du système des Ivcées, l'établissement du magazine moderne, et furent aidés par eux. Ils mirent à profit les occasions de voyages, et non seulement rapprochèrent l'Europe de l'Amérifjue, mais révélèrent aux Américains les mer-

veilles de leur propre pays. Les auteurs même de cette larmoyante et piéliste littérature d'imagination qui supplanta quelque peu les romans des Bird et des Simms, contribuèrent au développement des ouvrages d'imagination, d'allure locale, si abondants pendant le dernier quart du xix^ siècle.

Le nom de Bavard Taylor suggère aussitôt celui de plusieurs autres poètes pennsvlvaniens, ses amis : George Henry Boker, Thomas Buchanan Read, Richard Henry Stoddard, Edmund Clarence Stedman et Thomas Bailey Aldrich. Ces trois derniers sont nés en Nouvelle-Angleterre, mais, de tout le groupe, seul Aldrich se rattache intimement h cette région, et il vécut même tout d'abord à New York. En d'autres termes, il faut nous attendre à présent à voir les Etats du Centre gagner en importance littéraire et New York devenir, une fois de plus et pour longtemps, à ce qu'il semble, la capitale littéraire du pays. Il faut aussi nous attendre à relater pour le Sud et l'Ouest un plus grand nombre de livres et d'écrivains de renom.

Bâtard Taylor (1825-98) naquit à Kennett Square, Chester County (Pennsylvanie). 11 sortait d'une famille de Quakers et fut élevé, non sans quelque libéralisme, dans les principes de cette secte. Toutefois sa vie fut d'abord aussi quelconque que celle de la généralité des fils de fermiers. Mais il se révolta contre la banalité de cette existence et montra de bonne heure un vif penchant pour la solitude errante; il lut tous les livres qu'il put se procurer et mit à profit son petit bagage d'instruction, écrivant des vers dont il eut la grande joie, à seize ans, de voir paraître quelques-uns dans un journal de Philadelphie. On le plaça en apprentissage chez un imprimeur, où avant la fin de son engagement il fit la con-

naissance de Griswold qui le poussa à publier un volume de poèmes. Le volume parut en 184'j, mais, dans la suite, il lut répudié par son auteur. Alors un désir de voyages s'empara de lui, désir qu'avaient éveillé en lui les Pencillings de Willis et V Hi/perion de Longrellow. Triomphant de diverses difficultés qui auraient rebuté bien des jeunes gens, il paya un dédit pour le temps d'apprentissage qu'il devait encore, s'assura le concours de divers directeurs de journaux qui consentirent à rémunérer ([uelque peu la correspondance qu'il leur promit, alla à tout hasard à Washington se munir d'un passeport, obtint des lettres d'introduction et la bénédiction de Willis et enfin s'embarqua pour l'Angleterre, avec deux jeunes compagnons, en juillet 1844. Il resta absent près de deux ans, apprit l'allemand à Francfort, visita l'Italie, se mêlant à la foule, supportant toutes sortes de privations et écrivant des poèmes et des lettres. A son retour, il s'aperçut que ses braves compatriotes avaient lu ses lettres avec intérêt, ce qui l'encouragea à les rassembler en volume. Views Afoot, or Europe seen with Knapsack and 5/^7//' (1846) eut six éditions dès la première année et valut à son auteur des éloges de Longfellow. Sa fortune semblait faite et elle l'était, mais dans un sens qui lui causa de grands découragements par la suite. Le public qui l'avait trouvé intéressant comme voyageur continua h le considérer comme tel en dépit de ses constants eÛorts pour se faire connaître comme poète et homme de lettres.

Après avoir tenté quelque temps d'éditer un petit journal dans son Etat natal, Taylor chercha fortune à New York, et réussit à entrer à la rédaction de la Trihune, il laquelle il resta attaché pendant le restant de sa vie. Tout en se livrant avec goût au journalisme, qui

lui permettait de combler les lacunes de son éducation, il ne renonça pas a ses ambitions poétiques. En composant ses Ballades Californiennes, Taylor créa un prétexte pour se faire envoyer sur les champs d'or. Les lettres qu'il écrivit à cette occasion obtinrent un nouveau succès, et en 1850 elles parurent en un livre intitulé El Dorado. Avant et après celui-ci, deux autres recueils de poésie lui procurèrent quelques amitiés; un poème récité à Harvard lui valut les compliments d'Emerson ; un prix de poésie qu'il obtint dans un concours institué par Barnum et.fennyLind attira sur lui la colère envieuse des 752 concurrents évincés; mais il n'en demeura pas moins, aux yeux du public, son reporter et son voyageur favoris. Pendant ce temps, sa vie privée prenait une tournure tragique, 11 avait longtemps caressé le projet d'épouser une camarade de classe, Mary Agnew; au moment où il paraissait sur le point de réaliser son rêve, une maladie de poitrine s'empara de sa fiancée. Ils se marièrent en 1850, simplement pour qu'elle pût porter son nom, et deux mois après elle mourut.

Cherchant l'oubli dans les voyages, Taylor quitta l'Amérique en août 1851 et resta absent deux ans et demi: cette période fut marquée principalement par ses aventures en Orient et par les poèmes qui expriment son admiration pour ce pays enchanteur. Ses lettres et ses , relations obtinrent de nouveau les suffrages du public, et h juste titre, car bien que Taylor ne soit ni un profond penseur ni un observateur bien pénétrant, et bien que son enthousiasme ne soit pas sans présenter quelque naïveté, parfois un peu conventionnelle, c'était un cerveau très éveillé, une nature saine et sincère, avec la sensibilité d'un poète. Ses Poems of ihe Orient (1854) sont ses meilleures productions et si, comme les com-

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positions de ce genre, elles paraissent factices, elles dépassent les productions similaires d'autres Américains frappés comme lui du charme de la vie orientale, et elles possèdent des mérites de style et de pensée qui justilient la louange.

De 1850 à 1860, i'aylor entreprit plusieurs voyages et de pénibles tournées de conférences, h la suite desquels les relations qu'il en publia accrurent universellement sa réputation.

La plus grande partie de l'argent qu'il récolta ainsi fut employé à l'acquisition de biens fonciers dans son Etat natal, ce qui lui fut finalement une source d'ennuis. 11 s'était remarié en 1857 avec une admirable compagne, Marie Hansen, qu'il avait rencontrée à Gotha; et plus tard, h Cedarcrttft, ils pratiquèrent une hospitalité généreuse dont s'ofl'ensèrent leurs sobres voisins, qui observaient rigidement une abstinence complète. Tavlor se vengea dans son premier roman, Hannah Tlmrston (1863), qui est une satire du provincialisme américain; mais ce n'était pas là le moyen d'atteindre ses censeurs et il allait bientôt lui-même avoir de pires épreuves à supporter.

A la veille de la guerre, l'activité deTaylor fut multiple. 11 fit une campagne de discours en faveur de la cause de l'Union, fut correspondant de guerre, partit en Russie comme secrétaire du ministre américain, eut l'occasion d'ouvrir les yeux du prince Gortchakof sur le véritable état des affaires en Amérique, ne réussit pas à obtenir le poste de ministre en Russie ou en Perse, puis, toujours agité et infatigable, se mit à écrire des romans. Ilannali Tliurston eut beaucoup de succès — beaucoup plus que n'en méritait l'ouvrage — et un an après il publiait Julin Godfrcj s Forlunes (186'i), récit où se retrouvent

quelques-unes des expériences personnelles de l'auteur Deux autres romans et plusieurs nouvelles complètent l'œuvre de Taylor dans ce genre où il ne montra aucune supériorité.

Mais ses efforts dans le roman n'avaient rien enlevé à Tavlor de ses ambitions poétiques. En 1862, il publia son plaisant Poet's Journal; quatre ans après, sa Picture ofSt. John était jugée par Lowell le poème américain le plus achevé et le mieux soutenu, après la Golden Legend de Longfellow. On u'v rencontre pas autant de puissance d'imagination et de caractérisation que dans Lars (1873), poème pastoral en vers blancs qui se déroule en Norvège et en Pennsylvanie.

C'est dans l'intervalle que se place le véritable succès de Taylor, En 1870 et 1871 parurent les deux parties de sa traduction de Faust, à laquelle il travaillait avec une belle constance depuis 18G3. En 1866, il écrivait à un ami : « Je ne projette rien moins que d'écrire de Faust une version anglaise définitive; cela peut se faire, je le sais, et je prie le ciel d'être l'élu ». Peu de vœux littéraires ont été aussi remarquablement exaucés.

En 1870 et 1871 la santé de Taylor s'affaiblit. Il fit encore des conférences, dont une série h l'Université Cornell, il voyagea et écrivit copieusement; mais néanmoins sa production se ralentit considérablement. Dessoucis financiers l'accablèrent; il abandonna Cedarcroft, ffaonant d'abord New York et de là l'Allemagne, où il réunit des documents pour une vie de Gœthe qui était maintenant son projet favori. Il continua à envoyer une correspondance d'Europe à The Tribune, et, comme s'il n'avait pas suffisamment essayé sa veine poétique, il écrivit en 1872 son ambitieux Masque of the Gods et deux ans après une grande tragédie, The Prophet, dont l'his-

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toiro du Mormonismo formait le fond. Ces deux œuvres lureut de courageux efTorts que ses grands talents sauvèrent du désastre mais que son manque d'autorité retint loin tlu succès. Comme pour contrebalancer ces échecs, au nombre desquels on peut ajouter le drame lyrique Prince Deucnlion, qui parut peu de temps avant sa mort, il composa \es Home Pastorals (1875), qui décrivent fidèlement et non sans charme des types de caractères (juakers qu'il avait pris plaisir à étudier en Pennsylvanie. Même si l'inspiration et le style manquent d'originalité, la simplicité d'une idylle comme « The Quaker Widow » est plus digne de mémoire qu'aucun des efforts les plus consciencieux de Tavlor, comme cette « National Ode » qui lui valut tant d'éloges au centenaire de 1876. Ensuite, il rédigea des manuels d'histoire pour les écoles, accepta d'autres travaux analogues, s'adonna à la critique et s'essaya même à la parodie de poètes populaires. Il eut toutefois la joie d'un renouveau apparent de popularité; et enfin, en février 1878, on lui offrit d'aller représenter les États-Unis en Allemagne. Ce poste lui revenait de droit, tout comme la légation d'Espagne à Irving ou à Lowell. Il fut accueilli cordialement en Allemagne et il se mit h l'œuvre avec ardeur; mais sa santé déclina rapidement et, le 19 décembre 1878, il mourut à Berlin, dans sa bibliothèque. On porta son deuil; on publia ses lettres, ses articles de toutes sortes, ses livres, et, comme nous le rappelle un de ses biographes, le professeur A. H. Smyth, on observa, dans certains cercles de jeunes poètes, une sorte de culte pour sa poésie, dans le genre de ce qui eut lieu pour son ami Sidney Lanier.

Bien que ses nombreuses relations de voyages ne ?n(''ritent pas la blessante épigramme de Park Benjamin laissant entendre que Tavlor avait plus voyagé et moins

retenu qu'aucun autre mortel, leur style et leur substance ne sont pas suffisamment remarquables pour captiver encore le lecteur. Ses romans furent toujours ceux d'un amateur. Ses ambitieux poèmes laissent trop pertinemment sentir l'effort qui présidait à leur composition, et tout l'ensemble de son œuvre poétique dénote, soit dans le sujet, soit dans la construction ou dans le style, l'influence d'autres poètes, Bryant, Shelley ou Tennyson.

A l'exception de Whitman, les poètes qu'il nous reste à étudier paraissent inférieurs à Taylor et mériter moins d'attention que lui. Leur nombre n'est pas surprenant si l'on considère l'expansion de l'instruction et la facilité avec laquelle on a écrit des vers dans le monde entier depuis un demi-siècle. A la fin de la période qui nous occupe, la poésie guerrière fut naturellement abondante. Poètes grands et petits et de nombreux versificateurs en produisirent h foison, sans que la qualité égalât la quantité. Si nous excluons des poètes tels que Whiltier et Lowell, les lauriers du parti de l'Union semblent échoir à Henry Howard Brownell (1820-72), de Connecticut, qui avait révélé déjà des talents poétiques dans un volume paru en 1844, et en montra bien davantage encore dans ses War Lyrics de 1866.

Ses meilleurs poèmes ne sauraient cependant rivaliser avec « Ail Quiet along the Potomac » de Mrs. Etkelinda (« Etliel Lynn ») Beers; avec « Battle Hymn of the Republic » de Mrs. Julia Ward Howe, ou avec « The Old Sergeant » de Byron Forceythc Willson. Et Brownell, pas plus peut-être qu'aucun autre poète de l'Union, ne put trouver cet accent martial qui résonne dans le meilleur des poèmes guerriers de la littérature américaine, « Maryland, my Maryland » de James Ryder Randall. 11 serait malséant de chercher h savoir de quel

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côté se trouve la conviction la plus sincère, mais poiit- »>tre y a-l-il un léger et naturel surcroît d'intensité clans les poèmes où s'expriment l'émotion défiante et le regret de certains poètes du Sud, comme John Kandolph Tiiompson, le Dr. Francis 0. Ticknor, « le Père » Abram J. Ryan, et Mrs. Margaret J. Preston.

Deux amis de Bavard Taylor, également pennsylvaniens, Georges Henry Boker (lS2.'5-90) et Thomas Buchanan Read (1822-72), bien que poètes de tempéraments dillerents, pourront être rapprochés, car tous deux illustrent le développement de la littérature dans les Etats du Centre et tous deux démontrent combien il est difficile pour un poète d'écrire même un vers vraiment durable s'il n'a pu tirer de son pays et de son siècle le meilleur de son inspiration. Boker était né i\ Philadelphie ; riche, très instruit, ayant beaucoup voyagé, il possédait de réels talents poétiques, particulièrement pour la composition dramatique. A la suite d'un volume de poésie paru en 1847, il écrivit une tragédie, Calaynos, qui, en 1849, eut une longue série de représentations à Londres. On joue encore sa Francesca da Riinini, postérieure de quelques années : c'est là une preuve convaincante de ses mérites d'auteur dramatique. Mais cette dernière pièce même, malgré des scènes émouvantes et certains passages en vers libres pleins de vigueur, ne peut se lire sans laisser l'impression que, si les pièces de Shakespeare iont la gloire de la race anglo-saxonne, elles ont exercé une influence des plus néfastes sur les poètes-dramaturges modernes. Parmi les autres drames de Boker qui parurent, en même temps que quelques-uns de ses poèmes, en deux épais volumes (1856), deux peutêtre, Anne Boleyn el Leonor de Cuzman peuvent passer

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322 LA PEKIODE LOCALE (1830-18G5)

pour vraiment bons. Les poèmes contenus dans ces volumes n'ont jamais, pour des motifs difficiles à déterminer, joui de la faveur qu'ils méritent dans la littérature américaine. On a souvent, et à juste titre, cité favorablement certains passages de son trop long poème, « The Ivory Carver » ; un ou deux de ses chants et ballades, entre autres « The Rose of Granada », sont restés connus des amateurs de poésie; mais on ne peut pas dire que la force relative et l'excellence générale de ses vers, particulièrement de ses sonnets, aient jamais joui d'une juste considération. Il continua d'écrire, mais, à son grand chagrin, sans autre profit pour sa réputation que de lui valoir des situations diplomatiques, telles que les légations de Turquie et de Russie. De ses autres publications, on ne remarque qu'un seul poème, « Dirge of a Soldier », composé i» propos de la mort du général Philip Kearny.

La carrière de Thomas Buchanan Read fut essentiellement américaine; si sa poésie l'avait reflétée plus fidèlement, il aurait exercé un attrait plus durable sur les lecteurs. Il naquit dans le Chester County, Pennsylvanie, fut mis en apprentissage chez un tailleur d'où il s'enfuit pour apprendre le métier de cigarier à Philadelphie. En 1837 il se rendit à Cincinnati où, grâce, à la protection d'un sculpteur, de peintre d'enseignes il devint en quelques années peintre de portraits. Il erra çà et là, peignant ce qu'il pouvait et ce qu'il trouvait, et augmentant son pécule par divers autres moyens. Vers l'âge de vingt ans, il commença h écrire des vers pour des journaux de Boston. Puis, après un second séjour à Philadelphie, il ne tarda pas à partir pour l'Italie, où il passa plusieurs années à étudier et à peindre. De nombreux volumes de vers contribuèrent à étendre sa réputation

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eu Amérique et en Aiif^letene, et il {oiitiiiua tle peluche, il rinciiUKiti, à Pliiladelpliie ou ii Home, juscju'ii sa mort prématurée. Faute (.l'instruction, ses talents cependant considérables ne lui permirent d'exceller dans aucune branche de l'art. Bien que sa New Pastoral (1854) mérite une partie des éloges qu'elle reçut pour ses descriptions des mœurs et paysages de Pennsylvanie, ses longs poèmes furent en somme des compositions faciles, de peu d'originalité et de peu de mérite, et ses poésies plus courtes, très nombreuses, sont toujours inspirées par un modèle britannique. Sa renommée repose surtout sur les strophes enflammées de <.( Sheridan's Ride » et sur le beau poème intitulé « Drifting », dans lequel le tempérament artistique de Read se trouva pour une fois eu harmonie avec les impressions ressenties, et parvint à exprimer en des strophes musicales un peu de la beauté et du charme des côtes napolitaines.

Boker et Read, malgré leurs talents, ne purent offrir a leurs compatriotes une poésie qui touchât le cœur populaire. Où ils échouèrent, le Dr. Josiah Gilbert HoUand réussit (1819-1881) ; mais c'est une chose que d'émouvoir la foule et c'en est une autre que de forcer l'attention et la considération des lecteurs érudits et des historiens. Le Dr. HoUand, qui débuta comme médecin dans le Massachusetts et finit comme directeur du Scribner's Monthl;i (aujourd'hui Tlie Centurij), écrivit de longs poèmes, parmi lesquels Bitter Siveet (1858), Kalhrina (1867) et The Mistress of the Mansc (1874) qui, quoique dénués de qualités proprement littéraires, célébraient les vertus de la vie de famille, en des termes si heureux et si agréables qu'ils lui valurent des multitudes d'admirateurs. II donna aussi ii la même classe de lecteurs une foule d'utiles conseils dans des lettres signées

324 LA PÉIÎIODE LOCALE (1830-1865)

« Timotliy Tilcomb », et il sut plaire encore à son public par plusieurs romans inoffensifs.

Deux poètes du Sud, Paul Hamilton Hayne (1830-1886) et Henry Timrod (1829-1867) eurent une existence qui contraste singulièrement avec la vie du Dr. Holland. Tous deux natifs de Charleston, Caroline du Sud, le premier représente la meilleure lignée de l'Etat; le second, fils d'un relieur allemand quelque peu poète, représente une sorte de classe moyenne pas aussi rare dans le Sud qu'on le suppose souvent. Hayne fut à même de poursuivre son instruction avec moins d'interruptions que Timrod, mais les aspirations et la culture générale des deux jeunes gens différaient peu et, au moment de la guerre civile, ils étaient les membres les plus brillants de la petite assemblée littéraire que présidait le romancier Simms. Hayne abandonna le droit pour la littérature et prit la direction du Bussers Mai^azine, lequel, sans pouvoir rivaliser avec l'organe contemporain de Boston et de Cambridge, The Atlantic Montlilij, représentait assez honnêtement le niveau littéraire de Charleston. Timrod développa ses dons poétiques tout en étant précepteur dans une famille de planteurs. Avant que la guerre eût éclaté, Hayne avait publié trois volumes; Timrod, un seul, en 1860, année trop fertile en événenements sinistres pour être favorable à une muse si douce et si délicate. Pendant la guerre, Hayne prit les armes et parvint au grade de colonel. Au cours des hostilités, il compromit gravement sa santé et son foyer lut saccagé ; mais plus tard, en un cottage près d'Augusta, Géorgie, il soutint pendant vingt ans une lutte courageuse contre un destin funeste — publiant plusieui;s autres recueils de vers et quelq.ues4^<ïgTapiîies en prose.

Il n'attclonit jamais à une vraie popularité, mais il eut du uiolus la satisfaction devoir ses tlons reconnus par ses confrères et par certains lecteurs du Nord. Le sort de Timrod fut plus cruel. Ses forces ne lui permirent pas de prendre du service; il fut d'abord correspondant et directeur de journaux, puis attaché au secrétariat d'État, jusqu'à ce que la destruction de Columbia, capitale de l'Etat, le réduisit à une condition voisine de la misère. Sa santé était ruinée, et il mourut dans les tortures de l'esprit et du corps. Les lettres où il fait part à ses amis de sa situation pendant ses dernières années sont parmi les plus pathétiques qui aient jamais été écrites. Ces amis ne purent faire grand'chose pour sa mémoire au milieu de la confusion de la période de reconstruction, mais, en 1873, Hayne édita ses poèmes. Quelques années plus tard, on devait en publier une édition commémorative. Son talent est maintenant reconnu, sinon apprécié h sa juste valeur, par toute l'Amérique.

Des deux poètes, Timrod est le plus remarquable, et bien qu'il lui ait manqué l'occasion de développer son talent et de s'attaquer h des genres très variés, il est probable qu'avec le temps il sera mieux apprécié. Son œuvre manque souvent de maturité, et sans être totalement imitée, on y remarque cependant l'influence deTennyson; un certain souffle l'anime et elle s'élève dans quelques cas jusqu'au ton noble et soutenu. Les jolies strophes descriptives intitulées « Charleston », et celles intitulées « At Magnolia Cemetery », sont destinées à durer aussi longtemps qu'on lira de la poésie américaine. « Cotton Boll », poème de description et d'observation, et tout l'ensemble de son œuvre montrent qu'il fut beaucoup plus qu'un poète d'occasion. Si Hayne, pourtant, nous a légué un ensemble meilleur, et si nombre

de ses poèmes, « The Woodland Phases » entre autres, ne manquent pas d'un certain charme, jamais il n'impose de vive force l'admiration.

Comme une complète antithèse avec ces représentants de la tradition de l'ancien monde se présente Walter, mieux connu sous le nom de Walt Whitman (1819-1891), né h \Yest Hills, dans le territoire de Iluntington, Long Island. Il comptait parmi ses ancêtres des New Englanders et des Hollandais. Pendant l'enfance de Walt, ses parents se retirèrent à Brooklyn, mais le jeune garçon eut maintes fois l'occasion de parcourir Long Island dont les sites merveilleux firent sur son caractère une impression qui se traduisit dans ses œuvres. Après avoir reçu l'instructicui de l'école communale, il entra ii treize ans chez un imprimeur. Trois ou quatre ans plus tard il suivit des cours et commença h écrire pour les journaux; si bien qu'à vingt ans il dirigeait un journal dans sa ville natale. Pendant les douze années qui suivirent, on le trouve à New York, à la fois compositeur et rédacteur dans les journaux, et il se mêlait passionnément, en toute occasion, à la foule de la métropole alors en plein et rapide développement. Il utilisait ses loisirs à lier connaissance avec des hommes et des femmes de toutes sortes et de toutes conditions, — prenant continuellement les bateaux-bacs, trinquant avec les conducteurs d'omnibus, fréquentant les théâtres, explorant les usines, les asiles, les hôpitaux et les demeures de ses modestes ai))is. La métropole lui tint avantageusement lieu de collège, tout comme la Tribune l'avait fait jDour Bayard Taylor. Bref, pendant ces quelques années, Whitman se préparait à décrire la vie des foules américaines avec un luxe do détails observés auquel nul autre

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écriviiin n'est jamais jKirvemi. 'l'oul en méditant sur les spectacles auxquels il assistait, il continua les lectures de son enfance — lectures dans lesquelles la Bible, Shakespeare, les Mille et une Nuits et autres ouvrages féconds tenaient le principal rang. Il a confessé qu'il avait été grand amateur de romans; il essaya même, sans grand succès, d'écrire des nouvelles. Mais peut-être la musique eut-elle plus d'iniluence sur lui que les romans qu'il lut, et sa vie au grand air, jointe à son superbe physique, compta plus dans son développement qu'aucune forme de culture esthétique.

En 1847, il dirigeait un journal à Brooklyn. Environ deux ans plus tard, h trente ans, il étendit son champ d'observation en entreprenant une tournée rapide dans le Sud-Ouest. Il dirigea un journal à la Nouvelle Orléans, et il V étudia le peuple, ainsi qu'en toutes les villes où il séjournait, comme il l'avait fait h New York. Puis, par les territoires du Nord-Ouest, qui commençaient h se développer, il revint à Brooklyn où il reprit ses occupations journalistiques, auxquelles il renonça bientôt pour spéculer sur des terrains h bâtir, faire construire et vendre des maisons. Ce fut apparemment tout de suite après ses voyages, vers 1850, que l'idée lui vint de l'œuvre littéraire qui fut le labeur de sa vie. On ne voit pas que des influences aient positivement agi sur lui, quoique, en un sens, on perçoive qu'il ait eu la crovance transcendantaliste en la nécessité d'une nouvelle littérature pour exprimer une nouvelle laçon d'envisager la vie. Les uns affirment, les autres nient qu'Emerson et d'autres New Englanders aient eu sur lui une influence directe, mais il est clair que lorsqu'il s'assimila les aspirations du temps ce fut d'une façon toute personnelle. Il avait gi-andi en parfait accord avec la remuante

et progressive Amérique de l'époque jacksonieune. Il s'était mêlé h sa politique, ii ses spéculations, à son expansion matérielle. L'idéal démocratique, et non la culture spirituelle et intellectuelle, encore moins la culture étrangère qu'importait la Nouvelle-Angleterre, lui semblait être le levain qui devait alléger le pain national, et, au lieu d'agir de haut en bas sur les masses, ce levain devait opérer de bas en haut en gagnant toutes les classes sociales. Du reste, proche encore par sa naissance des premières générations de la République, il n'avait pas perdu cette conviction que les Etats-Unis étaient, par essence divine, l'agent régénérateur du monde.

En outre, la santé parfaite et la vigueur de Whitman, jointes à une insouciance primordiale pour toute notion de péché et pour toute forme religieuse étroite et sectaire, développèrent naturellement son caractère d'Américain se suffisant à lui-même et satisfait de chanter la chanson de son cru, plus ou moins typique, mais personnelle. Il était pratiquement impossible pour un homme de son tempérament et de son degré d'instruction de se faire le coryphée d'aucune des sectes religieuses, nouvelles ou anciennes, qui se disputaient les âmes au temps de sa jeunesse et des premières années de son Age mûr. Mais il lui était, apparemment, tout aussi impossible de ne pas réagir contre les vues étroites de ses contemporains sur le bien et le mal, de ne pas passer d'un extrême à l'autre en sympathisant avec le mal tout comme avec le bien, de ne pas proclamer dogmatiquement une philosophie religieuse de vaste tolérance en harmonie avec la démocratie universelle, de ne pas souligner l'importance primordiale de l'individu, seule raison d'être et seule fin de toute conception religieuse, sociale ou politique, et de ne pas affirmer théoriquement l'éga-

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lité de riiomiue et de la femme, du corps et de l'àme. Il fallait que ce complexe évangile s'olïVît au monde sons une forme littéraire — surtout puisqu'il s'agissait d'opérer de bas en haut — et sous une forme poétique, parce que la plus noble et la plus efficace. Mais la poésie ne devait emprunter ii l'ancien monde son stvle pas plus que son sujet; elle devait éviter les formules reçues et banales. Walt passa réellement beaucoup de temps à les retrancher de ses premiers vers; son message devait s'alTranchir des règles étroites de la métric[ue, couler sans obstacle, être émancipé comme le poète et comme le grand pays, le peuple et le système démocratique de vie et de pensée qu'il voulait célébrer. Telle fut à peu près la genèse des fameuses Leaves of Grass, douze poèmes issus naturellement de l'expérience de leur auteur comme autant de brins d'herbe surgis de la terre nourricière. Wlîitman, bien entendu, collabora à la composition matérielle du livre, qui parut à Brooklyn, en 1855.

Un tel évangile n'était pas attendu avec impatience par le public qui avait connu la Presidentiad de Pierce. On attend rarement les évangiles et autres innovations, surtout en littérature. Plusieurs passages, aujourd'hui célèbres, traitaient de sujets délicats avec une liberté caractéristique. Le ton recherché de l'ouvrage, les énumérations de catalogue, la nouveauté des rythmes sulfisaient déjà à étonner et à scandaliser à peu près tous les rares lecteurs. Son optimisme poussé à l'extrême et son ultra-catholicisme auraient suffi à exaspérer déjà le public à cette époque de ténèbres et de désaccord. Cependant, — quoique, ne s'étant pas vendu, il n'ait eu par suite aucun effet réel sur l'époque, — ce fut un bien que Lea^'es of Grass ait été écrit à ce moment. Cette œuvre représentait, crûment si l'on veut, la vitalité et

la foi des foules qui quelques années plus tard prirent les armes dans le Xord, dans le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest. Mais les critiques ne virent que ce qu'il y avait, d'après eux, d'insolite, de bizarre, d'égoïste, de tapageur, de grotesque, de hasardeux dans le livre, et ils condamnèrent Whitman incontinent. Celui-ci, virilement, poursuivit sa carrière sans se troubler; Emerson et Thoreau firent preuve de noblesse en l'encourageant dans sa résolution « de persévérer à son idée dans son entreprise poétique et de l'achever du mieux qu'il le pourrait ». En 1856, une seconde édition, ou plutôt une extension des Leaves, comprenant trente-deux poèmes, parut à New York et eut le sort de la précédente. Il fut même question de poursuivre l'auteur; les éditeurs interrompirent la mise en vente. Whitman continua à écrire, travaillant pour vivre et faisant de fréquentes excursions dans la campagne. En 1800, une édition fort augmentée fut imprimée à Boston, dans laquelle les vers les plus risqués étaient groupés sous le titre d' « Enfants d'Adam ». C'est à ce moment qu'Emerson, au cours d'une fameuse promenade, fit posément à Whitman des remontrances sur la franchise excessive avec laquelle il traitait les questions sexuelles. Whitman écouta en silence, confessa quelques années plus tard que les arguments étaient sans réplique, mais fut plus convaincu que jamais que ses vers devaient rester tels quels. Les « Enfants d'Adam » n'ont d'ailleurs pas à être discutés ici : le moment de condamner leur auteur, si ce moment a jamais existé, est passé depuis longtemps. Il n'échappera à aucun de ceux qui étudient sa vie et ses œuvres que W hitman fut parfaitement sincère en estimant que son franc-parler était nécessaire dans l'intérêt même d'une plus haute moralité. Cotte sincérité était inséparable de la mission qu'il

s'était donnée, et ses poèmes les plus honnis, qui n'ont certes jamais causé le moindre dommage à personne, ils aidèrent au contraire à secouer le joug de l'antique pruderie.

La troisième édition valut a Wliitman un petit nombre de fidèles, mais la guerre survint, ses éditeurs firent faillite, et le recueil des Leaves lut de nouveau épuisé. Le poète cessa d'écrire. La part que prit Whitman à la guerre est le plus beau trait de son existence et fournit une preuve évidente que l'amour de l'humanité, si fondamental dans sa poésie, l'était aussi dans son caractère. 11 ne s'engagea pas dans le rang, mais quand son frère fut blessé, en décembre 1862, il se fit ambulancier, prodiguant ses soins tantôt dans les hôpitaux de Washington, tantôt sur les champs de bataille ou dans les camps. Les descriptions de ce qu'il vit et fit, telles qu'on les trouve dans Spécimen Days et dans un volume de lettres posthumes à sa mère, intitulé The Wound- Dresset\ ne sont pas seulement un témoignage durable de son humanité et de sa puissance remarquable d'activité physique, mais encore des documents pleins de vie, presque uniques.

Par suite du surmenage auquel il se soumettait, sa merveilleuse constitution s'altéra pendant l'été de 1864. Remis de sa maladie, il reprit ses fonctions d'infirmier et finalement on lui donna un emploi à l'Administration de l'Intérieur. Peu de temps après, ces fonctions lui furent retirées, à ce que raconte l'histoire, parce que le ministre, Mr. James ilarlan, découvrit, après les heures de bureau, un exemplaire des Leaves of'Grass, alors épuisé, dans un tiroir du pupitre de \\hitman, et qu'ayant lu précisément les poèmes les plus risqués, il jugea que leur auteur n'était pas digne de remplii- un

emploi dans les services publics. L'Attorney Général, Mr. James Speed, eut une autre opinion de l'affaire, du moins une opinion plus en rapport avec le libéralisme de Lincoln, sous le régime duquel tous deux avaient servi, et il accorda à Whitman un poste qui compensait amplement celui qu'il avait perdu. C'est quelques semaines plus tard, en septembre 1865, que parut la brochure dans laquelle, en un langage aussi caustique qu'il était outré et discourtois, William D. O'Connor commentait la mesure du Secrétaire de l'Intérieur et prenait la défense de son ami a the Good Grey Poet », sobriquet que garda finalement Whitman.

L'année suivante, Whitman imprima son volume de poèmes guerriers intitulé Driun Taps. C'est de la description plutôt que du lyrisme. Ce volume ne put du moins servir à renforcer les accusations d'obscurité, d'égoisme et d'obscénité que l'on avait tout d'abord portées contre lui. La poignante et noble élégie sur Lincoln : « When Lilacs last in the Door-yard Bloom'd », y était ajoutée en supplément et elle dut gagner au poète bien des cœurs hostiles. Whitman fut un des hommes les plus convaincus dans sa poursuite de la voie qu'il s'était tracée, et tout en remplissant à Washington ses modestes fonctions d'employé, il jugea bon de réimprimer les Leaves of Grass, en 1867 et en 1871, en y ajoutant chaque fois quelques pièces nouvelles.

En février 1873, une attaque de paralvsie rendit Whitman incapable d'aucun travail, et presque au même moment il perdit sa mère. Il se retira de W^ashington à Camden, New Jersey, avec la perspective de rester toute sa vie invalide et réduit à la misère, un peu du fait du manque de probité de ses éditeurs. Il supporta vaillamment toutes ces épreuves, comme le

POETES ET nOMANCIERS 383

jnouveiit maintes pages des Spécimen Days, remplies d'iudulneiice, de douceur, de l'amour et de la counaissaiice intime de la nature. Celui qui pourrait lire les passages où Whitinan décrit les journées estivales et les nuits étoilées qu'il aimait tant, ou celles qu'il consacre à ses amis en particulier et à l'humanité en général, ou bien ses réflexions sur la mort des grands hommes de son temps, comme Carlyle oL Emerson, sans se sentir pour le moins en présence d'une admirable personnalité, serait certainement dépourvu des qualités que Whitman résume en ce terme favori, « adhesiveness ». Malheureusctnent la majorité des lecteurs effleurent à peine précisément les passages des Leaves of Grass où cette inspiration est le plus abondamment répandue, oubliant ou ignorant que la prose de Whitman contient, parmi tant de naïvetés et de crudités, d'incomparables descriptions de la nature, des élans lyriques d'une émotion superbe, des prophéties et des avertissements adressés il la démocratie, qui méritent d'être placés au rang des meilleures compositions apocalyptiques des temps modernes. Spécimen Days et Démocratie Vistas, comme les poèmes des vingt dernières années de Whitman, dont beaucoup ne sont que de simples Iragments de chanl, ne comptent pas autant, aux yeux de la plupart de ses admirateurs, que l'émotion tumultueuse et le jargon débordant qui caractérisent les Leai>es originales; mais des lecteurs et des critiques, non moins désireux que ces enthousiastes admirateurs de défendre la cause de Whitman contre les railleries irrespectueuses de ses détracteurs, pourront contester ces préférences.

Le nombre de ses disciples et de ses amis ne faisait ^lu'augmentcr et ses œuvres recevaient un accueil plus bienveillant, surtout en (Îrandc-Bretagne et sur le conli-

lient. L'année du centenaire, 1876, fut marquée par une réédition des Leaves of Grass, cette fois en deux volumes, le second comprenant Démocratie Vistas et- d'autres proses, en même temps que des vers plus récents parmi lesquels le beau poème avant pour titre « Passage to India », qui avait été ajouté à la cinquième édition. Peu après, sa santé s'améliora suffisamment pour qu'il pût entreprendre des voyages dans les Etats de l'Ouest et au Canada. En 1881, une septième édition des Leaves of Grass fut suppprimée à Boston, sous la menace d'une action légale. L'année suivante, Philadelphie se montra moins prude et plus hospitalière et, outre les vers, laissa publier les autobiographiques Spécimen Days and Collect. Vers 1885, sa santé faiblit de nouveau, et en 1888 sa fin semblait proche. Se reprenant un peu et cédant aux encouragements de ses amis, il publia un nouveau recueil de vers, Noi'cmher Boughs, et une édition complète de ses œuvres. La célébration de son soixantedixième anniversaire lui apporta des félicitations de tous les coins du monde et lut marquée par une édition à tirage restreint des Leaves, qui comprenait en outre un aperçu autobiographique en prose et les poésies réunies sous le titre de « Sands at Seventy ». Deux ans plus tard, en 1891, parut « Second Annex, Good-bye, my Fancy », et aussi la dixième et dernière édition des Leai^es.

En 1892, ses œuvres complètes en prose furent publiées en même temps que les dernières Leaves, et le 26 mars, le poète à qui des cheveux prématurément gris avaient donné depuis longtemps un air plus patriarcal que ne le comportait son âge, s'éteignit, plongeant ses amis dans le deuil. Depuis sa mort, ses disciples se sont montrés de plus en plus actifs; ils ont fondé

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un organe littéraire et une Association Walt Whitman, outre divers cercles, tandis qu'une formidable littérature de monographies et d'essais germait autour de ses œuvres.

L'historien impartial est forcé d'admettre que presque toute cette admiration que Whitman mit tant d'empressement .H recueillir de son vivant, et qui maintenant provoque tant de sourires ou de railleries, émanait de gens qui n'étaient pas particulièrement qualifiés pour émettre des jugements littéraires et qu'elle était fondée sur des motifs spéciaux; c'est peut-être là une question d'ordre physiologique autant que psychologique. Cependant les fréquentes tentatives faites pour proscrire le whitmanisme comme une forme particulièrement virulente de la décadence moderne semblent quelque peu exagérées. Des hommes très capables et très sains l'ont admiré, tandis que le fait pour ses œuvres de n'avoir pas pénétré au sein des foules qu'elles célébraient ne prouve pas le moins du monde qu'elles aient été purement artificielles. Cela prouve au contraire, et Whitman lui-même parait l'avoir compris, que la littérature démocratique qu'il a ébauchée n'existe pas encore et n'existera de longtemps, si jamais elle existe. Mais cela n'empêche pas Whitman d'avoir bien été sous maints rapports l'organe d'un élément longtemps muet du peuple des Ktats-Unis, et d'avoir su tirer de son contact avec les masses la plupart des articles essentiels de sa profession de foi poétique. Et puis la liberté de style et de rythme de Whitman est-elle un signe de décadence? La culture maladroitement assimilée a souvent eu pour résultat des excentricités de style chez les Américains dont la forte virilité était ii cent lieues de la décadence, alors que les tentatives de rythme libre se rencontrent assez commu-

nément dans les sociétés académiques orthodoxes. Il est évident que Whitman eut le sentiment vigoureux de sa personnalité. Il eût été, sans cela, une extraordinaire exception dans l'Amérique du xix^ siècle. Mais ce sentiment, pas plus que la forme ou la singularité de ses poèmes, ne sont des preuves de décadence, alors que sa prose vient à l'appui de ses vers montrer qu'il fut plus tôt ce que nous appellerons, faute d'une meilleure désignation, un original. Pour la littérature, il représente assez bien cet élément d'action qui fit, de fils de fermiers des rois de l'industrie et de poseurs de rails ou de tailleurs, des Présidents.

Même, comme dans le cas de Whitman, lorsque des êtres sont doués de véritables facultés intellectuelles, leur principale force paraît résider dans leurs émotions. Ce fut la puissance émotive des Leaves ofGrass qui valut à Whitman des amis dévoués. Sa poésie fortifie plutôt qu'elle ne débilite. Elle produit chez le lecteur une révélation de la personnalité, elle développe son patriotisme, élargit le cercle de ses sympathies, purifie son esprit et vivifie son être. Les Leai>es sont pour beaucoup plus qu'on ne pense dans le mouvement actuel de l'Amérique en faveur du sport et de la vie au grand air, et dans le développement de l'idée de la « vie intense ».

A quel rang parmi les écrivains faut-il placer Whitman? C'est la une question à laquelle on ne peut encore répondre en toute assurance. Plus on l'observe et plus on s'aperçoit de l'impossibilité d'en faire une critique adéquate. D'un fouillis de jargon désespérant on tombe sans transition sur un passage de rythme superbe, de l'expression la plus siire et de l'imagination la plus vive. Du chauvinisme en apparence le plus stupide, on passe à l'exposition très sentie des dangers, matériels et spi-

POKTKS ET ROMAXCIEnS 3S7

rituels, de la tlémocratie américaine. En voulant mettre le doigt sur telle ou telle laute du poète et de son œuvre, vous découvrez aussitôt un poème ou un passage cpii vous lorcc il modifier \ulre opinion. Bref, Whitman ne paraît pas seulement meilleur et plus vrai poète que ne veulent bien l'admettre ses censeurs, mais il semble même un trop grand poète pour qu'on le puisse bien comprendre à présent. Il peut être pour certains de ses critiques la souris que l'on voit dans le télescope. Mais que peut-on allirmer, sinon qu'il n'y a qu'un seul instrument d'optique pour apprécier la valeur et l'importance des étoiles du firmament littéraire, et que cet instrument c'est... le Temps?

Cependant si \Vhitman, qu'il soit vraiment grand ou seulement chaotique, semble encore défier toute analyse, il ne peut être mauvais de tenter de définir quelques-uns des mérites ou des défauts de son œuvre que l'on peut du moins apprécier nettement. Il se tourmenta fort peu de la critique acailémique, et ses disciples s'en inquiètent moins encore. Pourtant nul écrivain n'échappe à la classification et il l'analyse et, d'ailleurs, l'auteur d'un vrai mérite n'a pas lieu d'en craindre les résultats.

En ce qui concerne l'évangile ou la philosophie de \Vhitman, il y a peu à ajouter. Ses disciples les plus dévoués reconnaissent que, dans sa poésie, le côté émotif l'emporte sur le côté représentatif, et qu'on trouverait difficilement dans ses œuvres une méthode ordonnée de pensée. Son débit est plus orphique qu'olvmpien. Il défie l'admiration plutôt qu'il ne la sollicite. Il peut Ijrovoquer des « émotions cosmiques », s'adresser aux sentiments universels; il n'est pas, comme les grands poètes, le miroir de son époque. Quoi qu'il en soit, c'est un penseur profond; il sut à un point remarquable

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mettre sa poésie en accord avec la science moderne et fit de louables efforts pour remplir sa mission de barde et de prophète. Il n'est pas certain que son effort ait avorté d'une manière plus insigne que celui de Wordsworth et d'antres poètes qui se sont cru une mission à remplir, et que ce ne soit pas sa poésie plutôt que son évangile, qui l'ait préservé de l'échec. A-t-il réussi dans sa tentative de représenter la société de son temps, comme Balzac? Ce sont là des questions dont l'avenir seul peut décider.

Pour ce qui est de son stvle en général, nous serons également brefs. Whitmau paraît être à la fois la victime et du jargon et du « cant ». Ses énumérations, ses vers traînants, ses locutions étrangères sans à-propos, sont aussi peu spontanés, aussi peu appropriés à ses desseins et sujets que tout le maniérisme des âges de la pédanterie. Ce n'est pas là, nous l'avons dit, qu'à peine un véritable indice de décadence, et d'autre part on ne peut y voir affectation pure et simple. C'est bien plus probablement le résultat d'une pauvreté d'art innée, d'un mélange de véhémence excessive et de culture insuffisante. Il est bon de dire, toutefois, que sur certains lecteurs l'effet produit est une sorte d'hypnotisme et que Whitman, pendant la seconde moitié de son existence, paraît s'en être beaucoup affranchi. Par suite, celui qui aborde Whitman devrait lire les Leaves of Grass en commençant par la fin. Quant à son rvthme libre, il suffit de dire que lui aussi possède un effet hypnotique et qu'il satisfait des oreilles très exercées. Whitman aimait la musique et il y a de la musique dans ses meilleurs vers, qui, sans être absolument métriques, ne sont pas pour cela dépourvus de rvthme. Que les compositions qui utilisent ce rythme soient dignes de porter

POÈTES Kl" lîO.MANCIEllS 339

le nom Je poèmes, cela ne lait pas de cloute, non seulement h cause tle l'intensité de l'émotion et de l'imagination du poète dans sa meilleure manière, mais aussi parce qu'elles ne donnent que rarement l'Impression de la prose. On peut ajoulor que la prose de ^Vhitman a des qualités de rythme dillerentes de celles de ses vers, à supposer que ce soient des vers.

Mais il est temps de quitter cette figure embarrassante dun auteur qui soufFrit autant des louanges eirrénées de ses amis que du dénigrement virulent de ses ennemis. Si nous devons prendre un parti, prenons celui de l'affirmative. Une critique purement négative serait particulièrement dangereuse dans le cas de Whitman, car, ainsi que nous l'avons dit, le poète est assez considérable, son œuvre est assez étendue pour qu'on puisse, suivant le point de vue, les considérer comme un monde ou comme un chaos. 11 faut essayer d'être juste. Par exemple, affirmer que pour Whitman le vulgaire était le sublime, serait détruire toute idée de critique. Si l'on aborde ^Vhitman ou si on le quitte avec une opinion de ce genre, on doit admettre pratiquement qu'un nombre important de ses admirateurs ont adoré en lui Priape qu'ils ont pris pour Apollon. Nous nous abstiendrons de chercher dans les œuvres de Whitman la sublimité, l'humour, la philosophie, la religion nouvelle que d'aucuns y trouvent; mais nous pouvons, en ouvrant les yeux, y découvrir beaucoup d'inspiration et encore plus de puissance sous une forme ou sous une autre, tout en déplorant l'absence de charme, de noble dignité et de bien d'autres qualités désirables, et tout en nous Irritant du manque de forme, de la rudesse, de la crudité, qui, chez lui, caractérisent tant de pages. Certains poèmes comme « The Ox-Tamer », la troisième partie de « Passage to India », « Of that

340 LA PÉKIODE LOCALE (1830-18G5)

Blithe Throat of Thine », « A Clear Midnight », « Out of the Cradle Endlessly Rocking », « On the Beacli at Night », et quantité d'autres, surtout ceux qui ont trait à la mer, seraient de nature, pour un lecteur qui n'arait rien lu de Whitinan, à l'encourager à passer au crible toute la cendre pour découvrir l'or pur.

De 1850 h 1805, rien ne signale un progrès dans la valeur ni dans le nombre des ouvrages d'imagination dus à de jeunes auteurs; mais un changement s'affirme dans la méthode des romanciers et dans les goûts du public. Cooper publia son dernier livre, le plus mauvais peut-être, en 1850, et bien que tous les meilleurs romans d'HaAvthorne aient paru entre cette date et le commencement de la guerre, ainsi que nombre des meilleurs ouvrages du vétéran Simms, la vogue du romantype s'était plus ou moins perdue. Toutefois, en 1854, John Esten Cooke (1830-1886), frère cadet de Philip Cooke et cousin de J. P. Kennedy, publia un roman colonial, The Virginia Comedians, qui semblait lui promettre un bel avenir dans ce genre. Vingt ans plus tard, on le trouve cherchant à utiliser les épisodes de la guerre pour en tirer divers romans émouvants; mais il est obligé de confesser qu'une nouvelle génération d'auteurs a rendu le public indifférent à l'école des vieux romanciers, à laquelle il appartenait lui-même. Le roman à l'ancienne mode ne s'accordait plus guère avec le règne des chemins de fer, des vapeurs fendant l'océan, du télégraphe et des âpres discussions politiques. Immédiatement avant et pendant la guerre, tout ce qui était littérature d'imagination parut décliner, et de jeunes écrivains survinrent, comme « Mark Twain » et Bret Harte qui offrirent h un public nouveau des œuvres d'imagination

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très clideifiites par le sujet et la manière, de celles ({iii avaient charmé la génération précédente.

Cette transformation est due en partie à l'influence de Dickens, de Thackerav et d'autres écrivains anglais, ainsi qu'à celle de Balzac et de divers auteurs du continent. L'année 1850 vit paraître deux ouvrages qu'on lit encore et pour lesquel les lecteurs furent plus nombreux que ceux de la Scarlet Lelter, qui date de la même époque. Ce sont les Rêveries of a Bacheloi\ par Donald G. Mitchell (1822-1908), mieux connu sous le pseudonyme de (( Ik Marvel », et The Wide, Wide World, par « Elizabeth ^Vetherell », pseudonyme de Miss Susan Warner (1819-1885). Ils représentent respectivement un sentimentalisme, une sensiblerie, presque un didactisme piétistes, combinés avec d'heureux tableaux de la vie domestique banale. Miss Warner, originaire de New York, parvint à cette extraordinaire popularité sans doute parce qu'elle exprimait l'émotivité religieuse et la respectabilité sévère de la classe moyenne h son époque. Peut-être n"a-t-on pas oublié complètement les romans que l'auteur écrivit par la suite, Queechy et Tlie Hills of tJie Shaleniuc. The ]Vide, IVide World n'offre aucun intérêt romanesque; le style en est médiocre et l'étude des caractères n'y est nullement profonde.

Des histoires comme The Wide, Wide ]Vo/ld, Uncle Toins Cabin, de Mrs. Stowe, et The Lamplighter^ de Miss Maria S. Cummins (1854), — ce dernier, succès des plus curieusement populaires, l'acontant la vie simple et les aventures d'une orpheline, — peuvent être recommandées par les pasteurs h leurs fidèles comme aliment de l'âme et de l'esprit. Leur ton exalté, larmoyant et piétiste, peut paraître singulièrement ilémodé aujourd'hui, mais elles ont servi ii étendre le troùt du roman

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dans le public, et à préparer le lecteur à se passer du roman de convention.

Ce mouvement vers le réalisme fut une conséquence du changement universel dans le goût littéraire, mais on aurait constaté une modification identique même si l'Amérique s'était trouvée complètement isolée. La fiction banale, émotionnelle, aurait presque nécessairement du se transformer pour répondre aux besoins du public américain. L humour, comme nous le verrons, se transformait également pour revêtir une forme assez voisine du réalisme pittoresque qui dépeint les types et les caractères provinciaux. Le sentiment de la vie de famille, cher aux romanciers américains comme à leurs lecteurs, n'avait pas, il est vrai, manqué dans les vieux romans, mais maintenant les ouvrages populaires d' « Ik Marvel » [Dream Life et les autres) et Prue and 1 de George William Curtis, allaient les présenter sous une forme plus délicate et plus attrayante. Ainsi, quand, vers 1860, un écrivain comme Bayard Taylor veut écrire des romans, il fait instinctivement la satire des mœurs provinciales, retrace ses propres vicissitudes dans le New York littéraire, ou bien dépeint avec maints détails ses voisins de Chester County. De même le Dr. Holmes, dans Elsie Venner, compense ce qu'il y avait de bizarre dans son sujet par une peinture de la vie rurale qui se rapproche plus de l'œuvre d'un réaliste moderne que de celle de romanciers tels que Longfellow.

Si donc la période que nous envisageons ne peut, h part les romans d'IIawthorne, se réclamer que d'un seul grand ouvrage romanesque, Uncle Tonis Cabin, du moins a-t-elle de l'importance au point de vue de l'évolution littéraire. Elle est surtout mémorable parce qu'elle nous fait assister a l'éclosion des meilleures œuvres de

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Mrs. Stowe, et qu'elle comprend deux ailleurs qui connurent le succès au cours de leur brève carrière : Théodore Winthrop et Fitz James O'Brien.

IlAuniET Beecher naquit ii Litchfield, Connecticut, le 14 juin 181 1 — et non 1812 comme on l'indique souvent. Elle était le sixième enfant de Lyman Beecher (1775- 1863), prt'dicateur remarquable qui fut longtemps un pilier du Congréganisme en Nouvelle-Angleterre et dans l'Ouest. L'une des sœurs d'Harriet, Catherine (1800-1878), se consacra h l'éducation et à l'amélioration générale du sort de la femme. L'un de ses frères, Henry Ward (1813-1887), fut le plus fameux prédicateur de son temps. Les services qu'il rendit en Angleterre en contribuant à opérer un revirement du sentiment populaire en faveur de la cause unioniste pendant la guerre civile, sont son plus beau titre de gloire. De toute sa brillante famille, Harriet est celle qui sera le moins oubliée. Elle montra dès son enfance d'exceptionnelles qualités d'esprit et de sentiment. Elle s'adonna de bonne heure à la lecture et, pour elle comme pour tant d'autres, les Mille et Une Nuits furent le livre révélateur. Elle était continuellement dans le cabinet de son père et jetait des regards d'envie sur les énormes volumes de théologie qui devaient lui être utiles plus tard pour TJie Ministers Wooing. Il est assez curieux que le Dr. Beecher ait poussé sa fille à lire Byron. La mort du poète l'alTecta vivement et elle se rappela toujours le sermon que fit son père sur cet événement.

Encore tout enfant, Harriet fut envoyée à l'école que dirigeait sa sœur Catherine, à Hartford; elle y écrivit un drame en vers, dont les quelques exemplaires qui nous restent dénotent une assez remaïquable faculté d'assimilation de ses premières lectures. Comme antidote à la

poésie, on lui donna V Analogjj , de Butler, œuvre avec laquelle elle parvint à se familiariser. En 1825, elle se « convertit », mais quelque temps après elle ressentit une sorte de mélancolie religieuse qui explique en partie l'insistance qu'elle met à parler de la religion dans ses romans. C'est pourtant à ce sentiment religieux, encouragé par les tendances de toute sa famille et en particulier par l'enthousiasme de son père pour l'antiesclavagisme, que nous sommes redevables de h/ Case de Voncle Tom. En 1826, le Dr. Beeclier fut appelé h une paroisse de Boston, où il soutint vaillamment l'orthodoxie contre l'Unitarisme triomphant. Harriet ne fut pas très exposée à l'influence des idées libérales de la cité, car elle passa presque tout son temps h Hartford comme élève et auxiliaire de Catherine. En 1832, son père fut nommé directeur d'un nouveau collège de théoloçrie à Cincinnati; Catherine et Harriet l'accompagnèrent pour y fonder une école. C'est dans cette vivante ville de rOhio qu'Harriet publia son premier ouvrage, une géographie scolaire; elle réunit aussi en volumes des cours et des essais, visita le Kentuckv, assista aux premières émeutes contre les abolitionnistes et enfin s'efforça de consoler un professeur du séminaire qui avait perdu sa femme. Cette entreprise eut pour épilogue, en janvier 1836, le mariage de la jeune (ille avec le Rév. Calvin E. Stowe (1802-1886).

Les années qui suivirent immédiatement son mariage furent partagées entre les soins maternels et domestiques et son travail littéraire, qui consistait surtout en articles de journaux. Des chagrins domestiques survinrent avec de longues absences dues a l'état de santé de l'un et l'autre époux, et aucune œuvre importante ne marque cette période malgré les encouragements que Mr. Stowc ne cessa de

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prodij^uer aux ambitions littéraires de sa femme. Pourtant, on sent, en lisant ses lettres, que la vie et ses épreuves la préparaient admirablement à écrire Uncle Torn et le reste de ses ouvrages. Car non seulement elle étudiait la question de l'esclavage dans le milieu avantageux dune ville frontière, mais elle développait en elle cette tendresse maternelle et cette bienveillance pour tout ce qui touche la femme, sans les(iuelles elle n'eut probablement pas réussi à intéresser une aussi large proportion de ses lecteurs. Son dur apprentissage fut long mais il prit fin après la publication d'un volume d'esquisses intitulé The MayfJoiver, en 1849.

I/annéc suivante le professeur Stowe accepta un poste au Bowdoin Collège, son « Aima Mater », à Brunswick, Maine. Entre temps, Mrs. Stowe augmentait les ressources plutôt modestes de la maisonnée et travaillait au triomphe de la cause qu'elle avait à cœur, en collaborant au nouvel organe anti-esclavagiste, Era, de Washington. En avril 1851, le premier chapitre (['Uncle Toin's Cabin fut envové h ce journal, et durant toute cette année, au milieu des occupations multiples de l'auteur, le récit suivit son cours. Elle n'écrivit pas en premier lieu le début du livre, mais la scène presque finale, — la mort pathétique de Tom. En vraie mère, elle essayait l'elTet de son récit sur ses enfants et leurs larmes l'encouraricaient. Le roman ne fut jfuère lu sous cette forme de feuilleton et ne lui rapporta que trois cents dollars, mais quand le livre parut 1 année suivante, il s'en vendit trois mille exemplaires le premier jour. Il est difficile tle décrire le succès du plus fameux des romans h thèse. En quelques années, en Amérique, en Angleterre et sur le continent, tout le monde l'avait lu. Le nombre des langues dans lesquelles il fut tratluit est phénoménal. Il lut aussitôt

mis au théâtre, et la pièce attira des milliers de spectateurs. Mrs. Stowe passa dès lors d'une obscurité relative à une célébrité presque gênante. Elle fut violemment attaquée par la presse sudiste et vigoureusement soutenue dans tous les coins du monde par les partisans de la liberté. La preuve la plus évidente de l'immense portée du livre nous est donnée par l'adresse monstre des femmes anglaises aux femmes américaines, qui fut couverte par plus d'un demi-million de signatures et reliée en vingt-six volumes in-folio.

L'enthousiasme de ces bonnes âmes peut provoquer le sourire de ceux qui s'attachent h relever les crudités inartistiques de La Case de VOncle Tom, mais un livre qui soulève le monde et devient l'instrument d'une guerre civile et de l'aiFranchissement d'une race asservie peut bien obtenir quelque admiration de la part d'une génération plus avancée.

Mrs. Stowe s'occupa ensuite de rassembler les documents justificatifs dont elle s'était servie pour écrire son livre. Une clef, A Key to Uncle Toni's Cabin, parut en 1853, puis elle partit en Europe où elle fut accueillie avec enthousiasme. De retour h Andover, Massachusetts, car son mari avait accepté une chaire au collège de cette ville, elle lança un appel aux femmes américaines et se dépensa activement pour la cause anti-esclavagiste. Elle écrivit aussi un second ouvrage sur la même question, Dred, a Taie of tlie Great Disinal Sivamp (1856), qui fut aussi populaire qu'elle pouvait le souhaiter. Beaucoup de personnes, à commencer par Harriet Martineau et la reine Victoria, le trouvèrent supérieur à Uncle Torns Cahin. Elles se trompaient sûrement. En 1866, le livre fut rebaptisé Niiia Gordon, titre qui ne valait pas mieux que Je premier, auquel revint plus tard Mrs. Stowe.

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I^e héros, Dred, esclave, prophète et hors lu loi, u'apparaît que fort tardivement dans l'histoire et par suite l'intérêt se fixe mal sur lui, tandis que la coquette héroïne meurt bien avant la fin du livre, emportant avec elle une part de l'intérêt. En d'autres termes, les fautes de construction déjà sulfisamment visibles dans Uncle Tom sont pires encore dans le développement prolixe de Dred.

Après Dred, Mrs. Stowe retourna en Europe; une grande tristesse l'attendait h son retour : son fils aîné, qui venait de commencer ses études, se noya. Elle se remit à l'œuvre cependant et vers la fin de 1850 commença, dans Y Atlantic MontJily , la publication d'un excellent roman, fort goûté, sur la vie coloniale, The Minister's Wooinif. Lowell, qui dirigeait alors le magazine, prédit que la réputation de l'auteur reposerait surtout sur ce nouvel ouvrage. Si cette prédiction se vérifie, la réputation de Mrs. Stowe sera réduite alors ii de si petites proportions que peu importe sur quoi elle repose. T/ie Ministères ]Vooi/ii^, qui rclrace la vie, à Newport, du célèbre Dr. Samuel Hopkiiis, théologien et adversaire de l'esclavage, est, en tant qu'œuvre d'art, meilleur que The Uncle Tontes Cabin: mais celui-ci a une certaine ffrandeur d'émotion, alors que ni The Ministers Wooing ni aucun des ouvrages suivants de Mrs. Stowe ne sont véritablement grands à aucun titre.

Un voyage en Europe suggéra à Mrs. Stowe l'idée à^Ai^nes of Sorrento qui, avec The Pearl of Orrs Island, fut publié alors que la guerre battait son plein. Au cours de ces quatre années terribles, Mrs. Stowe trouva le temps de rédiger des récits pour les enfants. Le professeur Stowe ayant résigné ses fonctions en 1863, la famille s'établit définitivement à Hartford. Après la guerre, ils firent l'acquisition d'une maison d'hiver en

Floride et rexcellente femme ne ménagea pas sa bienveillante activité au profit de ce Sud qui l'avait accusée de trahison. L'ouvrage le plus important qu'elle écrivit à cette époque est l'un de ceux que l'on place quelquefois en tète de ses œuvres, Oldtown Folks (1869). D'une construction moins serrée que The Ministei-'s Wooing, ce livre ofFre cependant un meilleur tableau de la Nouvelle- Angleterre d'autrefois, et il est digne de figurer parmi les meilleures œuvres réalistes modernes. Pink and WJiite Tyranny (1871) et d'autres romans traitant d'une société plus récente supporteraient difficilement la critique. Comme son amie George Eliot, Mrs. Stowe réussissait infiniment mieux quand elle composait d'après les souvenirs de son enfance que lorsqu'elle essayait d'analvser et de dépeindre la société complexe qui l'entourait. Elle mourut le 1^" juillet 1897, ayant su parfaitement allier les exigences de son rôle public avec les vertus d'une mère de famille excellente et d'une femme simple et modeste. La seule ombre de sa longue carrière — la publication de Lndy Byron Vitidicated (1869) — eut pour cause un élan de loyauté envers son amie Lady Bvron, avec qui elle s'était liée lors de son premier voyage en Europe, et un défaut de jugement plutôt qu'une absence totale de justice et de discrétion.

Oubliant, en même temps que ce faux pas, ses relations de voyage, ses vers religieux, ses esquisses, ses romans de jeunesse et même la plupart de ses meilleurs romans, le monde païaît décidé à ne voir en Mrs. Stowe que la femme qui écrivit Uncle Toins Cahin. En ce cas, comme dans tant d'autres, cette décision quasi unanime semble la meilleure à adopter pour la critique. Mrs. Stowe reste l'auteur d'un seul grand ouvrage.

Il suliit certes dopposer Mrs. Stowe à Jane Ans-

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ten, il George Eliol et à George Sancl pour se convaincre (jircUe ne fut pas un auteur éminent. Son art manque de sùrelé; son intelligence n'est pas suffisamment puissante et profonde, son talent n'a pas tonte la souplesse et la richesse désirables. Ces défauts de l'auteur sont sensibles dans son chef-d'œuvre même ; mais UncJc 7^oni\s Cdbin est animé d'un soufHe généreux et irrésistible, et le livre qui conserve ce souffle au bout de cinquante ans est un beau livre. Le critique ne peut mieux faire que d'imiter George Sand quand elle analysa l'ouvrage à son apparition — ne pas parler de ses défauts et affirmer ses qualités indiscutables de sincérité et d'émotion.

Ces ([ualités se rencontrent en abondance chez Theo- DouE \ViNTHiu)P fl828-i8Gi), dans sa vie surtout et à un dearé moindre dans ses œuvres à moitié oubliées. Il appartenait à l'historique famille des ^Yinthrop et naquit h New Haven, Connecticut. Etant allié par sa mère aux Dwight et aux Woolsey, il alla tout naturellement étudier il Yale où il prit ses grades en 1848. Une bourse supplémentaire lui permit d'y rester un an de plus. Il passa en Europe, pour aflermir sa santé, les deux années qui suivirent. Après avoir été quelque temps répétiteur, il obtint un emploi ii la Pacific Steamship Line et fut détaché ii Panama. En 1853, il visita la Californie et rOregon et revint ii travers le Far- West jusqu'il New York. 11 fut ensuite inspecteur dans l'isthme de Panama, après quoi il se mit ii étudier le droit, et, en 1855, fut admis au barreau de New York. La littérature l'attirait plus, cependant, que les codes ou la politique, et il travailla avec confiance ii des romans et a des esquisses, mais, il cause sans doute de leur caractère peu conventionnel, aucun éditeur ne s'en montra curieux. Au début

de la guerre, il s'enrôla dans le 7* régiment de New York qu'il accompagna h Washington. A la demande de Lowell, qui avait déjà accepté de lui un court roman : Loçe and Skales, il envoya à V Atlantic Monthly une relation de cette marche; ces pages séduisirent un public surexcité et assurèrent à Winthrop une réputation que sa mort prématurée sur le champ de bataille ne fit qu'accroître. Nommé secrétaire militaire du rjénéral B. F. Butler, il prit part comme major à la bataille de Great Bethel, le iO juin 1861. Pendant qu'il rassemblait ses hommes, une balle l'atteignit au cœur sur le sol de l'Etat qu'il venait de décrire en termes trop méprisants. Trouvant le moment propice pour publier des œuvres que leur auteur avait si soigneusement composées et revues, son ami George William Curtis fit paraître, h l'automne de 1861, un roman, Cecil Dreeine, qu'il avait fait précéder d'une notice biographique. Un second roman de valeur supérieure, John Brent, parut au début de 1862; un troisième, Edwin Brothertoft, un fulminant récit de la Révolution, fut lancé l'été de la même année. Deux volumes d'études, The Canoë and the Saddie et Life in the Open Air suivirent de près, et ces cinq ouvrages eurent de nombreux lecteurs. Plus de vingt ans après, sa biographie, accompagnée d'un recueil de ses poèmes, lut publiée par les soins de sa sœur, mais le volume, qui n'est d'ailleurs pas dépourvu de tout intérêt, n'eut qu'un succès médiocre.

Winthrop était aux yeux de ses amis une personnalité attirante. Comme auteur, il alliait la culture à l'expérience de la vie; il fut brillant à l'excès, débordant et énergique jusqu'à la fatigue, naturel jusqu'à paraître vulgaire. Il exprima, dans John Brent, l'indomptable indépendance du Far West, qu'il avait exploré, et fit de

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son roman, en ilrpit tle nombreuses lautes de style et de composition, un livre pour tous ceux qui aiment ce que Ton est convenu d'appeler « une histoire tapageuse ». Certains lecteurs, à l'instar du professeur John Nichol, découvriront dans CeciL Dreeme la touche d'un talent original. D'autres verront plutôt dans ce roman peu réel, avec son héroïne déguisée en homme, son cvnique gredin, son invraisemblable complot mystérieux, une preuve que si Winthrop lut un véritable Américain d'un type assez, nouveau et original, il lut incapable de s'affranchir tlos entraves d'une observation conventionnelle.

Fitz James O'Brien a laissé sa trace dans l'histoire de la littérature américaine par son intéressante personnalité et par l'attrait de ses œuvres romanesques, en prose et en vers. On le rattache tout naturellement au groupe brillant des journalistes et poètes irlandais d'Amérique, auquel appartenaient Charles G. Halpine et John Boyle O'Reilly. Né dans le comté de Limerick, vers 1828, il fit ses études à l'Université de Dublin et, h la suite d'un héritage, vint à Londres. Là, il s'adonna au journalisme, puis, en 1852, alla chercher fortune en Amérique. Il collabora à l'éphémère La/itern de John Brougham et aux revues hebdomadaires et mensuelles de Harper. Deux de ses nouvelles causèrent quelque surprise aux premiers lecteurs de V Atlantic Montlily, et les jeunes confrères qu'il groupa à ses côtés, le poète George Arnold et le directeur de VAtlantic, William Winter, poète et critique, furent parfaitement fondés à voir en lui les promesses du génie. Mais avec ses mœurs de bohème, il eut tôt fait de perdre sa belle mine et son élégance d'homme i» la mode. Il ne perdit cependant ni son talent ni son esprit, pas plus que sa dignité d'homme, car, dès que la guerre eut éclaté, il se trouva au

premier rang avec le même zèle que Winthrop, et le même sort. Sa grande bravoure lui avait mérité les éloges du général Mcllellan, mais il fut blessé dans une charge de cavalerie et mourut après de longues souffrances, le 6 avril 1862. Dix-neuf ans plus tard, William Winter rassembla ses meilleurs romans et poèmes en un volume qui ne reçut pas l'accueil qu'il méritait.

Si même O'Brien n'avait écrit que les quarante et quelques poèmes choisis parAVinter, le talent qu'ils révélaient lui eût mérité de durables éloges. O'Brien, fut un poète secondaire tout aussi doué qu'aucun de ceux que nous avons eu l'occasion de citer jusqu'ici, et il fut encore * l'auteur de contes remarquablement ingénieux. Des treize histoires choisies par un éditeur plutôt scrupuleux, il n'en est guère que deux ou trois qui rentrent dans le commun. Beaucoup se ressentent de l'influence de Poe, et l'une au moins, « The Wondersmith », rappelle fortement Ilawthorne — mais l'originalité d'O'Brien s'y manifeste assez pour permettre de conclure qu'il fut de ceux à qui il ne manque, pour ainsi dire, qu'un peu plus de puissance pour en avoir beaucoup. L'histoire du « Diamond Lens », dans laquelle le lou découvre au microscope une sylphide dans une goutte d'eau et s'en éprend, est souvent louée pour sa conception originale et pour son efî'et intense, mais elle n'est certainement pas plus originale ni plus impressionnante que le fantastique « What ^vas it?» — qui nous fait assister, sans la voir, à une lutte effrayante. O'Brien ne saurait être plus connu qu'il ne l'est h présent, mais son nom échappera à l'oubli dans un pays qui de jour en jour honore davantage Poe et Hawthorne.

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