BROWNING. - HERVE RIEL
« avez du roi sauvé les vaisseaux. Dites vous-même " votre réconipense. Vrai, notre soleil était près de « Téclipse. Demandez tout ce que vous voudrez ; la « France Testera encore votre débitrice. Demandez « à souhait de cœur, vous Taurez, ou je ne me « nomme plus Damfre ville. »
« Alors un rayon de gaieté éclata sur la bouche barbue qui parlait, tandis que le cœur honnête souriait dans ces veux francs au bleu breton.
« Puisqu'il faut à toute force que je dise mon mot, •< puisque ma besogne à bord est faite, puisque de « la route de Saint-Malo à la pointe du Groisic, qu'y « a-t-il ? rien qu'une course, — puisque demander « et obtenir ne sont qu'un, eh bien ! — puisque « les autres vont à terre, — eh bienî... un bon « plein congé, un permis d'aller voir ma femme, « que j'appelle la belle Aurore! »
« Voilà tout ce qu'il voulait et tout ce qu'il eut ; rien de plus.
« Perdus tous deux, le nom et l'exploit I Pas un pilier, pas un poteau qui, dans son Groisic, fasse revivre la belle chose qu'il fit. Pas une figure barbouillée de blanc et de noir, sur un simple bateau de pêcheur, en souvenir de l'homme sans qui
260 ESSAIS DE LrTTÉHATURE ANGLAISE
.s'engloutissait tout ce que la France sauva du combat où TAngleterre avait vaincu. Allez à Paris : cherchez, rangée après rangée, tous ces héros jetés pêle-mêle sur le Louvre, de front et de côté. Oh ! vous chercherez longtemps, longtemps, avant de tomber sur Hervé Riel.
« Eh bien! alors, faute de mieux, Hervé Riel, accepte mes vers. Reviens dans mes vers, Hervé Riel, une fois encore sauver l'escadre, honorer la France et aimer ta femme, la belle Aurore ! »
Histoire ou légende ?
M. Furnivall, à qui je m'adressai, eut Tobligeance de me fournir les sources du récit.
Browning passe souvent Tété au Groisic, la patrie de Hervé Riel, charmante petite ville d eau à Fembouchure de la Loire. Il a étudié en curieux l'histoire de la petite ville; il lui devait, il y a trois ans encore, un joli poème, les Deux poètes du Croisic, inspiré par une des plus piquantes anecdotes littéraires du dix-huitième siècle *. C'est au
1. Ua poète du cru, Desforges-Maillard, a^ait iDutilemenl assiégé de ses poésies le Mercure de Paris. Sa sœur imagina de les envoyer, écrites de sa main de femme et signées « mademoiselle Malcrais de la Vigne» : elles firent aussitôt fureur, M}^^ Malcrais fut saluée dixième Muse et eut les honneurs d*un madrigal de Voltaire. Le frère croit que c'est à sod génie que revient tout Thonneur ; il accourt à Paris pour se
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Groisic qu'il découvrit Hervé Riel, non dans la tradition populaire, qui ne le connaît pas, mais dans un livre déjà ancien, la Promenade au Croisic, de Gustave Grandpré *. Grandpré lui-même a puisé dans un livre du commencement du siècle, le Voyage n Madagascar, d'Alexis Rochon, qui est jusqu'ici la source première pour Thistoire de Hervé Riel.
En 1783, M. le marquis de Pire avait soumis aux Etats de Bretagne un projet tendant à perfectionner ia navigation de cette province et à faire de Saint- Malo un port de guerre. Le savant voyageur Alexis Rochon* fut chargé d'examiner son plan et parcourut à cet effet toute la Bretagne. Au cours de l'enquête à laquelle il se livra, il découvrit l'histoire de Hervé Riel. Il la raconte incidemment dans son Voyage à Madagascar ^ :
« Nous étions, dit-il, Borda, Coulomb, Bavre et moi, commissaires nommés par le gouvernement pour examiner un grand projet d'établissement maritime àPort-Malo, où il nous fallut sonder toute la rade et examiner avec attention les différents mouillages et les passes pour y arriver, et rechercher dans l'histoire de la marine et dans la vie du maré-
faire reconnaître et le voilà replongé à tout jamais daas sou néant.