I. Renseignements de fait
1° Date des in-quarlos * : ceci donne la date extrême, en descendant, de la pièce publiée; on a une édition de Kintj Lear datée de 1608; donc, JCinr/ Lear a été au plus tard composé en 1608. L'on sait de cette façon que Romeo est une des premières pièces de Shakespeare, car l'on en a une contrefaçon dès 1597 ; que Hamlnt existait déjà en 1603^.
\. On appelle ainsi, d'aprAs leur format, les éditions isolées des pièces de Shakespeare. Les in-folios sont les éditions complètes publiées après sa mort (1623, 1632, 1664, 1685).
2. Voici, avec la date de leur publication, les in-quartos qiw Ton possède:
1593. Venus and Adonis. - 1600. Midsummer NighVs
1594. Lucrèce. Dream.
[Contention (2 Henry VI). J Mcrchant of Venice.
[A Shrew.] Mucli AdoaboutNothin^.
[1595. True Tragedy (3 lion- Titus Andronicus.
ry VF).] Henry V.
1597. Romeo and Juliet. 1602. Merry Wives of Windsor. Richard H; 1603. Hamlet.
Richard III. 1608. Lear.
1598. 1 Henry IV. 1609. Sonnets.
Love's Labours Lost. Troilus and Cressida.
1599. Passionate Pilgiini. ♦ Pericles.
1600. 2 Henry IV. [1622. Othello.]
Mais toutes ces iiiècos, bien entendu, peuvent être d»*
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2° Témoignage direct ou indirect des contemporains : Macbeth et le Conte d'une nuit d'hiver existaient déjà en 1611 ; car un docteur Simon Forman, dont on possède le journal, rend compte de la représentation de Macbeth à la date du 20 avril 1611 *, et du Winters Taie h la date du 15 mai 1611. Henry VIII date au moins de 1613, caries chroniques du temps disent que le théâtre le Globe brûla en juin 1613, pendant la représentation de Henry VIII.
Dans cet ordre de documents, le plus important est un passage du Palladis Tamia de François Mères S qui, à la date de 1598, énumérant les principaux chefs-d'œuvre de Shakespeare, donne, pour
beaucoup antérieures à la première éditlou. Ainsi Titus Aridronicus, publié seulement eu 1600, est la première pièce «le Shakespeare; il est donc antérieur de plus de dix ans à la première édition connue. Restent dix-huit pièces qui u'ont été publiées qu'après sa mort ; Comedy of Errors, Two Gentlemen of Verona, 2 et 3 Henry P7, King John, Taming ofthe Shrew, As You Like It, TuyelfthlSight, AlVs Well that Ends Well, Measure for Measure, Julius Cœsar, Othello, Macbeth, Antony and Cleopati^a, Coriolanus, Timon, Cymbeline, Tempest. Trois au moins de ces pièces sont citées par Mères en 1598. (Voir page suivante.) L'in-quarto d'Othello est postérieur à la mort de Shakespeare. Les trois pièces intitulées Contentiony A Shj^ew, True Tragedy,ïïe sont pas de Shakespeare, mais ils les a remaniées dans la seconde partie de Uenry T/, dans Taming of the Shrew et dans la troisième partie de Henry VI.
.1. Voir page 87, note 1.
2. Essai de critique littéraire où Mères compare les poètes anglais aux classiques et aux Italiens.
a ESSAIS DE LITTÉRATURE ANGLAISE
la Comédie : Les deux gentilshommes de Vérone, la Comédie des erreurs, Peine$ d^ amour perdues^ Peines d* amour gagnées , le Rêve d^une nuit d^été, le Marchand de Venise; et pour la Tragédie :
Richard JI, Richard II/, Henry IV ^ le Roi Jean, Titus Andronicus et Roméo et Juliette *.
Dans la même classe de renseignements rentrent, quand elles sont évidentes, les imitations ou les allusions faites par des contemporains. Ainsi la seconde partie de Henry /Fest au plus tard de 1599 ; car, à cette date, son juge de paix Silence est cité dans le Every Man out of his Humour de Ben Jonson^; de même Jules César est au plus tard de 1601; car, à cette date, une pièce de Weever, The Mirror of Martyrs, contient une allusion évidente aux deux discours que Shakespeare prête à Brutus et Antoine.
3® Indications historiques contenues dans la pièce
1. « As Plaatus and Seneca are accounted the beat for Comedy and Tragedy among the Latines, so Shakespeare among the Englîsh is the most excellent in both kinds for the stage: for Comedy, witness hi» Gentlemen of Verona, his Errors, his Love Labours Lost, his Love Labours Wonne, his Midsummers Night Dreame, and his Merchant of Venice ; for Tragedy, his Richard the 2, Hichard the 3, Henry the 4, King John, Titus Andronicus, and his Romeo and Juliet. >> Love Labours wonne est probablement la même pièce que Airs well that ends welL
2. Le premier quarto est de 1600. Mères cite Henry IV en 1598 ; mais rien ne prouve qu'il entende par là les deux parties.
SHAKESPEARE i:i
elle-même. Dans la Comédie des Erreurs, Dromio compare une grosse fille de cuisine au globe de hi terre : « Dans quelle partie de son corps est la France? » demande Antipholus; Dromio répond, en jouant sur le double sens du son de hair: « In her forehead... making war against her hair », c'està-dire : « Dans le front, en guerre contre ses cheveux >> ou'« contre VhéHtier légitime^ ». La lutte d»3 la ligue contre Henri de Navarre, Théritier légitime de la couronne de France, dura du mois d'août 1589 au mois de février 1594 ; c'est donc entre ces deux dates que doit se placer la composition de la comédie. Les héros de Lovées Lahour's Lost sont Henri de Navarre, le maréchal de Biron, le duc de Longueville et le duc de Mayenne». La pièce est donc antérieure à Tavènement de Henri IV, 1594; peutêtre même antérieure à 1589, *car elle ne contient aucune allusion aux luttes politiques du Béarnais*.
As You Like It n'est pas antérieur à 1598, car il contient une citation du Hero and Leander de Marlowe, qui fut publié cette année JJTin^ Zear n'est pas antérieur à 1603, car les noms de démons qui s'y
2. Ferdinand, Kiag of Navarre; Longaville, Biron, Lord Dumaine. — (S. L. Lee, dans le Gentleman's Magazine, octobre 1880.)
3. C'est une fantaisie d'une ironie spirituelle sur les mœurs du Vert-Galant; il a transformé sa cour en académie d'études : de trois ans, nulle dame n'y pourra entrer.
trouvent cités sont tirés d'un livre publié en 1603 *. La Tempête contient une traduction presque littérale d'un passage de Montaigne ^ : Shakespeare connut Montaigne par la traduction de Florio qui parut en 1603^; la Tempête n'est donc point non plus antérieure à 1603.
IL Renseignements de forme.
Si Ton ne connaissait pas la date des œuvres de Victor Hugo, il suffirait d'un coup d'oeil pour reconnaître à la seule structure du vers que les Ballades et la Légende des Siècles n'appartiennent pas à la même période, et que celle-ci est de beaucoup postérieure à celles-là. Le vers de Shakespeare offre un critérium du même ordre.
Le rythme de la tragédie était primitivement le coVplet rimé (deux vers de dix syllabes rimant ensemble). La pensée dramatique, emprisonnée dans ce cadre étroit et monotone, condamnée à une symétrie qui n'est point dans la vérité de la nature,
1. Dans le programme d'une fête donnée en 1594 par le roi Jacques d'Ecosse devait paraître un lion apprivoisé attelé à un char; le roi Jacques, prudent de sa nature, s'y opposa, disant que cela effrayerait les dames (it would affright the ladies). Le traita passé dans le Rêve (Vune Nuit d'été (1,2^12), ce qui confirme les raisons qui placent la pièc?e vers 1594 ou 1595. {Revue critique, 1877, II, 49.)
2. Acte II, scène 1, 146 et suite, traduit de Montaigne, livre I, ch. 30. *
3. John Florio, TransL inio Engtish ofthe Essays ofMichael, lord of Montaigne f 1603, fol.
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perdait nécessairement la liberté, la spontanéité, la variété et l'élan de la vie.
Avec Marlowe le vers blanc devient définitivement le vers du drame désormais affranchi*, le vers rimé restant réservé à la langue de la fantaisie, de l'élégie, de l'ode, du poème didactique et des genres de convention. Le vers blanc dans Marlowe et dans les premières pièces de Shakespeare ne diffère d'ailleurs du rythme ancien que par l'absence de la rime : tout finit au cinquième accent, le sens et le vers *.
1. Voir plus haut, page 7. Marlowe n'est pas l'inventeur du vers blanc; c'est lord Surrey qui le créa, à l'imitation du vers italien, dans sa traduction partielle de l'Enéide (1557); Sackville l'employa en 1561 dans son Gorboduc; mais c'est Marlowe qui le fit triompher et en rendit l'ussag»» universel dans le drame.
2. Exemple: Tamerlan, voyant venir la mort, s'écrie (so- <*onde partie, V, 3):
What dnring god torments my body thus. And seeks to conquer mighty Tuniburlaino?
Shall sirknoss provc mo now to be a man, Tliat hâve been term'd the terror of tho wnrld ? Techelles and the rest, corne, take your sword.«. Ând threaten him whose hand afflicts my soûl : Corne, let us march against the pi>wers of lieaven. And set blark streainera in the (irmanient, To signify the slaughter of the gods.
Ah, fi'icnds, what shall I do ? I cannot stand. Corne, carry me to war against the gods, That thus envy the health of Tamburlaine.
See, whcre my slave, the ugly monster Doatli, Shaking and quivering, pale and wan for fenr, Stands aiming at me with his murdering dart, Who flicM away at every glanre I gîve, And, when I look away, cornes stealing on I —
irt ESSAIS DE LITTÉRATURE ANGLAISE
Le progrès de la langue poétique dans Shakespeare consiste à transformer ce vers, qui est encore le vers musical, en vers absolument draihatique. Il y arrive: !• en fondant les rers par l'enjambement ; ^ en les prolongeant par une syllabe non accentuée, — double réforme qui donne à sa langue poétique toute la variété de la parole vivante. De la symétrie artificielle de Tancien rythme il ne reste qu'une habitude d'harmonie qui n'a plus de sacrifice à imposer à la vérité et à la nature.
i° Enjambement. — Dans les premières pièces de Shakespeare, le rythme dominant et presque exclusif est celui du vers à pause finale (end-stopt Unes, ou end'-pause Unes) et le nombre de vers qui enjambent (run-on Unes ou unstopt Unes) est infiniment petit. Cette proportion va sans cesse en diminuant au profit de l'enjambement : danç les premières pièces il n'y a qu'un enjambement pour dix vers réguliers fdans Love' s Labour's Lost, un pour dix-huit); dans les dernières il y en a en moyenne un sur trois*.
Villain, away, and hie thce to the fleld! I and mine Rrmy corne to load thy back With souIs of thousand mangled carcasea. <— Look, where he goes! bot, see, be conies again, Because I stay ! Tecbelles, let ut marcb.
And weary Dealh with bearing soûls to heU.
Mario we n'a guère de double endings (Voir page 29) que dans les vers terminant par un nom propre.