‹ Littérature arabeChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA POÉSIE ANTËISLAHIQUE

Les plus sDcieDDes poésies anté islamiques sont celles qui forment le recueil des sept mo'allaqa, littéralement les 0 suspendues », nom qui leur fut donné beaucoup plus tard par Hammâd er-Ràwiya et d'où est sortie la légende, entièrement fausse d'ailleurs, que ces poèmes, écrits avec de l'encre d'or, étaient suspendus au fameux temple de la Mecque, à la Ka'ba. Celui qui leur a donné ce nom a simplement voulu faire allusion à la place d'honneur qui leur est accordée sur le Parnasse arabe comme un lustre est suspendu au milieu d'une salle ou plutôt comme un collier est suspendu au cou, car on les appelait aussi es-Somoût, « les colliers de perles ». Les poètes dont les chefs-d'œuvre oui eu l'honneur d'être ainsi groupés sont Imrou-oul-Qaïs, Tarafa, Zohéïr, Lébid, Amr ben Koltboum, 'Antara, El-Hàrith ben Hilliza (selon d'autres, les deux derniers sont Nàbigha et A'cha). A cette époque, la qaçtda a déjà trouvé sa forme définitive. D'après les anciennes règles rapportées par Ibn-Qotaîba, l'auteur d'une qaçida devait commencer par mentionner les campements abandonnés; puis il se lamentait, priait

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ses compagnons de s'arrêter, tandis qu'il rappelait le souvenir des habitants partis pour chercher d'autres campements et d'autres aiguades. Il abordait ensuite la partie amoureuse, se plaignait des tourments de la passion et par là attirait sur lui l'attention et l'intérêt ; il racontait ses voyages pénibles et fatigants dans le désert, parlait de la maigreur de sa monture dont il faisait l'éloge et la description. Enfin il terminait par le panégyrique du prince ou du gouverneur à qui il récitait son poème, afin d'obtenir des marques de sa générosité. C'était la récompense qu'attendait l'auteur et dont il vivait.

Cette dernière règle ne s'applique naturellement pas à celui dont les œuvres sont considérées comme les plus anciennes, et que le hasard de la destinée avait fait naitre sur un trône. iHROn-ouL-QAÏs, HondodJ, le roi errant, appartenait à la race de Kinda, race méridionale; ses ancêtres s'étaient créé une principauté dans le Nedjd. Son père Hodjr, qui était sévère, voulut punir son fîls du penchant amoureux qui le possédait, et l'envoya garder, en qualité de berger, ses troupeaux de moutons. La révolte des Beni-Asad mit lin à la vie de Hodjr, et le poète commença une carrière aventureuse, vie de roi détrôné, cherchant les moyens de récupérer le trône paternel, qu'il ne retrouva plus jamais. II finit par se réfugier chez Samuel, prince de Téïma, qui possédait le château d'Ablaq et était de religion juive. Vers l'an 530, l'empereur romain Justinien, qui avait pensé il utiliser ses services contre les Perses qui menaçaient les frontières, l'autorisa à venir le trouver, à la demande du prince de Ghassan, qui commandait pour les Romains la frontière de Syrie; il fit un voyage en poste — la poste des chameaux et des chevaux — jusqu'à Constantinople,

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LA POBSIB ANTB ISLAMIQUE II

OÙ il séjourna longtemps, attendant une place, qui ne venait pas, de la part de l'empereur déjà vieilli. Nommé phylarque de Palestine, il retournait au désert, lorsqu'il mourut à Ancyre, empoisonné, sur l'ordre de l'empereur et d'après la légende, par le don d'un manteau d'honneur, robe de Nessus qui couvrit son corps d'ulcères, pour avoir séduit une princesse. Considéré par Mahomet comme le plus excellent des poètes et leur chef, d'après une tradition, c'est lui qui le premier avait soumis le vers à des règles fixes. Quand on vint lui apprendre la mort de son père, il était occupé à boire du vin et à jouer aux dés; il continua la partie, et ce n'est que quand elle fut finie qu'il s'écria : « Je m'înterdîs le vîn et les femmes jusqu'à ce que j'aie tué cent individus des Béni- Asad, et coupé les cheveux du front, comme trophée, à une centaine d'entre eux. » C'était un esprit fort qui n'hésita pas à jeter, à la tète de l'idole Dhou'l- Khôl osa, dans la ville de Tabâla, les trois flèches du destin, parce que le sort lui interdisait de poursuivre la vengeance de la mort de son père.

A côté du poète-roi, il faut citer, comme créateur de la qaçlda, Mohalhil, dont le surnom a été traduit ordinairement par « le poète subtil », mats il est plus probable que c'est un sobriquet qui lui est resté de ce qu'il a employé, dans un vers, l'expression halkaltou pour dire « j'ai fait écho ». On ne connaît de lui qu'un petit nombre de vers.

Nabigha Dhobtani, d'une tribu originaire des environs de la Mecque, habitait les villes ; on le trouve à Hira, la cité semi-persane, semi-arabe, sous le règne des rois Al-Moundhir 111 et Al-Moundhir IV; cette ville devînt nn centre littéraire d'où la poésie rayonnait sur toute la péninsule. Le successeur de ce dernier, No'man Abou-

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Kabous, se fâcha contre le poète qui avait usé d'une trop grande liberté dans les vers où il flattait la reine; l'exilé alla trouver a Damas les princes rivaux de ceux de Hira, les clients de la cour de Constantinople, les Gbassanides. 'Amr ben Hàrith le reçut fort bien : mais après sa mort il retourna à Hîra et rentra en faveur. Après la mort de son bienfaiteur, il quitta l'entourage de l'usurpateur imposé par les Perses vainqueurs, et rentra dans sa tribu. C'est là qu'il mourut, peu de temps avant que Mahomet, par ses prédications, soulevât l'Arabie. Nâbigha était poète de cour : il se vantait de réserver aux princes l'hommage de ses compositions; mais il faisait un usage grandiose des libéralités que ses flatteries lui attiraient ; présent à toutes les fêtes, il dépensait royalement.

Un poète du désert, par contre, c'était 'Antaba, fils de Cheddâd, dont le nom devait être repris plus tard par les conteurs populaires du Roman tTAnlar pour incarner le type des vertus prêtées aux paladins errants des tribus païennes . Le héros de la tribu d'Abs était mulâtre; fils d'une esclave abyssine, il avait la ièvrc inférieure fendue; il dut à sa valeur personnelle la réputation qu'il acquit comme guerrier et qui lui valut de passer du rang d'esclave à celui de fils reconnu de Cheddâd. Il se trouva mêlé à la terrible guerre suscitée à l'occasion de la rivalité du cheval Dàhis et de la jument Ghabrâ; on sait que la trahison seule empêcha le merveilleux coursier de gagner la course, et que Qaïs, le chef de la tribn d'Abs, pour en tirer vengeance, mena contre ses ennemis une guerre terrible. 'Antara fut le rapsode de ces longs combats. Il chanta la bataille d'El-Farouq, où la bravoure des Absides sauva les femmes de la captivité; il avait juré de ne pas laisser de repos à l'ennemi « aussi longtemps qu'il brandirait une lance ». 'Antara périt en

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combattant la tribu de Taï : il était âgé et n'avait plus la vigueur de ses jeunes ans : on dit qu'il tomba de cheval et ne put se relever à temps. Sa mort fut le signal de la paix et de la fin de cette grande guerre ;* malgré le désir d'Abs de venger son héros et son poète, on racheta, pour le prix de cent chameaux, le meurtre d'un de ses parents, et les poètes célébrèrent la fin de la longue lutte. Il a chanté son amante 'Abla, mais son sujet préféré fut toujours le bon combat. C'est lui qui a dît : « Nous tournoyions comme la meule tourne sur son axe, tandis que nos sabres s'écrasaient sur la tête des combattants. »

Takafa, dont le nom était 'Amr ben el-'Abd, était encore un poète de cour; il vivait dans l'entourage du roi de Hira 'Amr, fils de Hind. Son oncle Motalammis s'appelait Djérir, fils d"Abd-el-Masih (ou d''Abd-el-'Ozza d'après Ibn Qotaïba) ; il fut surnommé Motalammis, u celui qui cherche avec instance », parce que, dans un vers célèbre, il avait parlé de la mouche bleue qui furète. Sa sœur Khirniq était aussi poète. Ingrat et d'esprit léger, Tarafa s'était moqué de son oncle qui avait dans un vers employé une expression impropre. « Ta langue te fera périr, » dit l'oocle. II ne craignit pas de diriger ses moqueries contre le roi lui-même, qui inventa, pour se débarrasser de lui, de l'envoyer en mission en compagnie de son oncle Motalammis auprès du gouverneur de Babréin. Son oncle ouvrit la lettre de créance et vit que le roi ordonnait au gouverneur de le mettre it mort. Pensant que celle qui était entre les mains de son neveu disait la même chose, il lui conseilla de l'ouvrir; Tarafa ne voulut pas rompre le cachet du roi. L'oocle eut peur et s'enfuit en Syrie; Tarafa poursuivit son voyage et fut enterré vivant à son arrivée dans le Babréin . Il est curieux de constater que dans ses vers ii s'est montré plus judi-

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cieux que daos sa conduite, et qu'il est à peu près le seul des anciens poètes chez qui l'on trouve quelques réflexions, quelques maximes ou apophtegmes, tandis que les autres se laissent emporter par leur nature vive, exubérante, mais enfantine.

ZoHÉiR ben Abi-Solmâ, de la tribu de Mouzîna, est avec Imrou-oul-Qaïs et Nâbigha Dhobjànî, l'un des trois grands poètes des tribus arabes. On ne sait lequel des trois l'on préfère ; mais l'on est d'accord pour leur donner la suprématie sur les autres. Il était d'une famille qui possédait le don de la poésie; son beau-père Aus ben Hadjar, ses sœurs Solmâ et El-Khansà, son fils Ka'b le panégyriste de Mahomet, se firent connaître. II avait le caractère d'un moraliste ; ses vers se font remarquer par leur sérieux, leur tendance sentencieuse et didactique. Il estimait peu les louanges, qui ne rendent pas immortel, et surtout les louanges mensongères qu'il évitait; il s'abstenait d'emprunter aux autres poètes des vers pour les insérer parmi les siens, et d'employer des mots difficilement intelligibles. Tel est le jugement porté sur lui par le khalife Omar qui admirait surtout, dans Zohéîr, le soin qu'il avait pris d'éviter l'emploi d'un langage hoûchî, c'est-à-dire inintelligible. On prétend — mais ce n'est probablement qu'une légende, comme il y en a tant à ces époques lointaines — que le prophète Mahomet rencontra le poète Zohéîr, alors âgé de cent ans, et demanda à Dieu de le protéger contre le djinn inspirateur de ses vers. Guerrier lui-même, il quitta brusquement sa tribu à la suite d'une injustice qui lui était faite dans le partage du butin, et se retira dans celle de Ghatafân, où il séjourna depuis lors. Il chanta la pacification qui mit fin à la longue guerre de Dâhis.

Harim, son bienfaiteur, avait juré de lui donner à

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toute occasion, soit qu'il lui adressât des louanges, ou qu'il lui demandât quelque chose, ou simplement qu'il le saluât; Zobéïr fut honteux de recevoir ainsi des esclaves ou des chevaux, de sorte qu'il prit l'habitude, quand il le voyait dans une assemblée, de saluer tout le monde, sauf lui. Ce sont là délicatesses du désert, mœurs empreintes d'une noble rudesse. Plus tard les enfants de Harim diront : « Certes, tes louanges sont belles, mais nos cadeaux l'étaient aussi », et on leur répondra : « Vos dons n'existent plus, tandis que ses vers vivent encore; ce sont là des vêtements d'honneur que le temps n'use pas. »

Il avait la réputation d'un grand seigneur riche, de mœurs douces et connu pour ses scrupules religieux. On préfère ses vers parce qu'ils étaient les plus beaux, les plus éloignés de l'exiguïté, contenant le plus d'idées en moins de mots, les plus exagérés en louanges, et renfermant le plus de proverbes. El-Khansù eut le triste devoir de prononcer l'éloge funèbre de son frère.

'Alqaha ben Abada, surnommé El-Fahl, était de la race de Témim. Il adressa au prince de Ghassan, El-Hàrith ben Djabala, un poème pour le remercier de la mise en liberté de ses compatriotes prisonniers. Ce qu'on raconte de sa rivalité avec Imrou-oul-Qaïs appartient au domaine de la légende. La comparaison de la chamelle qui le portait à travers le désert avec l'autruche fuyante est célèbre; il a dépeint l'oiseau aux grandes pattes qui s'éloigne de son nid, a la recherche de la nourriture, se repaît tranquillement des graines amères que portent les broussailles des dunes, puis, se rappelant ses œufs abandonnés, se met à courir de ses longues échasses noirâtres, dépourvues de plumes. Ailleurs il représente d'une façon saisissante les squelettes blanchâtres des chameaux morts

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IS LirrâBATURB ABABE

de fatigue daoB les sables, doDt la peau desséchée et ratatinée sous l'ardeur du soleil paraît noirâtre et recouvre encore en partie les os blafards.

Les Moallaqât ne sont pas les seules sources qui nous aient été conservées; nous avons encore les diwans (recueils de poésies rangées selon l'ordre alphabétique de la rime] des six poètes réunis par le grammairien el- Açma'i, conservés dans une récension due au savant arabe d'Espagne YoAsouf el-A'lam de Santa-Maria, qui vivait au XI* siècle, et publiés par Ahlwardt; les poésiei dîtes Mofaddaliytfdtf ainsi appelées d'après le nom d'El- Mofaddal ed-Dabbt qui les avait réunies en volume pour son élève le prince El-Mehdi, au viii* siècle, et dont Thorbecke avait commencé la publication; le Djamharat Ach'âr el-'Arab (réunion des poésies des Bédouins], dont le nom du compilateur est supposé, mais qui est déjà cité par Ibn Rachiq au xi' siècle, et qui a été imprimé à Boulaq; le Hamdaa ou recueil de bravoure d'Abou- Temmàm, publié par Freytag et traduit en allemand par F. Râckert; un ouvrage du même titre et du même genre compilé à la même époque (ix* siècle) par el- Bohtori, et dont un unique manuscrit se trouve à Leyde; V Akhbâr-el-Loçoûç (histoires des brigands] du grammairien Sokkarî, dont un fragment a été publié par Wright, et le grand Kitâb el-aghdni (livre des chansons) d'Abou'I- Faradj 'AU el-Içfahâni, publié en vingt volumes par l'imprimerie de Boulaq, auxquels M. Brûnnow en a ajouté un vingt et unième d'après les manuscrits retrouvés dans les bibliothèques d'Europe- Cette immense compilation littéraire est la source la plus importante en ce qui concerne les circonstances au milieu desquelles ont vécu les poètes des premiers siècles de la littérature arabe et dans lesquelles ils ont composé leurs œuvres. A

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côté de ces textes il convient d'indiquer les poèmes des Hodbéilites, c'est-à-dire de cette tribu de Hodhéîl qui vivait au sud-est de la Mecque, et dont on a des vers tant de l'époque a nté islamique que des temps musulmans, réunis par le grammairien Sokkari, et étudiés et traduits en partie par Kosegarten, Abicbt et Wellbausen.

A côté du groupe des six poètes, réunis par l'admiration de leurs commentateurs, nous trouvons encore de nombreux guerriers chantant leurs exploits et leurs amours. Tbâbit ben Djâbir el-Fehmi fut surnommé T^bbata-Cbahran (celui qui porte le mal sous son bras) * parce qu'on le vît un jour avec un couteau qu'il avait mis soas son aisselle. Comme 'Antara, il était mulâtre; comme lui, il fut paladin errant, et s'il n'est pas aussi célèbre que lui, c'est qu'il n'y eut pas de roman populaire pour transmettre son nom aux contrées éloignées.

On prétend aussi qu'il avait ramené du désert un bélier, et que ce bélier était une gkoule, un djinn femelle, ou bien qu'il rapporta à sa mère un sac plein de vipères ; ce sont là des explications forgées après coup pour expliquer un étrange sobriquet. C'était un voleur; il forçait les gazelles à la course. Il fait allusion dans ses vers à ses aventures avec les ghoules ; il les a vues, avec leurs deux yeux au milieu d'une tète borrible, comme celle d'un chat, avec la langue fendue, deux jambes d'avorton, comme un cbien rôti vêtu d'un vêtement de bure grossière. Un homme de Thaqif, Abou-Wahb, qui était un poltron malgré sa haute taille, rencontra, un jour qu'il était vêtu d'un beau manteau, le fameux coureur, et lui demanda ce qui le rendait victorieux contre tout le monde, bien qu'il fût petit, court et malingre. « C'est mon nom, dît le brigand; quand je rencontre quelqu'un, je lui dis : Je suis Téabbata-Charran, son courage fond et

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il me donne ce que je veux. » Il lui proposa d'acheter son nom moyennant le vêtement qu'il portait et le droit de prendre son propre surnom d'Abou-Wahb, marché qui fut accepté : il donna le vêtement neuf et prit en échange les haillons en loques. Mais le poète parcourut les tribus en chantant : « Quand même nous aurions changé de nom, qui donnera à Abou-Wahb la patience avec laquelle je supporte les malheurs, mon courage indomptable en face de toute adversité ? n II était fertile en ruses et avait une ouïe singulièrement délicate. Un soir, au campement, il avertit ses compagnons que l'ennemi était proche; et quand on lui demanda d'où il tenait cet avis, il répondit : « C'est que j'entends battre le ctBurdes hommes, là, sous mon pied. » Les beaux vers du Hamâsa sur la mort de ses parents sont-ils de lui? « Sur le chemin au bas de Sala est un homme tué dont le sang ne sera pas versé impunément. » Des critiques arabes les ont attribués à Khalef el-Ahmar.

Compagnon d'aventures de Téabbata-Charran, Chan- FABA, « l'homme aux grosses lèvres », très laid dévisage, était un de ces coureurs célèbres qu'un cheval au galop ne pouvait atteindre. De là le proverbe fameux : Meilleur coureur que Chanfara.

En guerre avec les Béni-Salamao, il jura d'en tuer cent; et voici comment le serment fut tenu. Chaque fois qu'il rencontrait un homme de cette tribu, ïl tirait sa flèche et l'atteignait à l'œil. Il arriva ainsi au chiffre de quatre-vingt-dix-neuf victimes. La tribu des Béni-Salaman songea à se débarrasser de cet ennemi importun. Aeir, lîls de Djaber, l'un de ses concurrents à la course, le guetta, et le surprit pendant la nuit quand il était descendu dans une gorge pour y boire. C'est ainsi qu'il périt; mais ensuite, dit la légende, un de ses ennemis passant

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auprès de son crâne et lui ayant donné un coup de pied, uoe esquille lui entra dans le pied et lui fit une blessure dont il mourut; de sorte que le chiffre de cent victimes fut atteint, et le serment accompli. Lui-même avait demandé à ne point recevoir de sépulture, s'il faut en croire les vers que noua a conservés le Hamâsa : « Ne me donnez point la sépulture, car il vous est défendu de me rendre ce devoir : mais c'est à toi de te réjouir, 6 hyène, quand ils se chargeront de ma tète (et c'est dans ma tète que réside la plus grande partie de moi-même). » Téabbata-Charran prononça en vers son oraison funèbre.

II est célèbre par sa grande ode, la Lâmiyyat-el- Arab, c'est-à-dire le poème rimé en l, dont Silvestre de Sacy et Fresnel ont donné de belles traductions. On a douté que le fameux poème fût de Chanfara, on a fait remarquer que les anciens philologues arabes ne connaissent pas son existence ; mais s'il n'est pas de Chanfara, il est d'un auteur vraiment bien au courant de l'ancienne vie arabe, et qui sentait souffler en lui l'inspiration des féroces habitants du désert. Il ne pourrait être, en ce cas, que de Khalef el-Ahmar.

A cdté d"Antara, la tribu d"Abs peut nommer avec orgueil 'Orwa ben bl-Ward; elle le considérait même plutôt comme un poète, et 'Antara comme un héros. Son père, chanté par 'Antara, avait pris part à la guerre de Dâhis. Lui-même guerroya, comme les autres. On l'appelait 'Orwa des indigents, parce qu'il avait rassemblé une troupe de pauvres pillards aux besoins desquels il subvenait quand ils rentraient bredouilles de la razzia. Il les a chantés : « Que Dieu couvre d'ignominie le pauvre quand, enveloppé de la nuit obscure, il se glisse sar le eol tendre, habitué des écorcheries de chameaux ! Que le pauvre est beau, au contraire, quand sa joue est

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M LITTiuLTDRE ARÂBK

éclairée par la flamme du feu emprunté au voisin, qui l'illumine! S'il rencontre la mort, c'est une mort glorieuse; a'il acquiert la richesse, il s'en est rendu digne. » [| avait enlevé une jeune fille nommée Salma, l'avait affranchie et épousée ; au bout de dix ans, ses parents la rachetèrent en surprenant le consentement d"Orwa, pendant qu'il était ivre. Salma le quitta en faisant l'éloge de sa générosité et de sa bravoure; mais elle n'avait pu s'habituer à s'entendre traiter d'esclave par les femmes de la tribu. Sa libéralité était sans bornes : a Pour moi, je partagerais mon corps pour nourrir mes hôtes, et je me contente de boire une eau pure. » Aussi l'a-t-on comparé au fameux Hàtim, de la tribu de Taï.

Dhou'l-Açba' el'-Adwani, dont le nom propre était Hourthan ben el-Hârîth, devait son surnom de Ckomme au doigt à ce fait qu'un de ses doigts s'était desséché par suite de la morsure d'une vipère. La tribu d"Adwân, à laquelle il appartenait, était puissante par le nombre de ses guerriers, par la célébrité d'Amir, fils de Zharib, qui avait été reconnu comme Hakam ou arbitre suprême par tous les Arabes de la descendance de Qaîs, par le privilège qu'elle avait de haranguer les pèlerins de la Mecque au moment du retour et de leur concéder la permission de rentrer dans leurs tribus. Cette prospérité déchut à la suite de luttes intestines, et ce fut la ruine de sa tribu qui inspira les élégies de Dhou'l-Açba'. « Les soutiens de la tribu d"Adwân étaient semblables aux serpents qui rampent sur la terre; ils ont voulu s'élever à l'envi les uns des autres, ils ont rencontré le néant. » Il atteignit un âge très avancé; ses quatre gendres, craignant qu'il ne tombât en enfance, essayèrent de l'empêcher de dissiper son avoir; mais il leur répondit : « Si vous prétendez que j'ai vieilli, sachez qu'on ne

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m'a jamais considéré comme un fardeau ni comme un être stupide ou imbécile. Pourquoi donc me calomnier ainsi? » Et dans une autre pièce de vers : « Ne t' étonne point, Omàma, de ces événements : c'est la fortune et le destin qui nous ont accablés. » Omàma était sa fille, poète elle-même, qui déplora également la destruction de la puissance d"Adwân : « Ils se sont passé entre eux une coupe; malheur à ceux qui ont bu! ils ont péri, ils se sont réfugiés dans les déserts.... » Dans les conseils qu'il adressa à son fils Oséïd (le lionceau), il se crée un noble idéal du guerrier arabe : k Sers-toi de tes biens noblement; rends-toi le frère des hommes généreux toutes les fois que tu pourras former avec eux des liens de confraternité. N'oublie jamais, quelque grande que soit la distance, ce que tu dois au frère de ton frère ou au pauvre. Précîpite-toi dans les batailles lorsque les héros les plus intrépides refuseraient de charger ; et lorsqu'on t'appelle pour une affaire importante, prends son fardeau tout entier sur toi. »

Qotba ben Aus bl-Hadida se prit de bec avec Zabbân ben Sajyàr et échangea des satires avec lui; c'est même son adversaire qui l'avait surnommé El-Hàdira (le gros, le ramassé) et ce sobriquet lui resta : « On dirait que to es une femme aux épaules grosses, aux flancs maigres ». C'était à l'occasion de la chasse; le soir Zabbân se mit à part pour faire rôtir le gibier; alors Hàdira l'interpella : a Tu abandonnes ton compagnon d'expédition ; tu ne songes qu'à ta bouche dans les ténèbres. » Piqué, Zabbân répondit par le vers où il le comparait à une « femme aux fortes épaules ». Et ils continuèrent à se rejeter la balle.

'Abid ben bl-Abrab, de la tribu d'Asad, vivait a la cour de Hira et était en rapport avec Nâbigha Dhobyàni. Par-

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venu a ud grand âge, dît-OD, il fut mis à mort par le roi Moundhir, fils de Mà-Essemà, comme sacrifice sur le tombeau de deux amis du roi, qu'il avait fait enterrer vivants jadis, dans sa colère. Le roi avait juré de faire mettre à mort le premier qui se présenterait à lui le second jour du deuil annuel qu'il s'était imposé, et de nourrir de son sang les corbeaux. Le poète demanda qu'on le fit mourir après qu'il se serait enivré de vin. Cette coutume barbare dura jusqu'au moment oii le roi, vaincu par la générosité d'un certain Hanzhala, de la tribu de Taï, qui avait demandé un délai et promis de revenir, revint à temps pour remplir sa promesse et délivrer son garant qui allait être mis à mort à sa place. Depuis cette aventure Moundhir supprima les sacrifices sanglants. 'Abid était pauvre et n'avait aucune fortune : un jour qu'il menait a l'abreuvoir le troupeau de sa sœur Mawiya, il fut repoussé par un homme qui le frappa au front; le pauvre diable s'en retourna tout triste et s'endormit à l'ombre des arbres. Il se réveilla poète; un génie était venu le visiter pendant son sommeil et lui avait placé dans la bouche une boulette de poésie.

Hatih, de la tribu de Taî, est universellement connu par sa générosité sans bornes. Lorsqu 'arrivait le mois sourd (Rédjeb), respecté par les païens de Modar, il faisait tuer dix chameaux par jour et en nourrissait ses hôtes. Les poètes El-Hotaï*a et Bichr ben Abt-Khâzim reçurent l'hospitalité chez lui. Il avait perdu son père de bonne heure ; recueilli par son grand-père Sa'd ben el- Hachradj, il lui joua le mauvais tour de distribuer à une caravane de poètes qui passait tout le troupeau de chameaux qu'il était chargé de garder. L'ambition d'être reconnu le pins généreux des hommes l'avait poussé à cet acte d'extravagance. Son grand-père ne put lui par-

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donner ce coup ; il fît plier ses tentes et abandonna Hâtîm seul avec une esclave qu'il lui avait donnée, sa jument et son poulain. C'est alors qu'il prononça ces vers magnifiques : « Je n'ai pas souffert du départ de Sa'd avec sa famille, lorsqu'il m'a laissé seul au logis, séparé de mes proches. En prodiguant ma fortune, je me suis acquis impétueusement de la gloire, au moment où la guerre montre ses hideuses dents tordues. »

Le tombeau de Hâtim était entouré de pierres dressées en face les unes des autres, comme si c'étaient des pleureuses. C'est là qu'Abou'I-Khaïbari, un certain soir, interpella Hâtim mort et lui demanda de le régaler. Au matin il trouva sa chamelle égorgée, dont ses compagnons se régalèrent; puis le fils de Hâtim vînt lui raconter que son père lui avait, en songe, ordonné de lui restituer de son troupeau la chamelle qu'il avait dû égorger pour ne pas faillir à la réputation de son hospitalité.

Et tant d'autres : Laqit ben Ya'mour, de la tribu d'Iyâd, qui fréquentait les vastes plaines de la Mésopotamie, composa une longue ode pour prévenir ses compagnons des embûches du roi de Perse Chosroès, qui voulait débarrasser les rives de l'Euphrate de la présence gênante de ces maraudeurs; mais ceux-ci ne crurent pas en l'avertissement de leur poète, et ils furent surpris et massacrés. Aus ben Hadjar, de la trîbu de Témîm, était de la province lointaine du Bahréïn ; rapsode ambulant, on le vit parcourir l'Arabie du Nord et les contrées de l'Euphrate, oii l'attirait la cour des rois de Hira. Ses poésies, dont nous n'avons plus que des fragments, sont remplies de descriptions de scènes de chasse et d'armes de toute espèce. Au cours d'un voyage, il fut précipité en bas de son chameau et se

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LITTERÂTUBB ARABE

brisa ies deux jambes; soigné par Fodâla ben Kilda, qui vÎDt planter sa tente à l'endroit même où il était tombé, et par sa fille Halîma, il leur consacra, par reconnaissance, des poésies qui nous ont été conservées.

Une Ëgure historique intéressante est celle d'OuATYA, fils d'Abou'ç-Çalt, un Mecquois né it Taïf, « qui avait lu les livres et suivait les doctrines judéo-chrétiennes », et qui pourtant resta païen jusqu'à sa mort, en 630, huit ans après l'hégire. Vers l'an 572, lui ou son père avait fait partie d'une députation envoyée par les Qoréïchites au roi du Yémen Séïf ben Dhi-Yezen, et il lui avait adressé en vers des félicitations pour sa victoire sur les Abyssins. En général, les poésies d'Omayya roulaient sur des sujets religieux empruntés au fond commun des idées juives et chrétiennes; on peut le considérer comme un précurseur de Mahomet ; c'est lui qui, dans ses vers, avait appelé le jugement dernier le « Jour de la déception mutuelle », yaum el-têghdboun, expression qui a passé dans le texte du Koran (chap. 64). Il donnait à Dieu des noms étranges qui n'avaient jamais frappé l'oreille des Arabes : il l'appelait tantôt silUt, « l'empereur m, et tantôt taghrour, a porte -couronne » (perse taha-barâ). Il portait un cilice par dévotion; il a mentionné dans ses vers les prophètes de l'Ancien Testament et les hanîfs, secte d'Arabes qui vivaient selon la religion d'Abraham et d'où est sorti l'islamisme. II interdisait l'usage du vin et ne croyait pas aux idoles. Les musulmans prétendirent plus tard qu'il aurait désiré que Dieu l'élût pour son prophète, et qu'à ce titre il jalousa Mahomet, contre qui il composait encore des satires en 624.

El-A'cba s'appelait de son vrai nom Méïmoôa ben Qaïs; il était né dans cette contrée éloignée du Yémàma, au midi du Nedjd, qui borde le grand désert inaccessible

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LA POésIE AMTÉ ISLAMIQUE 2S

du Dahnà; c'est là, dans le village de Manfoùba, que l'on montrait son tombeau. 11 alla porter ses louanges rétribuées à travers toute l'Arabie, depuis le Hadramsut jusqu'à Hira,près de l'Ëuphrate; ses moqueries versifiées le rendaient la terreur de ses adversaires. Il était monotbéistc et croyait à la résurrection et au jugement dernier; ses idées avaient été influencées par ses amis chrétiens, soit par les 'Ibâds de Hira, cbez lesquels il venait acbeter du vin, soît par son ami l'évéque de Nedjrân dans le Yémen. On loue dans ses vers la variété des mètres, l'art du panégyrique et de la satire : on a cité ses descriptions du vin et de l'onagre. L'ode dans laquelle il a chanté la mission de Mahomet est devenue célèbre dans tout l'Orient. Son père Qaïs avait été surnommé QatU el-djoû', « mort de faim », parce que, étant entré dans une caverne pour s'y mettre à l'ombre, une roche se détacha de la montagne et boucha l'entrée de la grotte, de sorte qu'il ne put en sortir et qu'il y périt de faim. Quant à son fils, il est placé au rang des grands poètes : Silvestre de Sacy estimait qu'il méritait d'aller de pair avec les auteurs des Mo'allaqât, et les Arabes, parlant de leurs meilleurs poètes d'avant l'islamisme, le comparaient à Imrou-oul-Qaïs, à Nâbigba et à Zohéïr. Il a chanté dans ses vers Horaïra, qu'il aimait et qui était une esclave noire ; elle avait une belle voix et son maître la faisait chanter pour son plaisir. Il se rendait tous les ans à la foire d"Okàzh; il eut l'occasion d'aider, par les louanges qu'il lui adressa pour reconnaître son hospitalité, un certain Mohallek, qui était pauvre, à trouver des maris pour ses huit filles. Une fois qu'il s'en retournait cbez lui chargé de présents, îl craignît d'être dépouillé par les Beni-'Amir, dont il avait à traverser le territoire. Il demanda à 'Alqama, fils d'Allatha, de le pro-

téger; celui-ci s'engagea à le défendre contre les hommes et les djinns. El-A'cha lui demanda s'il promettait de le défendre aussi contre la mort, ce qu"AIqama refusa. Mais 'Amir, fils de Toféîl, lui promit de le protéger même contre la mort. « Comment cela? lui demanda A'cha. — Si tu viens à mourir, lui répondit 'Amir, pendant que tu seras sous ma protection, je payerai à ta famille l'amende qui est le prix du sang. » A'cha fut satisfait de cette réponse, mais non son premier protecteur évincé : « Si j'avais su, dit alors celui-ci, ce qu'il demandait de moi, je le lui aurais accordé. »

Parmi les poètes des villes, il faut citer Qais, hls d'El- Khatîm, qui habitait Yathrib, ville qui plus tard prit le nom de Médine, qu'elle porte encore aujourd'hui. Il est célèbre par la vengeance qu'il poursuivit contre le meurtrier de son père et de son grand-père et par la guerre qu'il suscita à cette occasion entre les tribus d'Ans et de Khazradj. C'était un bel homme, aux sourcils se rejoignant, aux grands yeux noirs, aux lèvres rouges, aux dents éclatantes de blancheur. Hassan ben Thâbit avait conseillé à la poétesse El-Khansà de l'attaquer par ses satires : « Je n'attaque jamais personne, répondît-elle, sans l'avoir vu. » Elle vint visiter Qaïs un jour; elle le trouva couché par terre dans une chambre; elle le fit lever en le poussant du pied, le fit avancer et reculer, de sorte que Qaïs s'écria : « On dirait qu'elle examine un esclave avant de l'acheter au marché ! » Puis il se recoucha et se rendormit : « Jamais je n'attaquerai un homme pareil ! » dit El-Khansâ. Il mourut d'une flèche à la guerre.

La coutume de pleurer les morts et l'industrie des pleureuses attitrées enfantèrent l'élégie destinée à célébrer le panégyrique des défunts (ntarf/tiya), et qui fut, comme cet ofEce des obsèques, réservé aux femmes. Le poème

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LA POéSIB ANTÉISLAHIQOE 37

commence par la représentation du deuil ressenti, des larmes dont la pleureuse ne peut arrAter le cours, puis continue par l'exposition des vertus du défunt qui engendrent le regret cuisant de ne plus le posséder ; et ce sont les principales vertus des Arabes païens, la vaillance et la générosité, qui forment la base de ces éloges; enfin vient l'appel à la vengeance. C'est par la composition d'élégies de ce genre que El-Khansa se rendit célèbre. Son nom était Tomàdbir; le surnom sous lequel on la connaît signifie « la vache sauvage, au museau écrasé ». Elle était mariée; elle le fut d'abord à Mirdâs, fils d'Abou-'Amir, puis après sa mort à 'Abdallah, fils d"Abd-e]-Ozza. Elle célébra la mort de ses deux frères, Mo'âwïya et Sakhr, le second, poète lui-même, tué au cours d'une razzia.

Poètes juifs et chrétiens.

Dans les villes du nord du Hedjaz habitaient des Juifs, qui peut-être avaient quitté la Palestine au moment des guerres sous Titus et Adrien; mais la tradition locale fait remonter leur émigration jusqu'aux temps qui suivirent la mort de Moïse , et dît qu'à la conquête romaine les Qarizha, les Hadal et les Nadhir vinrent rejoindre leurs coreligionnaires. Ces colonies avaient été un centre de propagande religieuse, et des tribus arabes s'étaient affiliées à elles. Elles n'avaient conservé que leur religion; leur langue était devenue purement arabe. Elles se mirent à chanter à la façon des nomades, et eurent leur plus grand poète dans la personne de Samaual (Samuel), petit-fils d'Adiyà. C'était un grand seigneur, qui habitait le château d'Ablaq, qu'on appelait l'unique,

M LITTénATURE ARABE

auprès de la ville de Téïma. Ce château avait été élevé par son grand-père, qui y avait fait creuser un puits. Les Arabes y venaient et y tenaient un marché. Samaual est célèbre par sa fidélité à la foi jurée, qui lui fit livrer son propre fils pour Imrou-oul-Qaïs. Le roi poète, déchu de sa splendeur, s'était réfugié chez lui et lui avait demandé de le recommander aux rois de Ghassan, qui intéresseraient l'empereur romain de Constantinople à sa cause. Il lui avait donné un guide pour le conduire en Syrie. Lorsque El-Hârith ben Zhâlim, envoyé par El-Moundhir pour s'emparer des trésors d 'Imrou-oul-Qaïs confiés à Samaual, vint assiéger le château, il s'empara du fils du prince juif, qui chassait dans les environs. « Je ne rendrai jamais l'argent qui m'a été confié, dit le fidèle dépositaire »; et son cruel ennemi fit couper en deux son fils par le milieu du corps. Samaual chanta alors : « J'ai gardé fidèlement les cuirasses du Kindite,...j'ai été fidèle, alors que tant de gens trahissent. »

Parmi les coreligionnaires de Samaual, on peut citer Ek-Rabi, fils d'Abou'I-HokaVk, qui se battit vaillamment a Bouùt à la tète de sa tribu, et dont les fila furent de violents adversaires du Prophète. Il se mesura avec Nàbigha dans ce jeu poétique où l'un des interlocuteurs disait l'hémistiche d'un vers tandis que le second complétait impromptu le sens et la rime par un second hémistiche.

A côté du judaïsme, le christianisme avait fait des prosélytes en Arabie. La Syrie, où les Arabes du Nord conduisaient d'incessantes caravanes, était couverte d'églises et de couvents; en Mésopotamie la population était chrétienne. Les princes de Ghassan à Damas professaient cette croyance ; les Lahmides à Hira l'adoptèrent également. Les vers d'un poète comme Omayya-ben-

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LA POBSIB ANTÉIEL&MIQTIK Î9

Abî'ç-çalt qui, sans être chrétien lui-méiDe, propageait BOUS la tente les idées dominantes puisées dans les livres judéo-chrétiens, avaient beaucoup fait pour répandre ces idées dans l'Arabie.

Dans la ville de Hira, qui comptait une population mélangée d'éléments araméens et arabes, les 'Ibàds formaient le fond même de la population primitive, à côté des Arabes de la tribu de TanoAkh, moitié bédouins, moitié cultivateurs, qui s'étaient emparés du pays, et des Ahldf, protégés ou clients venus se réfugier là de toutes les parties de l'Arabie ; or ces 'Ibâds étaient chrétiens ; ils avaient, avec quelques juifs, monopolisé le commerce du vin produit par la contrée riveraine de l'Euphrate, et allaient porter cette denrée, à travers les déserts, dans les villes et les campements des Arabes, intrépides buveurs. 'Antara parle d'un héros du désert qui faisait, à force de boire, « tomber les drapeaux des marchands de vin », allusion à ce fait que ceux-ci élevaient un drapeau sur leur tente pour annoncer leur marchandise; la chute de ce drapeau indiquait que leur provision était épuisée. Déjà les idées religieuses du poète Ël-A'cha avaient été influencées par les conversations qu'il avait eues avec ces marchands de vin, porteurs de la bonne parole. Ces chrétiens, qui probablement appliquèrent les premiers à la langue arabe les caractères de l'écriture syriaque, comptaient des poètes dont le plus célèbre était 'Asi BBH Zbïd. Il appartenait à une ancienne famille de Hira qui occupait une grande position dans cette ville; son père avait été élevé à la cour persane des Sassanides à Ctésiphon; dans l'interrègne entre No'man I" et Al- Moundhir, on l'avait choisi pour gouverner la ville; il continua à l'administrer sous le second de ces rois. Comme son père, 'Adi fut élevé à la persane; bien vu du

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Roi des rois, il fut envoyé en ambassade à Constantinople et passa par Damas où il composa sa première poésie. A son retour, son père était mort; mais le poète avait horreur des fonctions oflicielles; il préféra rester indépendant et libre, et courir entre Hira et Ctésiphon, en chantant les délices du vin. Il contribua à faire monter sur le trône No'man, fils d'Al-Moundhir; mais les Béni-Marina, qui avaient vu évincer leur candidat, jurèrent sa perte; ils le dénoncèrent comme ayant parlé avec mépris du roi, qui lui devait quelque peu sa couronne; celui-ci l'attira sur son territoire et le fit jeter en prison. Le roî de Perse voulut prendre sa défense; mais quand son envoyé arriva à Hira, il trouva le poète assassiné dans la geôle. Les vers bachiques d"Adi ben Zéîd firent plus tard les délices du khalife oméyyade Wélîd II.

La prose.

Il ne nous est rien resté de la prose de ces époques anciennes, parce qu'elle n'était pas écrite et qu'on ne lui accordait pas assez d'importance pour qu'elle méritât cet honneur. On peut se faire une idée, par les recherches des philologues arabes, de ce que devait représenter cet état très primitif : les récits des veillées, samar, sous la tente des nomades, les contes que déjà des conteurs de profession allaient colporter de ville en ville, comme le Mecquois Nadr ben Hârith, qui avait appris à Hira les belles légendes que les Perses racontaient de leurs anciens rois, et s'était fait une célébrité qui contrebalança un moment celle que Mahomet devait aux récits du Koran empruntés à la Bible; la bataille de Bedr mit fin

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LA POÉSIE ÀNTÉlSLÂMlQnB 31

au développement de cette coDtreiBÏDe dangereuse. Les récits légendaires et fort peu historiques des journées des Arabes, de ces grandes batailles livrées au désert, les proverbes collectionnés plus tard par les philologues, et provoqués par des événements déjà oubliés, incompréhensibles souvent et expliqués par des commentaires inventés de toutes pièces, enfin les allocutions par lesquelles on se flattait d'agir sur la pensée de ses semblables, forment les éléments d'un art littéraire dont nous ne possédons aucun document, mais qui devait se développer considérablement par la suite.

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