LE KORAN
D'une famille pauvre et peu considérée, Mohammed, qui avait débuté par accompagner en Syrie les caravanes de la Mecque, avait trouvé la fortune dans son mariage avec Khadidja. De son temps* deux sectes religieuses, en dehors des religions judaïque et chrétienne dont nous venons de voir le développement, s'étaient implantées en Arabie. L'une est celle des Rakoussia, l'autre celle des Hanifs. La première se rattache indubitablement aux mandaïtes ou chrétiens de saint Jean- Baptiste, que le moyen âge a connus sous le nom de Sabiens et qui vivent encore en communauté dans la basse Mésopotamie ; c'étaient des Ebionîtes, vénérant le' Précurseur, antérieurs au mouvement gnostiqne. Les Hantfs étaient des Essénieng qui s'imaginaient pratiquer, BOUS le nom de religion d'Abraham, un judaïsme puri&é de pratiques rituelles et laissant de côté la lecture des textes sacrés. C'est dans le sein de cette société de Hanifs que l'Islamisme s'est formé. Mohammed disait de lui-même qu'il était un hanif, comme ceux que l'on connaissait a la Mecque, à Taïf et à Yathrib. Par hanif,
3,q,t,=c.=ïGoogk'
il faut entendre monothéiste et ennemi de l'idolâtrie ; et quand Mohammed commença ses prédications, les Mecquois lui dirent qu'il était devenu sahien. Ces hanifs colportaient un livre qui s'appelait les Çohofou rouleaux d'Abraham. Peu d'années avant la mission du prophète, un missionnaire de cette secte était venu dans le Hedjaz, pour prêcher le monothéisme d'Abraham, et il avait rencontré des adeptes. Ces rouleaux furent plus tard déclarés faux par Mohammed. Maintenant ces rouleaux étaient-ils vraiment un livre, comme l'a cru Sprenger, ou bien ne faut-il voir dans cette expression qu'une vague appellation désignant peut-être la Bible des Israélites? Quoi qu'il en soit, ces chrétiens de saint Jean et ces hantfs avaient, au milieu du polythéisme de la péninsule arabique, préparé le terrain où allait réussir la prédication du monothéisme islamique.
Quant aux Juifs, qui habitaient dans les principales villes et avaient converti à leur culte certains chefs de tribu, et aux chrétiens de Syrie et de Mésopotamie dont ta propagande avait été singulièrement favorisée par un poète comme Omayya ben-Abî'ç-Çalt, en contant les épisodes de la Bible dans les campements bédouins, leur influence est indiscutable.
Le Koran a été révélé par pièces et morceaux, et l'état dans lequel il nous a été transmis ne rend que faiblement compte de la manière dont il a été composé, car les chapitres ou sourates ont été, lors de la rédaction définitive sous le khalife 'Othmân, rangés par ordre de longueur (à l'exception du premier}, ce qui est un procédé tout à fait artificiel.
Mohammed, dit le Koran, recevait ses inspirations du Saint-Esprit, qu'il considérait comme un ange et que plus Urd, dans les chapitres révélés à Médine, il appela du
r,:....,Goog[c
nom de l'arcbange Gabriel, qu'il prononçait Djabril. Dans les extanes où se produisait l'inspiration, il croyait voir le visage de l'archange et quand on lui demandait à qui il ressemblait, il citait un jeune homme de la tribu de Kelb qui s'appelait Dihya ben Khalifa. C'était toujours par petites parcelles que la révélation se produisait, par versets isolés ou par groupes de quelques versets; quand la révélation était terminée, Mahomet appelait un de ses secrétaires, surtout 'Abdallah ben Sa'd ben Abi-Sarh, pour écrire les mots sous sa dictée, et faisait ranger la feuille écrite à telle ou telle place.
Le nom de sourate est hébreu, il signifie une rangée de pierres dans un mur, et par analogie une ligne d'écriture. Koran veut dire lecture; fourqân, nom qu'on lui donne aussi, signifie (dans les langues sémitiques autres que l'arabe) <i affranchisse ment, délivrance » de la « révélation ».
Le style du Koran est très différent selon les époques de la vie du prophète où se sont produites les révélations. Sa caractéristique principale est d'être écrit tout entier en prose rimée, très sensible dans les premières sourates, ob les versets sont très courts, et qui n'est plus marquée, dans les longs chapitres révélés à Médîne, que par la pause terminale du verset, qui rime par assonance avec les autres pauses. En outre il ne faut pas perdre de vue que l'arrangement actuel des chapitres est tout à fait artificiel. On sait comment la compilation en a été faite. Les auditeurs du Prophète avaient commencé par se fier à leur mémoire pour retenir le texte des révélations dont ils étaient témoins, puis ceux qui savaient écrire les tracèrent en caractères antiques sur des feuilles de palmier, sur des peaux d'animaux tannées, ou sur des os desséchés. Lorsque le Prophète mourut et qu'on vit que
l'heure du jugement deroier s'éloignait toujours de plus en plus (car la croyance des premiers musulmans, comme celle des premiers chrétiens, était que les jours étaient accomplis et que la grande résurrection allait venir), que, d'autre part, les guerres civiles et les expéditions sur les frontières étrangères se multipliaient, et que la mort enlevait nombre de ceux qui savaient tout ou partie du Koran par cœur, on eut peur de voir la parole de Dieu disparaître entièrement, et l'on réunit tous ces fragments épars; Zéïd ben Thâbit, disciple de Mahomet, fut chargé par le premier khalife, Abou- Bekr, de rassembler tout ce qu'on pouvait retrouver du texte sacré, et d'en former un volume; les chapitres furent alors, sans égard pour leur ordre historique, rangés par ordre de longueur, d'abord les plus longs, précédés de la Fâliha ou court chapitre de sept versets qui ouvre le livre, puis les plus courts. Or ceux-ci sont les plus anciens, ayant été révélés à la Mecque avant l'émigration, tandis que les longs chapitres placés en tête de l'ouvrage sont pour la plupart de l'époque où le Prophète, devenu chef d'armée et d'État, commandait à Médine les troupes qui devaient lui donner promptement la capitale religieuse de l'islamisme. Cette rédaction de Zéïd peut être considérée comme définitive ; car, quelques vingt ans plus tard, on en fit une nouvelle récension, qui porta plutôt sur des détails de langue et de grammaire que sur l'ordonnancement général du texte.
Le style du Koran n'est pas uniforme, et ne saurait l'être. L'expression de la pensée est purement sémitique, et se rattache étroitement à cette longue série historique de documents émanés de source hébraïque, depuis les antiques versets de la Tôra jusqu'à l'Evangile, en passant par l'inspiration prophétique qui gravitait autour de
:=,Googlc;
LITTEBÂTORE ARABE
Jérusalem . Les phrases sont découpées en versets, d'abord très courts, puis très longs : le caractère de prose rimée est donné par les allitérations qui marquent la fin de chaque verset. Les chapitres se rangent en deux grandes classes, selon qu'ils ont été révélés à la Mecque ou à Médine : les premiers sont ceux de la prédication avant l'émigration, les seconds ceux qui ont suivi l'hégire,
Au début, le souffle est court, parce que l'inspiration est intense, les adjurations pathétiques; Dieu parle, et l'homme disparaît. Mahomet s'y montre dans son caractère de prophète; il n'est pas encore l'homme d'État, le législateur qui crée une société nouvelle; il n'a pas pour objet de donner à ses compatriotes un code, mais de les initier au culte du Dieu unique. On n'y trouve rîen de rituel, aucune mention de lois sociales. Mahomet invite ses auditeurs à croire à l'évidence de leur aperception de l'univers, il leur demande d'admirer les merveilles de la nature, les étoiles, le soleil, la lune, <( tous signes de la puissance de Dieu, si seulement vous voulez le comprendre » ; ou bien il raconte les malheurs survenus aux anciennes générations qui n'avaient pas cru à la mission des prophètes, légendes où viennent se confondre des fables rabbiniques et d'anciennes traditions nationales relatives aux tribus disparues d"Ad et de Thamoûd.
Dans les plus anciennes sourates de la Mecque, les phrases ont un enchaînement rythmique, mais non un mètre régulier; des formes prosodiques ne se rencontrent que très rarement et dans de courts passages. L'exprès* sion de la pensée est ramassée sur elle-même, et la plupart du temps très vague et incomplète. Mais le discours est fier et passionné; on sent que le Prophète emploie toutes ses forces à essayer de convaincre les indifférents
de la réalité de sa mission ; la véhémence de l'expression transperce même le pâle manteau dont la voile la traduction dans nos langues analytiques. C'est d'un poète autant que d'un prédicateur, selon la 6ne remarque de Stanley Lane-Poole. Son grand argument pour exhorter à faire le bien et à craindre Dieu, c'est le jour du jugement; et pour récompenser les croyants, ce qu'il fait luire à leurs yeux, c'est l'espoir du paradis. « Lorsque le ciel se fendra, que les étoiles seront dispersées, que les mers confondront leurs eaux, que les tombeaux seront renversés, l'âme verra ses actions anciennes et récentes.... Les justes seront dans le séjour des délices, mais les prévaricateurs dans l'enfer, n Ses imprécations contre ses ennemis sont terribles; mais il ne faut pas oublier que dans tout le Koran c'est Dieu qui parle, et que le prophète n'est que l'intermédiaire de la révélation. Les sentiments féroces de l'Arabe du désert s'y dévoilent franchement, sans nulle hypocrisie qui en cache la barbarie. La malédiction adressée à son oncle Abou-Lahab est célèbre : « Que les deux mains d'Abou-Lahab périssent, et qu'il périsse lui-même. »
Dans une seconde catégorie des chapitres de la Mecque, les adjurations « par le soleil et sa clarté, par la lune quand elle le suit de près, par le ciel et celui qui l'a bâti n ont presque disparu; c'est la formule « par le Koran! » qui les remplace. Le discours commence par la déclaration : « Ceci est la révélation de Dieu », et ponr qu'il n'y ait pas de doute sur la provenance des paroles émises par la bouche du Prophète, celui-ci met en tète l'ordre qu'il a reçu de la divinité sous cette forme : « Dis! » L'histoire des anciens prophètes hébreux, tirée de l'Haggada juive au moyen de communications verbales obtenues des Juifs qu'il avait fré-
LITTERÂTDRB ÂHÂBB
queotés, est la principale preuve que Mahomet donne de sa mission; rien d'étonnant que, par cette voie indirecte, cette histoire soit inexacte et légendaire.
Une troisième période, celle de l'argumentation, se fait remarquer en ce que la langue est devenue plus prosaïque. Le seul trait nouveau est la réponse que fait le Prophète à cette « génération mauvaise et adultère n qui a l'outrecuidance de demander un miracle pour preuve de sa mission. Le miracle, dit-il, est partout: « Pourquoi demander un miracle, quand toute la nature est miracle? Je ne suis là que pour avertir. > Enfin il convient de donner une place à part à tous les versets oii le nom donné à Dieu est a er-Rahmân n (le Miséricordieux), le même nom que portait la divinité païenne de certaines tribus.
La seconde partie comprend les vingt-quatre chapitres composés pendant les dix années passées à Médine après la fuite. L'enthousiasme se calme, le prédicateur devient légiste, homme d'État. Il enseigne, il explique; il n'a plus à subjuguer ni à convaincre, l'esprit de ses adeptes est tout formé; ils croient, et la foule grossissante de ses disciples montre à ses ennemis sceptiques qu'il y a chez lui une force naissante avec laquelle il faudra bientôt compter. Le caractère poétique du style disparait, ce n'est plus qu'une longue prose, avec des répétitions constantes, destinées à faire pénétrer quelques idées simples dans les cerveaux les plus rebelles. Ses allocutions, qui commençaient à la Mecque par la formule : « 0 hommes ! », débutent maintenant par la formule initiale : « 0 vous qui croyez.... » et quand il s'adresse à ses adversaires : n 0 Juifs ! » ou bien : « 0 hypocrites ! » Le style général est lourd et diffus, les versets sont très longs. Les chapitres sont composés de harangues frag-