‹ Littérature épistolaireChapitre 10 sur 38 · MADAME DE C RE QUI · texte numérisé non relu

MADAME DE C RE QUI

cendres. Le trop riant auteur entoure cette opinion consolatrice d'une foule de raisons qu'il faut lire dans leur ensemble pour n'en pa's diminuer la valeur, mais nous ne sommes pas convaincu, et une si charmante espérance, nous regrettons de ne pouvoir la partager. Nous sommes de ceux qui croient que l'atticisme suit les destinées de nos décadences. C'est le fruit d'une civilisation qui, passé un certain moment, un certain coup de soleil, ne mûrit plus. En Grèce même, puisqu'il porte un nom grec, il ne se produisit que sous les Grecs du bon temps; il fut le résultat de circonstances dont l'ensemble ne dura qu'un instant : archipel magnifique, ciel superbe, liberté de pirates, marbre à tailler pour créer des dieux, costume sobre, hospitalité flamboyante, le poignard à la ceinture, rois de toutes parts qui se recevaient tour à tour au milieu d'un état- major résolu pour vider ensemble la coupe d'Hercule sans broncher! En France, ce fut Louis XIV chez Madame de Maintenon, Louis XV, déjà moins attique, chez Madame de Pompadour, et ce qui nous reste de cette desserte des siècles va tout à l'heure nous manquer. Atticisme, poésie, loisir, loisir surtout, presque bafoué dans nos sociétés ouvrières, toutes ces choses qui produisent des esprits comme cette marquise de Gréqui, par exemple, disparaîtront, dans un temps plus prochain qu'on ne le croit, pour ne plus revenir. On ne se baigne pas deux fois dans le même courant, a •lit un ancien. Et c'est même là le secret du vif plaisir

qu'un esprit comme celui de la marquise de Gréqui nous donne :

Respirons les parfums même s'ils s'évaporent, Us n'en paraissent que plus doux !

C'est l'écrivain religieux, bien entendu, qu'on cherchera ici et qu'on va y trouver sous le nom de Silvio Pellico; car, de volonté ou de nature, Silvio Pellico est un écrivain religieux, et même, à tort ou à raison, une influence pour certaines âmes.

Ce ne sera bien évidemment ni l'homme politique ni le poète. Le poète, selon nous, ne fut pas, et l'homme politique fut encore trop, sans être grand'chose. Or, quel que soit le succès de ces lettres publiées par MM. Stefani et Antoine de La Tour, elles auront toujours ceci d'excellent, qu'elles resteront comme un démenti donné à une fausse renommée. Ces lettres, qui

1. Lettres de Silvio Pellico, avec une Introduction par Antoiue de]la Tour {Pays, 6 août 1857 .

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n'ont plus, comme le livre célèbre des Prisons, le beau cadre noir des Piombi pour faire repoussoir à leurs teintes douces, emporteront, ce n'est pas douteux, ce qui reste encore de l'espèce de gloire que les partis avaient arrangée à Silvio Pellico bien plus qu'il ne l'avait véritablement méritée. L'opinion, qui s'émut pour lui autrefois, cette opinion qui, faute de lauriers, le couronna avec des bandelettes de victime, ne trouvera plus ici son utile condamné du Spielberg, pour lequel elle quêtait des larmes. Dans ces lettres, en effet, l'Iphigénie mâle — et très peu mâle — de la Liberté italienne, et qu'on n'égorgea pas plus que l'autre Iphigénie, confesse ingénuement, à vingt places différentes, qu'après tout elle n'était pas d'une si virginale innocence, et que le Calchas de l'Autriche ne fut pas un si grand bourreau ! Risqué déjà aune autre époque, ce noble aveu — on se le rappelle — rapporta un orage de sifflets à l'une des tragédies du poète, mais maintenant que cet aveu est affermi et courageusement répété, tous ceux qui avaient drapé Silvio Pellico en martyr contre l'Autriche reprendront leur pitié... et leurs sifflets, et ce n'est plus une tragédie qu'ils siffleront.

Ils siffleront l'homme tout entier! Ne Tont-ils pas déjà traité d'hypocrite?... Quant à nous, nous sommes d'une sensation contraire. Nous aimons mieux le Silvio Pellico des lettres que celui dont le nom servait aux affaires du carbonarisme contemporain. Nous préfé-

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rons au Silvio Pellico de la commisération publique le Silvio qui ne la demande pas, le Silvio humble, sévère pour lui, et surtout repentant 'de sa faute que Ton a travestie en gloire. Mais nous, nous n'avons jamais travaillé à la statue de ce pauvre poète dont le doux nom a servi à tant de tapages! Il en est toujours ainsi, du reste, des correspondances. Elles ne laissent jamais un homme à la 'place où cet homme était. Ou elles l'exhaussent, ou elles l'abaissent, ou même elles l'effacent. Elles sont la meilleure contre-épreuve des mérites surfaits. Elles montrent l'homme dans une vérité plus sincère, et l'Histoire y gagne, si l'homme y perd, — ce qui vaut mieux!

Mais Silvio Pellico perdra-t-il réellement à ce qu'on ait publié la sienne? Et pour tous ceux qui savent s'élever au-dessus des rubriques des partis et de leurs hypocrites langages, la vraie et la seule grandeur n'est-elle pas ici du coté de la vérité de l'Histoire? Silvio Pellico, si chiche qu'il soit par tant de cotés, a une grandeur à sa manière, et cette grandeur-là est plus pour nous que le génie lui-môme: l'enthousiasme de la terre natale et le charme de la. pitié. De génie, d'ailleurs, il faut bien le dire, Silvio Pellico n'en eut point. S'il aima son pays, ce fut bien plus avec la tendresse d'un enfant inquiet qu'avec la vigueur d'un grand caractère. Il ne fut ni une âme forte, ni un esprit supérieur. Il ne fut pas même un grand poète, — un poète, cette chose de troisième rang dans l'hu-

manité. Malgré les flatteries de sigisbé que Lord Byron et Stendhal, en politesse de visite (et de carbonarisme aussi], ont prodiguées à l'Italie, cette Italie des derniers temps a été stérile en grands poètes. Elle n'en a. pour bien dire, produit qu'un seul que Dante eût reconnu pour un des lionceaux de sa race, et c'est ce Capanée de Léopardi. De Pétrarque à Métastase, de Métastase à Manzoni, et de Manzoni à Silvio Pellico, il n'y a, dans la littérature italienne, que des clairs de lune de clairs de lune, se veloutant et s'effaçant 'de plus en plus dans des cieux plus pâles. Or, cette dernière tache de lumière mourant dans cette voie lactée, qui n'est pas faite d'étoiles, c'est Silvio. Silvio Pellico, l'auteur de Françoise de Rimini, affadissant la suavité du Dante, représente bien, dans les cordes tendres de la lyre, ce que Ugo Foscolo représente dans les cordes dures. C'est un talent sans vérité, énervé comme l'autre est tendre, mais tous les deux sont impuissants. Seulement, c'est ici que la supériorité de Silvio commence. Talent insincère et même nul, c'est du moins un esprit auquel le Christianisme, qui fait marcher droit les boiteux et voir les aveugles, comme son divin Maître, est venu en aide, comme il y vient toujours, par la douleur et l'épreuve de la vie, tandis que Foscolo, inaccessible au Christianisme, ne se redressa jamais, bronze mal venu, tordu à faux, et qui grimace une énergie convulsive au lieu de pleinement l'exprimer.

Ainsi, la grandeur de Silvio Pellico n'est pas une grandeur de ce monde; elle n'est ni littéraire, ni politique, ni même humaine. C'est une grandeur d'un autre genre. C'est la grandeur de la petitesse, de la médiocrité sentie, acceptée, épousée, la grandeur à part de tous ces renoncements qui seraient si tristes si la Résignation n'y passait pas son petit filet d'un or si pâle et si divin! C'est un chrétien que Pellico, sans rien plus que le bon sens, le sens apaisé du chrétien en face de la vie Sans le Christianisme, il serait presque acéphale, cet homme sans esprit, sans talent, sans volonté, sans passion, sans amour, du moins comme le sentent les hommes. Mais il a en lui la notion et la note chrétienne. Il a le détachement et la charité, et voilà qu'il pousse tout à coup, en lui, une grandeur! Cette grandeur l'envahit de bonne heure. Il commence de l'avoir au Spielberg, mais elle ne prit tout son accomplissement que plus tard. Assurément, un souffle qui n'est pas celui de la bouche d'un homme a passé dans le livre des Prisons, sur cette giroflée jaune du mur d'un captif que toute l'Europe a respirée, les yeux en larmes; mais ce souffle ne s'est purifié, il n'est devenu complètement pur que dans cette Correspondance, très infime de tout: de vue, de pensée, de passion, d'éloquence et même d'événements, et que cependant il faut lire pour savoir quelle saine et adorable chose le Christianisme peut faire... avecrien!

Nous le savions, nous, et cependant nous l'avons appris là encore. Pourquoi ne l'avouerions-nous pas? A la première apparition de cette Correspondance, nous n'étions pas très disposé à en accueillir favorablement les révélations posthumes. Un doute pesait pour nous sur Pellico, et ce doute, ce n'était pas lui qui l'avait créé: c'étaient ses amis. 11 avait été lié avec ce brise-raison d'Ugo Foscolo, qui, politiquement et littérairement, ne s'éleva jamais jusqu'il être un Alfieri, mais ressemblait seulement à un de ces chevaux, toujours cabrés, qu'Alfieri aimait à monter. 11 avait enfin appartenu à la jeune Italie, à ce parti de terrassés qui ne se croient jamais vaincus, et ce n'était pas là pour nous des recommandations bien puissantes. Quoique nous reconnussions que l'accent du livre des Priions ne fût pas un accent de la terre, cependant cet accent qui nous troublait s'arrêtait à une certaine place de notre âme. Il n'allait pas plus loin. Il ne la pénétrait pas. Car si la douceur, la désarmante douceur, était dans ce livre, il n'y avait pas de repentir! C'était un langage inconnu il est vrai, à la

plupart de ceux qui ont fait entendre aux hommes l'éloquence de leurs chaînes et qui se sont bâti un palais de publicité avec les murs de leur prison. Avant Silvio Pellico, il y avait eu des prisonniers célèbres. Nous avions eu Mirabeau à Vincennes, Trenck à Magdebourg, Latude à la Bastille et à Charenton, mais tous, avec ou sans génie, étaient plus ou moins d'abominables déolamateurs, des poseurs de colère et de mépris vautrés dans leur orgueil encore plus que dans la paille et les misères de leur cachot. Pour la première fois donc il sortait de ce soupirail par lequel avaient passé tant de cris furieux ou sinistres une voix fraîche et pieuse, comme Dieu, en se penchant vers nous, en entend au pied de l'autel. Cela parut nouveau et sublime, et cela l'était! Mais, malgré tout, la question de l'Italie, la question des gouvernements, la question de l'Ordre et de la Justice dominait cette voix qui montait d'une prison d'État méritée et qui sortait, il faut bien le dire, des lèvres d'un conspirateur!

Et ce n'était pas tout. La voix d'amour et de résignation était accompagnée de celle de toutes les haines et de toutes les révoltes. Les beaux esprits qui feraient volontiers pendre leurs juges et qui, quand ils méritent le bagne, se plaignent qu'on les martyrise, tous ceux qui restent insolemment debout devant l'autorité, s'évaluant au même prix qu'elle dans le plateau contraire de la balance, tous les réclamateurs de l'impunité

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dans leur guerre sourde ou bruyante aux gouvernements, enfin tous les crocodiles des partis, maîtres en larmes hypocrites, mais qui savent très bien le prix des vraies, saluèrent cette voix de Silvio Pellico et la souillèrent en y mêlant la leur, croyant, et ne se trompant pas! qu'on pouvait un jour faire des balles avec des larmes comme on en fait avec du plomb fondu, et que ("était là un coup superbe et une magnifique recrue que d'embrigader la pitié 1 Telle (Hait la raison de notre doute, de notre peu de sympathie pour la correspondance que voici. Ne serait-elle que l'écho des Prisons! Silvio, c'était l'agneau, non pas, certes! sans tache, mais derrière cette touchante enseigne venait la Légion des bouchers. A. son insu, nous le voulons bien, le pauvre condamné du Spielberg pouvait causer un mal horrible. Il pouvait devenir le grain générateur d'une moisson empoisonnée, le prétexte d'une prime donnée aux scélérats par les doucereux. Il mettait autour du front des boute-feu futurs une auréole mélancolique. Après la Marseillaise de la liberté, son livre était, comme l'a dit Brucker, « la Marseillaise de la miséricorde », et on comptait certainement sur celle-là pour faire lever les Révolutions de l'Avenir! Il était donc mieux de garder le silence; et c'est ainsi que nous avons failli nous taire sur le livre que nous vous vantons maintenant.

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Mais, heureusement, il n'en a rien été. Attiré par ce nom de Silvio Pelïico, — astre de popularité, un moment, sur lequel un nuage avait passé, il nous en souvenait, — attiré surtout par ce nuage que nous aimions plus que l'astre lui-même, nous avons ouvert ces lettres posthumes et nous y avons trouvé ce que tout d'abord nous n'espérions guères y rencontrer. Nous y avons trouvé le Silvio de la contrition et de la confession sans faste, — de la confession faite non orgueilleusement au public des livres, mais aux amis, à ces témoins de la vie qui nous jugent, tout en nous aimant, et devant lesquels nous sommes tenus de nous expliquer. Ah ! certes ! nous avons marché. Dans les Prisons, Silvio Pellico n'accuse personne, mais il ne s'accuse pas luimême, tandis que dans ces Lettres, écrites presque toutes après la délivrance, quand il pouvait rester, sans jamais en descendre, sur le piédestal où l'amour des partis et la pitié du monde l'avaient placé,c'est lui, lui surtout qu'il accuse et qu'il accuse seul. Le doux résigné du Spielberg est devenu le repenti de la correspondance. II a condamné son passé, et jamais med

culpà ne fut plus explicite. Il n'a pas seulement, suivant le précepte divin. 1 m '• n i et glorifié la main qui châtie; il a, au nom de la vérité toute simple et de l'étroite justice, amnistié l'Autriche de ses châtiments. Il a fait bien plus que de bénir : il a justifié. On a bien discuté l'Autriche. Les uns l'ont donnée pour cruelle parce que, comme tous les gouvernements qui veulent vivre, elle a prive de leur liberté les gens qui s'en servaient contre elle ; les autres l*ont appelée g reuse et se sont même servi de l'histoire de Silvio Pellico pour le prouver; mais quelle discussion esl maintenant possible devant des aveux aussi calmes aussi pourpensés, aussi nuancés que ceux-ci ?<< Il me « semble voir par la plus récente des lettres de M. de « Haller — écrit Silvio â la comtesse Masino di Mom- « bello — qu'en voulant un peu me justifier vous « avez, sans le savoir, dépassé les termes exacts de « la vérité. Vous lui avez dit, à ce qu'il parait, que « je n'ai pas été coupable. Eh! mon Dieu, n'y a-t-il « qu'un degré de culpabilité? N'est-on qu'une de ces « choses: innocent ou digne d'être condamné à mort « et traîné par grâce auSpielberg? J'ose penser... « que, si les temps avaient été moins critiques, moins <s irritants, on n'aurait pas cru pouvoir consciencieuse- • mim me condamner à mort ni â de longues années « d'une affreuse captivité. Mais je ne puis pas dire « pour cela que je ne fusse nullement répréhensible. « Car, puisque je n'aimais pas la domination autri-

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« chienne, mon devoir aurait été de réprimer et de « cacher mes dangereux sentiments ou d'abandonner « les pays gouvernés par l'Autriche. Au lieu de cette « conduite sage et chrétienne, je croyais que l'on « pouvait professer ouvertement l'opposition, et j'avais « la folie de voir sous un aspect avantageux les sociétés « secrètes qui pullulaient en Italie. »

Voilà, à toute page de la Coirespondance, le langage de Silvio Pellico. 11 est le casuiste de sa propre culpabilité, et il la décrit et la mesure avec la précision d'une conscience lumineuse. Singulier revirement dont il sera l'initiative et la cause! Quand on voudra juger définitivement désormais le gouvernement autrichien dans ses rapports avec le carbonarisme d'Italie, il faudra invoquer l'opinion de Silvio Pellico pour établir le droit de l'Autriche... Et c'est ce que les démocrates, non seulement de l'Italie, mais de toutes les parties du monde, ne pourront jamais lui pardonner !

Ils seront plus durs pour lui que l'Autriche ellemême. Ils ne le gracieront pas. Ils ne commueront pas sa peine. Ils n'ont pas de Plombs, ils n'ont pas de Spielberg, du moins en ce moment... et d'ailleurs Pellico n'est plus; mais ils sauront bien déterrer sa mémoire, pour la frapper et l'insulter. Nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, déjà, de son vivant, ils prononcèrent le mot d'hypocrite, la meilleure injure des partis, parce que c est la seule dont on ne puisse démontrer la fausseté aux hommes. Mais,

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après ces lettres naïves et touchantes, plus touchantes que les Prisons, et qui montrent le captif des Piombi sous ce jour nouveau de l'expiation, dissipant les clartés trompeuses d'une innocence qu'on ne pouvait pas opprimer, ils ajouteront, soyez-en sûrs! à leurs reproches d'hypocrisie, ceux de lâcheté et de trahison. Pour eux, en effet, par ces lettres, Silvio Pellico aura trahi sa propre mémoire, cette gloire qu'ils lui avaient faite de leurs mains! Il n'aura rien respecté de l'image qu'ils lui avaient taillée. L'Ange prisonnier de la poésie, la sainte Hostie du Spielberg, toutes ces vignettes idolâtres, tous ces romanesques culs-delampes qui font rêver les cœurs candides, n'existeront plus, et qui sait?... le Racine de la poésie italienne, comme l'a osé dire de Silvio cette menteuse de littérature pour faire sa cour â la politique, le Racine de la poésie italienne ne sera plus peut-être qu'un imbécille, quelque chose de niais et de plat, — un Pradon!

Et, cependant, s'ils disent cela, après tout, qu'importe ! Si Pellico n'est pas Racine, ce sont eux qui l'ont donné pour tel, et si c'est Pradon, — ce qui pourrait bien être, — qu'importe encore ! 11 ne s'agit pas ici de tragédies plus ou moins oubliées et qu'on oubliera tout à fait. Il ne s'agit pas même de littérature. 11 s'agit d'un livre, le moins livre des livres, qui, en quelques pages d'une simplicité infinie, éteint une gloire dangereuse qu'on avait allumée, comme un phare, sur le donjon du Spielberg. Nous n'avons pas â lit té -

rairement rendre rompte d'un livre qui n'est qu'une action et même une succession d'actions: car c'est une succession d'aveux. Par le ton, par la vie morale qui y circule, par le dédain de tout ce qui n'est pas la vérité de Dieu, ce recueil de lettres est au-dessus de toute critique. Nous avons seulement voulu signaler cette publication, historiquement importante, après le scandale de larmes des Prisons. Nous avons voulu dire d'un homme dont toute la supériorité est dans l'àme, et pour lequel nous avons une affection qu'il nous fallait cacher à cause de ceux qui étalaient la leur pour lui avec un intérêt perlide : maintenant que Silvio Pellico n'est plus qu'un chrétien qui baise sa croix et que renient les sociétés secrètes, nous pouvons tout haut l'admirer !

Cette Correspondance n'a que deux volumes et l'on voudrait qu'elle en eût cent. L'intérêt qu'elle inspire est très grand. Pour les curieux de nature humaine, pour les moralistes, pour ceux que la vie et son impatientant mystère préoccupent plus que les babioles menteuses de l'art d'écrire, les correspondances sont les vrais livres et le style qu'elles ont est vraiment V homme, comme le disait Buffon un peu trop du style en général, Buffon qui, par parenthèse, n'aurait pas su écrire une lettre. Il en eût fait un livre à coup sûr. La Correspondance de Lamennais, publiée par son exécuteur testamentaire. M. Forgues, n'est qu'un

i. Œuvres posthumes de Lamennais : La Correspondance {Pays, 15 Décembre 1858).

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fragment d'un tout que nous n'aurons peut- être jamais. D'autres lettres — en grand nombre probablement — sont restées et resteront inédites, pour des raisons et des scrupules que nous n'avons pas à juger.

M. Forgues a donné, lui, tout ce qu'il a pu de cette correspondance qui, malheureusement, s'arrête de 1839 à 1840, c'est-à-dire au curieux moment où Lamennais, âgé de plus de cinquante ans et "cessant d'être ce qu'il avait été jusque-là, venait de publier ces Paroles d'un croyant que. dans la cécité de son illusion, il croyait un livre exclusivement politique, et qui firent l'effet, quand elles parurent, d'une torche dans un champ de blé. Condamné à Rome alors, mais, comme tous les hérétiques qui commencent, faisant la distinction de l'Église et de la cour de Rome, il affirmait, à ce moment encore, son respect pour l'Eglise, se vouant seulement à un silence absolu, à un silence de trappiste sur les choses religieuses, comme il le dit dans deux ou trois lettres de la présente collection. Tel était le Lamennais de 1839, dont le- reniement depuis fut si complet et si sonore et ne laissa rien à désirer à ses amis et à ses ennemis. Telle était la nuance dans laquelle il s'enfermait et voulait rester, écrit-il à cette date, quand tout à coup les lettres manquent et la Correspondance finit.

Certainement, voilà qui est dommage! La psychologie d'un tel homme eût été bonne à étudier et à connaître dans le détail des circonstances suprêmes

L A .M K N NAIS g 3

où, selon nous, il naufragea et se perdit... S'il fut un apostat, — car nous ne pouvons changer, parce que sa cendre est chaude encore, ni la nature des choses ni le sens des mots, — nous voulons cependant bien convenir qu'il ne fut pas, du moins, un apostat vulgaire, et que ses motifs pour le devenir n'étaient pas ceux qu'on lui a prêtés. Qui s'est trompé une fois peut se tromper une seconde, et l'Opinion, la grosse Opinion publique, qui n'en fait jamais d'autres d'ailleurs, s'est assez longtemps méprise sur Lamennais, M. Forgues et cette Correspondance le prouvent suffisamment. L'un et l'autre ont parfaitement absous Lamennais des accusations d'orgueil, d'ambition, de haine et d'envie accumulées sur sa mémoire par ses contemporains, à qui ses actes et ses écrits avaient donné sur lui cette terrible barre.

Désormais, il ne restera rien de ce Lamennais factice, inventé par des ressentiments qui avaient, ce semble, le droit d'exister. Nous croyons qu'il n'en restera rien, mais, prenez garde! il n'en restera pas moins l'apostat, et, quels que soient les motifs connus ou inconnus de l'apostasie, on n'effacera pas de l'histoire de Lamennais ce mot effroyable, entré de force dans son nom, ce simple mot qui ennuie beaucoup M. Forgues, on le voit bien, et qui sera plus longtemps qu'ils ne croient désagréable aux philosophes, même aux plus résolus et aux plus fendants. Ils auront beau prendre, en effet, leur aplomb et leurs

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airs vainqueurs en parlant de cette évolution philosophîque, on sera toujours en droit de leur dire, comme à M. Forgues, dont l'Introduction n'est qu'une longue plaidoirie : — Pourquoi toujours laver ce linge, est si blanc? Pourquoi toujours répéter comme Lady Macbeth, mais en frottant la main que l'on veut nous faire admirer : < Hé ! disparais donc, tache maudite ! >> si réellement il n'y en a pas... Si Lamennais est grand pour avoir manqué à une parole d'honneur donnée à Dieu, devant son autel (la seule parole d'honneur à laquelleon puisse manquer, apparemment! .pourquoi le justifier et ne pas passer outre?... En vérité, ce n'est pas fin.

Quant à nous, qui ne croyons pas qu'une telle justification est possible, nous laisserons l'apostat a l'Histoire, qui saura bien comment le prendre et le traiter, et nous ne parlerons ici que du Lamennais découvert en lisant ses lettres. Ce n'est pas ici le Lamennais des (H uvres complètes et du bruit qu'il a fait, infamie ou gloire, c'est le Lamennais secret, intime, de la Corres- /jo»rfr//)'t'. lequel, surgissant soudainement de ces documents imprévus, renverse le Lamennais connu, le Lamennais presque légendaire, tant il était conet qui, sans cette Correspondance, eût été traditionnel.

Et. en effet, est-il besoin de le rappeler et de le peindre une fois de plus comme on ne l'a que trop peint déjà? Nousavonstous été plus oumoinsdupesde ce talent de Lamennais, trop grand pour ne pas nous faire illusion; car, ne nous y trompons pas! tout grand talent est un prestige. Le Paradoxe du Comédien, de Diderot, ne s'applique pas qu'au comédien et à la comédie. Il s'applique aussi à cette autre comédie qui s'appelle l'art en littérature, et à cet autre comédien qu'on nomme l'écrivain. De bonne foi sur le fond des choses, mais par cela seul qu'il veut les exprimer de manière à plaire à l'esprit ou à le convaincre davantage, l'écrivai-n calcule ses effets pour ses livres comme le comédien pour la scène, — et ceux-là, parmi les écrivains, qui passent pour les plus inspirés, sont ceux dont le calcul est le plus rapide mais n'en est pas moins du calcul. Lamennais, le grand écrivain et le prêtre écrivain, a toujours porté à la distance de ses livres le masque éclatant et sombre de son génie ; mais le visage vrai, le visage humain qu'il y avait dessous, qui l'avait vu et qui jamais s'en était douté?

Tout le temps que Lamennais fut prêtre, ses écrits, qui rappelaient Bossuet et qui semblaient un écho de ses foudres, avaient la hauteur de la chaire chrétienne et la majesté d'un autel, et quand le prêtre eut déchiré sa robe, songénie noir et brillant, comme celui de ce rude Africain que l'on a comparé à un miroir d'ébène, ne parut que plus noir et plus sombre après l'extinction de l'auréole de foi qui l'avait illuminé cinquante ans. Alors, de Tertullien il passa au Dante... et même, ceux qui lui trouvaient dans ses écrits l'invective amère et la profondeur enflammée du grand citoyen de Florence, lui trouvaient aussi jusque dans sa physionomie physique le galbe sinistre de celui qui était revenu de l'Enfer.

A ces deux moments d'une vie rompue et qu'il jeta, comme une branche d'arbre cassée, de deux côtés si I différents, Lamennais avait le masque colossal que le i génie se compose lui-même et qui faitcroire à la toute- i puissance de la vie et de l'intensité dans ces sublimes j infirmes, dans ces pauvres créatures souvent délicates i et souffrantes, que ce soit Lamennais lui-même, Pascal ou Byron, et c'est ce masque oublié, délacé dans des j lettres familières et faciles, où l'on respire même de i son talent, qui permet de trouver, sous l'écrivain, l'homme. Oui! c'est ce masque, que Byron a ôté avec j Moore et que Pascal a gardé comme il a gardé son \ cilice, que voilà sur la table dans ces lettres de Lamennais.

Eh bien, le visage que l'on peut voir maintenant, le visage qu'il y avait sous ce masque altier, désolé, sourcilleux, dantesque, et que nous prenions pour la figure de Lamennais, était précisément le contraire de ce masque impérieux, amer et tragique ! L'auteur de Y Essai sur V indifférence, ce logicien ardent, cet esprit péremptoire, ce polémiste formidable qui vivait sous cette visière baissée de son génie, était, le croira-t-on ?. . . mais la Correspondance est là... une malingre chose humaine, apte aux tendresses du cœur et enfermant sa vie entre deux ou trois amitiés d*hommes et de femmes, qui le consolèrent toujours de touL dans les afflictions de sa gloire. Quand il traduisit V Imitation et qu'il y oubliait son génie, il allait tout uniment au courant pour lequel il était fait, il suivait la pente de sonùme et de son instinct. Quoiqu'il ne fut pas moine, il comprenait profondément ce bonheur silencieux et monacal de la claire et trauquille cellule où l'on reste seul, « avec un petit livre, dans un petit coin », et tant qu'il le put.et eut égard aux nécessités que lui avaient créées son genre de talent et sa renommée, il réalisa toujours cette vie méditative et solitaire.

Il n'eut longtemps d'autre bonheur, ce lutteur qui paraissait infatigable, qu'à revenir à son coin de Bretagne, partageant son temps entre l'étude, la prière, la rêverie ; car ce terrible Lamennais, c'était un rêveur! Cet amasseur de tempêtes autour de son nom était un écouteur de vent et un contemplateur de

pluie. Comme Chateaubriand, son illustre compatriote, qui, lui aussi, changea d'opinion, mais qui garda sur Lamennais la supériorité de l'unité religieuse, il était de nature un rêveur et même il préserva toujours la naïveté de sa rêverie, quand Chateaubriand travaillait la sienne et coque ttait avec elle. Ce roseau pensant de Pascal, qui n'avait pas besoin que la nature s'armât pour l'écraser quand il remuait, lui, l'univers, et qui, comme tous les roseaux, aimait le bord de l'eau, même la plus humble, ce fortuné de renommé! qui s'appelait Félicité, le nom le plus mélancoliquement moqueur qui puisse être donné à un homme, ne fut jamais heureux et n'était rien de plus qu'une âme triste dans un corps malade.

Il la dit lui-même avec la simplicité qu'il aimait: « Il y a beaucoup de tristesse dans mon àme. Je suîl « né avec cela. » Comme tous les tristes, il était né doux : « Bossuet — écrit-il — nous «lit que la princesse « Palatine fut douce avec la mort. Je voudrais que nous « fussions doux avec la vie, mais cela, j'en conviens, « est plus difficile. » Et il le trouvait plus difficil parce qu'il était, comme beaucoup dedoux.susceptibl de grandes colères. Ses lettres en sont iinr flani!" . I. colère qui y monte comme une flamme, qui y saisi tout, qui y éclaire tout, — mais qui y décompose tou aussi quelquefois. — la colère, qui n'a pas enco cessé dans la plus grande partie de ces deux volum d'être une sainte colère, est le caractère dominant

cette fulgurante Correspondance, qui fait penser au mot profond des Ecritures, quand elles parlent de « la colère de l'Agneau ». Resté un enfant dans la vie, comme, du reste, cette promptitude à la colère le prouve bien, car il n'y a d'hommes forts que les sangsfroids oulessangs-froidis, — à qui le monde appartient, disait Machiavel, — resté un enfant, comme un poète de métaphysique, par l'esprit, et un prêtre par le cœur et les habitudes (les prêtres sont toujours des enfants quand ils sont descendus de J'autel), Lamennais n'avait pas grand goût pour la réalité qui le blessait souvent, qui le faisait bondir de souffrance, cette sauvage hermine de Bretagne, et il s'en détournait, se retirant violemment en lui-même, les yeux retournés en dedans et attachés sur une idée, — une idée qui fut la vérité pendant une moitié de sa vie et une erreur pendant l'autre moitié, — mais qui, dans tous les temps, a suffi aux ardeurs et aux aspirations de cette âme désintéressée !

Voilà ce qu'il fut, en effet: une âme désintéressée. Mais, avant ces lettres, de toutes les grandeurs auxquelles il aurait pu prétendre c'eût été la dernière peut-être qu'on eût pensé à lui accorder ! Le 24 mai 1826, écrivant à la comtesse de Seult, un de ces anges d'amitié comme il en passa plusieurs dans sa vie, il se définissait sans regret, sans amertume et même sans tristesse : « un homme pauvre, sans nom, « sans place, sans position, à qui bien prenait de ne

« rien demander aux hommes et de ne vouloir abso- « lument rien d'eux » ; et excepté le sans nom, car la gloire, à cette heure-là, faisait du sien le plus beau qu'il y eût alors en Europe, tout était vrai dans cette définition qu'il donna de lui-même et qui resta vraie, même quand il eut abandonné Dieu pour les hommes. Une âme désintéressée ! Voilà donc ce qu'il fut et continua d'être, ce grand ambitieux trompé et offensé dont on a dit qu'en lui tendant ses lacs de pourpre Rome pouvait le prendre, ce lion superbe ! Il faut voir, au contraire, dans la Correspondance, le peu d'effet que produisit sur lui la note trouvée dans les papiers de Léon XII, qui le désignait pour la plus j prochaine promotion au cardinalat. Il n'en ressentit ] pas le moindre trouble, et ce n'est pas cette haute I dignité qu'il regretta, mais ces pauvres biens de quatre sous quïl n'eut pas davantage : l'indépendance et 1 l'obscurité.

L'ambitieux détruit dans le Lamennais officiel, I l'homme de la rancune et de la vengeance croule du i coup et disparaît. De même le haineux implacable; I car pourquoi aurait-il haï ? De même le pessimiste i envenimé, qu'un critique s'acharna à voir en lui et ] qui n'y fut jamais. Pessimiste ! lui ! Lamennais! Il ne l'était pas plus que M. de Lafayette. On n'est pas I pessimiste pour dire du mal du règne de Louis- : Philippe ! C'était un optimiste bien plutôt, comme le sont tous les entêtés d'espérance. Des vertus chré-

tiennes qu'il congédia, l'espérance était la seule qu'il eût retenue. C'est elle qui lai fit écrire ce mot d'avenir ila tête de son journal, le plus grand acte de sa vie, et ce fut elle encore qui le fit croire à l'avenir de l'humanité, avec l'obstination d'un utopiste de Bretagne. Après cela, voyez ce qui reste du Lamennais ^'auparavant dans tous ces débris! Et, d'ailleurs, nous ne sommes pas au bout des découvertes de la Correspondance. Sous le masque de lave de la plus impétueuse pensée auquel la réflexion ait jamais attaché ses rides et ses ombres, sous la fière moulure du lutteur le plus redoutable qui ait jamais terrassé l'ennemi, ce n'est pas tout que d'avoir trouvé une àmeàlaquelle nous ne pouvions guèresnous attendre. Sous ce masque imposant, terrifiant, qui n'a jamais souri que comme Oreste, dans l'ironie de la fureur ou dans l'âpre joie du sarcasme, nous allons à présent montrer un esprit auquel certainement on devra moins s'attendre encore.

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Et cet esprit-là, c'est l'esprit même, — comme on dit en France, — l'esprit, un don, le plus précieux des dons intellectuels, le plus beau diamant qui puisse fermer la couronne du génie et que le génie n'a pas toujours à l'agrafe de sa couronne. Lamennais, le dialecticien Lamennais, sérieux de la gravité du prêtre d'abord, et ensuite du philosophe, est, sans contredit, puissant, éloquent, incisif dans ses œuvres; mais dans le sens français et unique du mot, il faut bien le dire, il n'avait pas prouvé qu il fût spirituel. Cette légèreté, qui est la plus meurtrière des forces, lui manquait ; cette goutte d'éther qui tue, Une l'avait point, ou du moins on pouvait croire, d'après ses livres, qu'il ne l'avait pas. Hormis une phrase que nous avonstrouvée,il va quelques années, dans ses Pensée* diverses,une phrase charmante sur les sots et dont nous lui avons su un gré infini, nous n'avions rien de Lamennais qui pût faire croire qu'il était spirituel comme de Maistre, par exemple, qui l'est, lui, comme s'il n'était pas Savoyard ! Eh bien, il se rencontre qu'il l'était pourtant ! Il se rencontre que le rêveur breton, que le théologien de

La Chesnaie, tenait, par un côté de ses facultés, à la famille de Rivarol et de Voltaire. Sous sa soutane de petit abbé de village comme sous cette plate redingote de philosophe qu'il endossa plus tard, il avait cette grâce de l'esprit qui triomphe de toutes les surfaces, il avait l'étincelle! mais il l'a gardée pour ses lettres. Elles sont spirituelles, en effet, et elles doivent l'être énormément pour le paraître encore du sein des flammes de tant de colères ; car la colère éteint d'ordinaire l'esprit d'un homme en l'enflammant. La colère peut dilater la verve et emporter à l'éloquence, mais l'esprit s'allume à d'autres sources, et il n'y a que Lamennais peut-être, Lamennais, l'encoléré sublime, qui pût trouver le moyen de mêler aux torrents d'une imprécation presque biblique comme celle qui bouillonne dans ses lettres, cette pointe d'esprit aiguë et subtile qui se plante aux articulations de toutes choses et entre en brillant comme un glaive de cristal !

On ferait un piquant recueil des traits et des mots qui fourmillent dans ces lettres de Lamennais. Lui, cette face chagrine dans ses œuvres, s'éclaire ici parfois d'un mépris joyeux que ne connurent ni Junius, ni Cobbett, les âpres pamphlétaires, moins âpres que lui cependant. Écoutez-le plaisanter pour la première fois : « L'ouragan révolutionnaire — dit-il — empor- « tera tout comme une paille, et puisque cela doit pas- « ser,je suis tout disposé à dire : Passe 1 Ce sera même

« assez drôle à voir s'en aller. Imaginez la Charte « roulée en cornet et le cornet gonflé en ballon, tel ou « tel enlevé dans les airs! Ils veulent être Dieu, à la « bonne heure! Eh bien, on leur dira: Gloria in excel- « sis ! »

Un jour qu'il souffre davantage de ses maladies, — une vraie anarchie de santé! — « Je crois— écrit-il en « se ravisant — que j'ai une Charte en moi. » Un autre jour, à propos des Gallicans qu'il n'aimait pas mieux que la Charte, il écrivait : « Ils en viendront à défen- « dre la messe, par la raison qu'on la dil à Rome. » Et à propos des grands seigneurs de la Restauration : « Ils ne voient plus dans le pommeau de l'épée de « leurs ancêtres qu'une boule à scrutin. >> Dans une autre lettre : « Le mariage seul — dit-il — unit irré- « vocablement. Or, il n'existe plus de mariage en poli- « tique : les souverains et les nations vivent ensemble. « voilà tout! » Ingénieux jusque dans L'énergie: «Cette « pauvre société idiote — s'écrie-t-il en 18:27 — qui « s'en va à la Morgue, en passant par la Salpétrière ! ^> Et, dans toute la Correspondance, il ne cesse pas d'être de ce tour fringant, même quand il se trompe, car il se trompe parfois, et, par exemple, très souvent sur la monarchie. Il commençait à s'en détacher en 1827, et il croyait que tout le monde était comme lui : « Je ne « vois qu'une chose dans le peuple, — écrivait-il i - s « amis, — c'est l'indjlïérenee pour tout ce qui rappelle ni la monarchie. 11 ne tient qu'à la religion et à ses

« prêtres, » ce qui pouvait être vrai pour la Bretagne, mais ce qui était radicalement faux pour la France.

Lamennais, en disant pareille chose, se mettait son clocher dans l'œil. Seulement, une fois qu'il l'y avait mis, l'aveuglé reprenait son bonheur d'expression : « La monarchie — écrivait-il alors >— est condamnée. « Le jugement est rendu. On n'attend plus que le * bourreau. » Et ailleurs, dans un ton moins froid et moins hautain, mais qui déshonorait davantage : « La « monarchie! — reprenait-il, — elle est immortelle, « comme ce couteau de Jocrisse, qui avait usé cinq « lames et trois manches. » Lancé dans ce ton, il allait toujours. Cependant, quelquefois sa raillerie s'éteignait dans une ironie pleine de tristesse, et c'était cette tristesse qui empoisonnait la morsure : « C'est une << houlette qu'il lui fallait — (à Charles X) — et il l'aura « peut-être, mais il est triste, à son âge, de devenir « berger. » Certes! quand on pense à la destinée et au caractère du vieux Roi auquel il souhaitait cette houlette, on peut se dire que la grâce de l'esprit n'a jamais été plus atrocement cruelle!

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L'espace nous manque pour citer davantage, autrement nous aurions pu multiplier à l'infini tions. Les lettres de Lamennais, spirituelles autant qu'éloquentes, mit dans leur forme détendue q chose qu'on n'avait pas \u encore sous la plume opulente, solennelle et passionnée, de leur auteur. D'autres critiques, lors de la publication de M. I ont cité des passages de La plus merveilleus< quence, il est vrai, mais qui étaient dans ladonm talent connu el presque public tîe l'homme quia

/ . :I ,,i matière dindifférei les P • d'un croyant, la Révolution et VÉglist . etc. ; a - pass - magnifiques comme expi i ssion, n'apprenaient rien de nouveau, ne modifiaient rien il»' ce qu'on >ait sur la manière de Lamennais, et n'avaient le droit d\ 'tonner personne. Ce que nous avons voulu - simplement indiquer, c'est qu'il y avait dans ce livre posthume des qualités et an accent qu'on ne connaissait pas Lamennais, et qui le faisait différer de lui-même, tout en y ajoutant... La Correspondance de Lamennais : pondra, pour les réfuter, a deux idées communes : la

première, que cet ardent tribun de L'Église d'abord et ensuite de la démocratie traité dernièrement encore de pessimiste, demaladeet de furieux, par quelqu'un qui se porte très bien probablement, eut une âme ambitieuse et ulcérée ; et la seconde, que l'esprit, cette chose svelte, retroussée, légère, n'entrait pour rien dans la composition de son talent surchargé, grandiose et pompeux.

Question humaine et littéraire maintenant résolue I Quel que soit Le jugement qu'on doive prononcer sur laconduite de Lamennais dans sa rupture avecl'Ëglise, et ce jugement, nous pensons que l'Histoire le fera sévère, la Correspondance n'en entraînera pas moins ces deux erreurs contemporaines sur sa personne. On y verra, du moins, qu'il n'était pas, comme homme, le violent d'àme et de passion égoïste comme on l'avait fait, et que, comme talent, il n'était pas non plus uniquement le violent de couleurs, de mouvement et d'idées, dans lequel on a vu trop exclusivement son génie.

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