‹ Littérature épistolaireChapitre 11 sur 38 · MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

MADAME DU DEFFAND

Ce n'est point une édition complète de la Coivespondance de Madame Du licffnnd que ces deux beaux volumes : c'est seulement un fragment de cette Correspondance, qu'on voudrait intégrale, et un fragment d'autant plus précieux qu'il était inconnu. Déjà plusieurs éditions, à diverses dates, avaient été faites des lettres de Madame Du Deffand, et toutes plus ou moins incorrectes, mais toutes excitant la curiosité et ne la lassant pas ; car Madame Du Deffand n'est pas un esprit dont on puisse se blaser jamais, quoique ce soit l'esprit le plus blasé qui se soit jamais dégoûté jusque de lui-même, dans un corps qui ait plus vécu...

1. Correspondance inédile de Madame Du Deffand, précédée d'une Notice par le marquis de Saint-Aulaire {Pays, 2 Août 1859).

Cette Sévigné du xvnT siècle, qui ne prenait goût à presque rien, quand celle du xvnc trouvait un goût si vif à presque tout, est la réfutation la plus éloquente que je connaisse delà maxime proverbiale qui dit que « les gens les plus ennuyés soût aussi les plus ennuyeux ».

Personne dans son temps, dans aucun temps, personne,fût-ce Voltaire, qui ne s'ennuya jamais, lui, ne fut plus intéressant et plus charmant que celte vieille, son égale en esprit et en grâce, dunt l'ennui si intéressant pour nous fut si cruel et si tenace pour elle; et ces deux volumes, en attendant ceux qui viendront encore, sont de nature à confirmer sur cette femme.la plus singulière de son siècle, ce que les volumes précédemment publiés nous avaient appris.

En effet, nous la retrouvons en ces deux volumes (une vraie bonne fortune pour ceux qui aiment les correspondances) telle que ses lettres à Horace Walpole, son ami aussi singulier qu'elle, nous l'avaient montrée. C'est la perfection de l'esprit dans l'ennui, et l'ennui dans la perfection. Walpole, malgré tous ses mérites d'esprit qui sont très grands, était un excentrique adouci, un excentrique au pastel; il avait — par avance — un peu de l'affectation du damly anglais: mais Madame Du Deffand, lorsqu'elle s'ennuie. est très vraie. Elle aime à la folie le naturel et elle a le sien. L'ennui dont ses lettres ne sont que l'expression incroyablement profonde et, le croira-t-on? incroyable-

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ment passionnée, ne fut point une pose ou une chimère. Littéralement elle en fut dévorée. Je sais bien que le dévorement dura quatre-vingts ans et qu'elle offrit un fier morceau de résistance à son vautour. Immortelle jecur .'Nais qu'importe? Le supplice, pourêtre long, n'en est que pins affreux. Elle fut dévorée par l'ennui, avec tout ce qui. en elle et hors d'elle, dans son être et dans sa société, aurait diï rendre cet ennui impossible, et malgré tous les efforts que cet esprit ravissant, si fin et si souple, ne cessa de faire, toute sa vie, pour y échapperl

Et cet ennui, dont elle fut quatre-vingts ans victime, cet ennui très et trop réel, ne fut pas en elle, comme on pourrait le croire à son obstination, une maladie chronique de l'esprit ou une attraction native et cachée des organes comme il existe si prosaïquement dans tant de beaux ténébreux. Non ! elle avait été faite d'un métal solide; car elle dura presque un siècle, en soupant, avec l'appétit d'un cormoran, tous les soirs.

« L'estomac, — dit-elle, précédant Broussais, qui « tout à l'heure va naître, — l'estomac est le centre de « l'univers et le siège de la destinée. » Elle avait trouvé dans le sien cette doctrine. Son esprit, qui n'était pas du génie pour en avoir les tristesses, était gai comme les esprits qui sentent leur vigueur. « La gaieté de l'esprit prouve sa force », prétendait cette rieuse de Ninon ! Madame Du Deffand était née gaie, et cette gaieté, elle la garda toujours. Seulement, cette

brise de l'esprit finit par ne plus rafraichir son àme, quoiqu'elle y lit toujours ces plis charmants qui des rires ou des sourires. « On la croit sèche, — «lit « Sainte-Beuve, cité par M. de Sainl-Aulaire, — et elle « ne l'est point. Toutes ses lettres attestent, au con- « traire, l'ardeur de cette aine qui, sans l'ennui, aurait s< peut-être en passion égal»'- celle de Madame de Staël, « et qui se donne par les faits de si beaux soufflets «. à elle-même quand elle écrit, dans la Correspondu dance : «Je n'ai ni tempérament, ni roman.

Assurément je ne parlerai point, et pour cause, il'' son intimité avec le président H énault, le Sigisbé d'une partie de sa vie. Cette intimité eut trop le caractère égoïste et corrompu du wiir siècle.. Mais son orageuse amitié pour la duchesse de Choiseul. pour Mademoiselle de Lespinasse, avec laquelle elle rompit de toute la force de son attache, mais sa romanesque passion pour Walpole, qui la prit vieille et l'ut un incendie dans ses cheveux blancs, disent assez haut que la faculté de s'émouvoir jusqu'à la folie ne manqua point à cette ennuyée, à qui des sentiments pareils ne suffisaient pas !

Son incurable ennui ne venait pas non plus des pauvretés de sa destinée. Elle appartenait à la première société du monde, surlaquelle elle régna sans être jamais détrônée, dans sa jeunesse par l'esprit et par la beauté, dans la vieillesse par l'esprit redoublé et multiplié de toutes les expériences de la vie et même du

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malheur de sa cécité. La flamme de ses beaux yeux éteints sembla descendre sur ses lèvres. Et cependant, à toutes les époques de cette existence brillante et qui aurait dû être heureuse, le cri de l'ennui que, seule dans tout son siècle, elle a poussé, elle le jeta partout autour d'elle et avec une vibration dont, un siècle plus tard, Chateaubriand, qui avait vu la Révolution française, n'a pas dépassé l'intensité.

Certes ! il y a là une exception et presque un phénomène, incompréhensible au premier coup d'oeil, mais qu'au second on peut expliquer. Une des reines du xvmc siècle, douée de tous les dons aimables par lesquels on était reine alors, une Titus femelle, les délices du genre humain, comme disait d'elle une de ses amies, une des plus éblouissantes soupeuses de cette époque où le souper était « une des quatre fins de «l'homme et où l'on oubliait les trois autres », un des esprits les plus teintés de ce rouge audacieux que les femmes mettaient sur leurs joues pour qu'on vint l'essuyer, se plaint, à travers les rires de tout le monde et même des siens, d'un ennui que ne connaît personne, de cet inexorable ennui dont parle quelque part Bossuet, que certainement elle ne lisait pas ! Elle

a sur cet ennui dont elle souffre, et pourquoi? des mots comme Pascal en laisserait tomber de son âme sombre: « L'ennui, c'est l'hydre de la vie. Quand on lui coupe « une tête, il en repousse deux! » — « Tous ces gens « sont morts, — dit-elle hasrardement, en regardant sa « société, — et moi-même je le suis... » Et ailleurs : « L'ennui me fait trouver du plaisir à voir mes jours « s'écouler...» — «La société présente — dit-elle encore « — est un commerce d'ennui. On le donne et onlere- « çoit. »

On n'en finirait pas de citer ces plaintes incessantes contre cet ennemi des autres et d'elle-même qui la tient et l'opprime, cette heureuse d'un siècle si amusant et si amusé! Quoique ardente d'amitié, elle sent jusque sur le cœur de ses amis cette misère... Elle pèse sur eux; ils pèsent sur elle... Et sa gaieté mêlée à cette tristesse devient plus triste que la tristesse la plus désolée. Ses lettres si étincelantes de traits, d'anecdotes et de plaisanteries, en restent flétries comme des roses mordues de quelque insecte caché dans leur cœur rougissant. Si délicieuses qu'elles soient, la mort est au fond de ces gaietés, et on n'en jouit plus qu'avec une volupté funèbre.

C'est que Madame Du Deffand a aimé le monde et n'aime que le monde, et que le monde ne nous rend rien pour tout ce qu'il prend à nos âmes! L'ennui. un ennui prodigieux, et d'autant plus grand qu'elle était plus spirituelle, voilà ce que le monde lui a donné.

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