MADAME DU D E F F A X D
Elle n'avait vécu que par lui et pour lui. Elle lui avait demandé ses amitiés, sa supériorité, ses goûts, ses plaisirs, ses conversations, ses intérêts de toute sorte. Il les lui a donnés, et par-dessus le marché son inévitable ennui, le sentiment du creux de toutes ces choses qu'il lui donnait! Le mérite, mais l'inconvénient aussi de la marquise Du Deffand, c'est d'être une femme du monde comme le fut Madame de Sévigné, et bien plus encore que Madame de Sévigné; car Madame de Sévigné est mère, — et même elle affecte d'être mère, — et Madame Du Deffand, qui n'affecta jamais rien, ne l'est point. De plus. Madame de Sévigné croit à quelque chose qui n'est pas le monde, et Madame Du Deffand qui déteste (elle le dit ï j la Métaphysique et la Morale, est comme toutes les femmes de son temps une incrédule, dont le bon sens, très sûr, mais circonscrit, n'est jamais monté jusqu'à Dieu.
Jeune, presque enfant, elle disait du catéchisme ce qu'elle dit plus tard de saint Paul:« Comprenez-vous, « vous! quelque chose à cela?... » Horace Walpole nous raconte bien qu'elle aurait voulu être dévote, et on aurait pu lui répondre, comme le grand Condé à cette femme qui disait que, si elle était homme, elle voudrait mourir d'un coup de canon : « Pardieu! « madame, vous n'êtes pas dégoûtée ! » Mais, de son temps, la Grâce frappait moins, après souper, que l'apoplexie. Si, dans son scepticisme agité, elle ne put jamais se défaire de l'inquiétude de l'enfer, dont Pas-
Mfi LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE
cal, qui la valait bien, avait la peur verte, elle ne prit pas contre cette effroyable perspective une seule de ces précautions que, du fond de son tonneau doublé de soie, Diogène délicate, elle prenait contre les vents coulis. Eh bien, son seul dieu, le monde, auquel elle donna sa vie, croyez-vous qu'elle le respectât et qu'elle ne lui fût pas athée comme à l'autre Dieu?
Elle était trop Vaveugle clairvoyante pour ne pas le juger et le mépriser, niais aussi elle était trop faible et trop asservie pour nepasl'implorertoujours! Elle disait avec Madame deStaal 'Mademoiselle Delaunay) : « Je « suis toujours enchantée de faire de nouvelles con- « naissances. Je crois toujours qu'elles seront meil- « leures que les anciennes. Dans tous les cas, elles ne « pourront pas être pires! » Voilà, j'espère, le fanatisme de la charité et de la foi! Le ton de ce monde qui énerverait le talent, l'âme et la plus forte pensée, ce ton qu'à son époque on appelait le bel air, était odieux à son esprit comme un ennemi personnel: « Je « ne le peux souffrir, » écrit-elle. Mais qu'avait-elle à lui préférer?... « Je me sens devenir bête, » s'écriet-elle dans les lettres de la fin de sa vie. Elle en était au désespoir. Et ce n'était pas la vieillesse, la décrépitude, qui lui faisait cet effet terrible, c'était le monde, — le monde, qui ferait brouter son champ de sottises, comme Nabuchodonosor brouta l'herbe, au Génie lui-même, si le Génie pouvait être assez dupe ou assez lâche pour baiser l'ergot d'un pareil seigneur.